Ci-dessus : Hotdog dans les années 1970 (René Garcia, à gauche, et Dennis Garcia, 3e à partir de la gauche)
Dans les années 1970, les Philippines étaient sous le joug du régime corrompu de Marcos et de sa loi martiale permanente. Dans l’esprit et le cœur de nombreux Philippins, cependant, il y avait un côté positif à cette époque, soit la musique des frères Dennis et René Garcia et de leur célèbre groupe Hotdog. Leur premier tube, Manila, a d’ailleurs été à l’origine d’un mouvement appelé le « Manila Sound ». À l’époque, la musique du pays n’était pas très populaire, on lui préférait les succès pop et disco venus de l’étranger. Hotdog a su créer un hybride amusant et à l’esprit libre en mêlant musiques philippines et d’ailleurs, ouvrant ainsi la voie à la vague OPM (Original Pinoy Music) qui a suivi.
René Garcia est décédé en 2018, puis Dennis l’a suivi en janvier de cette année. Ce chapitre de l’histoire de la musique philippine n’est cependant pas tout à fait clos. Paolo Garcia, fils de Dennis et lui-même musicien, rend hommage à l’héritage de son père avec le tout récent Muling Kagat, pour lequel il a sélectionné et retapé une foule de raretés, qui plairont à coup sûr aux fans de longue date tout en attirant l’attention d’une nouvelle génération d’amateurs de musique du monde entier. PAN M 360 a communiqué avec Paolo Garcia pour en savoir plus long.
PAN M 360 : Pour ceux qui ne connaissent pas le groupe, quelle importance a-t-il eu ?
Paolo Garcia : Il y a plus de trente ans, mon père et le groupe ont créé une foule de chansons qui sont devenus extrêmement populaires auprès des Philippins de tous âges. Aujourd’hui encore, les gens connaissent ces chansons, elles sont devenues intemporelles.
PAN M 360 : Le premier disque de Hotdog a été Unang Kagat en 1974, ce qui se traduit, si je ne m’abuse, par « première bouchée ». Et voici maintenant Muling Kagat… « une autre bouchée ». Il ne s’agit pas d’un album des plus grands succès – si c’était le cas, le premier morceau de la première face serait Manila – mais d’un hommage d’un genre différent, n’est-ce pas ?
PG : L’idée m’est venue après le décès de papa en janvier dernier. Je ne pouvais pas laisser son souvenir s’effacer sans lui rendre un hommage particulier. J’ai pensé aborder des airs obscurs et méconnus des années 70 et 80 plutôt que les tubes que tout le monde connaît.
PAN M 360 : La musique de Muling Kagat est un merveilleux mélange de funk, jazz, disco, pop, rock, psychédélique, salsa, samba, boogie-woogie et, bien sûr, kundiman, le genre de chanson d’amour philippine. C’est assurément de la musique des années 1970, mais elle a aussi quelque chose d’intemporel, comment décririez-vous le son de Hotdog ?
PG : C’est un mélange de lyrisme intelligent et de sensibilité pop de bon goût. Hotdog s’est formé en 1972 et a contribué au « Manila Sound », caractérisé par un rock doux, des refrains entraînants et une bonne dose de sentimentalité. Hotdog faisait des chansons d’amour – sur les filles, sur la danse, sur Manille – à la fois en tagalog et en anglais.
Paolo Garcia
PAN M 360 : Que faites-vous vous-même, musicalement ? Quelle voie avez-vous suivie ?
PG : Je suis producteur de musique, réalisateur, éditeur, DJ et passionné de vinyle. En tant que praticien de la musique à base d’échantillons, je décompose et reconstruis d’anciennes formes. Je donne ainsi une nouvelle vie à ces morceaux grâce à la technologie moderne de façon à les rendre plus accessibles à la jeunesse d’aujourd’hui. Voilà à quoi je m’emploie.
PAN M 360 : La récente vidéo de Don’t Touch Me est vraiment amusante, pouvez-vous nous en dire un peu plus à son sujet et nous dire qui y a participé ?
PG : La vidéo est un excellent exemple de film de style guérilla. Elle a été tournée dans mon village en toute simplicité avec une petite équipe soudée et une distribution colorée, dont des breakdancers. Pedro Lachica, le personnage principal, joue Lolo Groovy (argot philippin pour « grand-père cool »). Bea Lasaca joue la danseuse sexy de Metro Aide. La musique et le style sont basés sur l’esthétique philippine des années 1970, donc nous avons essayé de conserver l’esprit de cette époque. Une satire de la vie pendant une pandémie.
PAN M 360 : Muling Kagat plaira à coup sûr aux Philippins nostalgiques, au pays comme à l’étranger, mais au-delà de cela, je pense qu’il plaira aussi aux fans audiophiles de vinyle vintage de l’ère analogique. Je suis sûr qu’ils voudront savoir si un pressage en vinyle est prévu.
PG : Nous prévoyons en effet faire un tirage vinyle de Muling Kagat, si tout va bien au cours des prochains mois.
PAN M 360 : Avez-vous un morceau préféré sur Muling Kagat ?
PG : Toutes ces pièces sont comme mes enfants (rires) ! Je les aime toutes les unes autant que les autres.
PAN M 360 : Comme musicien, quel est l’enseignement le plus précieux que votre père vous ait transmis ?
PG : Papa m’a appris à toujours me méfier de la médiocrité. Si vous voulez faire de la musique… il faut repousser les limites et ouvrir de nouvelles voies aux générations futures.
Dennis Garcia à l’époque
Sienna Dahlen(Crédit photo : Ricardo Hubbs)
Dóttir est un duo féminin, magnifique rencontre de l’électroacousticienne émergente Véro Marengère et de la réputée chanteuse, compositrice, improvisatrice, autrice et jazzwoman Sienna Dahlen. Deux univers sonores, deux générations, deux approches, un terrain nordique commun. Voilà certes un point fort de la programmation désormais virtuelle de l’Off festival de Jazz, présenté à Montréal ce week-end.
Sienna Dahlen en cause généreusement :
PAN M 360 : Pouvez-vous décrire vos intérêts pour la musique électronique, groupes, artistes, styles ?
SIENNA DAHLEN : Honnêtement, je n’ai pas écouté beaucoup de musique électronique dans ma vie ! Au cours des six dernières années, j’ai écouté des artistes comme Nicolas Jaar, Nils Frahm, James Blake et j’aime beaucoup les ambiances qu’ils créent. Radiohead a aussi toujours été une source d’inspiration pour moi. J’ai tendance à avoir besoin de plus qu’un simple « deep beat » pour maintenir mon intérêt pour une composition, donc la mélodie, la production, l’espace, le mouvement, la direction, l’ambiance, l’harmonie, jusqu’à un certain point, et la couleur sont tous des éléments qui m’intéressent. En général, j’aime l’obscurité, pour moi, c’est un bel environnement et les artistes qui créent cet effet sensoriel dans leur musique m’ont toujours attirée. Dans une certaine mesure, ce thème est également présent dans mon travail, tant dans les chansons que j’ai écrites et enregistrées au fil des ans que dans ce nouveau projet.
PAN M 360 : Quelle est votre vision du jazz et de l’électronique par rapport à ces exemples ? Certains artistes de jazz s’intéressent aux instruments électroniques depuis la fin des années 60 – tous les musiciens autour de Miles Davis pendant les concerts de la période In A Silent Way, Bitches Brew, etc.; Soft Machine au Royaume-Uni; Weather Report, Return to Forever, etc.; l’acid jazz dans les années 90 : Galliano, Ronny Jordan, Groove Collective, Stereo MC’s, Gilles Peterson, etc.; le Drum & Bass avec du jazz à la fin des années 90 : Roni Size, etc.; les musiciens endisquant pour Jazzland Records à la fin des années 90 et au début des années 2000 – Eivind Aarset, Nils Petter Molvaer, etc.; les musiciens d’électro-jazz : Cinematic Orchestra; les producteurs de jazz électronique hip-hop – J Dilla, Terrace Martin, Flying Lotus – et bien d’autres encore…
SD : J’aime et j’ai aimé écouter beaucoup des groupes/artistes que vous citez… Miles, Nils Petter Molvaer, Weather Report, Cinematic Orchestra, entre autres. J’ajouterais également Sidsel Endresen et Bugge Wesseltoft à cette liste. Je n’ai pas vraiment de vision de ce que devrait être le son du jazz rencontrant l’électronique. Je suis simplement le résultat de toutes les différentes expériences que j’ai eues. Mon travail avec des gens comme Christine Duncan et d’autres compositeurs/musiciens basés à Toronto où, pour la première fois, j’ai été exposée à la création musicale spontanée, à des techniques vocales étendues, etc. Mon travail avec DJ MHBee (Marie-Hélène Brousseau) dans notre duo Klardrøm m’a permis de mélanger ces techniques d’improvisation et de chant avec des pédales d’effets, des rythmes, des synthés, etc. Ma formation en jazz m’a appris à écouter en profondeur. Créer des contrastes, explorer le timbre, improviser, savoir soutenir et diriger, etc. sont autant de facteurs qui guident ma vision musicale. Au sein de Dóttir, j’ai le désir de garder les choses brutes, sans aucune censure. Cela ne veut pas dire que je n’essaie pas toujours de mettre 150 % de moi-même dans cette musique, je suis néanmoins excitée par les perspectives d’imperfection, c’est-à-dire que je ne me préoccupe pas de ma voix ou de la soi-disant beauté de la musique. Parfois, c’est le cas et c’est très bien aussi, mais j’essaie de ne pas en faire une priorité. Je m’efforce de puiser dans ma réaction au moment où elle surgit, authentique et primaire, et d’en tirer quelque chose de signifiant pour moi plutôt que d’imposer une sorte de direction intellectuelle prédéterminée.
PAN M 360 : Dóttir (qui signifie fille en islandais, n’est-ce pas) est-il une confluence entre l’électroacoustique/expérimentale/ambiante et la musique improvisée ?
SD : Cela signifie fille et, oui, je dirais que vous êtes sur une bonne piste… ☺
PAN M 360 : Parlez-nous de votre partenaire musical, Véro Marengère. D’où vient-elle ? Où vit-elle ? Quels sont ses propres goûts musicaux ? Quels styles exploite-t-elle ?
