2020 marque le 100e anniversaire de l’étrange et merveilleux instrument électrophonique de Léon Theremin, unique en son genre car il est joué sans contact physique. Avec son association à la science-fiction et au cinéma d’horreur, et son histoire d’intrigues de la guerre froide et bien sûr son unique son d’un autre monde, l’obscur thérémine a un public dévoué et des joueurs compétents. Parmi ces derniers, on trouve Hekla Magnúsdóttir, dont la musique pour thérémine (avec voix et un peu de piano) s’inscrit confortablement dans le regroupement de sons post-rock atmosphériques émanant de son Islande natale. Son nouvel album Sprungur n’offre cependant pas une écoute « confortable », aussi séduisant et fascinant soit-il. PAN M 360 a correspondu avec Hekla sur le sujet, par le biais d’impulsions électriques projetées dans l’éther.
PAN M360 : Vous avez appris toute seule à manipuler le thérémine. Rétrospectivement, qu’est-ce que vous auriez aimé savoir plus tôt et, inversement, qu’est-ce que vous pensez que vous n’auriez pas découvert si vous aviez reçu une formation officielle ?
Hekla : J’aurais aimé savoir comment l’accorder correctement. J’ai eu beaucoup de moments de confusion, ce qui aurait probablement pu être évité si j’avais eu un formateur ou du matériel d’apprentissage. Cependant, je suis heureuse de ne pas avoir été enfermée dans une certaine technique et d’avoir pu développer mon propre style, en m’inspirant d’autres théréministes et en incorporant certaines de leurs techniques. Je ne pense pas qu’un professeur aurait toléré que je joue du thérémine avec une tranche de pizza dans une main.
PAN M360 : On dit que le saxophone est l’instrument le plus proche de la voix humaine, mais à l’écoute du thérémine, je ne suis pas sûr que le saxophone puisse à lui seul revendiquer cette distinction. Qu’en pensez-vous ?
Hekla : Je suis d’accord. Le thérémine peut être entendu dans de nombreuses interprétations de chansons qui ont été écrites à l’origine pour une voix chantée et je pense qu’il fonctionne à merveille.
https://www.youtube.com/watch?v=ZfxducDQzsQ
PAN M360 : Vous venez de sortir votre deuxième album, Sprungur, comment le compareriez-vous à votre premier albumÁ de 2018 ?
Hekla : Cet album comporte du piano, ce qui, je pense, enracine davantage la musique, et je dirais qu’il est un peu plus accessible grâce à cela.
PAN M360 : Je pense que c’est un très beau geste de débuter Sprungur par un bref accueil. Cela dit, Velkominn est une minute de pure appréhension ! Il semble conseiller à l’auditeur d’entrer à ses propres risques. Comment décririez-vous les thèmes et les émotions de Sprungur ?
Hekla : Cet album est plus conceptuel que Á. Sur Velkominn, mon thérémine passe par des distorsions et des filtres, et il finit par sonner comme des monstres qui vous accueillent dans leur monde. L’album entier est une sorte de bande-son d’un royaume imaginaire peuplé de monstres. Et il y a une vieille berceuse islandaise, Sofðu unga ástin mín, que je trouvais vraiment terrifiante quand j’étais enfant, donc j’ai trouvé que ça cadrait très bien sur ce disque aussi.
PAN M360 : La pièce Aftur Og Aftur met vraiment en valeur la basse du thérémine, qui est généralement négligée et sous-utilisée.
Hekla : J’aime vraiment mettre beaucoup de basse dans mes performances live, et beaucoup de distorsion, et obtenir des sons aléatoires et inconfortables – ça prend une bonne balance de son pour les concerts car les basses fréquences peuvent tout faire trembler.
PAN M360 : Vous jouez toujours dans le groupe de surf Bárujárn ? C’est un excellent contexte pour le thérémine, bien que très différent de votre travail en solo.
Hekla : Oui ! Nous avons enregistré notre symphonie surf pour la troisième fois, et je pense que cette fois-ci ce sera la bonne!. C’est très amusant de faire ce genre de musique sur le thérémine. J’ai commencé à faire des effets sonores sur le thérémine avec eux, alors que je venais d’acheter mon premier. Je pense que cela m’a vraiment aidé à ne pas abandonner l’instrument, parce que jouer ce genre de musique était très amusant et je ne ressentais aucune pression pour « jouer » correctement le thérémine. Mais avec le temps, j’ai commencé à faire des petits trucs et je me suis amélioré, donc je recommande vraiment aux débutants en thérémine de rejoindre un groupe de surf.
PAN M360 : Le thérémine a fêté son 100e anniversaire cette année. Que pensez-vous que les gens feront avec les thérémines dans 100 ans ?
