Originaire de Colombie, la jeune Ela Minus lance l’album Acts of Rebellion sous étiquette Domino. Composé, interprété en anglais ou en espagnol, arrangé, enregistré et réalisé par elle seule, cette œuvre vivifiante révèle une artiste complète, percussionniste de formation et beatmaker accomplie. Son éducation musicale de haut niveau n’a certes pas nui mais, dans le cas qui nous occupe, l’esprit rebelle et la créativité vibrante de cette femme très douée pulvérisent tout académisme. Depuis quelques mois, des extraits de son nouvel album ont titillé nos oreilles, d’où la conversation qui suit.

PAN M 360 : Puisque peu de gens vous connaissent hors de votre réseau, commençons par le commencement : quel a été votre parcours ?

ELA MINUS :  Je suis de Bogota, en Colombie, et je suis installée à Brooklyn. J’ai commencé à jouer de la batterie à l’âge de 9 ans, j’avais alors monté un groupe à l’école primaire. Adolescente, je faisais dans le rock emo et le punk hardcore, puis j’ai voulu étudier la batterie plus en profondeur. J’ai quitté la Colombie à 19 ans, je me suis inscrite au Berklee College of Music à Boston, où j’ai vécu quatre ans. J’ai eu la chance d’y étudier avec la grande batteuse de jazz Terri Lyne Carrington; mon approche de la musique vient en bonne partie de cette formation avec elle. 

PAN M 360 : Il y a de plus en plus d’excellentes musiciennes à la batterie mais… on est loin de la parité n’est-ce pas ?

ELA MINUS : Oui, effectivement. On trouve plus de batteuses qu’avant dans le métier mais pas encore assez. Par exemple, nous n’étions que deux femmes à jouer de la batterie dans ma cohorte d’étudiants. Aujourd’hui ? Vous savez, j’écoute beaucoup de jazz et je n’y observe pas grand changement, ce style reste totalement dominé par les hommes. Bien au-delà du jazz, la musique en souffre parce que les femmes jouent différemment. Parce qu’elles sont ce qu’elles sont, cette différence devrait être davantage célébrée dans le monde musical.

PAN M 360 : Vous avez obtenu deux majeures à Berklee, une en batterie jazz et une autre en « musique de synthèse », comment vous êtes-vous intéressée à l’électro ?

ELA MINUS : Avant de débarquer à Berklee, je m’intéressais à la musique électronique, j’étais fascinée par les synthétiseurs. Des groupes comme Radiohead m’avaient déjà incitée à explorer les synthétiseurs et la musique électro. J’ai senti que je devais apprendre autre chose que seulement la batterie, j’ai donc décidé de m’inscrire à cette majeure consacrée aux sons de synthèse. J’ai acheté mes premiers synthétiseurs, de vieux modèles bon marché. J’en ai démonté quelques-uns pour apprendre comment ils étaient faits et comment les réparer. Puis, j’ai commencé à construire mes propres synthétiseurs et à composer avec ces nouveaux instruments. Côté batterie, j’en ai eu assez des groupes et de tous ces jeunes qui voulaient davantage être célèbres qu’être de bons musiciens. C’est devenu très ennuyeux, je voulais juste faire de la musique. Puisque je travaillais seule, j’ai alors commencé à chanter et à jouer ma musique devant public. Depuis, ce projet solo de musique électronique est devenu de plus en plus sérieux. 

PAN M 360 : Comment en êtes-vous venue à faire de la scène avec ce projet ? 

ELA MINUS : J’ai d’abord enregistré trois chansons pour le plaisir, puis j’ai été invitée en Colombie dans le cadre d’un festival. Franchement, je ne savais pas ce que j’allais y faire ! J’ai alors joué ces trois chansons, puis quelqu’un dans le public m’a demandé d’en jouer une autre. Depuis, je n’ai jamais cessé de créer de nouvelles propositions. Dans mes temps libres, j’ai enregistré un premier EP, et lorsque j’ai senti que j’avais acquis assez de connaissances et d’expérience sur scène, est venu le moment d’enregistrer un album complet. Cela m’a pris 4 mois. J’ai tout fait : la composition, le jeu, le beatmaking, la réalisation. Cet album est le cumul de tout ce que j’ai appris pendant quatre années de concert.

PAN M 360 : Quel est votre équipement de scène et comment vous présentez-vous devant public ?

ELA MINUS : J’ai un MPC 1000 (Akai), une boîte à rythmes, un synthétiseur-basse, un piano de poche que j’ai construit moi-même, un petit synthé modulaire, c’est à peu près tout. C’est avec cet équipement que je fais tout. Je ne joue pas de batterie. Je me suis mise au défi de faire quelque chose de différent de ce que je faisais auparavant. Je prends beaucoup de plaisir à jouer cette musique sur scène. C’est un facteur important qui, je crois rend la musique intéressante. Finalement, j’ai davantage joué en concert qu’enregistré avec ce projet. L’expérience de la scène est toujours captivante. Je m’y sens comme une enfant ! J’avais un peu perdu cet esprit avec la batterie. Il y a des changements d’accords, des boucles de 32 mesures à l’intérieur desquelles je peux faire ce que je veux. Au départ, je laisse des séquences vides pour l’improvisation, je me donne le droit à l’erreur, j’expérimente. J’aborde mes concerts comme si je jouais du jazz. 

PAN M 360 : Votre façon de faire n’est-elle quand même pas purement électronique, puisque vous chantez des textes ?

ELA MINUS : J’ai toujours aimé les structures pop dans la musique, les mélodies, les paroles… j’y reviens toujours quand je ne pense pas vraiment à ce que je devrais faire. Mes découvertes de certaines musiques électroniques m’en ont fait aimer l’agressivité et la noirceur. J’aime aussi la répétition. Tous ces éléments permettent d’atteindre la liberté du point de vue du batteur. Quand on consacre toute son énergie à garder le rythme et à maintenir la cohésion d’un groupe et qu’un rythme synthétique permet de faire autre chose, c’est vraiment libérateur.  

PAN M 360 : D’accord, mais votre musique n’est pas exactement de la pop, d’autres variables importantes entrent en ligne de compte, quelles sont-elles d’après vous ?

ELA MINUS : Ma musique combine pop, punk hardcore et électro plutôt rude. J’aime la darkwave, j’aime aussi Front 242 et toute cette musique électronique belge ayant émergé durant les années 80 et au début des années 90, ou encore le groupe canadien Skinny Puppy. Mon approche de l’électronique est teintée par le punk et le rock hardcore, c’est de là que je viens. C’est pourquoi je ne veux pas qu’un concert soit statique; j’ai besoin de chanter, bouger, jouer des instruments. Ça se passe entre le public et moi, nous transpirons ensemble, nous ressentons des choses, nous sommes liés par le son.

PAN M 360 : Comment envisagez-vous maintenir l’intérêt tout en évitant le piège de la redite que pourrait vous imposer votre propre public ? 

ELA MINUS : Il est toujours à craindre que la personne que vous avez épousée soit amoureuse d’une seule de vos facettes. Pour durer, l’amour doit changer au même rythme que les êtres concernés. Malheureusement, les gens restent souvent les mêmes parce qu’ils ont peur qu’on cesse de les aimer s’ils changent. C’est un peu la même chose entre les artistes et leurs fans; pour que la relation soit enrichissante, les artistes doivent leur faire comprendre qu’ils doivent rester ouverts au changement, à des formes nouvelles, tout en restant proches de ceux et celles qui les créent. J’aime beaucoup cette phrase de l’historien de l’art Ernst Gombrich : « L’art n’existe pas vraiment. Il n’y a que des artistes. » Peu importe la forme que prend votre art, c’est toujours vous qui êtes en cause. C’est à vous que les gens s’identifient, c’est pourquoi vous devez vraiment apprendre à vous connaître et à trouver votre voix. Voilà mon objectif ultime. 

Crédit photo : Etienne de Durocher

Né à Paris, Lee Terki arrive au Canada à l’âge de quatre ans. L’auteur-interprète apprend le trombone dans une école d’art et connaît au secondaire un parcours un peu plus difficile. Sportif, il se tourne ensuite vers le soccer, jusqu’à intégrer une équipe de première division. Après avoir exploré le cinéma et la psychologie, la musique le rattrape pour de bon. Son premier EP, The Half Full, l’emmène un peu partout dans le monde, notamment à Paris, Séoul et Tokyo, trois capitales du jazz. Une étape importante qui a orienté la création de son premier album, The Index Of My Inner Thoughts

PAN M 360 : Tu as grandi au contact de cultures diverses, ton père est franco-canadien d’ascendance algérienne kabyle et ta mère d’origine chinoise-jamaïcaine, comment se sont construits tes goûts musicaux ?

L. Teez : Je me rappelle mes premières musiques vers l’âge de 6-7 ans, mon père qui me passait du Jimi Hendrix, No Woman No Cry de Bob Marley… Je suivais des cours d’art plastique et dans le temps, on gravait des CD. Je le faisais pour la classe et la professeure me laissait les jouer. Autant du funk avec Earth, Wind and Fire, James Brown, Cameo… que du hip-hop. Au milieu des années 2000, c’était beaucoup Eminem, 50 Cent. J’ai été très marqué par Lupe Fiasco’s The Cool et Stillmatic de Nas. Un peu plus tard dans ma vie j’ai écouté du jazz. Le premier qui m’a ouvert la porte, c’est Miles Davis avec Kind of Blue. Je me retrouve dans ce qui est mélodique comme D’Angelo ou Erykah Badu.

PAN M 360 : À quelle branche du hip-hop t’identifies-tu le plus ? En écoutant ton album je pense à Vanilla plus récemment, mais aussi à  9th Wonder, J.Dilla, A Tribe Called Quest…

L. Teez : Je fais du jazz-rap. Je me retrouve dans tout ce qui est mélodique, mais dans le temps, c’était plus boom-bap. Mes drums sont électroniques ou live, c’est pas vraiment le Akai MPC caractéristique du « boom boom bap » qu’on a pu entendre à l’époque où des artistes comme A Tribe Called Quest cartonnaient.

PAN M 360 : L’échantillonnage, c’est la base du hip-hop, comment l’intègres-tu à tes créations ?

L. Teez : La particularité de l’album, c’est que j’ai trouvé tous les beats en ligne. J’ai contacté les producteurs et j’ai passé des accords avec eux. Je travaille déjà à une prochaine sortie et mon processus de création évolue. J’aimerais aller plus dans la direction de la composition, alors l’échantillonnage, j’y pense. En concert, j’aime beaucoup jouer avec un band, ce qui complique un peu l’utilisation d’échantillons dans ce cadre. C’est sûr que le son de l’échantillon amène un grain que tu ne retrouves pas en production. Qui n’aime pas un échantillon de soul pitched up à la Kanye West ? (rires) Ça fait se sentir bien ! 

Crédit photo : Clément Dietz

PAN M 360 : Peux-tu m’expliquer l’importance des voyages pour la construction de The Index of My Inner Thoughts ?

L. Teez : J’ai fait quelques dates de showcase avec mon premier EP, notamment à Séoul, Busan, Tokyo et Paris. En voyage, je cherche des beats car pour moi, la musique, c’est aussi dans les moments où tu vis. J’ai beaucoup écrit pendant mes voyages. J’aime écrire dehors, ça libère mes pensées et mes idées. Dans une ville comme Paris, je restais près du Moulin Rouge vers Montmartre et j’ai écrit Hold Me Down à une terrasse de café. C’était inspirant et authentique. J’ai des thèmes introspectifs car au contact de cultures différentes, quand tu vis de nouvelles expériences, ton « toi » se reflète beaucoup. 

PAN M 360 : Travailles-tu toujours de la même façon, d’abord le texte, ensuite la musique ?

L. Teez : Je pose toujours sur le beat déjà arrangé. J’écris autour de la musique, je la laisse dicter le « ton ». S’il y a plus d’accords mineurs ou moins de drums à un moment, je vais écrire différemment, avoir un flow différent aussi. Sur l’album, beaucoup d’éléments viennent, partent, s’ajoutent… C’est rare que les instrumentaux soient des boucles de quatre minutes. Je pense que l’attention que je porte aux arrangements vient de mon amour pour le jazz. S’il y a une section sans percussions, je vais être plus poétique, et s’il y en a plus, je vais plutôt être énergique. 

Crédit photo : Etienne de Durocher

PAN M 360 : À tes côtés, sur l’album, on retrouve Lea Keeley, comment vous êtes-vous rencontrés et qu’est-ce que sa présence apporte à l’album ?