SD : Véro est originaire de Gatineau et elle habite actuellement Montréal. Nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, nous nous sommes rencontrées en janvier de cette année, grâce à Kathy Kennedy. Je suis réticente à commenter ses goûts musicaux à sa place, mais je dirais qu’elle a une vaste expérience de la composition et de l’interprétation de la musique électroacoustique. Dans sa notice biographique, elle dit « trouver un équilibre entre le traitement numérique et les sources organiques ».
PAN M 360 : Pouvez-vous nous décrire certaines de vos séances de travail, les instruments et outils utilisés, la contribution de chacune d’entre vous, tout l’esprit de ce projet ?
SD : La musique de Mûremers provient de deux ou trois jams menés juste avant le confinement en mars. Nous aimons bien jouer et enregistrer nous-mêmes de façon simple, lo-fi, sans pression. Nous ne pensions pas tirer un album de cette musique cependant, c’est sans doute pourquoi elle est si vivante. Nous voulions simplement documenter nos explorations. Lorsque nous avons commencé à réécouter ces séances, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup de moments spéciaux, certains longs, d’autres courts, certains explosifs, d’autres doux et harmonieux, certains naïfs et drôles, d’autres tristes et inquiétants. Nous avons couvert beaucoup de territoire émotionnel en peu de temps ! Mon équipement est très simple : j’utilise deux pédales de guitare TC Electronic qui ont des fonctions de delay, de réverbération, de boucle et de rembobinage, ainsi qu’un micro Beta SM 58A. J’ai également joué du mélodica et du piano acoustique lors de ces séances. Pour sa part, Véro utilise divers jouets pour enfants dans lesquels elle a inséré des micros, plusieurs mini-boîtes à rythme, des techniques de feedback contrôlé, des pédales d’effets, ainsi que sa voix par moments. Comme nous n’avions pas prévu mixer cette musique pour un album, mon micro et ses sons passaient tous par un seul canal sur sa table de mixage, ce qui a rendu les choses un peu délicates au stade de la post-production, mais nous avons accepté le processus et décidé d’accepter « ce qui était » comme « ce qui arriverait ». J’ai ajouté des parties vocales supplémentaires à quelques morceaux et, à certains endroits, nous avons superposé des morceaux provenant d’autres moments de nos jams pour créer un collage sonore varié, mais la plupart des pièces que l’on entend sur l’album sont telles qu’elles étaient au départ.
Véro Marengère
PAN M 360 : Ce projet a-t-il quelque chose à voir avec le free jazz, bien que le spectre des textures soit beaucoup plus vaste que ce que génèrent les instruments acoustiques ou électriques ?
SD : J’ai l’impression que nous sommes assez éloignées du free jazz (tel que je le connais) dans ce projet. Cela dit, l’improvisation est certainement ce qui occupe le plus grand rôle dans ce que nous faisons. Mes pédales sont numériques mais je crois que la plupart des machines de Véro sont analogiques. J’aime aussi parfois utiliser un son vocal non traité en plus des voix traitées par les pédales, avoir deux micros sous la main est donc idéal.
PAN M 360 : Est-ce un enjeu pour ce parcours musical, souvent redondant dans l’improvisation libre avec une instrumentation jazz « traditionnelle » ?
SD : Nous n’essayons pas de nous inscrire dans une catégorie et donc nous n’essayons pas d’adhérer à un style. Ce n’est pas un problème pour nous. Pas encore en tout cas !
PAN M 360 : Y a-t-il une structure dramatique dans ces dix pièces ? Comment avez-vous imaginé ce « récit » ?
SD : Comme je l’ai dit, nous n’avons pas cherché à créer un album ou une histoire avec cette musique. Le récit a fait surface tout seul et je crois qu’il a ses racines dans la beauté mystérieuse de la nature et l’absurdité du comportement humain. Je pense que nous avons tous des « thèmes » récurrents dans nos vies, et en tant que créatrices, nous utilisons souvent l’art pour exprimer certains de ces thèmes. J’essaie de toujours me mettre au diapason de la corde émotionnelle qui vibre en moi à un moment donné. Et si, par exemple, je sens que des mots dits sont nécessaires pour améliorer l’histoire, je lis différents poèmes et textes que j’ai écrits au fil des ans, mais je m’efforce à le faire d’une manière fraîche et nouvelle. Parfois, je me mets à parler, sans vraiment savoir ce qui va sortir. Dans d’autres cas, je tire certains mots ou phrases de livres qui m’ont inspirée.
PAN M 360 : Y a-t-il d’autres musiciens impliqués dans la version live de ce nouvel album, présentée à l’Off Festival de Jazz ?
SD : Nous allons jouer avec Claire Devlin (saxophone) et Ana Dall’Ara-Majek (thérémine) pour le concert, mais nous n’avons pas encore discuté de la participation d’autres personnes.
PAN M 360 : Pouvez-vous identifier quelques réalisations précises durant ce projet ?
SD : Du point de vue de l’éthique du travail, je suis fière que nous ayons pris le temps de réaliser ce projet à distance pendant le confinement. L’album a été entièrement réalisé et produit par nous-mêmes, (y compris l’image de la pochette que Véro a créée). Ce processus était une première pour moi. Je suis également heureuse que nous ayons la volonté et la capacité de faire découvrir cette musique au public (!). Que l’Off Festival de Jazz nous ait programmées et que Jeunesse Cosmique ait accepté de nous aider pour la parution est vraiment encourageant. Du point de vue du jeu, je suis fière de notre capacité à rester continuellement ouvertes à nos voix intérieures et à accueillir ces impulsions avec gratitude et confiance. Véro et moi avons des parcours musicaux assez différents, ainsi qu’une différence d’âge substantielle, pourtant, nous sommes capables de trouver un terrain d’entente musical et l’inspiration, ce qui est vraiment gratifiant et inspirant.
PAN M 360 : Et ces mots-clés ? Dottir et Mûremers ?
SD : Étant donné que nous nous identifions toutes les deux comme des femmes et que nous voulions un nom à la sonorité non conventionnelle venant d’une partie du monde nordique, Dóttir nous a semblé approprié. Quant à la façon dont nous avons choisi Mûremers comme titre, puisque nous sommes un duo bilingue, nous avons d’abord essayé de trouver un titre bilingue pour l’album. Après avoir passé en revue plusieurs listes de titres, nous avons finalement choisi Mûremers, que certains anglophones pourraient à tort prononcer « murmures », et notre musique peut parfois ressembler à cela, c’est pourquoi nous avons apprécié cette connexion. En outre, nous voulions que le titre saisisse la nature organique et fluide de notre musique, d’où « mers », qui sonne aussi comme « mères » (et dóttir, comme vous le savez, signifie fille), ce qui était aussi un jeu de mots intéressant. Et enfin, « mûre » fait référence au fait que nous sentons que cette musique est mûre et prête à être expérimentée… et nous aimons bien les mûres aussi !
Alors résidant de Calgary où il a grandi, Jean-Sébastien Audet s’est fait connaître sous le pseudo Un Blonde avant de migrer au Québec et s’y faire connaître pour son approche atypique sur le territoire de l’avant-pop. En 2018, il abandonnait Un Blonde et choisissait Yves Jarvis. Il en est à son deuxième album sous ce nom d’artiste (et sous étiquettes Anti_ et Flemish Eye), la matière de Sundry Rock Sound Stock fait l’objet d’une performance audiovisuelle diffusée à Pop Montréal.
« Yves Jarvis, explique-t-il, c’est plus court et facile à prononcer dans les deux langues que Jean-Sébastien Audet, mon vrai nom… qui n’a jamais été une option pour ma carrière. Lorsque j’ai commencé le projet à Calgary en 2014, le nom Un Blonde était apparu dans un contexte de groupe. Yves Jarvis décrit donc mieux l’approche solo de ma carrière. Inscrit dans mon acte de naissance, Yves est le nom de mon grand-père et Jarvis est le nom de famille de ma mère… c’est donc aussi mon vrai nom. »
Les albums et performances qu’on lui connaît sont iconoclastes. Les chorus de ses chansons sont reliés par de longues séquences (ponts), dont plusieurs débordent sciemment les conventions harmoniques et mélodiques admises par la pop, devenue redondante à ce titre depuis belle lurette. Sur scène, l’artiste déclenche des changements structurels en temps réel et ne cesse de transmuter son répertoire. Aucun changement de cap n’est prévu au programme :
« J’aime encore expérimenter, même si la forme chanson est traditionnelle, reconfirme-t-il. J’aime ce un peu décalé avec des parties abstraites, je souhaite toujours changer le contexte. J’aime aussi l’impulsion du moment, je veux que la musique bouge. En spectacle, ça a toujours été important pour moi de rester à l’écoute de mon côté impulsif et d’initier des changements en temps réel. J’adore travailler ainsi. »
Pour mieux nous faire piger sa facture, Yves Jarvis n’hésite pas à citer ses influences pop, indie pop, électroniques, brésiliennes ou expérimentales, mélange archi-éclectique aux sources d’une approche si spéciale . Voici une sélection sommaire :
« J’ai été influencé par plusieurs artistes et styles : le Brésilien Walter Franco, l’Italien Franco Battiato, les Jamaïcains The Upsetters (Lee « Scratch » Perry) et the Kingstonians, Robert Fripp et King Crimson, la chanteuse country et guitariste américaine Kacey Musgraves, l’auteur-compositeur américain Bonnie « Prince » Billy, le groupe rock Guided by Voices, les premiers albums de Kanye West, David Byrne, Brian Eno… »
Après de longs épisodes de liberté expérimentale, la concision était de mise pour la confection de Sundry Rock Sound Stock :
« Auparavant, ce fut très important pour moi de créer des chansons longues et expansives, avec des ponts propices à l’expérimentation. Cette fois, je voulais dix chansons très originales, avec plein de fragments intéressants mais je voulais qu’elles soient plus fluides, plus concises. Au final, il y a moins de séquences expérimentales afin que les gens saisissent mieux le propos. Mes albums précédents étaient plus faciles à digérer avec un casque d’écoute mais avec celui-ci, je crois que ça marche aussi dans les voitures, les cuisines, les salons… dans n’importe quel contexte. »
Yves Jarvis a lui-même fait ce choix de la concision : « Je n’ai reçu aucune pression des compagnies de disque (Anti- et Flemish Eye) pour ça , il y a beaucoup de liberté dans cet album », tient-il à préciser.
