Présence autochtone | En attendant la (vraie) Grande Paix de MTL, Forestare, Joséphine Bacon, Richard Desjardins et tant d’autres sur scène

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Le 4 août 1701, un arbre de la paix fut planté symboliquement à Tiohtià:ke. Un pacte devait alors sceller la Grande Paix de Montréal, accord conclu entre le gouverneur de la Nouvelle-France, Louis-Hector de Callière, les notables de la colonie et les dirigeants de 39 nations autochtones représentés par Kondiaronk, grand chef des Wyandots de Michillimakinac. Après avoir traversé un 17e siècle de tensions violentes, les peuples réconciliés, de souches indigènes ou européennes, vivraient en paix, dans le respect mutuel.

Il n’en fut rien. Ou à peu près rien.

Le colonialisme occidental poursuivit l’éradicaton de la majeure partie des populations autochtones des trois Amériques – déclin de 90% aux 16e et 17e siècle, par les armes et (surtout) par les maladies infectieuses venues d’Europe avec les colons. Jusqu’à ce jour, on confina les survivants indigènes à des enclaves tragiquement propices à la détresse, à la dépression, à la malnutrition, aux dépendances et à l’acculturation. Tout au long du 20e siècle, on tenta d’assimiler définitivement les jeunes autochtones en les arrachant à leurs familles et en les isolant dans des pensionnats avec les abus que l’on connaît aujourd’hui. 

Trois siècles et un quart après la signature de la Grande Paix de MTL, l’éveil des nations autochtones est manifeste, on assiste à un âge d’or culturel des premiers peuples de plus en plus éduqués, de plus en plus prospères, de plus en plus autodéterminés. De surcroît, il se trouve de plus en plus de non autochtones pour le reconnaître et l’applaudir.

En voilà une autre preuve éclatante.

Ce soir du 14 août, le ressentiment historique fera place à l’amitié entre humains de bonne volonté. Exceptionnellement? Peut-être mais… si les humains d’aujourd’hui ne peuvent porter la responsabilité entière du passé, ils en portent celle du présent et de l’avenir.

Ce qui justifie une commémoration de cette Grande Paix de Montréal à la conclusion de Présence autochtone à Tiohtià:ke. Et cette interview avec Alexandre Éthier.

Compositeur et guitariste, il est le fondateur et le directeur artistique de l’ensemble de guitares classiques  (à cordes de nylon) Forestare. Cet orchestre de chambre atypique a fait sa marque au cours de 25 années d’existence, au Québec comme à l’étranger.

Depuis l’aube de sa carrière, Alexandre a exprimé sa sensibilité aux enjeux liés aux premiers peuples des Amériques. 

Ami et proche collaborateur du festival Présence autochtone, Alexandre en orchestre la clôture, ce vendredi 14 août. Présenté au Théâtre Outremont, cet événement de musique, chanson et poésie s’intitule Ici fut planté l’arbre de la paix. 

Plusieurs artistes de renom y monteront sur scène aux côtés de Forestare, on pense d’abord à l’Innue Joséphine Bacon et l’Abitibien Richard Desjardins, auxquels se joindront Jacques Newashish, Andrée Levesque Sioui, Marianne Lambert, Sandrine Masse-Savard, Éric Dupont, Élise Turcotte, Hélène Collin, Kate Bevan Baker, Benjamin Tremblay Carpentier, Marc Morin, Elvira Misbakhova.

PAN M 360 :  Alexandre, bonjour, je te laisse le soin de commenter cette distribution parce qu’une une vaste communauté montera sur scène.

Alexandre Éthier :  C’est l’amitié en musique, en chanson et en poésie.  Ce sont des amis de Forestare.

PAN M 360 : Hormis Richard Desjardins et Joséphine Bacon, plusieurs amis seront là! Des exemples?

Alexandre Éthier : Jacques Newashish est un conteur, un sculpteur et un acteur assez connu, qui représente très bien la communauté des Atikamekw de Wemotaci, dont la  langue existe depuis 5000 ans.  Il y aura ce souffle millénaire dans le spectacle.
On peut aussi compter sur Andrée Lévesque Sioui, une performer incroyable, actrice aussi, mais une chanteuse vraiment de haut niveau. De la nation Wendat comme l’est Andrée, la chanteuse Sandrine Masse-Savard commence à s’imposer. Elle travaille aussi en architecture, en archéologie linguistique, elle cherche à restaurer la langue wendat.

Nous accueillerons l’autrice Élise Turcotte qui viendra y lire quelques-uns de ses poèmes.

Et puis, il y aura Hélène Collin, réalisatrice, scénariste et comédienne belge que j’ai rencontrée à Wemotaci il y a quelques années, devenue une amie.  Elle tournait alors un documentaire sur l’éducation en milieu autochtone, auquel j’avais participé.
La soprano Marianne Lambert chantera un texte d’Éric Dupont, un de nos grands auteurs et un grand ami à moi, qui m’a envoyé T’aider à mourir. J’ai lu le texte, la mélodie m’est venue immédiatement, la chanson s’est construite autour des mots. Tu sais que je suis de petite taille et c’est fabuleux d’entendre cette voix qui sort de Marianne, encore plus petite que moi.

