Codes d’Accès / Traces | Dominique Lafortune: la calligraphie japonaise à travers le son

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Dédié à la composition émergente en musique de création, l’organisme Codes d’accès clôt sa saison 2025-2026 avec un menu d’œuvres qui se penchent sur différentes sortes de traces. Le programme Traces est présenté ce vendredi 8 mai, 19h30, à la Salle Joseph-Rouleau de la Maison André-Bourbeau – 305 Avenue du Mont-Royal Est, Montréal. 

Dans ce contexte, Dominique Lafortune présente« 書の響き (Sho no Hibiki) » pour piano, 2026 (8’) Dominique Lafortune, composition/ Kimihiro Yasaka, piano Fumi Wada, calligraphe. Le compositeur s’inspire ici  de la gestuelle propre à la calligraphie japonaise, inspirée des œuvres de la calligraphe Wada Fumi. Le pianiste Kimihiro Yasaka interprétera également des œuvres de Menelaos Peistikos, Andrián Pertout, Yukiko Watanabe et Keitaro Sawada.

PAN M 360 a interviewé Dominique Lafortune afin d’en savoir plus long sur son œuvre et sa passion pour la culture japonaise.

INFOS ET BILLETS ICI

PAN M 360 : Rappelez-nous SVP votre parcours en musique, vos champs d’intérêt compositionnels,  vos projets récents, votre intérêt visiblement marqué pour le Japon.

Dominique Lafortune:  J’ai un doctorat en composition musicale de McGill, complété en 2022 sous la supervision de Denys Bouliane, avec un échange d’un an fait à Oslo (2014-2015) afin d’étudier avec le compositeur norvégien Lasse Thoresen, avec qui je me suis également familiarisé avec la sonologie auditive, une nouvelle technique d’analyse basée sur la perception. Mes compositions incorporent souvent des inspirations extra-musicales (comme par exemple l’art visuel, ou encore la botanique) et la sonologie, même si elle a été conçue exclusivement comme technique d’analyse musicale, me permet de guider ma façon de créer des gestes musicaux analogues aux formes présentes dans les oeuvres visuelles qui m’inspirent.

Mon intérêt pour le Japon remonte à longtemps, mais c’est quand j’ai commencé à apprendre la langue, par pur plaisir, que mon intérêt s’est développé – apprendre une langue, c’est aussi apprendre à connaître la culture dont elle est issue. Cette passion est arrivée à un moment où je traversais une période très difficile, donc l’étude du japonais est pendant un temps, un peu devenu pour ainsi dire mon « ikigaï ». Et puis, en m’exerçant à écrire les kanjis, l’idée de cette pièce m’est venue, ce qui m’a fait découvrir l’univers de la calligraphie traditionnelle, et qui a encore davantage renforcé mon intérêt.

PAN M 360: Vous vous inspirez de la gestuelle propre à la calligraphie japonaise pour la composition de votre pièce, basée sur des œuvres Wada Fumi :

* Quel est le lien entre la thématique du programme (Traces) et votre œuvre?

Dominique Lafortune : La gestuelle inhérente à l’écriture japonaise (écriture au crayon et calligraphie au pinceau) est, en quelque sorte, la « trace » sur laquelle plusieurs des éléments musicaux de l’œuvre sont calqués. La trace, donc, non seulement du symbole écrit sur une surface, mais aussi la trace laissée par la gestuelle de l’action d’écriture (hautement codifiée) de ces symboles.

* Quelle est cette gestuelle et de quelle manière s’exprime-t-elle dans cette œuvre?

Dominique Lafortune : Les symboles utilisés lors de l’écriture du japonais, eux-mêmes en grande  partie originaires de Chine (le mot « kanji » veut littéralement dire « caractère chinois ») doivent être écrits suivant une séquence et une direction précise pour chacun des traits. Pour cette raison, chaque kanji possède son propre rythme, sa propre “petite chorégraphie”. J’ai repris ces rythmes, ces chorégraphies, je les ai transposées en contours mélodiques, mais aussi, je me suis inspiré des calligraphies de Mme Wada pour les grandes formes, pour les gestes plus larges, puisque la calligraphie au pinceau est à la fois plus lente dans sa production, mais aussi évidemment plus dynamique dans son résultat que l’écriture au crayon.

* Quelle est la structure de l’œuvre  ?

Dominique Lafortune: Il s’agit d’une série de miniatures, chacune basée sur un symbole ou sur une combinaison de symboles. Les deux mouvements qui seront/ont été interprétés ce soir sont basés sur le mot « scène » (c’est-à-dire lieu physique, comme la scène où ce concert a lieu), en japonais: 舞台 (« butai ») et le symbole signifiant « devenir », 成 (prononcé « sei », « jou », ou « na » selon le contexte).