Les séances d’enregistrement ont été menées dans l’environnement du Tree Museum, situé dans le district de Musoka en Ontario.
« J’ai passé la période de confinement chez mes parents à Montréal, et je réside actuellement au Tree Museum depuis juillet, je compte y rester jusqu’au début de l’hiver. Le gros du matériel a été enregistré là-bas (où je suis actuellement), la plupart de mes vidéos y ont été tournés. Pourquoi le Tree Museum ? Parce la tante de mon amoureuse en est la gestionnaire et nous y accorde une résidence d’artistes. C’est vraiment idéal, il y a beaucoup d’espace. L’an passé, ma blonde et moi y avons fait ensemble une installation, nous avons présenté des performances sur le terrain autour du musée – ma blonde est aussi une artiste; Romy Lightman forme avec sa sœur Sari le groupe folk expérimental Tasseomancy, elle et moi avons un nouveau projet très excitant que nous amorcerons bientôt. »
Sundry Rock Sound Stock est un album mieux ramassé, la liberté totale a été néanmoins été au coeur du processus de création :
« Je voulais vivre une expérience de production sans murs, j’ai souvent installé mon studio dehors, autour du Tree Museum. J’y enregistrais et filmais ce que je jouais, c’est devenu le fondement de cette production. J’ai développé d’autres chansons en tournée, les paroles sortaient de moi devant le public. J’ai travaillé seul comme dans mes albums précédents, j’ai joué tous les instruments, j’ai tout produit. Cette fois, cependant, il y a moins de surimpressions (overdubs), le focus est plus précis. Les accroches, mélodies et progressions d’accord étaient mieux circonscrites, j’improvisais autour pendant l’enregistrement. J’adore l’expérience du studio et de l’enregistrement, c’est une pratique extatique pour moi, un grand plaisir que je renouvelle quotidiennement.»
Quant aux textes, Yves Jarvis en aime la brièveté et la posture anti-conformiste.
« De manière générale, les thèmes de cet album s’inscrivent contre l’autoritarisme et l’establishment, c’était déjà prévalent dans mes textes antérieurs. J’exprime cette position dans des termes généraux et abstraits, je les présente sous formes de réflexions poétiques. Ma réalité immédiate et quotidienne est ma principale source d’inspiration, il y a aussi beaucoup d’autocritique là-dedans. D’un point de vue formel, j’adore écrire en aphorismes, de manière brève. »
Quant aux concerts… il faudra attendre la fin de la pandémie , sauf exceptions.
« Je voudrais vraiment collaborer avec des musiciens, j’ai des gens en tête mais je ne sais pas ce qu’il adviendra de l’avenir… Pour l’instant, je préfère créer en studio, je le ferai jusqu’à la fin de la crise. Pour Pop Montréal, j’ai enregistré une performance audiovisuelle sur un bateau. Je joue sur l’eau, c’est pas mal cool. »
« Quand j’étais plus jeune, au secondaire, je passais souvent mes nuits à écrire. Je me réveillais le matin avec des gros cernes noirs en dessous des yeux, alors mes amis me surnommaient “le raton-laveur”. »
L’année 2020 a été faste pour Raccoon. Après avoir été nommé « Révélation hip-hop 2020-2021 » de Radio-Canada et avoir publié un monoplage sur le racisme systémique, il a dévoilé son troisième album, Le set up.
« C’est une très bonne année pour moi, j’ai réalisé que j’avais plus d’attention que je le pensais, se réjouit Shamyr Daléus-Louis. Par contre, le fait que ça s’est passé pendant une année difficile pour tout le monde, ça a nuit un peu au branding. »
Le confinement causé par la pandémie de COVID-19 est d’ailleurs à la source du concept de Le set up.
« Durant le confinement, il y avait beaucoup d’énergie négative qui traînait dans ma tête, explique-t-il. J’imaginais ça comme un gros piège dans lequel on était tombé. Je me remémorais par où j’étais passé pour me dire que j’avais déjà vu pire. »
Le rappeur originaire de Pointe-aux-Trembles a voulu pousser ce concept de piège autant sur le fond que la forme de l’album. En travaillant notamment avec le producteur français 94showtime, Raccoon a quelque peu modifié l’ambiance de sa musique pour la rendre plus accessible.
« Je sentais que ça ne me tentait pas de faire des trucs trop agressifs, trop dark, avance-t-il. Les productions que m’envoyait 94showtime était très planantes, très soul, très pop. Ça nous permettait de faire une antithèse dans la musique, avec des sujets lourds et une ambiance légère. »
Au début de l’été, alors qu’un mouvement important pour l’égalité raciale prenait forme ici et ailleurs, Raccoon a publié la chanson 19-2 « en soutien aux troupes qui manifestaient ».
« Je viens d’un HLM à Pointe-aux-Trembles, explique-t-il. Vue la grande majorité de garçons noirs qui habitaient là, on avait souvent droit à du profilage. Je voulais être un modèle pour dire qu’on peut aussi se servir du rap pour parler de ça aujourd’hui. »
Pourtant, le rappeur délaisse les enjeux du racisme systémique et de la brutalité policière sur Le set up, qui se veut plus introspectif.
« C’est vraiment un projet qui me concerne personnellement, avance-t-il. Gentil pour un noir, c’était un album pour me présenter. Le set up, c’est plus pour ceux qui me connaissent déjà: voici huit tracks en attendant la suite. »
Bien qu’il considère qu’il devra peut-être éventuellement quitter la Belle Province pour vivre de son métier, Raccoon défend avec fierté la scène hip-hop québécoise.
« Je pense qu’on a la scène rap la plus complète, se réjouit-il. C’est magnifique, ce qui se passe avec le rap keb. L’inconvénient qu’on a, c’est qu’on manque de structure et de personnes qui parlent de nous. On est tout nouveau et tout frais, c’est normal que ça prenne un peu de temps. »
D’un point de vue personnel, il estime qu’il a encore beaucoup à faire dans sa carrière pour passer au prochain niveau. Et rapidement, il a été confronté à la pression qui vient avec sa notoriété grandissante.
« Je ne peux pas rester un artiste émergeant toute ma vie, plaisante-t-il. Ma carrière évolue et je suis un peu confronté à la pression de remplir des salles et de vraiment make it. »
En attendant d’imiter Loud, son rappeur local préféré 一 Raccoon est « fasciné par les gagnants » 一 qui se vante de ne faire que des salles combles, Raccoon rappelle son désir de rester authentique dans sa quête vers le succès.
« Mon objectif, c’est d’être le meilleur, celui qui vend le plus, avance-t-il. Je veux aller le plus loin possible tout en restant moi-même, en me compromettant le moins possible. »
Très douée chanteuse, autrice, instrumentiste, compositrice et improvisatrice, culturellement omnivore, Thanya Iyer est née sur l’île de Montréal. Sa famille provient de l’Inde méridionale, on lui a transmis la culture de la région, voilà un des matériaux transculturels de son art cyber-chansonnier, superbe buée de sons et de chants humains que l’on a pu découvrir au milieu de l’été via Kind, album éminemment attractif sous étiquette Topshelf. Son passage àPop Montréal devrait être remarqué, inutile de le souligner.
PAN M 360 : Tu as grandi à Pierrefonds, où réside une part importante de la communauté indienne dans la grande région de Montréal. Parle-nous d’abord de tes origines culturelles et de ton parcours montréalais jusqu’à la vie adulte.
THANYA IYER : Mes parents ont immigré au Canada dans les années 70-80. Mon père est originaire de Mumbai (Bombay), ma mère a grandi dans le Kerala. Très jeune, j’ai appris le piano, puis j’ai étudié le chant carnatique avant de passer au violon indien. Il y a tellement de choses à apprendre ! Adolescente, j’ai formé des groupes et j’ai commencé à écrire des chansons. Puis je me suis inscrite au cégep Vanier pour y étudier le violon, j’y ai rencontré des gens formidables. Quelque chose m’a toujours menée à la musique.
PAN M 360 : As-tu poursuivi tes études en musique à l’université ?
TI : J’ai fait une majeure en musique et une autre en sciences, j’ai un bacc en psychologie. J’ai mis beaucoup de temps pour y parvenir parce que je faisais des tournées, j’enregistrais et je composais pendant mes études terminées il y a près de trois ans. Au cours de la quarantaine, j’ai entrepris un programme de musicothérapie à l’université Concordia. La musique est un puissant facteur de guérison de bien des maux! L’année dernière, j’ai eu la chance d’enseigner la musique et la chanson à des jeunes, ce qui m’a permis moi-même de me soigner parce que je faisais partie du processus. La musicothérapie est un programme d’une durée d’un an, possiblement deux. Nous verrons bien lorsque les spectacles reprendront… Le cœur de mon être est artistique ? Oui, je le pense. Je reconnais que le programme de psychologie m’a beaucoup apporté, mais j’adore jouer, l’interaction avec le public est un sentiment tellement agréable
PAN M 360 : Comment cette passion pour la musique s’est-elle transformée en profession ?
TI : En 2008, j’ai commencé à jouer dans différents groupes, à écrire des chansons, et avec ce groupe il y a six ans. Nous avons beaucoup joué à Montréal, de petites tournées au Québec et en Ontario et puis, nous avons été invités aux États-Unis dans certains festivals de cinéma. Nous avons alors réalisé que nous devions obtenir un visa, ce que nous avons fait. Nous avons ensuite voyagé partout aux États-Unis et au Canada jusqu’à ce que survienne la pandémie.
PAN M 360 : Ta musique n’est pas forcément indienne, tu es plutôt encline à mélanger beaucoup de choses ensemble. Quelle est ta vision de l’affaire ?