Pour conclure, on est chanceux d’avoir la participation d’un ami de longue date aussi, avec qui j’ai participé sur de multiples projets, Richard Desjardins, un ami des Premières Nations. J’en passe, mais j’ai rassemblé des grands amis et des fréquentations précieuses pour Forestare.
PAN M 360 : D’où vient le concept et comment a-t-il évolué?
Alexandre Éthier :
Ça fait 25 ans qu’on est ensemble, les guitares à cordes de nylon de Forestare. J’ai eu envie de célébrer ça. Et puis  j’ai eu comme un coup de foudre en février cette année, à un lieu de Montréal, rue Saint-Hubert, nommé La Cale. Ce soir-là environ 70 musiciens faisaient de la musique traditionnelle ensemble. J’ai alors été flabergasté par le dynamisme, la jeunesse et la créativité de la musique traditionnelle québécoise que je connais de loin. Je suis entré dans le ventre de la baleine, jai été avalé! Quand je suis rentré de cette soirée, j’ai tout changé de concept du spectacle. J’avais envie de ces sons-là, avec des invités d’une grande communauté.

PAN M 360 : Une communauté au-delà des artistes venus chanter ou déclamer?

Alexandre Éthier : J’ai des membres du trio de guitaristes MG3, ils sont tous là avec moi, pour remplacer certains membres qui ne pouvaient être là. De plus, un des guitaristes de MG3, Marc Morin, est aussi accordéoniste trad.  On a Benjamin Tremblay-Carpentier,  un super harmoniciste, podorythmiste, percussionniste.  Aussi, j’ai invité Kate Bevan-Baker, enseignante à McGill, violoniste, chanteuse et ethnomusicologue spécialiste de de musique traditionnelle irlandaise, écossaise, québécoise.
La violoncelliste Élisabeth Giroux, aussi une grande amie, joue dans le groupe de trad Été.

Tous ces musiciens sont polyvalents, souples et capables d’improviser en plus de jouer les partitions. Ils conviennent parfaitement aux pièces et aux chansons de ce spectacle. On ira dans la musique classique moderne, mais aussi dans les chants traditionnels autochtones ou dans le trad contemporain.
PAN M 360 : Tout ça résulte aussi d’une longue relation avec le festival Présence autochtone.
Alexandre Éthier : Absolument. C’est un vrai festival de l’amitié, c’est un événement de rencontre, c’est positif.  Son directeur, André Dudemaine, est tout un monsieur! C’est un grand homme, extrêmement intelligent qui comprend exactement le lien qu’il faut faire pour faire avancer la cause avec ces liens qu’il tisse depuis tant d’années. Il fut le premier à engager Forestare dans un festival, à nous accorder un vrai contrat professionnel. À cette même époque, on avait enregistré un premier album et enregistré deux chansons avec Richard Desjardins – La maison est ouverte et Les Yankees. Pour l’occasion, il interprétera un texte que je ne connais pas, un récit qui se passe peu avant la signature de La Grande Paix il y a 325 ans. Il y aura des surprises!

PAN M 360 : Avec toute cette tribu réunie sur scène, ça fera un long programme!

Alexandre Éthier : Je peux dire que ce sera un spectacle généreux, au moins une heure et demie. On a commencé les répétitions, ça se passe très bien! Forestare est une famille , ça fait 25 ans qu’on est ensemble.

PAN M 360 : Pour ce 325e anniversaire de la Grande Paix… avortée, réunir tout ce beau monde tombe sous le sens. L’équilibre entre les colonisateurs et les Premières Nations qui avaient signé ce traité et les colonisateurs n’a pas été respecté.
Alexandre Éthier : C’est le moins qu’on puisse dire! Quand on parle de la vérité et  réconciliation, je pense que nous, les Québécois, devons comprendre que c’est à nous de faire les premiers pas. C’est nous qui avons erré. Aujourd’hui, il y a moyen de faire mieux, il y a moyen de faire différent. Mais j’ai peur d’un recul rapide après ce mini-progrès réalisé chez les peuples indigènes, après cette relative amélioration de leur conditions et de leur éducation, après l’arrivée de grands artistes autochtones, intellectuels ou scientifiques qui brillent aujourd’hui. Dans l’actuel contexte de droite, de nationalisme identitaire, de fermeture, j’ai peur qu’on ne se rende pas au bout du processus.

PAN M 360 : Nous ne sommes peut-être pas responsables du gâchis de nos ancêtres, de notre passé de colonisateurs, mais nous sommes responsables de notre présent et de notre avenir. Plus que jamais, il nous faut entrer en jeu pour atteindre une vraie Grande Paix.
Alexandre Éthier : Exactement. On va contribuer à ça vendredi !  Josephine Bacon et Richard Desjardins sur une même scène, c’est une première !  Je reste très humble face à ces monuments. C’est un immense cadeau!

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