En direct de Londres, cette voix frêle et ce ton presque timoré contrastent étonnamment avec le personnage flamboyant que projette la chanteuse et musicienne. Enfin… cette fois, le contraste est moins marqué : tirées de Hunter, les relectures de Hunted se déclinent sur des rythmes généralement binaires. Or leur conceptrice n’est surtout pas… binaire ! À l’instar d’influentes musiciennes, parolières et compositrices telles Janelle Monae, St.Vincent, Courtney Barnett et autres Christine and the Queens, Anna Calvi défriche de nouveaux territoires au féminin et y revoit les notions de genre.
Qu’en pense notre interviewée, sélectionnée trois fois pour le Mercury Prize ?
« Pour moi, l’expression artistique est complètement non binaire et c’est ce que j’aime dans la musique. Quand vous faites de la musique, vous pouvez échapper à cette contrainte du genre. De plus en plus d’artistes d’ailleurs voient les choses ainsi. En tant que femme, plus particulièrement, j’aime contribuer au changement des perceptions relatives aux façons dont les femmes devraient se comporter. C’est une des raisons pour lesquelles je m’immerge inconsciemment dans la musique. »
Lancé vendredi dernier (6 mars), l’album Hunted se veut la suite de Hunter. Ou encore une réplique à ce dernier. Quel esprit a présidé à la conception de cet enregistrement, simple, doux, éthéré, raffiné?
« Lorsque j’ai fait la tournée consacrée à Hunter, explique-t-elle, j’ai réécouté les versions éthérées que j’avais enregistrées pour moi-même. J’y ai trouvé une belle intimité, des qualités différentes, une douceur qui m’ont plu. Je me suis donc mis en tête de sortir ces chansons pour me révéler sous un autre jour, en en captant l’intimité et la vulnérabilité. Jusqu’alors, ces chansons étaient très intimes, je n’ai jamais pensé qu’elles seraient rendues publiques et entendues par qui que ce soit. »
Contre toute attente, du moins pour la principale intéressée, ces versions devinrent publiques. Aujourd’hui, elles jettent un autre éclairage sur l’œuvre d’Anna Calvi; cette fois, l’épuration domine la facture. Rappelons en outre que les influences classiques de la musicienne (Ravel, Debussy, Messiaen, etc.) l’avaient parfois conduite à enrober ses chansons rock de fastes arrangements. Nous voilà ailleurs.
« Quand j’ai fait l’album Hunter en 2018, relate-t-elle, je ne voulais pas avoir de sections de cordes comme dans One Breath, le précédent. Cette décision reposait sur un désir d’être plus rock & roll, je suppose. Cette fois, c’est plus doux et plus épuré. Qui sait ce qu’on trouvera dans le prochain album? Entièrement acoustique? En fait, j’aime changer à chaque nouveau projet. »
Hunter… Hunted. Quelle est donc cette relation entre chasseur et chassé ? Entre chasseuse et chassée?
« Ce sont les deux côtés de la médaille. Hunter est puissant, galvanisant, le chasseur bouge quand il veut et où il veut. Je crois que Hunted porte davantage sur les nuances, la réflexion, le calme, la vulnérabilité. En un sens, j’avais besoin de donner des exemples aux jeunes femmes qui vivent l’une ou l’autre de ces dimensions. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous des êtres à multiples facettes. Les contraires peuvent alors se rencontrer, chasseur et chassé. »
Julia Holter, Courtney Barnett, Charlotte Gainsbourg et IDLES que chapeaute Joe Talbot ont tour à tour été invités à chanter sur Hunted. Anna Calvi raconte l’expérience :
« Quand ils ont accepté, je ne leur ai pas donné beaucoup de consignes, juste la chanson sur laquelle travailler. Lorsque j’ai écouté les résultats, j’ai eu plusieurs surprises.
« Je n’avais aucune idée de ce que Julia allait faire sur Swimming Pool, et elle a déployé ce talent artistique qui m’étonne toujours dans son propre travail. Elle crée des choses à la fois inattendues et vraiment belles. C’est ce qui fait qu’elle est une véritable artiste.
« Charlotte exerce une grande influence sur moi. J’adore la façon dont elle peut chanter calmement, ce qu’on ressent est comme un mélange de secret et de mystère. Quand j’ai composé Eden, j’avais Charlotte à l’esprit, j’ai alors pensé à elle pour cette collaboration. Un rêve devenu réalité!
« Je suis une grande fan de Courtney Barnett, c’est une parolière et une guitariste extraordinaire. Je me suis intéressée à sa façon de chanter Don’t Beat The Girl Out Of My Boy, ce qui m’a aussi incitée à interpréter cette chanson d’une manière fraîche et différente. Je suis vraiment heureuse de la façon dont cela s’est passé.
« Je suis également une fan de Joe Talbot et IDLES. J’aime l’énergie et la force de sa voix. Ça convenait parfaitement à la chanson Wish.
« Chacun des invités a apporté quelque chose d’unique. »
Comment alors situer cet album parmi les trois précédents – homonyme en 2011, One Breath en 2013, Hunter en 2018 ?
« Ce qui m’intéresse, c’est ici et maintenant, tranche Anna Calvi. Je ne me préoccupe pas de ce que j’ai fait auparavant, je veux travailler à autre chose pour la suite. Mon nouvel album, par exemple, je le vois comme un tremplin vers la musique que j’écris pour le prochain ou encore pour la série télévisée Peaky Blinders à laquelle je collabore. Je veux simplement continuer à faire ce qui m’attire. »
Après avoir fait Hunted, a-t-elle pris du recul ?
« Au bout du compte, croit-elle, c’est un projet personnel, intime, que je partage en toute confiance avec mon public. Ç’a été très important pour moi! Je garde cette impression que des événements personnels de ma vie résonnent dans ces chansons et façonnent d’une certaine manière mon évolution artistique. C’est pourquoi cet album me tient particulièrement à cœur. Il y a quelques années, je ne me serais pas livrée de façon aussi intime. »
La transposition en concert, annonce-t-elle, exploitera la dialectique Hunter-Hunted.
« Nous serons trois sur scène, il y aura des chansons calmes et intimes, d’autres plus fougueuses et énergiques. L’idée est de faire un voyage complet avec ses différentes humeurs, émotions et pensées. Tous ces aspects de l’existence s’expriment à travers mon spectacle, de manière à ce que nous puissions nous y abandonner. C’est toute la gamme des couleurs et des émotions. Ça correspond à l’atmosphère du nouveau disque, mais nous pouvons aussi faire beaucoup de bruit ! »