TI : Il y a un peu de musique indienne dans mon chant et mon jeu de violon, mais cet héritage culturel n’est qu’une partie du son; mes chansons et mes musiques mélangent tout ce que j’ai appris. Or, je dois rappeler que la musique classique indienne prévoit toujours une part d’improvisation et je fus rapidement intéressée par la pratique de l’improvisation musicale. Lorsque je j’étais étudiante au cégep et à l’université, tous mes amis jouaient du jazz, je fus d’autant plus séduite par la beauté de créer ici et maintenant, avec ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Je pense qu’une part importante du son de mes chansons résulte de cette liberté d’improvisation, même lorsque nous jouons sur scène. Avec Daniel (Gélinas) et Alex (Kasirer-Smibert), qui font partie de mon groupe, j’imagine sans cesse de nouveaux motifs et éléments mélodiques, les arrangements de mes chansons ne cessent de se transformer. Il m’arrive de faire une erreur et le public ne le saura peut-être jamais parce que cela fait partie du son d’ensemble. Et donc oui, l’improvisation est une partie importante de tout ça.
PAN M 360 : Plus précisément, qui fait quoi dans ton groupe et comment créez-vous ensemble ?
TI : Alex joue la basse électrique, le saxophone et travaille sur des sons électroniques ; Daniel joue la batterie et autres percussions, programme la boîte à rythmes ; je chante, je joue le violon et les claviers. D’habitude, je leur soumets une chanson et puis nous improvisons beaucoup autour de sa structure. La mise en forme se produit en jouant entre nous ou même en concert. Pour Pop Montreal, nous avons invité notre amie Sophie qui créée de magnifiques projections visuelles, la musique est les images engendrent un univers immersif. En d’autres occasions, nous invitons des artistes qui mènent leurs propres projets, je pense notamment aux cuivres invités dans mon album. Oui, j’aime les cuivres et les bois! Et je me lance actuellement dans les arrangements pour cordes, je pense qu’il y en aura beaucoup dans mon prochain album.
PAN M 360 : Tu aimes les formes ouvertes. Pas question donc de ne t’en tenir qu’aux versions de tes enregistrements ?
TI : Nous avons différentes versions de mes chansons même s’il existe une forme de base pour chacune. Il y a toujours de la place pour changer les choses, ces choses gravitent autour d’une forme que nous essayons de garder ouverte. Quand la COVID sera derrière nous, d’ailleurs, j’ai l’intention de présenter trois soirées différentes au café Résonance : un concert avec des cordes, un avec des cuivres, un autre avec un chœur. Ce sera une vraie fête, on n’aura pas à se soucier de quoi que ce soit.
PAN M 360 : Il y a un formidable travail formel dans ta musique. Qu’en est-il du côté des mots ?
TI : Je n’ai pas de modèles chansonniers, mes paroles n’expriment que ce que je ressens… sentiments et réflexions de mon monde intérieur. Je ressens quelque chose, je le chante ! Il y a quelques métaphores là-dedans mais pas tellement, ça reste assez simple de manière générale. Ça me fait d’ailleurs un bien énorme que de m’exprimer ainsi. Je ne pense donc pas que mes chansons s’adaptent à un modèle quelconque. Certaines sont vraiment composées, d’autres ne sont constituées que d’une phrase, ces chansons ressemblent beaucoup à des mantras. Dans le prochain album, les textes seront un peu plus longs.
PAN M 360 : Au fait, comment ton art multi-genres et transculturel est-il perçu par les gens de ta communauté d’origine ?
TI : Les personnes plus âgées, des amis de ma mère par exemple, pourraient me dire qu’ils ne pigent pas. En revanche, beaucoup de gens plus jeunes et de musiciens issus de la communauté indienne comprennent et apprécient. Aussi je peux me compter chanceuse, car je sens toujours le soutien de la communauté. Très souvent dans mes concerts, je vois une tablée de fans d’origine indienne. Cela dit, mon objectif n’est vraiment pas communautaire même si je partage beaucoup avec des artistes d’origine indienne établis au Canada.
PAN M 360 : Comment te vois-tu à travers tes identités multiples ?
TI : Je devrais réfléchir davantage à cette question. Je suis très liée à Montréal… Je peux me voir comme un colon ayant immigré ici, vivant sur la terre de quelqu’un d’autre. C’est pourquoi j’essaie de voir où nous sommes et me rappeler qui nous sommes. Chose sûre, Montréal est mon chez-moi. C’est vraiment génial d’y vivre, c’est la meilleure ville !
Crédit photo : Jean-François Cyr
Sé Montréal, sé Haïti, sé créole, sé kompa, sé cumbia électro, sé la tradition mélangée à des musiques très contemporaines. Parus le 25 mars, le nouvel album de huit titres de Fwonte, Danser avec mes démons, pourra enfin être entendu en salle. L’artiste n’attendait qu’une occasion pour contaminer les gens de son intelligente musique métissée : Pop Montréal sera la rampe de lancement de ce disque sorti à l’aube de la pandémie. Kerns Olibrice, alias Fwonte, fait partie de la cohorte d’invités du festival et il en est bien heureux.
« Quand j’ai vu ce qui ce passait sur la planète, j’ai décidé de ne pas avoir trop d’attente envers le nouvel album. Les choses allaient se passer éventuellement… Je devais juste être patient. J’ai sorti mon album, comme c’était prévu. J’étais pas mal certain qu’il trouverait son chemin avec ou sans la pandémie. De toute façon, je ne m’attendais pas à ce que mon album produise une explosion mondiale. Malgré la crise, les gens intéressés à mon travail ont trouvé et entendu les nouveaux morceaux… D’ailleurs, ils ont écouté davantage ces chansons par rapport à celles de mes projets antérieurs. La majorité des gens ont affirmé que c’est mon meilleur album (rire). Tant mieux (rire). Je veux porter un autre regard sur la tradition; je veux amener la culture haïtienne plus loin, ailleurs; je veux éclairer autrement la musique de mon pays natal…»
Crédit photo : Jean-François Cyr
Danser avec mes démons, pour une première fois
En raison de la crise provoquée par le coronavirus, l’album n’a jamais été présenté dans sa forme scénique.
«Ce sera la première fois que je vais partager mes nouvelles pièces devant public, en salle. Je n’ai jamais joué au Rialto, mais je connais bien l’endroit. J’y suis déjà allé pour assister à différents concerts. Pour mon spectacle, l’audience sera limitée à une trentaine de personnes. Je pense qu’elles seront debout, en autant qu’elles respectent les mesures sanitaires. Ce que je fais, c’est dansant. J’espère juste que les gens pourront bouger un peu! Je pense que l’espace sera suffisant pour qu’elles puissent s’amuser, malgré les restrictions. Normalement, dans mes shows, les gens bougent du début à la fin…
Afin de partager les chansons de l’album Danser avec mes démons, Fwonte sera accompagné de deux personnes sur scène : «Un DJ s’occupera des séquences, tandis qu’une autre sera chargée des percussions (des tambours haïtiens) et de la batterie. Je m’occuperai de la voix et de l’ambiance. Il est possible que je m’amuse quelques fois aux percussions. En fait, je vais m’adapter à cette foule particulière. Chose certaine, ce concert de trente minutes me permettra, en formule réduite, d’évaluer comment les gens réagissent à mes nouveaux morceaux, en salle…»
Crédit photo : Jean-François Cyr
Éventuellement, Fwonte aimerait bien proposer un spectacle dans une formule à grand déploiement, qui serait idéale pour certains festivals.
«Pour célébrer le dixième anniversaire de mon arrivée à Montréal, j’ai travaillé sur un concept de méga show incluant des danseurs d’afrobeat et plusieurs musiciens (dont l’ajout d’un guitariste électrique, d’un claviériste). J’ai aussi demandé de l’aide auprès de certains metteurs en scène. À cause de la COVID-19, j’ai toutefois mis ce projet en pause. Ça viendra…»
Le plus récent travail musical de Fwonte, à la fois sombre et joyeux, est fait dans le respect de la tradition haïtienne, certes, mais il est insufflé d’une bonne dose d’avant-gardisme qui permettra à la plupart des spectateurs de trouver leur compte durant la performance prévue dans le cadre du festival Pop Montréal. Du moins, on l’espère. Mieux, on y croit.
Chanson française, électro-pop, disco, funk, krautrock, space rock, french touch, ballade jazzy. Terminé, le périple poético-technoïde de la performer Marie Davidson ? La composante électronique de l’album Renegade Breakdown, n’est-elle pas ténue pour une artiste associée aux formes pointues de la création numérique ?
N’empêche… si on écoute attentivement les enregistrements antérieurs de la musicienne, autrice, compositrice et performer, plusieurs styles populaires observables sur son nouvel opus l’étaient déjà auparavant. C’était idem pour Essaie Pas, duo avec son complice et mari Pierre Guerineau. Cette fois cependant, les lumières pop flashent beaucoup plus fort.
Risquent-elles d’éblouir ou d’aveugler ?
Quoi qu’en penseront les fans de la Montréalaise et de ses deux acolytes de L’Oeil Nu, le choix est parfaitement assumé. En témoigne cette conversation menée avec Marie Davidson, Pierre Guerineau (Essaie Pas, Feu Saint-Antoine) et Asaël Robitaille, concepteurs de Renegade Breakdown, lancé officiellement le 25 septembre sous étiquettes Ninja Tune (monde) et Bonsound (Canada).
PAN M 360 : On s’est croisés il y a quelques mois et on a causé de votre admiration pour Fleetwood Mac, ce qui pourrait en étonner plus d’un. D’où vient ce goût de la pop ?
Marie Davidson : J’écoute Fleetwod Mac depuis que j’ai 17 ans, ce n’est vraiment pas nouveau. Je peux pratiquement tout dire sur Stevie Nicks ! (rires) En tant que mélomane, je connais vraiment le jazz. La chanson Just In My Head , d’ailleurs, est une ballade jazzy qui rend hommage à ces influences. Aussi j’ai été sensibilisée à la musique actuelle à cause de D. Kimm (ma mère) lorsqu’elle donnait des shows de poésie avec des instrumentistes d’avant-garde.
Pierre Guerineau : Bien au-delà de l’électro, nous écoutons toutes sortes de musiques – rock, punk, chanson française, jazz, classique, etc. Pendant plusieurs années, nous avons exploré les sons électronique, les rythmes, les textures, mais nous sommes toujours restés fans de bon songwriting.
Asaël Robitaille : De mon côté, j’ai une formation en composition (classe de Serge Provost au Conservatoire de Musique de Montréal), je connais la musique contemporaine de tradition classique, j’ai ensuite bifurqué vers le prog , le jazz fusion, l’ambient, les musiques de film et plus encore.