L. Teez : On s’est rencontrés au Cypher, un jam qui a lieu les jeudis soir au Bootlegger à Montréal. Il y a des musiciens, des rappeurs, des danseurs. Les musiciens qui jouent dans mon band viennent tous de là-bas. On s’est rencontrés à une jam session. Notre collaboration s’est faite organiquement. Elle a une sacrée voix. Elle a écrit des passages très mélodiques qui ajoutent beaucoup d’harmonie. On a développé une grande amitié. Elle fait partie du band; quand on joue live, elle est avec moi sur scène. Lea a amené de la soul, elle a une voix très puissante.

D’abord, réglons tout de suite un malaise éventuel au sujet du chef d’orchestre et réalisateur de ce projet. L’anecdote au sujet du nom de scène est-elle véridique ?

« Mon prénom est Justin, et nous avions choisi Juste-1 comme nom de mon précédent groupe », explique avec naturel le chanteur et bassiste de Bantü Salsa. « Nous, on prononçait cette anagramme selon la phonétique francophone, question de démontrer notre unité, et ce, en toute simplicité. Mais le présentateur de notre première émission télévisée, un anglophone, a lu le chiffre 1 comme one (dans sa langue) en nous invitant sur scène. Le public a tout de suite gobé cette appellation comme une brillante idée et, fatigués de corriger chaque fois les fans, on s’est pliés à la volonté des supporters, rajoutant même un accent circonflexe sur le ô pour exagérer volontairement la prononciation anglaise.

Natif du Cameroun, Just Wôan a débarqué au Québec pour participer aux Francofolies de Montréal. Il a finalement fondé une famille et mis sur pied une cellule de promotion pour les artistes métissés incluant un studio d’enregistrement, des spécialistes en vidéo, un label et une équipe de promo : Les productions Miss-Meuré. 

« Dans la langue de ma mère cela signifie “les yeux et les oreilles”. Pour moi, cela symbolise simplement le multimédia. Nous avons signé déjà une douzaine d’artistes. J’ai travaillé avec le Conseil des Arts sur des maquettes et comme réalisateur pour des projets primés ou subventionnés. Trop d’artistes valables restent sur la touche et ne trouvent pas leur place. Il y a du pain sur la planche ! »

La date du lancement du premier album de Bantü Salsa tombait la même semaine que les restrictions imposées par la Covid-19 au mois de mars. Il n’y a plus qu’une solution : se retrousser les manches et suivre le calendrier.

https://youtu.be/bHdg7IWPVSM

Les nations unies du Québec et la kora

S’il est vrai qu’il existe ici une vraie scène musicale alternative témoignant avec force de la diversité démographique spécifiquement montréalaise, eh bien le nouveau groupe de Justin Itoko (alias Just Wôan) est à mettre en tête de liste avec ses huit nationalités différentes. Avec sa section de cuivres complète, son pianiste mexicain Ricardo Angel Soniaro formé à Cuba, dans les grandes ligues, son batteur africain Ronald Auguste Dogbo, entre autres, et, pour couronner le tout, l’authentique griot malien Diely Mori Tounkara qui assure avec bonheur la présence des 22 cordes magiques de cette harpe mandingue séculaire.

« Si la kora dans la salsa n’est pas une exception absolue ni un cas unique, c’est bien la première fois qu’elle prend autant de place, à ma connaissance, dans une orchestration afro-latine du moins », dixit le leader.

Très éloquent lorsqu’il évoque l’évolution du peuple bantou, de son Histoire pendant des siècles d’esclavage, de sa migration depuis l’Afrique sub-saharienne jusqu’en Angola, l’auteur-compositeur de ce groupe de salsa québécois propose des chansons entraînantes et ensoleillées dans lesquelles on célèbre aussi les beautés du continent noir. Et dans Kessaï, la chanson-titre de ce premier album, on chante le vivre-ensemble partout,  le droit, la légitimité pour chacun de se sentir bien n’importe où, dans n’importe quel pays, sans avoir à souffrir des préjugés locaux et du racisme systémique.

Pour tenter de définir le style musical de Bantü Salsa dans les colonnes de PAN M 360, je n’ai pas hésité, il y a quelques semaines, à citer des modèles comme Richard Bona ou Bobby McFerrin pour décrire le chant du maestro. Son orgueil passe-t-il encore dans la porte après ces compliments ?

(Il étouffe un rire gêné)

« Au contraire! Se faire comparer à des artistes aussi accomplis te donne, obligatoirement, plus d’humilité. Et ça ne peut pas t’enfler les chevilles, comme on dit, ni te donner la grosse tête. Cela te rend humble devant le talent de ces musiciens qui possèdent une immense carrière. On parle ici de McFerrin, qui peut remplir un stade entier tout seul avec juste un microphone, ou de Bona qui excelle à tout ce qu’il touche. Moi, j’ai 37 ans et il me reste tout le travail à faire. Tout est devant moi. »

Le Festival international Nuits d’Afrique propose le troisième voyage en musique de sa série En direct des Nuits d’Afrique de Montréal, avec Bantü Salsa et Ayrad, ce jeudi 22 octobre à 20 h. VOIR LE LIVESTREAM

Crédit photo : Jack Bool

Contrairement à la majorité absolue des chanteurs québécois francophones ayant choisi de s’exprimer en anglais et qui, force est de l’observer, ne sont écoutés sensiblement que par des Québécois francophones, Helena Deland parvient à déjouer ce modèle insulaire. Autrice, compositrice et interprète aux origines biculturelles, elle peut se targuer de mener une vraie carrière dans les marchés anglophones hors Québec. Elle a entre autres tourné avec Whitney, Weyes Blood, Connan Mockasin, elle a fait une première partie pour Iggy Pop à Paris, elle a collaboré avec JPEGMAFIA. Pas mal ! La prochaine étape est la sortie imminente de l’album Someone New, sous étiquette Chivi Chivi.

PAN M 360 : Someone New témoigne d’une progression remarquable dans votre jeune carrière, pourriez-vous nous en identifier les principaux facteurs ?

HELENA DELAND : La façon la plus claire de décrire cette progression est celle-ci : pour mes EP parus depuis 2017, il n’y avait pas de thèmes « parapluie », c’est-à-dire que je n’abordais pas l’écriture d’une chanson comme le fragment de quelque chose de plus gros. Je me rendais jusqu’à l’enregistrement, je me faisais alors un topo sur les chansons au programme. Je ne cherchais pas une thématique claire mais plutôt une cohérence. À partir du moment où j’ai écrit Someone New, je suis devenue super excitée ! Ça m’a empêchée de dormir, le coup d’inspiration était plus fort que le sommeil. Ça ne m’arrive pas souvent qu’une chanson me vienne aussi rapidement. J’ai eu l’impression d’avoir mis le doigt sur une proposition à développer. Ce fut la bougie d’allumage, j’avais vraiment envie de porter ce projet. Someone New m’a donné un modèle. Je voulais exploiter une idée claire et l’exploiter formellement dans l’écriture poétique.

PAN M 360 : Le thème plus ou moins récurrent de Someone New, c’est l’état d’esprit dans lequel se trouve une femme en fin de vingtaine, tiraillée entre les modèles dominants de réussite affective et l’assomption d’une vie sentimentale moins stable que prévue… ou souhaitée. Qu’en dites-vous ?

HELENA DELAND : C’est une façon pour moi de décrire une période de grande insécurité. Je me demandais alors ce que je recherchais dans les relations amoureuses… Pourquoi avais-je absolument besoin de cette validation ? La réponse : clairement, c’est de la compensation ! C’est aussi la peur de la solitude. Ce qu’on nous en présente est une version romantique de l’amour stable et harmonieux. Il y a donc un net écart entre le modèle de famille nucléaire dans lequel j’ai grandi et notre époque des applications web propices à l’amour en série. Cette « autosuffisance » a été une façon pour moi de vivre ma féminité, mais ça a été vraiment mêlant. J’espère un jour être en paix avec moi-même, mais je ne vois pas le moment où je parviendrai à la plénitude totale. En écrivant cet album, en tout cas, je n’avais pas encore vraiment accepté qu’il était peut-être impossible d’y parvenir. Il y avait toujours cette tension entre le rêve d’un sentiment pur de confort affectif et ce malaise causé par l’attente d’un idéal amoureux auquel on ne parvient jamais.

PAN M 360 : Thématiquement, donc, les chansons sont généralement construites autour de Someone New, n’est-ce pas ? 

HELENA DELAND : Someone New parle de la fin de la vingtaine, de la fin de la jeunesse, du vieillissement, de la construction de l’identité féminine sur le regard masculin. Je ne me suis pas épanouie dans une relation stable, je me suis remise en question à ce titre. Qu’est-ce que je veux ? La famille nucléaire ? Le succès romantique ? Me sentir désirable ? Les chansons se situent dans la résistance à cet idéal trompeur ou encore dans l’espoir de s’en approcher ou même dans la crainte de l’impossibilité d’y parvenir. Les chansons Comfort Edge, Pale ou Fruit Pick expriment ces états mêlants, compliqués, tiraillants. Someone New porte quand même de l’espoir, la narratrice s’affirme et trouve la paix en bout de ligne. Neutral, à la fin, est une espèce de mantra… Au bout du compte, ces chansons soulignent qu’il n’y a pas de façon parfaite d’exister. La sagesse, c’est de l’accepter.

PAN M 360 : Les écoutes successives de Someone New ne mentent pas : on a porté beaucoup de soins à la production. Parlez-nous en !

HELENA DELAND :  C’est clairement le résultat de mon intention de prolonger ce que j’entendais dans mes maquettes. Pour moi, c’était super important d’amener toute seule les chansons aussi loin que j’étais capable de le faire. Pour mon expérience antécédente, je travaillais avec quelqu’un de très expérimenté et de très confiant. Tous mes EP ont été enregistrés avec Jesse McCormack. Il fait tout et n’avait pas besoin de m’attendre quand ça me prenait du temps. Le rythme était le sien. C’était ben correct mais c’était difficile de mesurer ma propre insécurité en studio. J’ai ensuite voulu savoir ce dont j’étais capable. J’ai senti le besoin de ralentir le rythme, j’ai trouvé le mien. Beaucoup de réflexion ! À travers ça, mes nouveaux collaborateurs m’ont aidé à corriger ou trouver des solutions aux problèmes. Ils m’ont aidée à trouver ce qui marchait. 

PAN M 360 : Plus précisément, avec qui avez-vous travaillé ?

HELENA DELAND :  J’ai d’abord fait écouter mes maquettes à mon ami Valentin Ignat, que j’avais rencontré lorsque nous étions tous deux baristas dans un même café. Il étudie en électroacoustique à l’université Concordia. Il a une approche très geek du son, des textures, du détail. J’avais envie qu’on fasse ça ensemble. Ça n’a pas toujours été facile, on ne savait pas toujours comment on mènerait ce projet à terme. Dans certaines chansons, on pouvait rester pris dans un coin ! Alors le band a joué, on a enregistré, Valentin a fait un pré-mix et après j’étais prête à travailler avec quelqu’un de plus expérimenté que nous. Gabe Wax est un producteur-vedette dans le monde indie, il a travaillé entre autres avec War on Drugs, Fleet Foxes, Deerhunter, Adrianne Lenker, Soccer Mommy, plusieurs autres. Il a mis un vent de fraîcheur là-dedans, certaines chansons ont été carrément reconstruites. À ce stade du projet, ce fut vraiment inspirant de travailler avec Gabe. En somme, Valentin et moi avons travaillé de juillet à novembre, Gabe et moi, de novembre à janvier. 

PAN M 360 : Vous avez étudié en littérature française, on peut en déduire que des textes en français pourraient naître aussi dans votre répertoire, non ?

HELENA DELAND : Oui, j’aimerais, mais j’ai l’impression d’être moins bien éduquée en chanson francophone. En fait, mon père est francophone et ma mère est anglophone, née de parents immigrants irlandais (McCullough). Mes parents avaient une culture musicale plus anglophone même s’il y avait du Gilles Vigneault ou du Jean Leloup qui jouaient à la maison. Mes parents sont de Montréal mais ils ont fait leur carrière à Québec, c’est pourquoi j’ai grandi sur la rive sud de Québec. J’y ai vécu jusqu’à la fin du cégep. J’ai ensuite voyagé, je suis venue vivre à Montréal, j’ai fait un fait bacc en littérature à l’UQAM, et puis j’ai été super chanceuse avec la musique.