Hekla : C’est une question fantastique. Je pense que chaque ménage aura un thérémine d’ici là.
(Crédit photo : Diana Seifert)
Ce 4 septembre 2020, The Pineapple Thief lance Versions of the Truth sous étiquette Kscope, réalisé par le chanteur et guitariste Bruce Soord, le claviériste Steve Kitch, le bassiste Jon Sykes et le batteur Gavin Harrison. Les chansons sont traversées par le thème de la vérité en cette époque trouble où les faits alternatifs pullulent et supplantent quotidiennement les faits objectivement démontrables. Joint en Angleterre, Bruce Soord nous en cause.
PAN M 360 : La formation Pineapple Thief existe depuis 1999, moult fans de prog portent ce groupe en haute estime pour ses qualités chansonnières et la venue du superbatteur Gavin Harrison vers 2016. En 21 ans d’existence, le groupe britannique ne s’est produit qu’une seule fois à Montréal, soit au Théâtre Corona en novembre 2019, pourquoi donc ?
BRUCE SOORD : « Pendant des années, j’étais seul à créer les chansons et les albums du groupe. Au fil du temps, nous avons commencé à nous produire devant public. Pendant des années, The Pineapple Thief est resté plus ou moins confidentiel mais nos opérations ont pris un peu plus d’ampleur à chaque nouvelle sortie d’album. Les choses ont vraiment changé il y a quatre ans, lorsque le batteur Gavin Harrison (King Crimson, Porcupine Tree) s’est joint au groupe. Oui, la route a été longue, mais je ne m’en plains pas. »
PAN M 360 : L’impact de Gavin Harrison est donc considérable, comment voyez-vous son apport au sein du groupe ?
BS : « Quand Gavin a joint The Pineapple Thief, nous pensions que nous étions plutôt bons dans ce que nous faisions… puis nous avons réalisé qu’il fallait vraiment nous améliorer. Nous avons dû travailler très dur sur nos spectacles. J’ai cherché à améliorer ma voix, j’ai pris des cours de chant. Nous savions que nous avions une vraie chance de réussir et nous l’avons saisie. Quand nous avons fait notre première tournée avec Gavin, j’ai observé la réaction du public qui le regardait jouer. Il m’éclipsait complètement ! (rires) Par la suite, nous avons passé beaucoup de temps ensemble en tourner à échanger des idées.
« Maintenant, je connais Gavin Harrison en tant que personne et en tant qu’artiste, pas seulement Gavin Harrison le célèbre batteur blablabla. Nous avons une relation tout à fait naturelle maintenant. Sur scène, il est enjoué, il aime même me taquiner quand je me trompe… The Pineapple Thief peut non seulement compter sur un nouveau et formidable batteur mais aussi sur un partenaire de création. Lorsque j’écris une nouvelle chanson, je m’arrête délibérément pour en faire part à Gavin, qui me transmet alors ses commentaires et ainsi de suite. C’est une relation qui a vraiment porté fruit. »
PAN M 360 : Après plusieurs années de travail, les niveaux de composition et d’exécution ont donc été rehaussés considérablement au sein de Pineapple Thief, peut-on parler d’une renaissance ?
BS : « Absolument ! Cette renaissance de Pineapple Thief ne concerne pas que moi, mais tout le groupe, et je crois que c’est vraiment important. On ne travaille plus de la même façon qu’auparavant et cela me laisse moins de place pour moi en tant qu’artiste solo. Le nouveau Pineapple Thief est le résultat d’un travail collectif, mais ce n’est pas un comité ou une démocratie pour autant. Il faut trouver les bonnes personnes avec qui s’associer, les chansons peuvent alors être poussées plus loin si d’autres personnes y travaillent. C’est ce qui ressort de notre nouveau disque, notre performance est celle d’un groupe plus cohérent. »
PAN M 360 : Peut-on même parler d’un âge d’or pour The Pineapple Thief, aussi longtemps après sa fondation ?
BS : « Ça me semble incroyable que nous obtenions un succès international après tant d’années d’existence. Pour un groupe de 21 ans, c’est assurément inhabituel. Avec ce nouvel album, on sent que le groupe est plus homogène. C’est assez incroyable que nous soyons devenus tout récemment un groupe à succès dans le monde entier. Cela doit être assez inhabituel pour un groupe de 21 ans. Je touche du bois car c’est une grande période pour The Pineapple Thief. Oui, nous en profitons pleinement, malgré la pandémie. Puisque notre tournée nord-américaine a forcément été reportée, nous retournons en studio pour un projet qui sortira dans un an environ. Je vais probablement enregistrer un nouvel album solo également. Il faut profiter au maximum de la situation. »
PAN M 360 : The Pineapple Thief est associé au style prog rock, qu’est-ce que ça signifie pour vous ?