PAN M 360 : Lorsque un artiste associé à des tendances pointues se met à la pop, comment doit-il s’y prendre ? Y a-t-il un risque de perdre sur tous les plans, côté pointu et côté grand public ?
PG : Nous en avons parlé entre nous et effectivement, nous avons conclu que nous allions ignorer ce risque. Avant cet album, nous avions travaillé les rythmes, les textures, le sound design, nous avions envie de revenir à la création de chansons. Ainsi, notre raffinement acquis en électro est au service d’un songwriting solide. Nous savons que c’est notre travail le plus fort.
MD : Oui, c’est très différent des albums antérieurs mais nous étions prêts à prendre le risque. Pour ce qui est de la réaction du public, c’est hors de notre contrôle. En maintenant la même facture pour faire absolument plaisir au public, la musique peut perdre son âme. Je suis connue pour ne pas faire de compromis, Pierre et Asaël non plus. Nous avons fait le travail, cet album nous plaît. Nous savons que Renegade Breakdown peut sembler légèrement disparate, nous y trouvons une vraie cohésion; le lien, c’est ma voix, mes histoires, mon expression.
PG : Il y a une variété de genres dans cet album, nous n’y voyons aucun problème. Les gens écoutent toutes sortes de musiques aujourd’hui. Les gens ont soif de ça. Personnellement, je m’ennuie au bout de trois ou quatre chanson lorsqu’un album est monolithique. Ce qui se démarque, c’est l’honnêteté, la sincérité, le travail, l’intégrité.
AR : Il n’y a pas tant de risque que ça, il me semble. Les deux premiers singles de l’album sont plus près de la club music, ils constituent un pont entre ce qu’on connaît de Marie et ce qui suit. C’est un aboutissement, je pense, par rapport au travail accompli au cours des années précédentes.
PAN M 360 : Quelle est la distinction entre Marie Davidson, L’Oeil Nu et Essaie pas ?
MD : Après New Path, nous avons décidé a décidé de mettre le duo Essaie Pas en pause indéterminée. J’avais signé pour deux albums avec Ninja Tune sous mon nom, je ne pouvais changer l’affaire au deuxième. Mais les gens du label savaient que le deuxième album serait enregistré avec un band, ils étaient vraiment emballés par l’idée.
PG : Il y a donc Marie la frontwoman et il y a un groupe derrière qui l’accompagne, L’Oeil Nu. Ce qui change par rapport aux enregistrements précédents, c’est que la voix et l’écriture de Marie sont à l’origine des chansons.
AR : Il y a une distinction à faire entre Marie et L’Oeil Nu. Déjà en 2011, Pierre et moi amorcions ce projet. Nous avions alors entrepris de créer une chanson chaque nuit en nous inspirant de la soundtrack européenne des années 70 – Vladimir Cosma, Ennio Morricone, Francis Lai, Serge Gainsbourg, etc.
PG : Nous avions enregistré des maquettes qui sont restées lettre morte sauf exceptions. Nous avons ensuite commencé à parler d’un projet pop avec Marie.
MD : C’était en 2015. Nous avons finalement amorcé le travail le 5 janvier 2019, nous y avons travaillé pendant un an et demi.
PAN M 360 : Dans Essaie Pas et les projets solo de Marie Davidson, on observe des éléments de pop française, électro-pop ou autres sources grand public dans laquelle vous plongiez vos expériences électros. Cette fois, le côté pop est plus assumé que jamais. Comment avez-vous organisé tout ça ?
MD : On n’a pas cherché un style ou un type d’instrumentation, on a cherché l’énergie et l’expression elle-même. Si nous ressentions quelque chose, c’était OK. Par exemple, Worst Comes To Worst est disco funk, Renegade Breakdown est disco rock, Center Of The World est influencé entre autres par l’album Rock Bottom de Robert Wyatt. On peut toucher autant à Pink Floyd qu’à Mylène Farmer ou aux Skatt Bros. C’est l’expression de notre univers pop.
PG : C’était l’idée : nous ferions un album pop/chanson et ça a pris toutes ces formes. Mais ça reste ce que nous sommes, c’est fait à notre manière.
PAN M 360 : Quelle a été la méthodologie?
MD : Jusqu’à maintenant, mon travail était fondé sur la création de séquences rythmiques et mélodiques. Cette fois, j’avais envie de sortir de la loop et ramener de « vrais » instruments. J’arrivais avec mes mélodies et mes textes, ils jouaient le reste. Je n’ai presque pas joué d’instruments mais nous étions toujours ensemble en studio.
PG : Ainsi, Marie enregistrait le squelette des chansons avec son dictaphone et s’amenait avec nous en studio. Relativement limités, nos moyens nous ont obligés à utiliser en partie des instruments virtuels.
AR : Plus précisément, l’harmonium, les bois et les cordes sont virtuels, alors que les claviers, les guitares, la basse et la batterie sont réels pour la plupart.
PG : Asaël joue plusieurs guitares et claviers, Guillaume Éthier (Chocolat, Bernardino Feminelli) joue de la batterie, avec le producteur Dominic Vanchesteing nous avons travaillé sur certaines sections band… Studio Crow, Jackson Macintosh basse et guitare, Asaël, guitare et claviers, Yair Elazar Glotman, contrebasse.
MD : Jesse Osborne-Lanthier nous a joints, il a participé aux arrangements, au mixage, à la post-production.
PG : Quand tu as travaillé plusieurs mois sur un album, ça fait du bien d’avoir l’oreille de quelqu’un en qui tu as confiance. C’est une aide toujours précieuse et ce fut le rôle de Jesse. Nous avons donc créé des hybrides, soit avec de vrais instruments et avec des instruments virtuels. Au bout du compte, on aime vraiment ce côté post-moderne.
PAN M 360 : On observe que les 10 musiques pop de Renegade Breakdown ne portent pas des textes à l’eau de rose, n’est-ce pas?
MD : J’avais beaucoup de choses à raconter sur ma vie des dernières années. Ces chansons parlent de mon parcours artistique, de mon travail, de mes relations dont celle avec Pierre, aussi de ma relation avec moi-même. J’y évoque entre autres mon sentiment d’isolement; très souvent, je fus seule en tournée, seule dans ma chambre d’hôtel, seule à l’aéroport, seule dans le club, seule avec des gens saouls ou high, seule dans la file des toilettes, seule à la douane avec mon équipement, seule avec moi-même. C’est aussi une intention d’aller à l’essentiel, d’être plus intelligible et plus vulnérable. Par exemple, la pièce Lead Sister rend hommage à Karen Carpenter (The Carpenters), morte d’anorexie. Ça fait un lien avec mon background personnel; j’ai déjà été anorexique, je suis en rémission depuis plusieurs années, mais ça va toujours rester sensible.
PG : Pour Lead sister, nous avons travaillé un peu à la manière de Gainsbourg , soit en repiquant une mélodie classique dans le domaine public. Nous avons repris l’Adagio du compositeur baroque italien Allessandro Marcello. Quand Marie est arrivée avec le texte, ça a donné le ton, on l’a traitée en s’en inspirant.
MD : C’est une chanson cauchemardesque. L’anorexie peut mener à la mort. C’est la descente aux enfers pour la quête de perfection et de performance, c’est tellement destructeur! En abordant cette obsession qui a tué Karen Carpenter, cette chanson se distingue de l’esprit de l’album Working Class Woman.
PG : C’est pourquoi on fait se succéder Lead Sister et My Love, qui passe du dénigrement de soi à l’amour de soi et la rémission. Ça m’émeut énormément.
AR : En fait, cet enchaînement se positionnait mieux en fin d’album, car il s’agit d’une mort suivie d’une résurrection.
PAN M 360 : Cet album comporte trois chansons en français et une bilingue parmi les 10. Choix délibéré?
MD : Le bilinguisme est très important pour moi. Le français est ma langue maternelle, celle que je maîtrise le mieux. L’anglais, c’est pour être compris par quiconque. Depuis nos débuts, nous visons une carrière internationale, nous n’avons jamais été intéressés à n’être des vedettes qu’au Québec. Nous aimons voyager, nous avons des amis partout dans le monde. Ce qui n’empêche en rien d’honorer nos racines culturelles.
PAN M 360 : Comment tout ça se traduira-t-il sur scène ?
MD : Nous serons quatre pour le spectacle, évidemment lorsque les conditions sanitaires seront propices pour partir en tournée: Pierre et Asaël aux claviers, guitares, électronique, moi au chant. Un batteur se joindra au groupe. Et lorsque notre budget nous le permettra, nous embaucherons un bassiste.
AR : Je suis le seul à avoir joué plusieurs instruments en temps réel au cours des dernières années, Pierre n’avait pas joué de guitare pendant 5 ans avant de s’y remettre. Ce fut laborieux au départ, mais à chaque répétition, il retrouve ses ses repères et ses habiletés.
PG : Ce sera donc une forme hybride. Des instruments et des ordinateurs. J’ai l’impression que de plus en plus de gens en ont marre de la musique présentée devant public sans instruments.
AR : On veut faire le circuit des salles de concerts et pas vraiment celui des clubs. Car cela ne tomberait pas sous le sens avec l’instrumentation qu’on a maintenant.
MD : Nous allons changer de contexte de présentation, nous avons déjà changé de tourneur pour ce faire. D’ici là? On se concentre sur la musique. Un tournant ? J’espère bien !
Boogieman et Samito ont l’honneur de clôturer l’édition hybride de MUTEK, juste avant la prestation finale de Poirier. Un plateau qui va faire monter la température. Rester assis.e tiendra du défi pour les spectateurs.trices en salle, nargué.e.s par les basses vrombissantes du titre phare du duo, Wasa Bibi, et par l’énergie solaire des deux compères, accompagnés au vjing par Danica Olders.
Amis depuis longtemps, Boogieman et Samito n’avaient pas prévu de travailler ensemble, les choses se sont faites naturellement. Aux compositions analogues gonflées à bloc du premier viennent s’apposer les textes du second, chantés en portugais, la langue officielle de son pays d’origine, le Mozambique. Un mélange unique, expliqué en détail lors d’une rencontre en vidéoconférence (une première pour tous les trois).