PAN M 360 : À vous parler, on ressent très clairement les deux cultures en vous, franco et anglo. Cela est un facilitateur pour une carrière de votre type, c’est-à-dire destinée à tous les marchés où l’on aime les chansons anglophones. Vous avez tourné avec des artistes de renom tels Whitney, Weyes Blood, Connan Mockasin. Vous avez même ouvert pour Iggy Pop à Paris, vous avez travaillé avec JPEGMAFIA. C’était une intention dès le départ ?

HELENA DELAND :  Mon impresario, Nicolas Fortin, m’avait d’abord vue sur scène à la Casa Del Popolo. Puis il avait écouté mon premier EP avant sa sortie et m’avait proposé de travailler avec lui. Au début, ce fut un non, et puis … un oui. Il est très présent, digne de confiance et il a son propre label, Chivi Chivi (Lydia Képinski, Lysandre, Étienne Dufresne…).  J’étais en fin de session et on s’était fait offrir une tournée avec le groupe américain Whitney. On l’a fait. Alors, oui, nous voulions une carrière internationale dès le départ.

PAN M 360 : Vous y voilà !

Crédit photo : Mechant Vaporwave

Ce n’est plus un secret pour personne, Backxwash est l’une des artistes montantes les plus attendues de cette 19e édition du festival Pop Montréal. Avec son album God Has Nothing To Do With This Leave Him Out Of Here sorti plus tôt cette année, l’artiste canado-zambienne affirme sa rage de vivre et sa quête identitaire de femme noire trans grâce à un rap qui détonne avec ses références inattendues de métal et ses textes occultes et cryptiques qui relèvent de la magie noire. Derrière ce personnage mythique de la sorcière se cache finalement le désir de clamer sa différence, son indépendance et sa pratique spirituelle ancestrale. PAN M 360 s’est entretenu avec l’artiste pour décrypter le sortilège Backxwash.

PAN M 360 : Je ne pense pas avoir trouvé la signification du nom Backxwash. Que pouvez-vous nous dire ?

Backxwash : Je trouve ça drôle, certains groupes punk choisissent deux noms de façon impromptue (rires). C’est comme si c’était un hasard. J’ai pensé que Backxwash me conviendrait parce que je suis aussi une personne queer qui fait cet art, donc les gens hétéros le regardent et se demandent : qu’est-ce que c’est ?

PAN M 360 : Votre album God Has Nothing To Do With This Leave Him Out Of It est sorti sur le label Grimalkin qui se concentre davantage sur les artistes LGBTQ et l’art de la sorcellerie. Que pouvez-vous nous dire sur ce label ?

Backxwash : C’est plus un collectif, je suppose. Il s’agit de personnes qui se réunissent et s’entraident pour rendre des services dont une personne pourrait avoir besoin pour son prochain projet. C’est très socialiste dans un sens parce que les services sont distribués de manière égale à tous les membres du collectif et qu’il n’y a pas de hiérarchie, pas de contrat, rien de tout cela. J’ai malheureusement dû quitter Grimalkin, mais ils font un travail incroyable. De nos jours, il y a des labels officiels qui proposent à un jeune qui débute un contrat très mauvais au début de sa carrière. Je pensais que Grimalkin était parfait parce qu’ils ne font pas vraiment ça. Il faut faire attention, car certains labels sont des prédateurs.

PAN M 360 : Vous dites que votre album parle de votre combat avec la religion. En quoi la religion était-elle importante pour vous dans le passé ?

Backxwash: J’ai grandi dans un environnement extrêmement religieux, j’aime dire que j’étais une mauvaise chrétienne. L’endroit où j’ai grandi est assez conservateur. La plupart des lois sont en quelque sorte déterminées par ce que dit essentiellement la Bible. En grandissant, j’ai commencé à poser toutes ces questions autour de moi. En même temps, je cherchais à déterminer mon identité. Il m’a fallu un peu de temps pour commencer à poser toutes ces questions, je ne pouvais pas les poser avant. Toutes les questions que je posais, la réponse était renvoyée au livre. À présent que vous grandissez loin des chaînes qu’elles vous ont imposées, vous êtes libre de poser ces questions et de guérir le traumatisme qui vous a été causé, essentiellement de la manière dont vous le souhaitiez. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous a aidé à traverser ce traumatisme ?

Backxwash : Découvrir la spiritualité précoloniale, ne pas avoir peur d’être soi-même et parvenir à un système d’individualisme par ce biais. C’était aussi un long processus, parce qu’on vous apprend la plupart de ces choses en grandissant et vous ne vous demandez pas pourquoi on vous les apprend. On vous dit simplement que vous êtes chrétien et vous ne savez pas pourquoi vous devriez l’être. On vous dit juste que vous êtes un garçon et que vous ne savez pas pourquoi vous devriez être un garçon. Vous prenez du recul et vous pensez que cette histoire est beaucoup plus complexe qu’elle ne l’était en réalité.

PAN M 360 : J’ai lu que vous aviez découvert la spiritualité précoloniale de la tribu Tumbuka. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Backxwash : Je suis moitié Tumbuka, moitié Chewa et j’essaie d’embrasser les deux aspects. Le point principal entre les deux tribus est d’embrasser les ancêtres, les esprits et les traditions qui proviennent de ces cultures. Avant d’embrasser la tribu Tumbuka, on m’a dit que c’était une malédiction spirituelle. Vous ne devriez pas parler avec les esprits, car les esprits sont des démons. Les esprits vont vous rendre visite, les esprits vont vous donner des signes ; si vos ancêtres vous regardent, ils vont essayer de vous atteindre. Il suffit de se laisser aller à cette conversation et à ces images, en disant que c’est un espace sûr pour vous. Cela a ouvert ma perspective à la pratique et tout le reste. 

La Vimbuza est une danse de guérison à fonction thérapeutique populaire parmi le peuple Tumbuka. En devenant possédé par les esprits de la Vimbuza, les gens pouvaient exprimer leurs problèmes mentaux d’une manière qui était acceptée et comprise. 

PAN M 360 : Comment avez-vous adopté le personnage de la sorcière ?

Backxwash : Au 19e siècle, quand les missionnaires sont venus dans le pays où j’ai grandi, nous avions l’habitude de faire des pratiques spirituelles comme celles que je fais maintenant. Les missionnaires ont enseigné leur anglais, et par leur anglais, ils nous ont appris que c’était de la sorcellerie. La sorcellerie est un péché. Je pense que la sorcellerie est en fait la spiritualité africaine, dans un sens. C’est comme ça que je l’embrasse. Je suis aussi une fan des sciences occultes et j’aime lire sur différentes choses concernant la magie, différentes pratiques. J’imagine que c’est ainsi que tout cela s’assemble, à travers un seul concept, celui de la sorcellerie.

Pochette du EP STIGMATA par Jacob Smith

PAN M 360 : On peut entendre un extrait de l’auteur Alan Watts à la fin de la chanson Into the void. Comment avez-vous découvert son travail ?

Backxwash : Je suis toujours intéressée par les gens qui partagent des points de vue. La vision n’est peut-être pas différente, mais l’approche de la question est très différente. Alan Watts est quelqu’un qui aborde des sujets grandioses et les décompose en termes assimilables. Il n’est pas assimilable dans le sens où vous allez perdre des informations clés, mais il est accessible dans le sens où vous allez en retirer beaucoup d’informations clés. 

PAN M 360 : Le vide est une chose dont Alan Watts parle dans son travail. Comment définiriez-vous le vide ?

Backxwash : Le vide est terrifiant, c’est le néant. Mon esprit se dirige vers un lieu de néant et d’obscurité à cause de la paranoïa que je ressens, c’est inéluctable. C’est quelque chose dont je ne peux pas vraiment m’éloigner et qui ne vous quittera pas. La chanson est basée sur des cas réels d’agression ou de harcèlement lorsque vous descendez dans la rue en tant que trans. Votre esprit va dans ce lieu vraiment sombre du néant parce que vous ne savez pas ce que la prochaine personne va vous faire. 

https://youtu.be/1PFxAiVwfis

PAN M 360 : Votre album a été nominé dans la courte liste du Prix Polaris. Le fait que vous le remportiez en tant que trans ne serait-il pas un symbole politique fort ?

Backxwash : Absolument. Je serai heureuse que toute personne qui n’est pas riche le gagne. Pour certaines personnes, cette somme d’argent est un véritable changement de donne. J’aurais préféré qu’ils puissent le partager à parts égales. À cause du COVID, tout le monde a des difficultés, personne ne peut faire de tournées.

PAN M 360 : L’artiste vénézuélien Arca, qui est aussi une personne trans, est l’un des artistes les plus importants de la dernière décennie. Son dernier album combine glitch and reggaeton, ce qui est complètement décalé si on y réfléchit bien. Le vôtre combine le rap avec le métal, le noise et les références occultes. Grâce à ces collages créatifs, je pense que je peux en quelque sorte avoir une meilleure idée du sentiment de dysphorie émotionnelle que peuvent ressentir certaines personnes trans. Quel est votre point de vue sur la question ?

Backxwash : C’est une bonne façon de le dire. Une chose dont je me rends bien compte dans ce monde d’artistes trans, c’est que beaucoup d’actes modulent leur voix de manière intéressante. Être une personne trans et ressentir une certaine façon de s’exprimer est en quelque sorte intéressant pour moi. C’est comme si cela vous donnait du pouvoir. La plupart des personnes trans que je rencontre font des sortes de musiques expérimentales bizarres (rires). Je pense que je suis d’accord avec vous sur ce point. Le simple fait d’avoir ce sentiment influence la façon dont les sons vont s’imbriquer. 

REGARDER LE GALA DU PRIX POLARIS ICI

https://www.youtube.com/watch?v=3tVePzyKQAY&ab_channel=BACKXWASH

Pandémie mondiale, divisions extrêmes au sein des populations occidentales désemparées, inquiétantes élections présidentielles américaines, on en passe et des meilleures. Force est de déduire que ce climat anxiogène éloigne notre regard des tragédies régionales vécues sur cette petite planète.

Qui, au fait, se préoccupe de la très violente agression contre les Arméniens habitant une région autonome mais enclavée dans un Azerbaïdjan dictatorial dont l’expansionnisme est ravivé par son allié turc ? Cette enclave arménienne est nommée Artsakh, officiellement République d’Artsakh ou République du Haut-Karabakh. Depuis des décennies, ce territoire fait l’objet de tensions importantes, redevenues maximales depuis la fin de septembre.

Chose certaine, Tigran Hamasyan est très préoccupé. Certes le plus célèbre musicien arménien de sa génération, le pianiste supravirtuose se désole de cette nouvelle épreuve vécue par son peuple, une fois de plus victime des puissances de la région qui s’y disputent l’influence territoriale – la Turquie, la Russie, l’Iran.

Est-il besoin de rappeler le génocide perpétré par l’empire ottoman dont les Arméniens furent victimes jadis ? 

Puisque Tigran Hamasyan multiplie les actions de soutien, dont cette page Facebook ayant récolté plus d’un million de dollars US, puisqu’il a lancé une vidéo en hommage aux couples martyrs ayant combattu l’armée ottomane au siècle précédent, PAN M 360 a contacté le musicien à son domicile californien afin de recueillir ses commentaires sur la question.

« Le 27 septembre, rappelle-t-il, la région du Haut-Karabakh a été attaquée sur pratiquement toute sa frontière par son voisin azéri, soutenu par la Turquie, même si cette dernière le nie. Des milliers de mercenaires de la région, surtout Syriens, ont été engagés pour attaquer notre frontière. L’embauche de ces terroristes dans la région crée beaucoup d’hostilité, cela rend la situation très fragile dans le sud du Caucase. Bien que la Russie ait invité les ministres des affaires étrangères de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan à un cessez-le-feu, l’accord a été violé 5 minutes après l’heure à laquelle il entrait en vigueur. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées, au moins 600 Arméniens ont été tués au combat jusqu’à maintenant, particulièrement mardi dernier. Il est d’ailleurs ironique que l’Azerbaïdjan ne dise rien ou presque sur ses morts, ce qui confirme en quelque sorte l’embauche de mercenaires syriens. »

Tigran Hamasyan a senti l’appel du pays où il est né et où il a grandi jusqu’au tournant de l’adolescence, lorsque sa famille s’est installée en Californie et qu’il a pu y mener des études supérieures et lancer sa carrière internationale. Or, il y a quelques années, il s’est installé de nouveau à Erevan afin d’y prendre soin de sa grand-mère et aussi de s’y ressourcer culturellement. Sa fibre identitaire en a été ravivée et, dans le contexte actuel, il ne se fait vraiment pas prier pour monter aux barricades 

Il voit dans cette agression contre Artsakh une opération impérialiste de la Turquie, désireuse de sceller son influence chez les pays turcophones de la région, à commencer par l’Azerbaïdjan. 