Dans « 舞台 » (« butai »), j’imagine une scène de théâtre Noh, où le jeu des acteurs et la mise en scène sont typiquement à la fois minimalistes et ultra-contrôlés, de telle sorte que chaque micro-geste prend davantage d’ampleur. La calligraphie de Mme Wada est aussi reliée à cette inspiration, avec le choix de couleurs (vert et doré) rappelant le bois de la scène traditionnelle de Noh et le pin qui y est toujours peint sur le mur du fond.

Dans « 成 » (je le prononce « Naru », du verbe « devenir » (成る), je me permets une métaphore tirée de la langue française: le mot « devenir » peut aussi désigner le futur, le potentiel – ou même, d’une certaine manière, l’espoir. J’ai donc voulu créer un contraste pour faire ressortir cette image de « devenir lumineux » : le mouvement commence de manière très sombre, sans mélodie apparente. Puis, au fur et à mesure que la musique s’éclaircit, le motif que j’ai tiré de l’écriture du kanji apparaît, et devient un ostinato à la fin du mouvement, comme une sorte de promesse lumineuse.

* Quels sont les défis de l’interprétation ?

Dominique Lafortune : En général, lorsque je compose, les motifs qui me viennent, les mélodies que j’aime, demandent une certaine précision de jeu – particulièrement, une grande précision rythmique pour que le « sens » musical ressorte, pour ainsi dire. Selon le style musical dans lequel l’interprète s’est spécialisé.e, cela peut poser un défi supplémentaire. D’autre part, même si c’est moi qui écrirai/ai écrit les symboles au tableau aujourd’hui, j’imagine des situations de concert où c’est le.la pianiste qui écrira les symboles – advenant que l’interprète ne soit pas d’origine japonaise, l’écriture de ces symboles (en rythme) posera certainement un certain défi.

* Comment s’établit la relation entre le jeu pianistique et la calligraphie?

Dominique Lafortune: Littéralement, des motifs mélodiques et rythmiques (à l’échelle moyenne) imitent la rythmique de l’écriture des kanjis – au crayon. La calligraphie au pinceau, elle, plus lente, a dicté pour moi les formes sous-jacentes, les gestes formels, le flux de l’énergie (« formes dynamiques »).

* Parlez-nous brièvement des interprètes:

Dominique Lafortune: J’ai rencontré Kimihiro au baccalauréat alors que nous étudiions tous les deux avec la même professeure de piano. À l’époque, j’étais déjà impressionné par le grand talent et la grande sensibilité de son jeu! Aussi, puisqu’il est lui-même d’origine japonaise, et qu’il se produit souvent au Japon avec des œuvres japonaises ou canadiennes, lorsque j’ai eu l’idée pour cette pièce, il est le premier à qui j’en ai parlé.

PAN M 360 : Le pianiste Kimihiro Yasaka interprétera également des œuvres de Menelaos Peistikos, « Nepheloma », 2024 (6′)/  Andrián Pertout , « Un oiseau chante parce qu’il a une chanson », 2024 (5′) / Yukiko Watanabe , « Bogen », 2023/24, (10′) /  Keitaro Sawada, « Ko-Yoku for piano solo », 2024 (4′); quel est le rapport avec votre travail?

Dominique Lafortune: D’une part, plusieurs de ces œuvres visitent aussi cette combinaison entre Japon et Occident (je pense entre autres à Yukiko Watanabe, qui a vécu en Autriche et en Allemagne, et qui avait fait une résidence artistique à Montréal avant la pandémie). Mais plus encore, il s’agit d’œuvres où la couleur (harmonique) et le geste occupent aussi une place importante – en comparaison, par exemple, à la structure, à la pure texture, etc. À cause de cette importance, on peut entendre une parenté dans l’orientation de la musique.

PAN M 360 : Quels sont vos prochains projets?

Dominique Lafortune: Je suis encore en train de peaufiner les autres mouvements de l’œuvre, pour qu’ils rendent pleinement justice au travail de Mme Wada, qui a produit 12 différentes calligraphies pour ce projet. Ensuite, j’ai également une pièce pour cor et dispositif électronique qui commence à germer, et qui a des inspirations similaires à « Sho no hibiki ». J’ai également d’autres projets de composition de plus longue haleine, mais pour ceux-là il faudra demeurer à l’écoute!

Pièces au programme:

Dominique Lafortune « 書の響き (Sho no Hibiki) » pour piano, 2026 (8’)

  • Dominique Lafortune, composition
  • Kimihiro Yasaka, piano
  • Fumi Wada, calligraphe

Menelaos Peistikos, « Nepheloma », 2024 (6′)

Andrián Pertout , « Un oiseau chante parce qu’il a une chanson », 2024 (5′)

Yukiko Watanabe , « Bogen », 2023/24, (10′)

Keitaro Sawada, « Ko-Yoku for piano solo », 2024 (4′)

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