PAN M 360 : « Kussom » c’est l’appellation que vous donnez au genre musical que vous avez créé, est-ce que vous pouvez m’en dire plus sur sa signification ?
Samito: Quand nous avons commencé à travailler sur la deuxième chanson avec James, je me suis rendu compte que certains des rythmes qu’il avait créés me faisaient penser à la batida, qui est un son provenant de l’Angola. Il s’est alors rapproché du kuduro, et la première syllabe était donc le ku, puis j’ai mis som après, ce qui donne ku som, signifiant ainsi le « son du ku ».
Boogieman: Lui donner un nom nous offre la possibilité d’avoir une idée de ce que nous faisons, c’est-à-dire de créer un nouveau son. Explorer quelque chose de nouveau dans un monde comme la musique, où l’on réfléchit tellement à l’aspect analytique de la musique, où on se situe, à ce que c’est, à la combinaison des genres… J’ai trouvé cela plus difficile à classer, surtout quand nous travaillons ensemble, donc en nous classant nous-mêmes, nous pouvons en quelque sorte devancer un peu cette conversation.
PAN M 360 : On retrouve aussi dans votre clip de Wasa Bibi des éléments culturels japonais, y-a-t-il d’autres influences importantes qui nourrissent le projet ?
Samito: Le terreau de tous les sons est Montréal. Quand nous avons travaillé sur cette vidéo, en fait nous ne l’avons pas fait, mais c’était un jeune de 17 ans qui a maintenant 18 ans, nous voulions lui ouvrir la plateforme pour qu’il puisse créer et explorer différentes directions tout comme nous le faisons. Sa génération, comparée à la mienne, est plus portée sur les anime japonais, et il voulait aller vers ça. Je pense que nous vivons dans une ville où nous pouvons expérimenter beaucoup de choses et où il y a beaucoup d’influences florissantes.
PAN M 360 : Vous n’êtes pas simplement collaborateurs mais des amis proches, comment travaillez-vous ensemble ?
Boogieman et Samito: Il n’y a vraiment pas de processus. Nous passons beaucoup de temps ensemble. Quand nous sommes au studio et que nous commençons à jouer quelque chose, si nous trouvons ça intéressant, nous nous y mettons, et soudain, ça commence à prendre vie. C’est plutôt un processus de jam. Wasa Bibi, c’était vraiment une blague au départ, comme de chanter le nom d’artiste de Danica Olders, « Wasa Bibi, Wasa Bibi »… et c’est resté jusqu’au résultat final, nous n’avons pas vraiment pu remplacer ça. On ne peut pas simuler ce genre de sensation ou la recréer, c’est spontané et authentique.
Samito
PAN M 360 : Samito tu es un musicien formé en école de musique, Boogieman ton apprentissage vient de l’extérieur des institutions, comment avez-vous fait pour combiner vos approches ?
Samito : Je pense que pour moi, c’était très facile parce que si vous regardez les choses que je faisais avant, j’ai toujours été plus intéressé par l’exploration de certaines possibilités de sons, ou par l’obtention d’un rythme différent, qui est complètement opposé au morceau que je suis en train de créer, juste pour voir ce qui en ressort. Je pense que la première fois que Benjamin m’a appelé, il m’a dit : « J’ai ce synthé modulaire, je veux que tu viennes le voir », et je suis allé chez lui, je me suis dit qu’il y a tellement de choses qui peuvent arriver si on ouvre son esprit et qu’on se laisse aller. Et c’est ce que nous avons fait.
PAN M 360 : Votre signature visuelle est aussi colorée que votre musique, elle est le résultat d’une collaboration avec Danica Olders, dites-nous en plus.
Boogieman: Toute l’esthétique visuelle de Boogieman est profondément ancrée dans la collaboration avec Danica; sa vision, son esthétique qui est souvent d’aller à contre-courant. Je pense que le son du projet est si ouvert qu’il laisse en fait de la place à quelqu’un qui peut l’amener encore plus loin. C’est vraiment une artiste multidisciplinaire.
Boogieman
PAN M 360 : Comment cette dimension visuelle va-t-elle s’exprimer lors de votre spectacle ?
Boogieman : Nous avons l’intention d’emmener les gens faire un petit voyage ! Comme le fait que vous ne verrez peut-être rien par moments… Sans vouloir en donner trop, mais ce sera tout aussi percutant que toutes ces choses que vous pourrez voir. Je pense que c’est cool parce que cela laisse de la place pour que le son soit ressenti, et puis parfois le son peut être très minimal et les visuels peuvent prendre le dessus.
PAN M 360 : Vous jouez de la musique de danse, de la musique pour le corps, que pensez-vous d’avoir à jouer devant un public assis ?
Samito : Je ne sais pas, ce que je me dis, c’est que quoi qu’il arrive, c’est un défi dans une nouvelle façon de faire de la musique. Je ne sais pas si sauter et danser aura un sens pour moi, je ne sais pas comment les gens vont réagir. C’est presque comme si nous devions réapprendre à donner un spectacle et aussi apprendre comment les gens vont s’adapter. Ça peut être passionnant !
Danica Olders
Particulièrement prolifique avec un album et plusieurs EP sortis durant l’année écoulée, Priori s’exprime sous différents pseudonymes. Récemment avec RED, le plus « spontané » selon ses ami.e.s, il est aussi la moitié d’ANF, de MSL et de Ntel. Le producteur montréalais a également monté le projet musical Jump Source – qui est également un studio d’enregistrement – avec Patrick Holland. Avec Adam Feingold, alias Ex-Terrestrial, il est à la tête du label NAFF, dont la dixième sortie est prévue pour la fin du mois.
À la manière d’un explorateur spatial, Francis Latreille nous invite à découvrir ses planètes techno, IDM, deep house, acid, dub techno ou même break (liste non exhaustive). Impressionnée par sa capacité à nous emmener dans des directions différentes sans jamais nous perdre ni faire de compromis sur la qualité de ses productions, je l’ai rencontré à l’aube de ses 30 ans et à quelques jours de son deuxième passage à MUTEK.
PAN M 360 :Comment compartimentes-tu, arrimes-tu tes différentes personnalités musicales ?
Francis Latreille : Pour moi, c’est vraiment juste une façon de pouvoir faire de la musique à chaque jour. Je pense que si j’avais seulement un projet et que j’essayais toujours d’avoir un style unique, je n’y arriverais pas, parce que mon état d’âme change trop. J’ai pratiquement toujours plusieurs projets en même temps, c’est difficile de travailler sur juste un album, par exemple. On absorbe ce qu’il y a autour de nous. Ça change de jours en jours, alors j’écoute mes émotions et je vois ce que ça donne.
PAN M 360 :Parmi tes derniers projets, il y a de nombreux remix, celui que tu as fait pour Gilb’R et Ariel Kalma, mais aussi un EP de morceaux issus de ton album On a Nimbus, revisités entre autres par Roza Terenzi et Beta Librae. Le remix est un principe fondateur des musiques électroniques, comment approches-tu l’exercice ?
Francis Latreille : C’est comme une belle façon de déclencher des accidents potentiels qui ne seraient pas arrivés autrement, de tomber dans une direction ou t’aurais jamais été, et je trouve ça vraiment intéressant. Gilb’R m’a écrit une fois qu’il avait terminé l’album avec Ariel Kalma et c’était justement super le fun parce qu’ils ont utilisé plein d’instruments avec lesquels je ne travaille pas habituellement. Pour les remix de mon album, on reconnaît les sons que j’ai choisis, mais c’est tellement loin des originaux ! Les artistes ont fait ce qu’ils voulaient et ils y ont mis leur personnalité, donc je trouve ça beau.
PAN M 360 :J’aimerais revenir sur la notion d’accident, est-ce que c’est quelque chose qui fait partie de ton processus de création au quotidien ?
Francis Latreille : La musique électronique comme je la connais et comme je l’imagine, c’est l’expérience de pouvoir mettre en place des paramètres qui permettent l’expérimentation et qui vont nous emmener vers des places intéressantes. C’est beaucoup d’essais/erreurs, sauf qu’avec le temps, on fait de meilleurs essais, donc de meilleures erreurs (rires). Ça se fait avec le temps, on apprend en sortant des disques, on voit les résultats. On met en place de meilleurs paramètres, on s’installe mieux dans notre pratique et on est plus susceptible d’attraper les bons moments, de les reconnaître quand ils arrivent.
PAN M 360 : Tu y portes une attention particulière et tes inspirations sont nombreuses du côté de la science-fiction. Quelle est la place de l’image dans ton processus de création ?
Francis Latreille : Ça arrive pendant que je crée. J’ai souvent une image devant moi quand je fais de la musique. Je commence avec une image ou quelque chose que je viens de lire; ça peut être un jeu vidéo, un film… Je vais m’imprégner d’une scène, d’une image qui peut être très floue comme très précise et d’une certaine façon ça dicte le mood. L’idée peut ensuite être élargie par la vision d’un designer graphique; avec NAFF on collabore beaucoup avec Jesse Osborne-Lanthier.
PAN M 360 : As-tu déjà fait de la musique à l’image ?
Francis Latreille : Non, peut-être éventuellement. Les bandes-son, c’est toujours quelque chose que j’ai adoré, souvent je regarde un film juste pour ça !
PAN M 360 : Quelle est la dernière bande sonore qui t’a marqué ?
Francis Latreille : Un de mes amis m’a recommandé un court métrage d’animation récemment qui s’appelle Noise Man Sound Insect (1997), de Koji Morimoto. Dans la bande-son, il y a du jungle des années 90, je pense qu’il y a du Photek, du Aphex Twin… plusieurs artistes mythiques de cette époque-là, puis je trouve que le parallèle entre la musique et les visuels est absolument incroyable, c’est vraiment une expérience à regarder.
PAN M 360 : Ta performance à MUTEK va être un peu spéciale, comment conçois-tu de jouer devant un public assis ?
Francis Latreille : Je ne savais pas jusqu’à très récemment comment ça allait se passer, les détails en tout cas. J’ai commencé à préparer un set en n’ayant aucune idée de combien de personnes seraient là, comment elles seraient installées. C’est sûr qu’à ce point-ci, je ne peux pas vraiment changer ce que je fais pour accommoder ça, mais j’espère que la musique va parler d’elle-même, elle peut s’apprécier sans avoir à danser nécessairement.