« Depuis un siècle, pose-t-il, la Turquie veut relier l’Azerbaïdjan à son territoire afin d’exercer plus de contrôle sur la région. Ethniquement, d’ailleurs, les Turcs et les Azéris proviennent d’un même peuple à l’origine. L’Arménie n’est qu’un petit pays dans cette région, sa population est constituée d’autochtones dans le Caucase. Les Arméniens et d’autres peuples de la région ont longtemps souffert aux mains des Turcs et de l’empire ottoman – Assyriens, Grecs, Kurdes, Lezgins.

« Lorsque la révolution soviétique a eu lieu, Staline donna la région aux personnes vivant actuellement en Azerbaïdjan, on les appelait les Turcs du Caucase. L’Azerbaïdjan en tant que nation n’existait pas, elle a été créée par les Soviétiques. Le véritable Atropatène historique (qui existait bien avant l’arrivée des tribus turques dans la région) se trouve actuellement en Iran. L’Artsakh est peuplé par l’ethnie arménienne depuis des milliers d’années. Si on effectuait une analyse génétique, on pourrait l’observer. Puis, les Azéris ont commencé à peupler les régions préalablement occupées par les Arméniens. En fait, l’Union Soviétique et l’Azerbaïdjan se débarrassaient lentement des Arméniens. Il n’y avait plus d’écoles arméniennes ni d’églises chrétiennes, l’identité arménienne était en voie d’être éradiquée et à un certain stade, le gouvernement azerbaïdjanais avait un plan pour diviser/fusionner le Haut-Karabakh en quatre régions différentes de l’Azerbaïdjan, liquidant du coup toute identité arménienne.

« Au terme de l’ère soviétique, soit à la fin des années 80, tout a éclaté. Les Arméniens ont commencé à s’exprimer sur leur condition, ils ont protesté. La communauté arménienne du Haut-Karabakh a exigé de faire partie de l’Arménie, cela a engendré un conflit important. L’Azerbaïdjan répondit très violemment à cette demande d’autonomie, on se mit à tuer des Arméniens en Azerbaïdjan. Aujourd’hui, il est donc navrant de voir la façon dont plusieurs médias internationaux présentent ce conflit aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’un affrontement entre des forces égales. »

Comme la plupart des Arméniens au fait du conflit, Tigran Hamasyan réprouve le jeu d’influence du gouvernement turc dans son soutien à l’Azerbaïdjan. Il se désole aussi d’un soutien frileux de pays qui devraient en être les alliés indéfectibles.

« Malheureusement, trop peu de nations soutiennent ouvertement l’Arménie dans la résurgence de ces attaques contre notre peuple. La participation de la Turquie à l’OTAN, l’argent des énergies fossiles et d’autres facteurs géopolitiques brouillent aussi les cartes. Pendant ce temps, le président turc Erdogan veut devenir le sultan de l’empire ottoman déchu au début du siècle précédent. »

Et que dit le monde de cette flambée de violence ? Notre interviewé s’étonne et se désole de la lecture médiatique de la situation explosive qui prévaut dans l’Arstakh.

« Bien des médias internationaux disent que le conflit a éclaté entre deux parties, ce qui n’est vraiment pas le cas. Ils considèrent l’Azerbaïdjan et l’Arménie comme des égaux, ce qui n’est clairement pas le cas non plus. C’est attristant parce que les intentions ont toujours été de se débarrasser des Arméniens de la région. « 

Tigran Hamasyan sait bien que le rapport de forces est clairement au désavantage du peuple arménien, du moins à court terme. Néanmoins…

« Les temps sont durs, très durs. Trop de gens sont morts déjà et il ne s’agit pas d’un combat loyal. Mon pays n’est pas armé comme l’est l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie. C’est donc un combat complètement injuste. Mais vous savez, les Arméniens ont survécu dans cette région quand son territoire a été réduit à celui d’un tout petit pays. J’ignore quelles sont nos chances de victoire, mais je peux dire sans hésiter qu’il n’est pas question que les Arméniens quittent la région. Grosso modo, tout le monde est prêt à mourir pour conserver ce territoire. Partout en Arménie et dans la diaspora, on voit des files de gens prêts à se battre. Même s’il est dans la soixantaine, mon propre père s’est porté volontaire ! »

En 2013, Tigran Hamasyan est rentré en Arménie, il y a passé de plus en plus de temps pour finalement s’y établir en permanence. En 2019, il est retourné vivre provisoirement en Californie avec sa petite famille, là où il se trouve aujourd’hui… plus ou moins contre son gré.

« J’y suis coincé depuis la COVID, mais j’espère rentrer très bientôt en Arménie. Bien sûr, je continue à jouer, je suis toujours en train de faire de la musique, ce processus ne s’arrête pas, il y a tellement de projets musicaux dans lesquels je suis impliqué ! La musique traditionnelle arménienne occupe toujours une part importante de mon langage musical, même si tous mes projets ne sont pas d’influence arménienne. »  

Il y a quelques semaines à peine, le prestigieux label Nonesuch lançait un nouvel opus de Tigran Hamasyan : The Call Within, enregistré par le pianiste aux côtés du bassiste Evan Marien et du batteur Arthur Hnatek, sans compter une participation du Choeur d’enfants de l’école d’art Varduhi et une autre du guitariste Tosin Abasi.

« J’ai écrit cette musique pour qu’elle soit jouée par un trio de jazz, sauf exceptions – artistes invités et synthétiseurs. Je dirais que l’influence prépondérante de cet album est rock – math rock, prog, métal. »

Et comment Tigran Hamasyan compte-t-il se battre durant ce conflit sanglant entre Artsakh et l’Azerbaïdjan ? Avec sa musique, on s’en doute bien.

« Je le fais déjà avec tout ce que j’ai. Par exemple, nous avons collecté des fonds pour aider les familles éprouvées par des décès ou la destruction de leur maison. Après une première collecte de fonds, nous avons récolté près d’un million de dollars et un deuxième cycle de collecte de fonds est sur le point de démarrer. Mes amis musiciens et artistes vont nous donner un coup de main. »

Dans le cas qui nous occupe, la musique n’a pas pour objet d’adoucir les mœurs…

Crédits photos : William Arcand

À titre de journaliste, j’ai rencontré CRi pour la première fois en 2016 alors qu’il venait d’être diplômé de la majeure en musiques numériques de l’Université de Montréal. Associé à des artistes comme Robert Robert ou Ryan Playground (maintenant TDJ), Christophe Dubé était présenté comme un producteur montréalais à suivre. Quatre ans et une ascension fulgurante plus tard, l’audacieux dévoile son premier album, Juvenile, avec la participation de Sophia Bel, Jesse Mac Cormack et Daniel Bélanger. Que s’est-il passé en si peu de temps ? 

PAN M 360 : Repartons de notre dernière rencontre. Si tu devais choisir un mot et un événement qui ont marqué ta carrière pour chaque année, ce serait… ?

CRi : Je dirais que 2017, c’est la recherche, autant individuelle qu’artistique. J’ai accumulé plus d’instruments, j’ai pris des cours de piano. 2018, c’est la cassure. J’étais en couple avec Ouri, c’était ma première collaboratrice, on a grandi ensemble musicalement, puis on s’est laissés. Cette séparation m’a permis en 2019 de me retrouver. Je dirais que c’était la révélation : qui suis-je comme artiste et qu’est-ce que j’ai envie de faire ? À travers ça, il y a eu des événements comme sortir un EP avec Anjunadeep, commencer à jouer un peu partout… Et il y a eu la chanson Fous n’importe où (Daniel Bélanger) que j’ai reprise avec Charlotte Cardin. Ça a été un changement assez intense dans ma façon d’être, d’approcher les choses. 2020, c’est l’album. Il représente pour moi une nouvelle ère. J’ai acquis une certaine maturité, le long format m’a obligé à me poser des questions et me confronter à mon art. J’en sors plus fort.

PAN M 360 : Considères-tu toujours appartenir à la nouvelle scène électronique montréalaise ? Que peux-tu me dire de ton environnement musical ?

CRi : La scène électronique en soi est très diverse mais elle est assez hermétique à travers ses styles différents. Je trouve dommage que la scène techno, la scène house et la scène trap fonctionnent chacune en vase clos. Ce serait cool que les scènes se côtoient plus, qu’elles soient plus connectées. Ma gang est musicale mais pas nécessairement juste électronique, on est plus dans l’indie. Sophia Bel, Jesse Mac Cormack, ce sont des gens qui non seulement performent sur scène avec moi, mais ce sont aussi des ami.e.s avec qui je passe du temps et avec qui je fais beaucoup de musique. On n’est pas nécessairement dans les mêmes styles, mais ce qui nous rejoint tous.tes, c’est peut-être cette espèce de mélancolie nordique montréalaise. 

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi l’angle électro-indie-pop ?

CRi : À travers cet album qui est, de manière totalement assumée, plus pop, plus dance, ma démarche, c’est de démocratiser la musique électronique et la sortir du très underground. C’est cool et nécessaire, l’underground, mais c’est aussi important que ça devienne plus accessible. Il y a des gens des régions qui n’ont pas forcément accès à cette scène-là, il manque un pont entre les deux. Si c’est quelque chose que je réussis à faire, ça pourrait mettre en lumière les artistes un peu plus underground. Les gens s’y intéresseraient plus, un peu comme ce qui s’est passé dans le hip-hop dans les dernières années au Québec. Loud, par exemple, a confirmé le succès populaire du genre, de la culture hip-hop. Après, c’est une ambition, je ne suis pas du tout en train de me comparer à Loud, mais c’est un peu la démarche au sens où je trouve que la scène est trop refermée sur elle-même. Quand tu vois le succès de Piknic Electronik ou d’Igloofest, tu sais qu’il y a un public et du potentiel, il manque juste un lien entre les scènes. 

PAN M 360 : L’identité visuelle de ton projet est particulièrement accrocheuse et soignée, qu’y a-t-il derrière ?

CRi : J’ai eu la chance de travailler avec Will Arcand pour les photos. Mon univers visuel a vraiment pris une coche supplémentaire car j’ai eu le temps de m’y pencher en confinement. C’était important d’avoir quelque chose qui punche avec des couleurs comme le bleu et l’orange, d’autant plus que ma musique est colorée. On s’est concentrés sur le flou car dans ma façon de faire la musique, même si c’est contrôlé, les arrangements peuvent s’emballer, on ne sait plus trop qui est quoi. Le visage dans l’eau, c’est comme regarder dans le passé puisqu’on naît dans l’eau.

PAN M 360 :  Tu as signé chez Anjunadeep, un label anglais particulièrement réputé.  La scène électronique européenne semble moins hermétique que celle d’ici et les publics y sont peut-être plus réceptifs à ton style de musique, qu’en penses-tu ?

CRi : Oui, je suis d’accord. Je crois qu’en Europe, il y a une éducation de ce style de musique qui est beaucoup plus approfondie. Du Burial peut jouer dans un magasin de chaussures, ça fait partie du quotidien des gens, monsieur et madame Tout-le-Monde écoutent de l’électro. Signer chez Anjunadeep, c’est une bonne manière de sortir du Québec, sans pour autant m’émanciper, car c’est important pour moi de représenter ma scène. 

PAN M 360 : Tu as pu faire quelques dates en Europe, notamment en Grande-Bretagne, comment as-tu vécu cette expérience ? 

CRi : En tant que Québécois, les Français nous appellent toujours les cousins. Oui, je ressens ça quand je vais en France, mais j’ai l’impression que les Québécois, on est plus des Britanniques qui parlent français. Culturellement, il y a une proximité qui passe par l’architecture, par la bouffe. Quand j’ai eu la chance de jouer au Printworks à Londres, il y avait 7 000 personnes, c’était un délire complet. Y’a un peu l’équivalent avec Piknic, Igloofest, mais là, c’était vraiment quelque chose. On aurait dit que le public connaissait déjà les tounes avant de les avoir entendues.

Montréal peut désormais compter sur de très belles voix d’Afrique de l’Ouest. Celle d’Ilam est parmi celles qui génèrent le plus d’impact auprès de l’auditoire enclin à l’afropop. Dans le contexte des Nuits d’Afrique obligatoirement virtuelles, le spectacle du chanteur est donné jeudi sur la scène du National, tel que programmé avant les mesures de restriction excluant le public des salles de concert. Une webdiffusion est évidemment prévue à ce titre… sans compter cette conversation avec PAN M 360.

