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Prairie WWWW : Prémonitions du passé

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

Le groupe électro-mystique taïwanais Prairie WWWW lance son microalbum Formosan Dream dans la cour d’un « sanheyuan » traditionnel.

Genres et styles : art-rock / expérimental

renseignements supplémentaires

Crédit photo : Yo Yang

Depuis 2010, le quintet Prairie WWWW de Taipei explore les racines complexes et souvent obscures de l’identité taïwanaise avec son art-rock électro-mystique obsédant. Peu après la parution de Formosan Dream début octobre, le groupe a présenté en première une performance de ce matériel grâce à l’Audiotree International, plateforme américaine de webdiffusion pour la musique indie de qualité du monde entier. Vous trouverez la session ci-dessous, pour le plaisir de vos yeux et de vos oreilles.

Afin d’en savoir un peu plus sur l’enregistrement de ce concert et son microalbum, PAN M 360 s’est entretenu avec White Wu le batteur, Yi-Zhi le percussionniste et Apple le bassiste de Prairie WWWW (les quatre W ne se prononcent pas, faut-il préciser, « c’est un pictogramme qui représente à la fois une forme d’onde et l’herbe qui ondule au vent », explique le groupe).

PAN M 360 : Dans quelles conditions le tournage s’est-il déroulé et pourquoi avoir choisi ce site ?

Apple : Nous voulions obtenir une certaine atmosphère et capter les couleurs du soleil d’été, il a donc fallu tourner en matinée. Comme c’était durant le mois le plus chaud de l’année à Taïwan et qu’il pleut toujours l’après-midi, chaque fois que nous prenions une pause, il fallait protéger l’équipement avec de nombreux parapluies pour lui permettre de refroidir un peu. Nous avons dû faire face à divers problèmes du genre.

Le tournage avait lieu dans un bâtiment traditionnel, appelé sanheyuan, qui appartient à la grand-mère de notre agent. Les sanheyuan sont vraiment rares maintenant, ce qui convient bien à nos nouvelles chansons. Nous étions disposés en cercle de façon à qu’on puisse bien voir les musiciens jouer tout en montrant ce bel édifice sous tous ses angles.

White : Comme Apple l’a dit, avant le tournage, nous étions inquiets en raison de la chaleur et des risques de coup de soleil. (Je ne supporte pas la chaleur. Sans blague ! l’été à Taïwan me tue !) En fait, la cour avant des sanheyuan a été conçue pour que les agriculteurs puissent y faire sécher leurs cultures, la lumière directe du soleil y est trop brutale pour les gens. Après chaque prise, nous devions nous mettre à l’ombre, boire de l’eau et refroidir notre équipement. Même si pratiquement tout le monde a souffert d’un coup de chaleur après le tournage, tout s’est mieux passé que prévu, ç’a même été une expérience inoubliable pour moi. Et puis, nous y sommes arrivés !

Les sanheyuan traditionnels sont considérés comme étant d’un style architectural assez représentatif de Taïwan. Peu de groupes taïwanais tournent des concerts en direct dans de tels lieux, c’est pourquoi nous l’avons choisi. Nous voulions aussi montrer à nos fans de l’étranger le caractère unique de l’architecture traditionnelle taïwanaise.

PAN M 360 : En quoi Formosan Dream est-il différent de Pán et de vos enregistrements antérieurs ?

Yi-Zhi : La moitié des chansons de Pán ont été écrites sur une dizaine d’années et elles comportent des rythmes puissants. L’histoire de Pán est également plus compliquée car elle combine les expériences de vie des cinq membres.

Formosan Dream est un nouveau départ pour nous. Nous avons fait des recherches sur les contes et légendes populaires taïwanais et en avons rassemblés, puis nous avons réorganisé ces histoires du passé colonial de Taïwan pour en faire notre propre création.

Crédit photo : Yu Jhu

PAN M 360 : Les paroles et la musique de la pièce-titre me semblent toutes deux porter sur le passé ou, plus précisément, sur tous les futurs qui ne se sont pas réalisés, peut-être le pourraient-ils encore ?

Apple : Formosan Dream parle de la disparition des groupes ethniques de l’île de Formose. Ceux-ci font tous partie de l’histoire oubliée de Taiwan et c’est ainsi que nous rêvons de l’île. Nous vivons pour notre passé, pour nos ancêtres et pour nous-mêmes. Il faut comprendre son passé pour avoir un avenir. Nous croyons que notre avenir est lié à notre identité nationale et territoriale. Voici à ce sujet une traduction du prologue du roman Le Mystère du Nain, du romancier historique taïwanais Wang Jiaxiang :

« On dit que des tribus mystérieuses et invisibles vivent encore dans les montagnes, complètement coupées de la civilisation. Selon l’archéologie, l’ethnographie et l’histoire orale des aborigènes taïwanais, elles ont vraiment existé et constituent une formidable source d’inspiration pour les auteurs de fiction. Un jour, j’espère que les adolescents taïwanais pourront commencer à voir Taïwan à travers le prisme de l’imagination. Seul un Taïwanais est capable d’imaginer son propre pays avec honneur, fierté, un sentiment d’appartenance et un sens de l’histoire; ce n’est que lorsque les Taïwanais sauront qui ils sont qu’ils pourront se projeter dans l’avenir. »

PAN M 360 : Whales’ Bones est un interlude intéressant, un pont entre les deux pièces principales, mais ce pont passe par quelque chose de plus profond et de plus grand que l’histoire des êtres humains.

Yi-Zhi : Les effets sonores de Whales’ Bones évoquent les montagnes et les jungles de l’ancien Taïwan. Whales’ Bones est un passage abstrait dans l’espace-temps entre les chansons Formosan Dream et Shells. On peut voir Whales’ Bones comme une couche sédimentaire, comme les souvenirs qui se sont empilés au fil de l’Histoire. Cette chanson s’inspire également de la mer intérieure de Taijiang, l’endroit où les baleines se rassemblaient dans l’ancien Tainan.

Crédit photo : Yo Yang

PAN M 360 : Shells porte, à mon sens, sur la mémoire, celle qu’il faut à la fois chérir et dont il faut se méfier, comment l’expliqueriez-vous ?

Pomme : Chaque fois que je pense à mon âme, je me demande toujours : où s’en ira-t-elle après ma mort ? Ma conscience existera-t-elle encore ? Est-ce que ce sera comme s’endormir sans rêver, sans avoir nulle part où aller ? La seule chose qui reste de la vie sont les objets qui ressemblent à des os, ou à des fruits qui se transforment en boue. La vie dans les coquillages a disparu, mais ceux-ci continuent à circuler dans le monde avec le courant. Personne ne s’en souvient, personne ne connaît leur passé, seuls les coquillages eux-mêmes peuvent prouver leur existence.

Yi-Zhi : Formosan Dream symbolise les groupes ethniques, les espèces animales, les langues, la culture perdus et l’environnement. L’histoire de l’île de Formose ne peut être entièrement reproduite ou démontrée. Shells représente ce qu’il en reste encore aujourd’hui, comme des ossements ou des souvenirs.

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