×
Pays : Canada Label : Analekta Genres et styles : classique occidental / musique contemporaine Année : 2021

Nouvelle musique juive vol.3

· par Frédéric Cardin

Depuis 2014, la Fondation Azrieli (située à Montréal) récompense et stimule la création de nouvelles œuvres musicales. Trois prix sont étroitement associés à la nouvelle musique : un Prix Azrieli pour la musique juive, décerné au compositeur.trice de la meilleure oeuvre majeure de musique juive (déjà existante, quoique récente), la Commande Azrieli de musique juive, concours ouvert aux compositeur.trice.s de tous horizons, et la Commande Azrieli de musique canadienne.

C’est le troisième album qu’Analekta consacre aux œuvres choisies par la Fondation Azrieli, et chacun est une source de découvertes et d’élargissement de notre connaissance du répertoire actuel.

L’album a ceci de réjouissant qu’il nous donne l’occasion d’entendre le Nouvel Ensemble Moderne (NEM) dans un répertoire où la consonance est plus présente que dans leur répertoire habituel. Kadosh Kadosh and Cursed de Yitzhak Yedid (Prix de la Commande Azrieli de musique juive) est un portrait musical de la fascinante complexité de Jérusalem, lieu saint pour les Juifs, les Musulmans et les Chrétiens. À travers une trame éclatée atonale très occidentale contemporaine, on entend des références mélodiques aux chants juifs et à la musique savante arabe. Le choc des mondes est en équation avec le titre de l’œuvre, Kadosh Kadosh (lieu béni) and Cursed (maudit, dans le sens d’une malédiction). Les conflits générés par les diverses allégeances religieuses et mystiques qui se réclament toutes comme propriétaires des lieux sont ainsi engendrées dans l’espace sonore hyperactif de la partition. 

Dans l’Estro Poetico-armonico III (Prix Azrieli pour la musique juive), le judéo-américain Yatom Haber (né aux Pays-Bas), intègre des documents audios d’archives de la communauté juive de Rome à une écriture lyrique déployée dynamiquement sur de grands écarts de tessiture et colorés par une orchestration scintillante en contrepoint. Les textes interprétés par la mezzo-soprano Kristina Szabó (très impliquée et incarnée) sont de quatre auteurs israéliens modernes. On a donc ici une double strate de contrastes qui témoigne de la richesse conflictuelle de l’identité juive moderne : à la fois musicale (les chants religieux traditionnels vs l’harmonie savante contemporaine) et littéraire (les textes sacrés millénaires vs les impressions de l’Israël moderne). Très intéressant.

Arras (Commande Azrieli de musique canadienne) est l’une des belles surprises de cet album. L’œuvre entendue ici pour la première fois est de la compositrice montréalaise Keiko Devaux, une voix à surveiller absolument. Ce petit poème symphonique de chambre pour 14 musiciens (superbe NEM!) est inspiré d’un type de tapisserie médiévale richement tissée, fabriquée à Arras dans le nord de la France. On y entend des échos mélodiques et harmoniques des racines croisées de la compositrice, soit occidentale (française) et orientale (japonaise). Ici le plain-chant médiéval est évoqué, là les chants bouddhiques. Ailleurs ce sont des juxtapositions de textures rappelant la chanson française et d’autres de mélodies populaires américano-japonaises. Tout cela est finement brodé dans un canevas au langage contemporain bienveillant et accessible. Très réussi!

Le programme se termine avec l’interprétation d’un classique de la musique contemporaine québécoise (excellente initiative!) : Dissidence, extrait de la Cantate pour une joie (1955) de Pierre Mercure. C’est la soprano, mais aussi grande mécène montréalaise et présidente de la Fondation Azrieli, Sharon Azrieli, qui chante.

Le NEM est impeccable, comme toujours.

Merci Analekta de participer au rayonnement de cette indispensable initiative de création.

Inscrivez-vous à l'infolettre