Basé à Montréal mais originaire de Valparaiso au Chili, Gabriel Vigliensoni a connu un certain succès au Chili vers la fin des années 90 avec le groupe alternatif Lucybell, et ensuite la formation électro-acoustique Mismos. Cet ancien élève du conservatoire de Santiago a débuté en parallèle sa carrière solo avec Nata en 2004, un album sur lequel il expérimente avec la techno et le breakbeat. Il a également exploré des chansons à dominante vocale sur Le Règne Animal en 2014, et a amalgamé krautrock et musique électronique avec Jaguar l’année suivante. Détenant un doctorat en technologie musicale à l’université McGill, Vigliensoni a poursuivi des études approfondies sur la conception de nouvelles interfaces musicales et d’algorithmes de recommandation musicale.
Pour son passage à MUTEK cette année, Vigliensoni présentera la première de Clastic Music, une performance en grande partie improvisée et pour laquelle il s’est associé à l’artiste chilien Eduardo Pérez Infanteafin de créer une application web permettant aux spectateurs de modifier à leur guise la composante visuelle du spectacle. PAN M 360 s’est entretenu avec le musicien, artiste et chercheur afin qu’il nous explique le sens de son unique démarche.
(Crédit photo : Bruno Destombes)
PAN M 360 : En lisant votre dossier de presse, on apprend que vous avez touché à toutes sortes de musiques avant d’en arriver au projet Clastic Music. Pouvez-vous nous retracer brièvement ce parcours ?
Vigliensoni : Je viens du Chili. C’est là que j’ai commencé. J’ai fait partie de quelques groupes, surtout de rock et de pop, dans lesquels je jouais des claviers. Certains de ces groupes étaient populaires; nous avons travaillé avec EMI, Warner et d’autres et puis j’ai fini par me tourner vers la musique électronique grâce à des trucs comme Autechre, Aphex Twin… Ensuite j’ai commencé à travailler avec des amis à faire de la musique plus électronique mais surtout avec des instruments comme le vibraphone, la contrebasse, la stick bass et des trucs comme ça. Mais j’ai aussi toujours joué avec des synthétiseurs et des boîtes à rythmes. J’ai suivi un cheminement qui m’a permis de passer des instruments physiques à l’ordinateur, puis je suis revenu à des instruments plus physiques parce que je n’aime pas rester là à jouer avec mon ordinateur et une souris. J’aime incarner la musique.
PAN M 360 : Votre nouveau projet s’intitule Clastic Music, qu’est-ce que c’est au juste ?
Vigliensoni : Clastic (clastique) est un terme géologique dans lequel différentes couches de roches et de sédiments créent quelque chose de nouveau. L’analogie avec la musique est que je construis à partir du travail d’autres musiciens pour créer le mien. J’apprends les caractéristiques intrinsèques des rythmes afin de créer un modèle d’apprentissage automatique, un modèle d’IA avec lequel je joue. Pour MUTEK, je vais donc jouer des morceaux inédits et ce sera très improvisé d’une certaine manière.
PAN M 360 : Vous vous êtes sérieusement penché dans vos études et recherches sur la conception de nouvelles interfaces musicales et d’algorithmes de recommandations musicales. Pouvez-vous nous en parler davantage ?
Vigliensoni : Je suis toujours curieux de découvrir de nouvelles façons de jouer avec la musique. Je pense qu’il est toujours possible d’améliorer notre façon d’interagir avec la musique. Comme je l’ai dit, je n’utilise pas beaucoup l’ordinateur quand je joue parce que je n’aime pas la façon dont il interagit avec la musique. Je n’aime pas regarder un écran pour jouer de la musique. C’est dans ce sens que j’ai construit cet appareil qui me permet d’explorer un ensemble de données de rythmes d’une manière différente. La façon dont je travaille avec ce dispositif est que je collecte un tas de clips de rythmes et qu’ensuite, en utilisant un dispositif d’apprentissage automatique, j’apprends les caractéristiques de ces rythmes. À partir de là, je trace une carte de ces rythmes dans un espace imaginaire que je peux explorer en temps réel.
PAN M 360 : Ça vous a pris combien de temps pour développer ce procédé ?
Vigliensoni : Je travaille là-dessus depuis le mois de mars dernier. Le problème avec le développement de logiciels, c’est qu’il est sans fin. Vous avez toujours une nouvelle chose en tête, puis une autre. Il y a donc un équilibre très délicat entre faire de la musique et coder quelque chose. Mais ce qui est bien, c’est que l’un nourrit l’autre. Si vous continuez à ne faire que du développement logiciel, c’est un peu ennuyeux et inutile, mais si vous passez de l’un à l’autre, c’est plus agréable.
PAN M 360 : Votre biographie stipule que vous transformez le processus de fabrication d’un disque en un terrain de jeu pour l’apprentissage et l’expérimentation. Comment y parvenez-vous ?
Vigliensoni : Je n’aime pas me répéter dans le processus de création musicale. La façon dont nous travaillons habituellement de nos jours pour faire de la musique est que nous allons sur un ordinateur, nous ouvrons le Pro Tool ou Ableton, ou tout ce que nous voulons utiliser, et puis nous commençons à construire notre chanson, et si nous n’aimons pas quelque chose, nous le défaisons et puis nous recommençons. Mais j’en ai eu marre de ce processus, alors ce que j’ai exploré dernièrement, c’est de me débarrasser de l’ordinateur et de le faire à l’ancienne, d’une certaine manière; vous enregistrez une piste mais vous ne pouvez pas la défaire et vous avez moins de possibilités pour le montage. Pour y arriver, il faut répéter davantage. J’utilise l’ordinateur pour écrire des e-mails et d’autres choses de ce genre, mais je ne veux pas l’utiliser pour faire de la musique.
PAN M 360 : Vous préférez travailler d’une manière plus physique finalement.
Vigliensoni : Exactement. La musique est physique pour moi. Oui, j’aime les trucs ambiant mais j’aime être plus au dessus des choses. Donc cette idée de changer la façon dont j’interagis avec la musique est importante pour moi; comment trouver le meilleur workflow qui correspond à certaines idées, ou ce que je peux faire pour rendre ce processus différent…
PAN M 360 : Vous vous êtes associé à l’artiste chilien Eduardo Pérez Infante pour créer une application web avec laquelle les spectateurs pourront modifier les composantes visuelles du spectacle…
Vigliensoni : Ce que nous voulons faire, c’est que pendant que ma musique est jouée, vous pouvez avoir un navigateur ouvert et les visuels réagiront à la musique. Il y a une composante interactive pour que les gens qui assistent au spectacle de la maison puissent par exemple déplacer la souris de leur ordinateur et changer les visuels en temps réel, en même temps que la musique. Lorsque MUTEK m’a proposé de jouer au festival, j’ai commencé à réfléchir à ce que nous pourrions offrir dans ce genre de festival en mode hybride. Pour être honnête, je pense que le streaming est très ennuyeux en général, alors j’ai pensé à proposer une sorte de jeu basé sur un navigateur ou une application web pour améliorer l’interaction avec les gens. C’est donc ce que nous allons essayer de proposer. Vous pouvez ainsi être votre propre VJ d’une certaine manière.
PAN M 360 : Est-ce que vous avez l’intention de rendre disponible ce projet après votre performance à MUTEK ?
Vigliensoni : Oui, l’idée est de publier la musique sous forme d’application web. Je ne crois pas vraiment à ces services de streaming, pas du tout en fait. J’aime l’idée d’avoir accès à une grande bibliothèque de musique, mais je n’aime pas le concept de recommandations sans fin, de sorte que vous ne savez pas vraiment ce qui joue si vous n’êtes pas devant votre ordinateur. J’ai un doctorat en recommandations musicales, donc je m’y connais un peu ! Et je n’aime pas non plus la rétribution faite aux musiciens. Alors j’envisage même de ne pas publier ça sur Spotify ou Itunes parce que ça ne sert à rien. C’est beaucoup mieux sur Bandcamp parce que vous avez le contrôle de votre musique, vous recevez beaucoup plus d’argent, vous pouvez avoir toute votre discographie, vous êtes responsable du téléchargement de votre musique, vous savez exactement à quel niveau elle sera jouée… Donc avoir un moyen de permettre aux gens de jouer et d’interagir avec votre musique, je pense que c’est intéressant, vous offrez quelque chose de différent. Je pense qu’il est important de réfléchir à de nouvelles façons d’amener la musique aux gens et de leur faire vivre une expérience de concert différente, car il est bien possible que la situation dans laquelle nous sommes actuellement se prolonge encore longtemps.
Origines haïtiennes, culture bilingue de Montréal, intérêts marqués pour les musiques expérimentales et le design de mode, fluidité sexuelle… De l’adolescence à l’âge adulte, Tania Daniel est progressivement devenue Tati au Miel, l’artiste de 23 ans s’apprête à pulvériser tous les stéréotypes sur son passage, et contribuer à l’actualisation de l’identité black en culture contemporaine.
PAN M 360 : Commençons par le commencement : un résumé de votre parcours ?
TATI AU MIEL : Ma famille est d’origine haïtienne, je suis née à Montréal et j’ai grandi dans l’Ouest de l’île. J’ai beaucoup visité mes parents de la diaspora haïtienne dans différentes villes américaines, j’ai donc une bonne connaissance de l’anglais. Musicalement, personne de mon entourage n’aimait ce que j’aimais, j’ai donc grandi en naviguant sur l’internet, j’ai découvert plusieurs styles musicaux en solitaire. J’ai étudié le cinéma au cégep Dawson et, autour de mes 18 ans, j’ai décidé de faire de la musique. Ma vie de jeune adulte au centre-ville de Montréal m’a permise de découvrir sa scène DIY expérimentale et devenir DJ puis compositrice et productrice. Je dessine aussi des vêtements, je l’ai fait notamment pour Klein, une artiste expérimentale londonienne qui a partagé la scène avec Björk. En travaillant avec de tels artistes, plusieurs visions de la création ont enrichi la mienne. J’ai pu compter sur un vrai soutien des créateurs que j’ai côtoyés jusqu’à maintenant.
PAN M 360 : Comment êtes-vous passée du DJing à la composition?