PAN M 360 :  Quel a été votre parcours ? Où avez-vous grandi exactement ? Qui vous a formé en tant que chanteur et musicien ? Comment êtes-vous débarqué à Montréal ?

Ilam : J’ai grandi à Dakar, au Sénégal. Je suis peuhl d’origine, mes parents viennent du nord du pays. Le peuhl est ma langue maternelle, c’est très important pour moi. J’ai bien sûr appris le wolof, la langue la plus parlée à Dakar. Je mélange donc le peuhl et le wolof dans mes chansons, tout comme le français. J’ai amorcé ma carrière musicale avec un groupe de hip-hop. En parallèle, j’étudiais au Conservatoire de Musique de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dakar, où je perfectionnais ma technique vocale avec le professeur Adolphe Coly, qui n’est pas un chanteur traditionnel mais plutôt de formation classique occidentale. À Dakar, on trouve d’ailleurs de très bons professeurs de musique, mais ce n’est pas comme à Montréal. Les enseignements institutionnels ne sont pas autant développés, les musiciens doivent être débrouillards s’ils veulent parfaire leur éducation musicale. Ainsi, la plupart des professeurs compétents donnent des cours privés. Personnellement, j’ai surtout poursuivi en autodidacte pour arriver à la musique que je fais aujourd’hui. C’est une histoire d’amour qui m’a amené à Montréal en 2014, après un court passage à Thetford Mines. Je suis venu pour vivre au Québec car j’ai de la famille ici, mon fils y vit. J’étais parti directement du Sénégal; auparavant je n’avais jamais voyagé en Occident. 

PAN M 360 :  Parlons pop ouest-africaine, qui a connu des heures de gloire dans les années 80 et 90. Trois décennies plus tard, où en est-on ?

Ilam : C’est une continuité. À l’époque on parlait beaucoup de Mory Kanté, Ismaël Lô ou Angélique Kidjo, qui m’ont beaucoup accompagné dans ma musique. Je peux souligner d’autres influences : Fara Freddy, Baaba Maal (qui est peuhl comme moi), Ali Farka Touré, Oumou Sangaré. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes, et je m’y inclus, s’inspirent de cet héritage musical africain et connaissent un certain succès. Par ailleurs, j’écoute beaucoup la néo soul d’Anderson.Paak et de Melanie Faye ou le blues de Gary Clark, Jr., ou encore le reggae ou même le flamenco de Concha Buika. Ma musique est donc une fusion de mes influences traditionnelles, afropop et autres sources extérieures de l’Afrique, mais la partie africaine de ma musique est à la base de mon travail. Ainsi, je chante en peuhl, en wolof, mais aussi en français ou en anglais. Au-delà des langues, la musique est d’abord une question d’émotion.

PAN M 360 : De quelle manière l’afropop sénégalaise peut-elle se régénérer sans avoir l’air passéiste ou datée, c’est-à-dire trop collée au son des Youssou N’Dour, Baaba Maal et autres Touré Kunda ?

Ilam : La musique, c’est avant tout l’originalité, mais c’est aussi l’émotion. C’est une identité qui doit appartenir à chaque artiste. Certes, des artistes ont marqué l’afropop sénégalaise, mais beaucoup de nouvelles sonorités émergent actuellement. On parle ici d’une Afrique contemporaine, moderne, urbaine. Ça se traduit à plusieurs niveaux, dont celui de la musique. C’est cette Afrique en pleine évolution que je veux aussi montrer dans ma musique. Ces mêmes artistes d’expérience font aussi confiance à la nouvelle génération pour amener de nouvelles choses. Par exemple, j’ai eu l’occasion de faire un duo avec Baaba Maal sur mon dernier album, Néné, et c’est cette confiance-là que j’ai sentie, cette volonté de laisser la parole à la nouvelle génération. Le plus important reste de montrer la culture musicale africaine partout dans le monde. L’afropop se régénère, il faut aussi qu’on puisse le montrer.

PAN M 360 : De quelle manière vous y prenez-vous afin de proposer quelque chose de différent des clichés sénégalais en matière d’afropop ?

Ilam : Ma démarche artistique est justement de faire tomber les clichés que la plupart des publics occidentaux peuvent avoir intégrés. Ma musique est un mélange d’afropop, avec du blues, un peu de flamenco et parfois du reggae… mais le mbalax sénégalais ne fait pas partie des styles que j’explore, même s’il m’arrive de le danser, comme tout Sénégalais. Je n’essaie donc pas de faire ce qui existe déjà, j’essaie de créer et proposer mon propre univers musical. J’aime mélanger traditions et modernité dans ma musique. Par exemple, il y a dans mon son un peu de kora, de djembé, des sonorités « tribales » ou autres. Aussi, mes influences musicales modernes sont très variées, plein de styles musicaux différents m’ont marqué. En gardant mon identité, je veux faire une musique qui touche tout le monde et qui représente la scène musicale sénégalaise actuelle. En réalité, pour moi, il n’y a pas vraiment de clichés dans la musique sénégalaise, et c’est justement ce que je veux démontrer. 

PAN M 360 : Votre musique se distancie-t-elle progressivement de vos origines culturelles depuis que vous vivez en Amérique du Nord ?

Ilam : Oui, un peu, parce que l’inspiration se trouve aussi à travers l’environnement dans lequel on évolue. J’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’artistes, d’assister à beaucoup de concerts différents ici, allant du traditionnel québécois à d’autres styles musicaux comme le flamenco. Ce brassage culturel rend la scène musicale montréalaise très riche. Cela influe assurément sur ma musique. Je suis peiné de voir que certains lieux de rencontre où j’avais l’habitude d’aller ferment en ce moment. Mais les artistes sont toujours présents. C’est une bonne expérience que je vis ici.

PAN M 360 : Comment trouvez-vous votre inspiration à Montréal ?

Ilam : Musicalement, Montréal est pour moi une véritable inspiration. Cela me semble parfois le monde entier en modèle réduit. Il y a une grande diversité culturelle, et c’est différent de là d’où je viens. L’inspiration peut me venir d’un peu partout : pendant un jam avec d’autres musiciens, quand je suis nostalgique de mon pays natal, quand je rencontre de nouvelles personnes… Mais vivre à Montréal a beaucoup changé mon optique. J’ai vu beaucoup de personnes qui jouaient des instruments, ça a été pour moi très inspirant. J’y vois plus d’occasions professionnelles. Et mes goûts ont aussi changé. Cette nouvelle vie m’a rendu plus ouvert à divers styles musicaux. Je me compte chanceux d’avoir assez de fans qui veulent assister à mes shows, c’est pourquoi j’étais prévu au National. Je suis vraiment heureux de pouvoir compter sur un public mixte à Montréal, issu de différentes générations et cultures.

PAN M 360 : Comment avez-vous monté votre équipe à Montréal ? Pouvez-vous nous présenter vos musiciens et le type d’instrumentation proposé ?

Ilam : La plupart des musiciens avec qui je travaille aujourd’hui, je les ai rencontrés dans des jams à mon arrivée en 2014. Je peux citer Assane Seck à la guitare, Donald Dogbo à la batterie, Mathieu Gaultier à la basse. Nous jouons généralement à quatre, mais il m’arrive aussi de jouer avec d’autres. Ce qui est important pour moi, c’est surtout de jouer avec de bons musiciens qui comprennent ma musique tout en ayant leur univers, et surtout avec qui je partage un même feeling. Et, non, il n’y a pas beaucoup d’électronique dans ma musique, parce que j’aime voir les instrumentistes à l’œuvre. J’y ressens plus de connexion, une plus grande symbiose. Néanmoins, j’écoute beaucoup de musique électro, mais je préfère les instruments à la programmation pour mon propre projet artistique.

PAN M 360 : Quelles sont les différences de composition et de production entre l’album Néné, sorti ce printemps chez GSI Musique, et votre album Hope qui a été lancé en 2016 ?

Ilam : L’album Néné est une grande production pour moi, plus grande que Hope. Néné est aussi un album travaillé entre Montréal et la Côte d’Ivoire (avec Sony Music Africa). Il a impliqué plus de recherches musicales ainsi que la participation de grands artistes comme Baaba Maal, monument africain venu à Montréal pour enregistrer un titre, Meta Jah, avec Yann Perreau. C’est un album d’échange, de communion, de partage, et d’une certaine maturité musicale.

PAN M 360 : Comment votre musique est-elle accueillie en Afrique de l’Ouest ?

Ilam : Ma musique est bien accueillie en Afrique de l’Ouest. Le grand public commence à me découvrir là-bas, ça fait toujours plaisir ! Chaque année, je pars au Sénégal faire des concerts avec l’Ambassade du Canada ou le Bureau du Québec. C’est toujours un bonheur de pouvoir faire découvrir ma musique là-bas. Le public y est toujours très réceptif. J’aimerais bien enregistrer mon prochain album à Dakar. J’aimerais y faire une résidence d’artiste et y inviter des musiciens sénégalais à participer à mon voyage musical.

PAN M 360 : Quels sont les projets à venir pour votre carrière, au-delà de la pandémie ?

Ilam : Je travaille sur mon prochain album, c’est mon prochain gros projet. Et j ’espère pouvoir reprendre la route dans les prochains mois et faire découvrir l’album Néné sur scène, sur plusieurs continents comme c’était prévu. Nous devons faire des spectacles sous d’autres formes, mais j’ai hâte de jouer, avec mon band, devant un vrai public !

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Crédit photo : Chen Xiaohua

Tation est une approximation occidentale du nom chinois du quintette post-rock 天声, ou tiān shēng (« bruit céleste »). Comme le ciel immense qui s’étend par-delà l’horizon du plateau tibétain où se trouve le Qinghai, la province natale de ses membres, son mini-album Coordinate Plan 2018, sorti récemment, dépasse largement le cadre du groupe rock standard. Il s’agit d’une série de moments à caractère multidisciplinaire choisis et exécutés avec une grande précision dans le temps et l’espace durant les mois froids de 2018, puis conservés sous la forme de saisissants souvenirs audiovisuels. PAN M 360 a communiqué avec Tation, dont les membres, par leurs réponses, ont jeté un nouvel éclairage sur les quatre facettes du Coordinate Plan 2018.

PAN M 360 : Votre projet Coordinate Plan 2018 est un intéressant exercice tout en contrastes et en paradoxes. Précisant ses coordonnées géographiques exactes, chacune des quatre vidéos présente un événement méticuleusement planifié à un endroit et à un moment donnés. L’événement s’est déroulé et est arrivé à sa conclusion – et existe maintenant sous forme de document, qui peut être visionné et apprécié à tout moment, partout dans le monde. Deux des quatre vidéos ont été tournées dans des environnements urbains, les deux autres, en pleine nature – l’artificiel et le naturel, tradition locale et modernité planétaire – quelle intention y a-t-il derrière ce projet ?

Tation : Nous voulions simplement insuffler une dimension plus sensorielle et expérientielle à certaines des coordonnées anonymes qui nous intéressaient, ou dont nous avions fait l’expérience par inadvertance, en renvoyant les coordonnées dans l’espace – un champ de présence humaine réelle. Il y a là une véritable réflexion sur la modernisation et surtout la « datafication » (mise en données) du monde. Le système des coordonnées est une sorte de système de noms de lieux fondé sur des données qui crée un réseau d’espaces « proxy » (mandataires) de données. D’autre part, les coordonnées neutralisent en fait l’espace réel, tout comme les données finissent par neutraliser tout ce qui est ambigu. Bien entendu, nous ne pouvons rien y changer, nous voulons juste sauver ou mémoriser l’espace grâce à notre travail.

Coordinate Plan consiste à faire l’expérience de l’espace et à le ressentir, ce qui permet à beaucoup de choses de se manifester naturellement. Nous cultivons et remodelons l’espace par le biais de la création, et le travail qui s’effectue dans cet espace peut être considéré comme un commentaire sur l’emplacement réel de ses coordonnées. La performance en direct comme événement sera à jamais subordonnée à ces coordonnées et deviendra une sorte de jalon. Il devrait y avoir un peu de chaleur humaine dans tout cet océan de données, cela pourrait être notre chance, et celle de l’humanité aussi.

PAN M 360 : Nothing orgy est une installation intéressante au centre d’une ville, par l’artiste de rue XXX. Elle semble présenter le groupe comme des mannequins dans une vitrine de magasin et permet de ne voir que deux membres du groupe à la fois – elle ne raconte jamais toute l’histoire. Cela ressemble à un commentaire sur la malhonnêteté et le caractère évasif du mercantilisme. On y retrouve également le saxophone de Wang Meng – un instrument très fortement associé à la ville (de la même manière qu’une guitare acoustique est plutôt perçue comme « rurale »).

