classique occidental / période romantique / post-romantique

Lanaudière 2026 | Stéphane Denève fait voyager l’OSM, de la Méditerranée au Paris de Gershwin

par Chloé Rouffignac

Pour son concert De Carmen à Gershwin : invitations au voyage, l’Orchestre symphonique de Montréal proposait un itinéraire reliant la Méditerranée, l’Espagne et le Paris des Années folles. Sous la direction de Stéphane Denève, cette invitation au voyage dépassait toutefois la simple évocation géographique.

D’une œuvre à l’autre, le chef français façonnait un véritable parcours sonore où la transparence des textures, l’équilibre des pupitres et la richesse des timbres devenaient les véritables guides de cette traversée musicale.

Jacques Ibert ouvre la soirée avec Escales, une œuvre qui exige une grande finesse de couleurs pour faire naître ses paysages méditerranéens. Dès les premières mesures, un tapis de cordes délicatement installé laisse émerger les interventions des bois avec une remarquable fluidité. La flûte solo (Timothy Hutchins, pilier de l’OSM depuis 1978) illumine cette fresque orchestrale d’un timbre lumineux et d’un phrasé d’une grande élégance. Son jeu s’intègre aux interventions du hautbois, dessinant les contours des différents ports imaginés par le compositeur.

Cette recherche constante de transparence permet à chaque pupitre d’exister pleinement. Les cuivres trouvent leur place sans alourdir la texture, les trompettes surgissent avec éclat lorsque l’orchestration l’appelle, tandis que les célèbres glissandi des trombones apportent juste ce qu’il faut de caractère. Denève ne recherche jamais l’effet spectaculaire : il laisse la partition respirer et les couleurs se révéler progressivement, offrant une lecture d’une grande clarté. Si cette retenue met admirablement en valeur les équilibres orchestraux, elle atténue parfois certains contrastes plus dramatiques que d’autres interprétations choisissent de mettre davantage en relief.

Le Cinquième Concerto pour piano de Camille Saint-Saëns poursuit cette même logique d’écoute. Jean-Yves Thibaudet impressionne par une technique souveraine, mais c’est surtout sa manière de dialoguer avec l’orchestre qui retient l’attention. Loin d’imposer sa présence, le pianiste semble flotter au-dessus de l’ensemble.

Le deuxième mouvement constitue sans doute l’un des sommets de la soirée. Les cordes accompagnent avec une légèreté exemplaire, tandis que le piano déploie une sonorité d’une grande poésie, ciselée jusque dans les moindres détails. La cadence offre un moment particulièrement saisissant où le timbre de l’instrument paraît soudain se transformer, révélant une nouvelle palette sonore avant une conclusion profondément lyrique. En guise de rappel, un Nocturne de Chopin prolonge ce climat suspendu avec une simplicité désarmante.

Après l’entracte, Denève propose une lecture personnelle de Carmen. Plutôt que de suivre l’enchaînement traditionnel de la suite, il choisit d’ouvrir avec Les Toréadors, un parti pris qui modifie immédiatement la dramaturgie de l’œuvre. Là où certaines versions prennent le temps d’installer progressivement l’univers de Carmen, cette entrée en matière plonge instantanément le public au cœur de son énergie et de son éclat. L’orchestre répond avec une remarquable précision, sans jamais sacrifier la souplesse du discours.

Le hautbois d’Alex Liedtke s’impose ici comme l’un des grands protagonistes de la soirée. Chacune de ses interventions séduit par la finesse du phrasé et la rondeur du timbre. Les dialogues entre la flûte, le basson et la harpe témoignent d’un sens aigu de l’écoute collective, tandis que les interventions hors scène de la trompette ajoutent une profondeur supplémentaire à l’espace sonore. Même les épisodes les plus martiaux privilégient le raffinement des couleurs plutôt que la démonstration de puissance.

Avec An American in Paris, George Gershwin offre une conclusion idéale à ce programme consacré au voyage. Denève offre une lecture dynamique, solidement construite et résolument en mouvement, davantage tournée vers une marche énergique que vers une simple promenade parisienne. Là où certains chefs accentuent les inflexions jazz, les libertés rythmiques et le caractère plus rugueux de la partition, Denève demeure fidèle à une approche élégante et rigoureuse. Cette lecture met admirablement en valeur la précision de l’orchestre et la richesse des timbres, mais laisse parfois le désir d’un swing plus assumé, d’un groove plus affirmé et de cette part d’insolence qui fait tout le charme de l’écriture de Gershwin.

Les différentes voix de l’orchestre, progressivement mises en lumière tout au long de la soirée, convergent ici avec une grande cohérence. Le subtil mélange des timbres entre le cor anglais et le hautbois, les interventions de la trompette parfaitement intégrées à la texture orchestrale ainsi que la richesse des nuances témoignent d’un travail minutieux sur les équilibres. Au moment du climax final, toutes ces couleurs se rejoignent dans une conclusion aussi éclatante que maîtrisée. Il suffisait d’observer les sourires des musiciens pour comprendre le plaisir qu’ils prenaient à partager cette ultime escale avec le public.

En réunissant Ibert, Saint-Saëns, Bizet et Gershwin, l’Orchestre symphonique de Montréal aurait pu proposer une simple succession de destinations musicales. Stéphane Denève en a plutôt fait un voyage porté par les couleurs de l’orchestre lui-même. Chaque œuvre révélait une nouvelle facette de cet immense instrument collectif, rappelant que les plus beaux voyages ne tiennent pas seulement aux lieux que l’on traverse, mais aussi à la manière dont on choisit de les raconter.

crédits photos : Gabriel Fournier

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