Pays : Canada Label : Secret City Records Genres et styles : électro-indie / indie pop / indie rock Année : 2025

Top de 2025 : Patrick Watson – Uh Oh

· par Marilyn Bouchard

Sept longues années plus tard, Patrick Watson nous revient, plus que jamais à la hauteur des attentes, avec Uh Oh son huitième album ainsi titré en raison des accidents de parcours qui se succèdent dans la vie.

En effet, l’album est né d’un de ces accidents : Patrick a perdu la voix pendant quelques mois et a dû faire face à l’effarante possibilité de ne plus jamais pouvoir chanter. Par nécessité d’abord, il a partagé ses pièces avec des voix inspirantes avec lesquelles il avait toujours rêvé de collaborer, comme Martha Wainwright, MARO et Klô Pelgag, afin de pouvoir donner vie à ses chansons autrement.

Il a ensuite retrouvé la voix, et le concept était né. Enregistré dans plusieurs pays (Canada, États-Unis, Mexique et France) de manière minimaliste (souvent en 1-2 prises), l’album à la production atmosphérique est remarquablement unifié, tout en nous présentant une palette d’ambiances sonores et d’inspirations diversifiées. Chaque chanson est un court métrage faisant honneur aux voix invitées. On y exprime la peur, la guérison, la reconstruction et l’espoir expérimentées par l’artiste, transformant l’album en un vibrant témoignage de l’art transcendant les épreuves.
On commence le voyage avec la magnifique voix de l’artiste Française November Ultra, ayant elle-même vécu un épisode de paralysie corporelle suite à sa tournée, qui est invitée sur la néo-classique Silencio. Elle nous fait languir en jolies vocalises espagnoles jusqu’à l’apparition de Patrick qui statue dès le départ : « I lost my voice ‘cause I talked too loud / like an old friend that ain’t hanging around » sur fond de poésie consciente et angoissée où les harmonies sont à point et les silences ont leur propre partition.

Sur Peter and the Wolf, d’une méticulosité hallucinante, la tension monte d’un cran avec le narratif inquiétant et les synthés modulaires glauques qui nous entraînent dans un film noir aux touches électro, nous laissant apprécier un côté plus exploratoire (Bon Iver, Thom Yorke).

Ensuite, sur The Wandering, c’est MARO, la multi-instrumentiste et productrice ayant représenté le Portugal à l’Eurovision en 2022, qui est invitée sur cette pièce cinématique où les cordes et les inspirations de bossa nova s’entremêlent pour nous chanter en duo avec Patrick « Got a nowhere kinda fever like melancholy’s a-dreaming/And that’s my favorite kind of feeling ».

Vient Choir in the Wire où Patrick est pairé à la guitare sèche, enrichie par l’ajout de cuivres mélancoliques à la Beirut, pour accompagner ses réflexions sur la perte et l’éloignement, symbolisé par les superbes chœurs féminins. Sur la chanson-titre Uh Oh, c’est Charlotte Oleena, rencontrée dans un café, qui a été la voix cristalline invitée sur les arrangements orchestraux et les percussions rappelant la marche pour nous rappeler qu’il y a de la beauté même dans les imprévus alors que Patrick philosophe sur la médiatisation du monde et la montée de la technologie.

Sur The Lonely Lights, il retrouve sa proche collaboratrice Ariel Engel de La Force pour nous livrer une pièce chargée en émotions gravitant autour du piano où les pensées obsessives et le remord se répètent sur fond de vocalises soul-jazz et d’inspirations de Jeff Buckley.

Vient Ami Imaginaire, la collaboration où l’artiste s’aventure plus profondément en territoire électronique avec les vocalises inspirées de notre bien-aimée Klô Pelgag, accompagnée de textures saturées. On a ensuite droit à la voix de Hohnen Ford et de Patrick se rejoindre dans une courte progression mélodique où l’inspiration de Florence & The Machine n’est pas très loin.

Arrive la magistrale House on Fire avec Martha Wainwright, dont le vibrato aux inflictions country et l’intensité apportent la force dramatique parfaite pour contrebalancer l’interprétation plus vulnérable de Watson. La pièce est arrangée gracieusement, avec juste assez d’orchestration où canons et violons se mélangent à la guitare de Martha pour créer une réelle chimie, autant vocale que musicale. On a droit à de beaux moments de poésie comme  « I’ll be wrong/You be right/I don’t mind/I just wanna make it right » dans une atmosphère sonore teintée de Fleetwood Mac.

Gordon in the Willows est exécutée avec Charlotte Cardin à l’avant-plan, fragile interprétation qui augmente graduellement d’intensité sur le riff minimaliste de piano et un autotune laissant percevoir des quarts de tons à l’orientale. Enfin, l’unique pièce en français Ça va boucle la boucle de toute l’inquiétude et la reconstruction traversée, en invitant Solann sur une production remplie d’espoir et de touches du cinéma français. Ça rappelle bien d’où Patrick vient musicalement et ça nous rassure pour la suite.
Encore une fois, à travers ces onze chansons, Patrick démontre son incroyable capacité à créer des univers sonores cinématiques où la voix demeure au centre de l’œuvre, passant de mélodies délicates à des pièces exploratoires électroniques, lui permettant d’évoluer à la fois dans le monde du pop et de l’avant-garde. À travers l’écoute, chaque son, percussion, texture et silence servent la chanson et rassemblent des éléments disparates, tout en nous présentant une collection impressionnante de voix qui sont toutes parfaitement pertinentes et enveloppées de production minutieuse.
Album intime devenant une chronique de la résilience, il offre une ode puissante à la collaboration. Voila un aboutissement de son travail des vingt dernières années. Et qui nous rappelle que, parfois, les moments les plus difficiles peuvent générer l’art le plus essentiel. Un des meilleurs albums de 2025, selon ma modeste opinion.

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