BS : « Aujourd’hui, je suis plus relax en ce qui concerne mon allégeance au rock progressif et ce que ce genre représente. Je suis heureux de faire partie d’un groupe de rock progressif, mais c’est un territoire tellement vaste, il y a tant de sous-genres et de styles ! Pour ma part, l’approche n’a pas vraiment changé depuis mes débuts : je prends ma guitare, je mets une chanson en chantier. Personnellement, j’aime qu’un enregistrement me mobilise. Ça prend une chanson, une accroche. C’est pourquoi je n’aime pas les musiques trop techniques, je n’aime pas ajouter aux chansons de longues sections instrumentales juste pour que ça fasse prog.
« En même temps, je ne veux pas être un simple auteur de chansons pop superficielles. Je veux de la profondeur, je veux qu’il y ait de la substance dans les chansons. Trouver l’équilibre est un vrai défi. Maintenant, je suis heureux parce que je sens que nous avons trouvé notre son; nous ne nous aventurons pas dans le métal progressif, par exemple, nous ne misons pas sur le shredding à la guitare. Certains groupes le font très bien, pas nous. Nous ne serions pas très doués pour cela. En fait, nous sommes un groupe rock plus conventionnel, mais qui s’apparente au rock progressif actuel. C’est ce que j’essaie de perfectionner depuis 20 ans, en concevant des chansons qui créent un lien viscéral avec les gens. »
Gavin Harrison (batterie), Bruce Soord (guitare/voix), Jon Sykes (basse/voix), Steve Kitch (claviers). Crédit photo : Diana Seifert
PAN M 360 : The Pineapple Thief ne correspondrait donc pas à l’idée d’un rock progressif auquel plusieurs fans souscrivent, n’est-ce pas ?
BRUCE SOORD : « Les fans de rock progressif verraient leur style comme supérieur aux autres. Il faut être plus complexe, plus intelligent, amener l’auditeur dans des territoires plus exigeants. Personnellement, je me méfie de cette perception de supériorité, même si notre style nous permet de nous aventurer dans n’importe quel territoire musical. Je rappelle d’ailleurs que nous avons déjà enregistré avec d’importantes sections de cordes. Je sais que le prog implique souvent des croisements avec la musique classique, qu’il intègre des séquences instrumentales longues et complexes. Or, ce n’est pas ce que nous faisons. Nous devons créer une bonne chanson avant de l’emballer. Bien sûr, certaines des productions du dernier album sont assez atmosphériques, parfois dramatiques, elles comportent aussi des avancées électroniques mais… Il faut que je puisse toujours jouer toutes les chansons avec une guitare acoustique. C’est la clé. »
PAN M 360 : Les détracteurs du prog dénoncent l’immobilisme relatif de la forme prog, souvent enlisée dans les années 70 et 80, comment y échapper ? Quelles sont les avancées possibles ?
BS : « L’avancement de la musique électronique est important pour nous, nous essayons de tirer parti de ces innovations. À ce titre, nous ne pouvons pas faire grand-chose de neuf avec les formes des années 70, avec guitare, claviers analogiques, basse et batterie, mais cela ne veut pas dire qu’il faille tout jeter. Tous ces instruments ne sont que des outils. Dans ce nouvel album, en fait, je me suis intéressé à de nouvelles façons d’enregistrer et de traiter la guitare, à l’atmosphère, j’ai voulu faire en sorte qu’un groupe « traditionnel » soit pertinent dans le monde d’aujourd’hui, sans succomber à la surproduction.
« Parce qu’en studio nous enregistrons live, je me demande toujours de quelle façon nous allons nous y prendre sur scène. Ça doit aussi être super en live parce que Steve va faire ceci au clavier et Gavin va faire cela à la batterie, et ça va marcher. Je continue à ajouter, à essayer des choses, jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord dans le groupe. Parfois, quand j’essayais des choses qui ne fonctionnaient pas, je revenais à ce que j’avais fait au départ. C’est un peu un processus d’essais et erreurs pour arriver au résultat escompté. Le beatmaking électronique et l’enregistrement instrumental se rejoignent en quelque sorte. »
PAN M 360 : Les textes de Versions Of The Truth ont été écrits dans une période pour le moins trouble de l’Occident, comment les thèmes ont-ils été déclinés ?