Tation : La pièce vient d’un concept et d’un titre, nous n’avons commencé à planifier le projet de façon plus précise qu’après avoir déterminé l’espace de sa mise en œuvre. À l’époque, l’artiste collaborateur voulait fabriquer de véritables vitrines en verre pour les musiciens, mais comme le projet était financé par les membres du groupe eux-mêmes, à l’exception du matériel d’enregistrement qui était fourni gratuitement, les vitrines en verre étaient vraiment trop coûteuses, l’artiste a finalement dû changer son fusil d’épaule.

Bien entendu, le projet qui a suivi a eu l’effet escompté, voire un sens inattendu – par exemple, comme si les fenêtres étaient ouvertes, mais que les musiciens étaient attachés à leurs instruments – n’y avait-il pas un sentiment de fausse liberté ? Les musiciens isolés qui jouent seuls mais en groupe donnent aussi l’image que malgré la faible distance physique qui existe entre eux, il y a des « murs » impénétrables… Quant au saxophone, l’idée était d’ajouter un facteur de perturbation à l’orchestration d’ensemble. Par rapport à ceux des autres pièces, la structure, l’arrangement et l’orchestration de Nothing orgy sont plus conventionnels et disciplinés. Sans l’ajout du saxophone, il s’agirait d’une musique d’accès plutôt facile, le reflet d’une culture commerciale inconsciente. Si la performance collective du groupe fait voir une conscience collective, le saxophone témoigne ici de la présence de l’individu.

PAN M 360 : Flowing est la plus positive et la plus engageante des quatre pièces. La vidéo présente une installation environnementale de l’artiste Ma Yongjin, qui a utilisé une grande feuille de matériau réfléchissant pour suggérer un débordement du fleuve Jaune qui avale le groupe pendant qu’il joue.

Tation : Tout d’abord, il est à noter que toutes les œuvres de Coordinate Plan ont été créées expressément en fonction des coordonnées sélectionnées, ce qui constitue l’un des principes du projet : se rapporter à un ou plusieurs espaces réels. Un mois avant la prestation, nous sommes allés au fleuve avec Ma Yongjin, l’artiste, pour faire des repérages. C’était une belle journée et l’eau qui coulait dans la lumière du soleil nous a procuré une sensation auditive intérieure, une sensation canonique. Il existe un proverbe chinois, « chuan liu bu xi » (« l’écoulement sans fin de la rivière »), qui évoque cette dimension cyclique et sans fin de la rivière. Cet aspect communiquait un sentiment de vie et d’espoir que nous avons apporté à la musique selon ce style « positif et engageant », comme vous l’avez décrit. Suivant la musique, l’artiste a eu l’idée de prolonger le fleuve. On peut dire que nous avons travaillé avec l’artiste pour détourner le fleuve Jaune selon ces coordonnées par le biais de la musique et d’installations environnementales, et le temps d’une journée nous avons donné un affluent au fleuve Jaune.

PAN M 360 : Vous avez collaboré avec le poète Zhang Zheng sur My heart is not like me. Ses paroles et le caractère heavy metal de la musique évoquent des émotions très fortes. L’environnement physique de la vidéo semble être un entrepôt ou une usine en ruine.

Tation : Il s’agit de l’atelier d’une usine d’État mourante, et même si la production n’avait pas encore complètement cessé, on sentait la fin proche. Nous (la génération post-80) avons grandi pendant une période de changement social et idéologique en Chine, particulièrement dans les régions occidentales reculées et arriérées, et il semble que notre malaise à l’égard de ce changement est plus profond. Cette inquiétude, ou ce symptôme de division, ont toujours été présents quand nous étions jeunes. Aussi, quand nous nous sommes familiarisés avec le rock ‘n’ roll à l’adolescence, nous avons facilement pu trouver une façon sympathique de réagir grâce aux musiques agitées comme le métal, le punk et le rock garage. Cette situation, cet état de division, fait partie de nos vies. Lorsqu’une personne est déchirée, elle hurle, mais ce cri est totalement inefficace, comme le cri d’un bébé, c’est une douleur qui laisse impuissant, et en même temps, ce cri n’a pas vraiment de sens parce que nous ne savons pas exactement quelle est la nature du mal. La poésie de Zhang Zheng semble donc répondre à notre question en donnant un sens à ce cri, qui trahit une profonde obscurité de l’esprit. Comme une psychothérapie, le poème nous a guidés dans une conversation passionnée avec notre passé, à travers le heavy metal que nous aimions, dans cette usine familière qui éveille un sentiment de nostalgie.

PAN M 360 : Tourné au mont Qingsha, à très haute altitude, Flying around flame est une collaboration avec l’artiste conceptuel et multidisciplinaire Liu Chengrui. Celui-ci semble être le plus intéressé par les traditions et le folklore de votre région.

Tation : Il s’agit d’une danse traditionnelle locale pour célébrer la victoire où les villageois, agissant comme les messagers du dieu du vent, lèvent les bras au ciel et tapent des pieds autour d’un feu de joie en criant, en tournant sur eux-mêmes et en implorant la bénédiction du dieu. L’œuvre a été exécutée dans la ville natale de l’artiste Liu Chengrui, qui a déclaré à son sujet : « Je suis né sur le mont Qingsha – la période de mon enfance est bien révolue, et un peu en lambeaux aujourd’hui, mais ces histoires que j’imaginais autour du mont Qingsha font maintenant partie de la réalité. Flying around flame constitue une sorte d’impulsion visant à bâtir de nouveaux souvenirs du mont Qingsha ».

Il connaît très bien ce territoire et beaucoup des villageois qui ont assisté au spectacle, mais comme tout ce qui s’y trouvait était inconnu du groupe, même si nous avions communiqué avec l’artiste au préalable, nous n’avions aucune idée de ce à quoi la scène ressemblerait au juste. Ce jour-là nous avons donc choisi d’improviser plutôt que de jouer une pièce préparée comme pour les trois autres œuvres. Jouer de façon improvisée et non structurée, c’est comme se jeter dans un espace sans gravité, et dans le rituel créé par l’artiste. Le bruit du vent, les cris des oiseaux au-dessus de nos têtes et ceux des « messagers du vent » nous ont progressivement amenés à une sorte d’oubli dans notre imagination, et la performance s’est aussitôt arrêtée. De plus, la température de -15°C nous a obligés à faire quelques changements inhabituels, comme celui de porter des gants pour jouer, mais le son brut convenait étonnamment bien à l’ambiance de la journée. Dans l’ensemble, ce fut l’une des journées les plus excitantes et mémorables de tout le Coordinate Plan 2018.

PAN M 360 remercie Xige Yi pour son aide à la traduction.

Crédit photo : Ma Xiaowei

Crédit photo : Marc-Étienne Mongrain (Le Petit Russe)

À l’automne 2018, nous étions quelques douzaines à un concert de transition offert par Antoine Corriveau et un groupe d’enfer construit autour du guitariste Simon Angell (Patrick Watson, Thus Owls) . Nous étions les témoins ébahis des prémisses d’un nouveau cycle de création : plus rock, plus noise, plus punk, plus art-rock, clairement hors de la québécitude consensuelle. Contre toute attente, un gros wow ! L’EP Feu de Forêt parut durant cette période et…nous voilà en octobre 2020.

Deux ans plus tard, ce même cycle bat son plein avec la sortie imminente de Pissenlit chez Secret City Records. Cet album inscrit l’auteur, compositeur et interprète sur une piste de grande singularité. Changement de personnel, nouvelle direction musicale, audace et des textes parmi les mieux écrits de la gent chansonnière locale. L’homme de 35 ans aurait-il acquis la maturité essentielle aux longues carrières ? Poser la question… c’est choisir d’en poser d’autres au principal intéressé.

PAN M 360 : Feu de forêt, EP sorti en 2018, dressait la table de Pissenlit. Plus rock, plus lourd, plus corrosif, plus musclé, plus audacieux. Qu’en dis-tu, Antoine Corriveau ?

ANTOINE CORRIVEAU : Je suis d’accord. C’est vraiment une autre démarche. Lorsque j’ai présenté ce concert et sorti l’EP, c’était la première fois que je jouais avec ce nouveau noyau de musiciens. Mon défi était alors de travailler sans arrangements de cordes comme je l’avais fait pour l’album précédent et le concert qui s’ensuivit. Il s’agissait de voir où ça irait. Dans ce spectacle donné il y a deux ans, nous avions un segment quasiment punk. J’aimais beaucoup ça ! J’ai eu envie de monter un show où je sortirais de scène plus fatigué ! Dans ce nouveau cycle se trouvent des éléments de musique que j’ai écoutés depuis longtemps et que je commence à digérer. Aujourd’hui, je ne cherche pas à reproduire la même affaire.

PAN M 360 : Ce troisième album studio procède d’une méthodologie fort différente des précédentes, peux-tu nous expliquer sommairement de quoi il en retourne ?

AC :  J’ai d’abord invité cinq batteurs à jouer ensemble dans mon local, je voulais une matière première pour composer à partir de leurs beats. Je leur suggérais un tempo qu’ils devaient jouer, je les laissais décoller. Immédiatement, l’impact s’est fait sentir : j’ai composé autrement. J’ai essayé de repérer les segments utilisables et j’ai composé autour avec une basse ou une bass synth plutôt qu’avec une guitare ou un piano. Si je m’assois au piano ou je prends ma guitare, je retrouve ma zone de confort, ce que je ne renie pas; il y a des chansons plus douces dans mon nouvel album, c’est important pour moi de faire cohabiter ces façons de faire. J’ai imaginé des moments de répit, sinon l’album comporte des claques dans la face et des ruptures de ton. Donc, au départ, je n’avais pas de structures d’accords, j’avais juste une fondamentale autour de laquelle j’ajoutais des trucs. Puis j’invitais d’autres musiciens sans leur envoyer de matériel afin qu’ils se préparent. J’enregistrais leur matériel, après quoi je faisais du ménage là-dedans. J’avais en banque d’autres riffs de guitare que j’essayais de marier avec des beats ou d’autres contributions des musiciens venus à mon local. J’ai aussi enregistré seul avec un bassiste ou un batteur. Plusieurs chemins mèneraient au même endroit. Et ça tombait sur mes épaules.

Crédit photo : Marc-Étienne Mongrain (Le Petit Russe)

PAN M 360 : C’est donc toi qui as entièrement mené le projet de réalisation et assuré la direction musicale, somme toute ?

AC : Oui, je n’avais jamais fait ça auparavant. Ça s’est fait instinctivement, naturellement. C’est aussi un défi que je me suis lancé, question de voir jusqu’où je pourrais mener ce projet. Pour le précédent, je m’en remettais beaucoup à Marianne Houle qui créait les arrangements de cordes. Là, je voulais aller moi-même le plus loin possible à partir des contributions des musiciens. 

PAN M 360 : Sauf exceptions, ton groupe est sensiblement le même que depuis le début de ce nouveau cycle. Qui sont ces artistes ?

AC : J’embauche des musiciens que je respecte et que j’aime beaucoup. Leur apport est hyper important pour moi. Stéphane Bergeron (Karkwa), batterie, Marc-André Landry (David Marin, Chloé Lacasse, Tire le Coyote, etc. ), basse, Simon Angell, guitares et arrangements, sont au centre du projet, ils jouent sur presque toutes les chansons. Erika Angell (chant) nous a rejoints pour certaines séances. Le même noyau sera avec moi sur scène lorsque les conditions le permettront, et aussi au lancement virtuel de l’album, le 13 octobre. Aux claviers, Sheenah Ko (The Besnard Lakes, etc.) s’ajoute à la formation. On répète actuellement pour monter les chansons qu’on n’a jamais jouées autrement que pendant le processus d’enregistrement. On réapprend, en quelque sorte. On n’a pas les mêmes contingences que pour l’album précédent avec des cordes, ça se fait plus simplement. Avec des guitares et des claviers, on est très proches des versions de l’album et nos versions live en feront évoluer les interprétations. Après le lancement virtuel, cependant, tout redevient flou côté spectacle.

PAN M 360 : Quel est le ton du chant, cette fois ?

