Patricia Kopatchinskaja – Le monde selon George Antheil

· par Frédéric Cardin

Quel artiste fascinant que George Antheil! Étatsunien bien ancré dans l’Europe créative du début du 20e siècle, sa musique souvent percussive (peu importe l’instrument), mécanique et propulsive à souhait est une sorte d’évocation sonore du futurisme italien en arts visuels. Tout comme les artistes de cette école, Antheil aimait le modernisme technologique, les voitures rapides, les avions, le mouvement, l’énergie fébrile voire destructrice. Dans sa musique, on peut sentir aussi le cubisme avec ses traits anguleux, ses revirements brusques comme autant d’angles aigus, improbables, de visages peints par Braque ou Picasso. Antheil a connu les grands noms de son époque, mais il avait des affinités électives particulières avec d’autres originaux, iconoclastes même, de son présent ou du passé, d’où l’idée de cet album qui trace un portrait restreint mais adéquat de l’univers musical qui inspirait celui qu’on appelle ‘’The Bad Boy of American Music’’. 

Beethoven, le premier. À propos de la Sonate no 7, op. 30 no 2 pour violon et piano, Antheil disait ceci : 

Le premier thème, quel thème noble, aussi noble que le véritable amour d’un homme pour la femme qu’il épouse… Voici que vient le deuxième thème, à la dominante, une tonalité plus claire. C’est la maîtresse. La maîtresse apparaît toujours un certain temps seulement après l’épouse et elle est dans une tonalité plus claire. Mais n’ayez crainte, dans la reprise, le thème de la maîtresse sera tout aussi ennuyeux que celui de l’épouse, dans la même tonalité. N’est-ce pas comme dans la vie ?… Mais voici maintenant le développement. C’est là que l’épouse apprend l’existence de la bien-aimée et lui fait une scène de tous les diables. Les voici : à la main gauche, l’épouse, à la main droite, la maîtresse. On dit que c’est du contrepoint. Moi, j’appelle ça se crêper le chignon. Quel merveilleux maître, ce Beethoven !

Antheil était aussi bon écrivain (journaliste) que compositeur. On ne sera pas surpris de savoir qu’il tissait également des liens d’amitié et d’admiration avec des contemporains tels Morton Feldman et John Cage, dont on retrouve respectivement deux courtes pièces (Piece, et Extensions 1) et Nocturne, pour violon et piano. 

Bien sûr, le clou du spectacle (car c’en est un sous les doigts de Patricia Kopatchinskaja – Pat Kop!), c’est la Sonate no 1 d’Antheil, créée en 1923. Pourtant admiré de nos jours par ceux et celles ‘’qui savent’’, Antheil est rarement mis au programme d’enregistrements, et encore moins de concerts. C’est dommage, car comme le démontre cette sonate furieusement énergique, il y a tout ce qu’il faut pour séduire un public avide de sensations fortes et de modernisme qui sait bousculer tout en restant émotionnellement accessible. Véritable montagne russe schizophrénique, cette sonate de Antheil oscille constamment entre épisodes de frénésie violente, de pointes d’humour ironique et de calme mystérieux et menaçant. Le dernier mouvement en particulier est un concentré de furie sonore rarement entendu, à la fois effrayant et totalement tripant! Il faut l’entendre pour le croire.

Il n’y avait probablement pas d’artiste plus appropriée pour jouer cette musique. Pat Kop a l’habitude de découper au scalpel, voire éviscérer, les partitions comme un médecin légiste le fait avec un corps. Mais, tel un mélange improbable entre les docteurs Frankenstein et Moreau, elle reconstruit ses victimes comme elle le veut, complètement évidées de leur graisse. Il n’en reste que le squelette et les muscles. Elle n’avait pas à trop s’en faire dans le cas de la Sonate de Antheil, car la frugale âpreté naturelle de l’oeuvre faisait déjà le travail, mais dans le cas de Beethoven, elle se fera assurément des ennemis avec cette version totalement dénudée, mais ô combien innovante, de la Sonate op. 7. Jamais, je crois, Beethoven n’aura sonné aussi abrasif, mais essentiel, aussi grinçant, mais vrai. On la surprend presque à le faire fausser ici et là, afin de le rendre encore plus viscéral. Cette relecture ne sera pas pour tous les goûts, mais si on a le moindrement la fibre exploratoire, on en ressortira ravis, bien qu’exsangues. 

Les pièces de Cage et de Feldman, tout en placidité contemplative, sont sublimées par le dépouillement timbral quasi-mystique que leur impose la violoniste. Le pianiste Joonas Ahonen est un véritable génie, ne fut-ce que pour pouvoir suivre la dame dans tous ses délires, et avec un aplomb remarquable.

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