C’est non seulement un album de fort jolie musique que nous offre le luthiste Esteban la Rotta, mais aussi un fascinant apprentissage de l’histoire des débuts de la musique pour luth solo en Europe, quelque part vers la fin du Moyen-Âge/début de la Renaissance. Ce sont les Allemands qui, à cette époque, ont développé la technique moderne du jeu de luth permettant l’expression de plusieurs voix en polyphonie. Les Allemands eux-même s’étaient d’ailleurs inspirés d’innovations italiennes, qu’ils redistribueront ensuite, étoffées, à ces derniers pour créer le style pan-européen de la Renaissance et du Baroque. Histoire fascinante, que le luthiste Esteban La Rotta raconte avec détails dans l’entrevue que j’ai réalisée avec lui.
Presque aucune partition pour luth ne nous est parvenue de cette époque. On sait par des témoignages que les luthistes/compositeurs allemands étaient admirés pour leurs capacités impressionnantes. L’un de ceux-ci est connu uniquement par son surnom : Orbus ille Germanus, l’Allemand aveugle. Il était paraît-il renversant, manifestant une technique exceptionnelle, un génie de l’improvisation et une musicalité mémorable. Les recherches musicologiques nous permettent de penser que celui qui se camouflait derrière ce pseudonyme était un multi-instrumentiste du nom de Conrad Paumann. Ce Paumann, bien qu’excellent au luth, était avant tout organiste, et à ce titre, il a laissé quelques partitions qui sont documentées aujourd’hui.
À partir de ce constat, Esteban La Rotta a décidé de reconstruire un programme qui aurait pu être joué par Paumann, ou du moins qui aurait probablement sonné comme cela. Et c’est en procédant de deux façons qu’il l’a fait : d’abord en se fiant aux maigres connaissances historiques de la pratique du luth au 15e siècle, concentrées dans un recueil de fragments de partitions découvert en 2011, le Wolfenbüttel Lute Tablature Fragments. Puis en allant puiser dans les compositions pour clavier de Paumann même, regroupées dans deux recueils : le Buxheimer Orgelbuch et le Lochamer Liederbuch.
Ainsi pourvu, La Rotta a construit un vaste programme largement instruit par une documentation certes parcellaire, mais fiable. On se retrouve avec des pièces qui n’ont certes pas la richesse polyphonique, ni la rondeur timbrale, des chefs-d’œuvres subséquents de Weill, par exemple. Mais on est tout de même fasciné par ces échos d’un temps oublié par l’Histoire, parce que non documenté. À nos oreilles modernes, la base de ces constructions parait un peu simple : deux voix avec des accords sur des cordes adjacentes, suivies de traits mélodiques. Mais La Rotta étoffe plus souvent qu’autrement ce fond avec le style de polyphonie plus avancée que Paumann manifeste dans ses pièces pour clavier.
La relative minceur du muscle harmonique se trouve accentuée par le doigté leste et précis de La Rotta. Les défauts de ses avantages. Néanmoins, on se satisfait dans la finesse des lignes et la spontanéité des ornementations, en plus de se réjouir d’assister à la redécouverte d’un répertoire qu’on croyait perdu (bien que La Rotta ne prétende aucunement faire ressortir des ‘’pièces retrouvées’’. N’oublions pas qu’il s’agit de reconstruction étudiées, mais encore approximatives).
Un travail de recherche important et très instructif, ainsi qu’un enrichissement de nos connaissances que Esteban La Rotta mène avec grand soin, délicatesse et musicalité.






