AC : Je chante comme je chante, je fais mon truc comme auparavant. Mais je me suis permis plus de liberté dans l’interprétation. Par moments, par exemple, je chante dans les aigus, ce que je ne faisais pas avant, mais ce n’est pas une révolution. Comment décrire les ambiances et les états émotifs ? Il y a un second degré dans le ton, une ironie, quelque chose d’assez proche de moi. Je me suis permis d’aller plus loin, de me livrer davantage. 

PAN M 360 : On observe que tes environnements poétiques ont changé relativement, de quelle manière ?

AC : C’est peut-être plus direct, il y a moins de brouillard dans l’écriture. J’ai passé une semaine en atelier avec Gilles Vigneault, j’ai eu plein de discussions avec des artistes sur l’écriture de chansons. Moi-même, j’ai un peu enseigné au Festival de la chanson de Granby. Tu tiens alors un discours sur la clarté et puis tu te remets toi-même en question. En vieillissant, il faut dire, j’ai moins la chienne de dévoiler ce que je pense vraiment. C’est là  que la clarté devient essentielle. Vouloir montrer qu’on sait écrire, c’est aussi une peur de dire des choses qui nous sont personnelles. Je me suis dit que si je n’y arrivais pas, ça ne servait à rien d’écrire. Et j’ai travaillé plus fort que jamais sur les textes. Aussi, je me suis permis d’écrire des mots plus québécois, je ne l’aurais pas fait auparavant. Je me suis décomplexé par rapport à ça. C’est pourquoi j’estime que c’est mon disque le plus keb.  

PAN M 360 : Choisis spontanément des chansons représentatives de l’album, parle-nous en.

AC : OK. Je prends d’abord Quelqu’un. La première moitié de la chanson fut le premier geste littéraire de cet album. Je venais alors de donner un atelier d’écriture sur l’identité, je demandais aux personnes inscrites de parler d’elles-mêmes. Je me suis dit alors que je devais aussi me livrer, ça m’a mené à pousser l’idée plus loin pour ce projet d’album mais… Je suis resté pris longtemps avec une moitié de texte, incapable de le terminer. Puis j’ai eu des discussions avec une voisine psychanalyste, nous avons parlé de l’enfance, de la mort symbolique du père et d’autres sujets inhérents à la psychanalyse. Ça m’a conduit à creuser quelque chose d’hyper-personnel, ce fut la bougie d’allumage qui m’a permis de terminer cette chanson… un an et demi plus tard !  

PAN M 360 : Cette introspection était aussi liée à une révision de ton identité, cet album regorge d’évocations de la culture et du territoire québécois, de ses zones limitrophes. Route, voiture,  maisons, réflexions, ressentis… et quoi encore ?

AC : Je prends l’exemple de la chanson Il parle, un ramassis d’affaires. J’ai pas mal réfléchi au partage du territoire… comment me situer là-dedans ? Je me suis senti coupable de l’histoire de notre peuple avec les Premières Nations. J’ai eu des discussions sur le sujet avec mon père qui a grandi en Abitibi et qui a vécu proche des réserves. J’en ai parlé aussi avec des gens de la Côte-Nord lorsque j’y ai donné des spectacles et fait une résidence d’artiste à Natashquan. Avec des amis, je me suis rappelé l’étroitesse de nos cours d’histoire sur les Amérindiens; les combats entre Montcalm et Wolfe l’emportaient largement. On ne parle pas assez en profondeur de cette question, on a du mal avec les discours qui grattent davantage, on a du mal avec ce qu’en pensent les intellectuels. Personnellement, j’ai beaucoup de mal avec la gestion de la question autochtone dans la sphère publique. Mon malaise est aussi relié à cette peur québécoise de l’immigrant, à cette peur des autres religions et des autres cultures, à cette peur de disparaître. Avec le recul, le racisme est un enjeu qui m’a beaucoup habité pendant l’écriture des textes de cet album. Dans la chanson Les sangs mélangés, la ligne du chorus n’est pas de moi mais bien une adaptation d’une phrase d’Éric Plamondon tirée de son roman Taqawan. J’y ai identifié un refrain de chanson – En Amérique, on a tous du sang indien, si c’est pas dans les veines, c’est sur les mains.

PAN M 360 : Tes évocations du territoire québécois ne se limitent pas à la question autochtone, il y a aussi le fleuve et la mer, n’est-ce pas ?

AC : J’en ai pris la pleine mesure en tournée et aussi en cherchant à acheter une maison dans le Bas-Saint-Laurent. J’ai ratissé large, j’ai visité plusieurs endroits. Je suis venu à un cheveu d’acheter une maison à Saint-Fabien-sur-Mer, au pied de la falaise. Ça n’a pas marché mais ça m’a fait écrire une toune : Peut-être. S’acheter une maison sur le bord de la mer en 2020 est une drôle d’idée, c’est très à risque. Je me suis alors questionné sur mes motivations, je suis allé loin dans le fantasme : j’ai imaginé un scénario apocalyptique où le personnage de la chanson s’installe en bord de mer car il veut être aux premières loges de la fin du monde. Quant à moi, j’ai finalement acheté au Bic… mais en hauteur ! On a une super vue sur la mer.

Révélation Radio-Canada en « musique du monde » pour la saison 2020-2021, Mateo exprime à la fois une culture rock mondialiste et un mélange inspiré de musiques afro-latines, soit colombiennes, cubaines, portoricaines, nuyoricaines. Présenté en webdiffusion aux Nuits d’Afrique, le chanteur, parolier et compositeur montréalais définit à sa manière ce qu’un artiste hispanophone peut exprimer aujourd’hui, où qu’il se trouve.

PAN M 360 : Quels furent les motifs de ta migration de Bogota à Montréal en 2015, à 19 ans ?  

MATEO :  Passion, curiosité et amour. Très large, mais assez simple. Je dirais, des très bonnes raisons ! Mais c’est du double tranchant. D’une part, c’est partir de chez ses parents et de l’autre, c’est immigrer tout seul. Les deux en même temps, c’est toute une aventure. En Colombie, je venais d’obtenir un diplôme en scénographie et direction artistique pour le spectacle vivant; c’est un métier avec lequel je suis toujours en amour, je voulais ensuite me spécialiser en techniques de scène et éclairage. Je voulais tout faire pour atteindre cet objectif, Montréal était ma destination pour sa réputation et ses possibilités en show-business. Du coup, j’y suis venu avec l’objectif d’apprendre le français et l’anglais pour ensuite poursuivre mes études.  

PAN M 360 : La musique l’a-t-elle toujours emporté au-delà de cet intérêt pour les métiers de la scène ? 

M. : Alors oui. Je pense que l’intégralité d’un artiste consiste en la compréhension globale de ce qui se passe sur scène mais aussi derrière le rideau, autant d’un point de vue technique que philosophique. En Colombie, la seule école qui donnait un programme complet en scénographie et conception était le Collège LaSalle – oui, ils ont une succursale à Bogota ! Par contre, les degrés de diplôme sont différents. Après avoir fini (vu mes possibilités économiques en tant qu’étudiant étranger), je suis venu ici pour étudier à l’École du Show Business. Mais la musique a toujours fait partie de moi; à ce moment-là, je ne l’ai pas vue comme une priorité d’exploration dans ma vie. La musique a toujours été là depuis mes 5 ans, c’est quelque chose d’inné en moi, je dirais. Aujourd’hui, la musique prend beaucoup plus d’ampleur dans mes objectifs professionnels et personnels. 

PAN M 360 : Ta musique est un vrai mélange de culture pop/rock et de styles caribéens et latino-américains, peux-tu décrire ce mélange ? 

M. : Ma musique inclut rock, cumbia, reggae, dancehall, reggaeton, salsa dura (Fania et contra Fania), són montuno, guaguancó, boléro, afrobeat, pop, lo-fi, jazz. Cette recherche identitaire me semble très honnête. C’est une étude sérieuse de mes influences « pures » qui me mène ensuite à offrir quelque chose de digeste et accessible, car le but est de transmettre. En ce sens, les rythmes afro-latins représentent une influence majeure dans mon travail. La salsa, le són montuno, la rumba et le guaguancó sont partout dans mes compositions, même avant de chanter ici. Juste pour en nommer quelques-uns, on retrouve la clave, les pregones, et les mambos, phrases normalement jouées par les cuivres mais que l’on chante plutôt ou que l’on joue à la guitare. 

PAN M 360 : Comment crois-tu être en mesure de te démarquer par rapport à la production latine actuelle ? 

M. : D’abord, il me faut comprendre l’océan que représente la musique latine, ses origines, ses influences. C’est méga vaste ! Donc, en tant qu’artiste actif de cette communauté, je me considère juste un porte-parole de la valeur de ma culture et de ses racines. Ma musique n’est qu’une fenêtre ouverte sur le potentiel déjà existant. Or, je me trouve hors des productions latines homogénéisées par les médias, j’essaie de me tenir loin des clichés. Ainsi, mon équipe et moi avons a trouvé quelque chose d’unique dans la scène latine, au Canada comme ailleurs. Ce que nous offrons est frais et honnête. Déjà, métaphoriquement, on essaie de sortir du coloré, du chaud, de l’exotique ou du sexuel tout en gardant nos racines. Nous préférons la candela, la sensualité, le goût, le charme. Un concept, un feeling : Mateo = sexy candela. On ne fait pas du collage, c’est vraiment une recherche approfondie pour la fusion et l’intégration d’éléments stylistiques. Après, côté studio et production, le travail est mené par mon producteur et imprésario Léon Perez. Tout ce processus nous sort du moule. 

PAN M 360 : Comment as-tu choisi tes musiciens ? Peux-tu nous raconter ces rencontres avec eux et ce qui a motivé tes choix à les garder au sein de ton équipe ? 

M. : Mes musiciens ont été rigoureusement sélectionnés. Ils ont été choisis en fonction de l’instrumentation souhaitée (deux guitares, basse, percussions, batterie) et pour leur cohésion, leur maturité musicale et leur voix propre. Comme toute bonne recette, la qualité, l’intégration et l’originalité de ses ingrédients garantissent la qualité du résultat. Le format ici choisi est aussi un facteur vraiment important; malgré les exigences de la composition et les éléments afro-latins à inclure; nous avons choisi de ne pas avoir de cuivres ni piano.

Il nous fallait d’abord un guitariste avec un langage vaste qui se démarquerait du cliché « Santana » et qui était quand même capable d’explorer les montunos à la guitare ainsi que la technique de finger picking. Nous voulions un guitariste qui a du goût et dont le jeu pouvait se mêler au mien. L’incroyable Tito Sono est guitariste classique à la base, il a des influences manouches, jazz, funk, flamenco. De surcroît il est un grand connaisseur du folklore latino-américain, ce qui est assez unique. 

Le bassiste, Diego Cruz a été mon prof de musique en Colombie quand j’avais 8-10 ans ! On a ensuite fait ensemble des tournées en Amérique du Sud. Le hasard ou le destin ou la vie… ont fait une sorte qu’on se retrouve tous deux à Montréal sans l’avoir planifié. Diego est un bassiste très particulier et très présent dans la scène latine d’ici. Je n’étais pas à la recherche de virtuosité mais plutôt de son groove et de son langage, surtout de quelqu’un à l’écoute des autres. Ses influences sont diversifiées : prog, métal, rock, salsa dura, folklore, etc. Il est très polyvalent, mon prof, mon bassiste, mon ami ! 

À la percussion, par contre, il nous fallait des racines et du vocabulaire : aguanilé, saoko, virtuosité, interprétation, présence scénique, caractère, ouverture d’esprit. Pour moi, il est le meilleur percussionniste en ville, Hanser Santos Gomez candela ! 

Et comme dernier élément, la batterie… Quel défi ! Mais voilà, ce véritable artiste renforce la couleur et l’identité de mon projet. Je ne le connaissais pas, Dan Fyah Beats, mon producteur Léon Perez l’a repéré et me l’a suggéré. Il ne l’avait vu jouer qu’une seule fois pour m’appeler illico et me dire « J’ai notre batteur ! » Il fallait absolument que ce soit lui et personne d’autre. Après (au moins) quatre mois de tentatives, on a réussi à l’inviter à une répétition. Pour une première fois, j’ai vu alors ce Jamaïcain, fin trentaine début quarantaine. Il franchit le seuil de la porte du studio, pas un mot. Il s’assoit, écoute un peu. Léon lui dit « Dan, just be yourself, don’t try to play latin or whatever, just play your shit. » Soudain, on découvre ce que peut faire un spécialiste du style one drop sur un boléro ! Batteur génial, multi-instrumentiste, chanteur, producteur, très créatif. Dan est une personne avec beaucoup de professionnalisme qui m’a fait redécouvrir ma propre musique.