TATI AU MIEL : Au début j’ai fait DJ parce que je ne connaissais pas trop la production musicale. Mais j’avais l’intention de composer, lancer mes propres projets. Mes influences expérimentales, techno et industrielles étaient déjà là en tant que DJ, je pense à Moor Mother, Crystallmess, Dreamcrusher, Merzbow, Keji Haino, etc. Je continue à développer mon propre style,je dirais que mes prochains enregistrements seront marqués par le bruitisme. Plus je mets ma musique en ligne, plus ça se précise et plus je me fais approcher par différents diffuseurs.
PAN M 360 : Notre propension aux stéréotypes mène à penser que l’approche de Tati au Miel déroge de l’idée qu’on se fait de la musique black. Que répliquez-vous à ça ?
TATI AU MIEL : Tout dépend des stéréotypes qu’on a! Vous savez, j’ai été initiée à la musique instrumentale par des amis noirs, je ne crois vraiment pas que la musique expérimentale ait une couleur de peau. Pour sûr, les artistes noirs de la musique expérimentale m’influencent, cela m’encourage à continuer et peut-être prendre contact avec ces artistes et possiblement collaborer avec eux. Une de mes aspirations dans la vie est de faire de la musique peu commune, ça c’est certain! J’essaie de déconstruire des bruits et sons de toutes sortes, enregistrés dans la rue ou partout sur mon passage, et d’en faire ensuite des œuvres originales. J’ose croire que l’on peut constater l’authenticité de mon travail à travers mes projets.
PAN M 360 : La fluidité sexuelle à laquelle vous vous identifiez se reflète-t-elle dans votre musique ?
TATI AU MIEL : Ce n’est pas pour rien que mon premier EP s’intitule The Exorcism of Tania Daniel. L’exorcisme a une connotation souvent négative, j’ai voulu voir ça à la manière d’une renaissance positive et spirituelle. Il y a dans mon art des allusions à la communauté queer / trans / LGBT, ainsi qu’aux personnes noires de genre fluide.Pour ma part, ces personnes apportent beaucoup de positivisme à mon expérience personnelle. »
PAN M 360 : Quel est votre projet présenté à MUTEK ?
TATI AU MIEL : Le projet Tati au Miel, un surnom inspiré de Tania Daniel, explore ma vision du bruit et met de l’avant l’expérimentation. Pour MUTEK, je veux créer une ambiance impliquant toutes sortes d’émotions émanant de sons peu communs. Je planifie un set de 45 minutes, vraiment unique pour l’événement, construit à partir de ma banque de sons que j’ai bâtie avec le temps et aussi avec mes instruments – Ableton, contrôleurs midi, etc. Une invitée spéciale viendra aussi chanter sur deux pièces. Je travaille aussi avec Maiko Rodrig dans ce projet, un de mes plus proches collaborateurs. Nous lancerons bientôt le collectif Trademark, qui mettra en valeur différents artistes de la musique expérimentale. C’est qu’il faut créer un sentiment de communauté et se reconnaître à travers les autres, car ces artistes sont méconnus et souvent difficiles à repérer. Ma vie se continue sur ce chemin.
À la fois compositeur et plasticien, l’artiste québécois conçoit et construit des objets interactifs où le jeu est modifié par le mouvement de leur utilisateur en temps réel. En l’occurrence lui-même. Hypercube est le plus récent de ces objets qui le mettent de nouveau en scène devant public ou sur votre écran.
On doit à Alexis Langevin-Tétrault la conception ou la co-conception de différents projets rayonnant à l’échelle internationale – Interférences, Falaises, DATANOISE, QUADr, ILEA, BetaFeed, Alexeï Kawolski, Recepteurz, et bien sûr Hypercube, présenté ce mercredi à MUTEK Montréal.
Les œuvres de ce créateur originaire de Baie-Comeau constituent des écosystèmes impliquant des dispositifs audiovisuels fondés sur des technologies numériques de pointe, mais aussi sur l’interprétation à la fois physique et théâtralisée.
Pourquoi un compositeur de musique électronique choisit-il de devenir multi-disciplinaire?
« J’ai étudié en composition audio-numérique à l’Université de Montréal, indique Alexis Langevin-Tétrault. Avant de suivre cette formation, j’étais guitariste et claviériste dans des groupes rock, j’avais un rapport à la scène. J’ai beaucoup apprécié l’apprentissage de la composition mais ce rapport à la scène me manquait. J’aime cet échange d’énergie qui se produit seulement lorsqu’un public est devant soi. Or, je trouvais difficile de recréer cette énergie en ne manipulant qu’un ordinateur sur scène. Ça me manquait de bouger, d’utiliser tout l’espace. Je voulais que le mouvement sur scène fasse partie de la représentation. »
Il travaille à ce chantier depuis les 6 dernières années.
« J’essaie de créer des dispositifs me permettant d’interpréter en temps réel. Les instruments électroacoustiques n’existent pas ou peu, ce sont généralement des contrôleurs avec des boutons. J’ai donc décidé d’interpréter par le geste, et donc par une relation physique avec des objets audiovisuels dont je contrôle le son et la lumière en temps réel.
« Avant quoi je diffusais ma musique sur internet, précise-t-il. Je faisais alors de la musique électronique où je m’inspirais à la fois de codes expérimentaux et de musique électronique plus populaire. En studio, je travaillais beaucoup avec des synthétiseurs modulaires, sorte de continuité de la tendance IDM – une expression que je n’aime pas trop… »
Alexis Langevin-Tétrault interagit avec des dispositifs qui, indique-t-il, ont une personnalité propre, enfin presque.
« Cette performance résulte de ma relation avec le dispositif qui manifeste une apparence de comportement. Ce n’est pas moi seul qui fait le show. Hypercube cherche l’équilibre entre une interprétation planifiée et des moments d’improvisation libre. C’est important pour moi d’avoir cette liberté d’improviser. En même temps, je ne veux pas que ça devienne trop confus. J’ai quand même une direction pendant la performance; différents signaux ou points prédéterminés me permettent de garder le cap. C’est important qu’il y ait un arc dramatique cohérent. Je suis libre de faire ce que je veux mais j’essaie de ne pas me perdre dans l’interprétation. »
Le créateur est conscient du risque de travailler avec un attirail audionumérique à la fine pointe, car il y a toujours ce piège de la prouesse technique… pas forcément au service d’une œuvre concluante.
« J’ai travaillé longtemps en studio pour m’assurer que ça sonne bien, qu’on puisse écouter sans voir et être satisfait du volet audio. L’idée n’est pas de faire une espèce de grand buffet et démontrer tout le potentiel de l’objet mais bien de rester dans une même esthétique et de présenter une œuvre cohérente du début à la fin. La technologie est un outil, pas une fin en soi. L’objectif est d’exprimer quelque chose. »
Crédit photo : Lucas Paris
Notre interviewé fait observer que les progrès informatiques et les accès aux ordinateurs portables devenus très puissants favorisent cette avancée de l’expression artistique.
« Il n’y a pas si longtemps, les possibilités d’interprétation en temps réel étaient limitées, les ordinateurs n’avaient pas la même capacité. Maintenant, si on se débrouille le moindrement avec la programmation, on arrive à faire des choses assez complexes en temps réel. À la limite, ce n’est plus tant la technologie que l’imagination et la maîtrise des outils qui l’emportent. »
Dans le cas qui nous occupe ? Le concepteur d’Hypercube explique :
« Pour créer le dispositif, je me suis inspiré de cette idée de forme géométrique qui se déplace dans le temps, dans la quatrième dimension. Lorsque je manipule cette forme, j’obtiens beaucoup d’informations simultanées provenant de senseurs – cela me permet notamment de déduire l’orientation et la position du cube. Par ailleurs, les capteurs de tension liés aux câbles qui maintiennent le cube en suspension me permettent d’en contrôler la musique et la lumière. Je dois ici mentionner l’apport de Lucas Paris, qui m’a beaucoup aidé dans la construction et la programmation informatique du dispositif. Il est pour moi un précieux collaborateur, lui-même un artiste. Il a une grande passion pour l’électronique, il excelle dans la programmation, il sait trouver les bonnes composantes. »
Contrairement aux performances plus physiques qui ont caractérisé ses performances antérieures, Hypercube mène l’artiste ailleurs :
« C’est plus nuancé, plus subtil, en retenue, en nuances, en introspection. Ça me demande de bouger mais dans une autre dynamique, car le moindre petit mouvement a un impact sur le son. Je dois être vraiment concentré pour réussir cette performance, ça peut se rapprocher du tai chi ou de la méditation. J’explore ici une autre zone émotive : mouvements très lents, respirations profondes, plus de vulnérabilité sur scène, j’essaie que ça ait l’air le plus simple possible. Dans mes anciennes performances, ma posture ressemblait à celle d’un guitariste rock. Cette fois, j’essaie d’éviter mon côté un peu show-off. Afin de faire évoluer ma gestuelle, d’ailleurs, j’ai travaillé avec la danseuse et chorégraphe Anne Thériault qui m’a suivi tout au long du processus. »
De tels dispositifs interactifs sont certes attrayants lorsque leurs créateurs les utilisent à bon escient mais… lorsqu’ils passent au chapitre suivant, leur faut-il sans cesse réapprendre un nouveau langage sans avoir vraiment maîtrisé le précédent ?
« Il faut chaque fois réinventer, c’est beaucoup de travail. En même temps, plus on travaille avec les outils technologiques et mieux on comprend comment travailler avec ces outils, plus ça devient facile. Ainsi l’esthétique a pu se préciser au cours des dernières années, il y a moins d’errance, je sais beaucoup mieux où je vais. »
Pour Alexis Langevin-Tétrault, la réussite artistique de son Hypercube réside avant tout dans sa capacité à harnacher la créature technologique et la mettre au service de l’oeuvre.
« Depuis quelques années, fait-il observer, on voit de plus en plus d’artistes qui peuvent transcender l’outil. On peut apprécier l’œuvre sans savoir exactement comment elle a été conçue… ce n’est pas ce qui importe. Il y a donc une plus grande charge émotive qu’auparavant dans les œuvres audiovisuelles, c’est moins cérébral, moins hermétique. Le public arrive à en saisir le propos plutôt que la façon de faire. »
Crédit photo : Lucas Paris
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