PAN M 360 : Quels sont tes modèles ? Quels artistes t’ont vraiment marqué ? 

M. : Côté chant, j’ai plusieurs influences, tant pour leur technique vocale que pour leur interprétation :  Ismael Rivera, Andrew Stockdale, Cedric Bixler-Zavala, Hector Lavoe, José Feliciano, Ile Cabra, Angel Canales, Myles Kennedy, Bruno Mars. Et voici des musiciens qui m’ont vraiment marqué :  Jack White, Omar Rodriguez Lopez, Hector Lavoe, Angel Canales, Cabas, Josh Homme, Pedrito Martinez.

PAN M 360 : Quels genres musicaux t’intéressent actuellement ? 

M. : C’est assez vaste, je suis beaucoup dans le rap, le R&B, la salsa dura, le reggae, le jazz, les boléros, le rock. Aussi, je m’efforce d’être très objectif pour identifier une bonne chanson, quel que soit son genre musical.

PAN M 360 :  Comment se sent-on en tant qu’artiste hispanophone dont la carrière démarre à Montréal ?  Crois-tu pouvoir conquérir le marché latin tout en demeurant au Québec ?

M. : Je me sens honoré, fier et reconnaissant. Ici, c’est chez moi, j’ai envie de continuer à être un agent créateur de la culture québécoise et canadienne. Alors, oui, les objectifs sont assez grands pour le marché latin. Nous voyons beaucoup de potentiel dans ce que nous proposons. 

PAN M 360 : Comment perçois-tu l’intérêt du public local à ton endroit, bien au-delà de la communauté latine de Montréal ? 

M. : Ça a été vraiment incroyable ! J’ai le sentiment de ne pas être issu que de la communauté latine, mais aussi de faire partie de la scène musicale de Montréal. Je me suis baladé pas mal et j’ai finalement réalisé que la langue n’est pas le facteur déterminant pour qu’on aime la musique de quelqu’un. Un bon exemple dans l’industrie est Burna Boy. Je peux vous confier être surpris de voir à quel point les gens vibrent avec nous lorsque nous sommes sur scène, qu’ils chantent même avec nous parfois. Tout est question de transmission, un objectif fondamental pour nous. 

PAN M 360 : Être expatrié dans une ville cosmopolite à majorité française en Amérique du Nord, ça se vit comment ? T’y sens-tu accueilli convenablement en tant qu’artiste ? Quels sont les pour et les contre ? 

M. : Disons que Montréal, pour moi, c’est la ville où tout est possible. Je crois fermement que tout est une question de détermination, d’intelligence émotionnelle, de travail… et d’un peu de chance. J’ai vite appris la langue (française) pour réussir à m’intégrer. Je pense aussi que pour être bien accueilli, il faut proposer et travailler. Les pour ? Ce sont les espaces disponibles et la diversité pour s’épanouir en tant qu’artiste. C’est aussi l’ouverture d’esprit dans la majorité des scènes musicales et le talent de malade qu’on peut trouver dans notre ville. Les contre ? Ce sont les clichés et préjugés qui mènent certains à sous-estimer mon travail et celui des autres. Le but ultime, c’est de continuer à construire !

VOIR LE SPECTACLE

Avec Generations, paru il y a quelques jours, Will Butler est le troisième membre d’Arcade Fire à lancer un album cette année. Enregistré dans son studio de Brooklyn, Generations est une oeuvre éclectique, aux couleurs variées, quelques fois plus proche du punk vitaminé ou des envolées exaltantes d’Arcade Fire, et d’autres fois pas très loin de la chanson de cabaret, sorte d’antinomie ou de paradoxe émotionnel entre le côté engageant des musiques et les thématiques plus sombres qui sont évoquées. 

Au cours des cinq années qui ont suivi la sortie de son premier album, Policy, qui a en quelque sorte servi de prémisse au plus affirmé Generations, Will Butler n’a pas chômé. Il a parcouru le monde en solo puis a publié dans la foulée le live Friday Night, s’est lancé dans la conception et l’enregistrement d’Everything Now d’Arcade Fire, a encore parcouru le monde, a obtenu une maîtrise en politique publique (public policy) à Harvard, a organisé une série de discussions dans les mairies afin de débattre de questions telles que les contrats de police, la réforme des prisons, les congés de maladie payés par la municipalité, le droit de vote… Il a aussi passé beaucoup de temps à jouer au père avec ses trois enfants. 

Bien calé dans un canapé chez lui à Brooklyn, une tasse à la main, Will Butler est installé pour discuter. Souriant, très à l’aise et surtout affable, on sent que ça lui fait plaisir de parler encore une fois de son album, et de répondre invariablement aux mêmes questions concernant Arcade Fire que tous les journalistes lui posent.

PAN M 360 : Durant les cinq dernières années, tu as tourné, enregistré, étudié, tu es père de trois enfants… Avec un horaire aussi chargé que le tien, comment as-tu trouvé le temps d’imaginer et de concevoir Generations ?

Will Butler : Ces deux dernières années, j’ai composé des chansons que j’ai jouées en concert quand je le pouvais, et je les ai développées à partir de là ensuite. Je n’ai pas eu le temps de m’asseoir et de me demander si je faisais un autre disque ou non, mais l’année dernière j’ai su que j’aurais le temps durant l’été d’enregistrer quelques démos avec mon groupe pour voir de quoi ces chansons avaient l’air. J’ai un studio dans un sous-sol dans South Brooklyn et nous y avons enregistré pendant une semaine. À la fin des séances, j’ai réécouté les prises et j’ai dit : « On a le disque, ça sonne bien ! Nous avons enregistré six chansons, il nous en reste deux autres, alors continuons ! ». Après, j’ai mis tout ça sur mon ordinateur portable, j’ai retravaillé les paroles, j’en ai écrit d’autres… J’ai fait ça pendant environ neuf mois, puis le disque a été terminé. La dernière séance a eu lieu le 9 mars. Cinq jours plus tard, New York était mis en confinement… (rires) Donc, oui, ce fut un peu long entre les deux albums, mais il s’est passé tellement de choses au cours des quatre ou cinq dernières années (rires) ! Pas juste dans ma vie, mais partout dans ce foutu monde ! Je savais que j’avais besoin d’un peu de temps et de tranquillité pour assimiler tout cela. Ma femme et moi avions un enfant plus vieux et nous avons eu des jumeaux il y a deux ans, alors tu sais, tout cela prend beaucoup de place dans la tête ! Mais j’ai aussi essayé de synthétiser ce qui s’était passé dans le monde depuis mon dernier disque. 2015 a été une année de manifestations, il y a eu Ferguson et Baltimore, puis l’élection et toute la merde depuis 2016, et maintenant, c’est encore la même chose, avec la pandémie en plus… Donc ce que j’ai tenté de faire essentiellement, ç’a été de réagir à tout cela par l’art.

PAN M 360 : Qui a collaboré à l’album ?

WB : Il y a Miles Francis (Antibalas) à la batterie, qui joue avec moi depuis cinq ans, Julie Shore et sa sœur Jenny, qui est aussi ma femme, et Sara Dobbs. Tout le monde chante sur ce disque, et pour le reste, c’est pas mal de synthétiseurs. Miles s’est aussi chargé des guitares, et de mon côté j’en joue un peu, en plus du piano, des claviers, et je me suis occupé de l’enregistrement et de la réalisation. Un peu de tout, quoi !

PAN M 360 : Quels sont les principaux thèmes qu’on retrouve sur l’album ? On sent que tu abordes la fatalité, le désespoir mais aussi l’espoir…

WB : Oui, il y a beaucoup de désespoir sur ce disque, surtout dans les paroles. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup dans la musique. La musique est assez dynamique. Mais les chansons, c’est les mots et la musique, il y a donc toujours une tension entre ce qui se passe dans ta tête et dans ton corps (rires). J’ai toujours écrit les paroles en dernier, donc j’assimile toujours la musique par mon corps et elle atteint ensuite ma tête. Elle passe donc par mes jambes et mon cœur, puis elle atteint le cerveau. Outre le désespoir, c’est d’être accablé, comme ne pas savoir quoi faire ou vers qui se tourner, ou comment apporter une réponse aux questions qui se posent, en particulier dans la vie politique, mais c’est la même chose dans la vie personnelle. Tu sais, certaines chansons comme Promised ou Surrender parlent d’amitiés qui se sont rompues au fil des ans, ou qui se sont brouillées ou estompées, et du fait qu’on ne sait pas trop quoi faire quand on aime quelqu’un mais qu’on l’a perdu. Que faire de cette personne, à part se sentir mal par rapport au passé ou souhaiter que les choses se soient passées différemment ? Autant sur le plan politique que personnel, j’ai été submergé par des forces colossales et j’ai essayé de comprendre ce qui arrivait.

PAN M 360 : Il y a toutes sortes de couleurs sonores sur ce disque. Ça démarre un peu punk, pour ensuite glisser vers l’indie rock/pop que vous affectionnez avec Arcade Fire, ça flirte avec du Bowie, du LCD Soundsystem, pour terminer avec quelque chose de plus pausé, cabaret même, à la Destroyer… C’est une très intéressante progression qu’on retrouve sur cet album.

WB : Oui, il y a un forte dimension face A et face B sur ce disque. Cela ne veut pas dire qu’il faille écouter le disque sur support vinyle, j’écoute tout sur Spotify de toute façon, mais il y a un premier acte et un deuxième acte. Le premier acte est un peu plus urgent, un peu plus punk, alors que le second est un peu plus électronique, et puis il y a Fine qui est une sorte de postface ou quelque chose comme une note de l’auteur.

PAN M 360 : On sent que tu as développé ta voix depuis ton premier album, tu sembles avoir beaucoup plus d’assurance et d’émotion.

WB : Je pense que cela vient du fait d’avoir travaillé très consciemment la plupart de ces chansons sur scène, d’avoir trouvé le cœur de chaque chanson. Policy a davantage été créée en studio… Je ne sais pas… j’expérimentais. La majeure partie de Generations se résume à quelque chose comme « nous sommes ici, nous savons ce que nous faisons et nous le faisons ». Aussi nébuleuses que puissent être les paroles, la mission est toujours musicale. Et puis je suis un meilleur chanteur, je crois. À force de chanter comme frontman, on finit par devenir un meilleur chanteur (rires).

PAN M 360 : Avec le recul, comment perçois-tu Policy, comment comparerais-tu les deux albums ?

WB : Pour moi, Policy est comme une bande de personnages différents. Comme si chaque chanson était dans un costume ou une peau différente. C’est un album qui varie beaucoup sur le plan sonore, mais qui conserve la même perspective, alors que Generations a une vision plus homogène. Le disque dans son ensemble est un peu plus une sorte d’arc sonique. Ce n’est pas un album-concept mais il est autant lié sur le plan sonore que sur celui des paroles.

PAN M 360 : Dirais-tu que ton travail en solo te permet de t’exprimer d’une façon que tu ne pourrais pas faire avec Arcade Fire ?

WB : Oui, je le pense ! Mais Arcade Fire me permet aussi de m’exprimer d’une manière qui m’est impossible sur un disque en solo. Le fait est que je n’écris pas de paroles pour Arcade Fire (rires). C’est là une très grande différence. Et il y a une légère différence sur le plan éthique et sur celui de l’enregistrement… Generations est un effort collaboratif, mais c’est davantage moi qui dirige, alors qu’avec Arcade Fire, il s’agit plus d’un combat entre les collègues, d’une manière créative. Mais pour moi, c’est aussi comme si c’était le même projet. Tu sais, c’est comme Marcel Dzama qui fait tantôt des films avec Amy Sedaris, tantôt de la peinture, ça fait partie de la même œuvre.

PAN M 360 : Et que pense ton frère de ta musique ?

WB : Je pense qu’il aime ça. Dans le groupe, nous pensons tous que nous avons du talent. Nous nous apprécions et nous nous faisons confiance. S’ils n’aimaient pas ça, ils me le diraient.

PAN M 360 : Ça se passe comment pour le nouveau Arcade Fire, est-ce qu’on doit s’attendre à un disque bientôt ?

WB : Nous ne pouvons pas vraiment travailler séparément. Nous pouvons faire certaines choses en ligne, mais nous ne sommes pas doués pour ça… Donc si le virus se calme, nous pourrons nous retrouver et nous remettre sur la voie… De toute façon, ça nous prend tellement de temps à faire un disque ! Ça nous prend un an, un an et demi. Le timing a été différent, le processus a été différent. Mais le processus est toujours différent…

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