BS : « La chanson-titre de l’album a été écrite en octobre 2018. C’est alors qu’est venue cette idée de Versions of The Truth, une thématique qui me semble très pertinente aujourd’hui en raison de l’état du monde, de la désinformation, de la polarisation sociale, de la fragilité des relations humaines. C’est une époque très étrange, s’y affrontent différentes visions que les gens se font de la vérité. Ils croient fermement en leur perception de la réalité, mais il ne s’agit que d’une des versions de la vérité, c’est pourquoi ils se disputent, se chamaillent, se brouillent avec leur amoureux ou leur amoureuse, leurs amis. Tout est déformé et cela m’inspire. Il y a beaucoup à écrire sur ce sujet. »
Installée à Montréal, Anachnid est une chasseuse du Grand Nord aussi bien qu’une citadine de la grande ville. Sorti en février dernier, son album Dreamweaver concilie ces deux mondes, l’un est plus spirituel, en lien avec la nature et les traditions de ses ancêtres, l’autre est plus urbain, rythmé par la vie nocturne du centre-ville de Montréal. Chaque morceau nous fait découvrir une partie de la toile que l’artiste a tissé à partir de son esprit animal, l’araignée. Délicate, protectrice mais mordante et venimeuse à la fois, l’artiste nous dévoile un peu plus sa personnalité en vue de son concert au FME ce samedi.
PAN M 360 : Le lieu du concert pour ton passage au FME est tenu secret, à quoi peut-on s’attendre ?
Anachnid : Dans ma culture, les pow wow étaient des lieux secrets aussi, parce que nous n’avions pas le droit de danser ou d’avoir de rituels, donc pour moi, c’est un petit peu un rappel du passé, de mes ancêtres. Anachnid est quelqu’un de très minimaliste, mais je fais toujours une petite performance, comme je porte des vêtements noirs. D’autres fois, j’ai des petites cornes de chevreuils que mon parrain et mon père ont chassés ensemble. J’ai toujours un élément culturel que j’apporte avec moi. Parfois des tambours, une petite flûte, ça dépend comment je ressens l’énergie de chaque événement. J’ai un band maintenant aussi. Là, j’ai joué avec eux pour la première fois à Québec, l’un est à la guitare et au drum, l’autre au clavier pour les samples, c’est vraiment intéressant comme vibe.
PAN M 360 : Ton animal totem est l’araignée. Je serais curieuse d’en savoir plus, comment ça t’est venu ?
Anachnid : C’est tout le temps un aîné qui donne l’esprit animal à quelqu’un. J’étais quand même une adolescente difficile, compliquée. Ça aide le parent de savoir le totem de l’enfant. C’est une aînée qui m’a donné l’araignée. L’araignée protège les enfants des mauvais esprits. J’ai vécu avec beaucoup de cauchemars, alors j’ai appris à faire des capteurs de rêves pour me protéger. Pour que ça marche vraiment, il faut faire son propre capteur de rêves parce que c’est ta propre énergie. Un capteur de rêves est en fait une toile d’araignée qui protège les gens de leurs mauvais rêves. A l’aube, quand on voit l’eau sur la toile d’araignée, c’est là que le rêve est purifié. C’est pour ça qu’on met des petites billes dans les capteurs de rêves, pour représenter l’eau et les éléments de la terre.
PAN M 360 : Et pour ton album?
Anachnid : Quand une araignée se brise une patte, ça repousse. Je me suis fracturé le pied gauche, j’ai donc fait mon album en chaise roulante. J’avais comme quatre pattes, j’étais moitié machine moitié humaine, c’était bizarre. Je suis tombée un peu en psychose parce que je ne pouvais pas marcher. C’est comme ça que j’ai fait mon album, avec toute la douleur, la vulnérabilité de dépendre sur d’autres. Je me sentais vraiment comme une araignée. J’ai réalisé que quand tu es en psychose, 75 % de tes pensées ne sont pas vraies. Donc, tu retiens ton calme comme ça (rires). C’est une phase de ma vie que je suis contente de ne plus vivre. J’ai sorti toute la douleur, alors la quarantaine était presque un jeu pour moi, de rester à l’intérieur. J’ai appris à m’aimer moi-même durant la quarantaine aussi, à reconstruire mon nid. Il y a une pandémie à chaque centaine d’années, il faut juste regarder les consignes du passé, comment ils ont survécu. C’est les connaissances qui nous aident à travers les périodes instables.
PAN M 360 : Les références traditionnelles autochtones contrastent beaucoup avec les sons plus modernes d’électro et de trap que tu utilises.
Anachnid : C’est un petit clin d’œil, dans la culture autochtone, il y a des lignes de trappe, pour attraper les gibiers. Je fais des parallèles, l’album est vraiment une toile d’araignée. On y met des petites références autochtones. Ça englobe la toile, comme un capteur de rêve. Il faut quelque chose de concret pour tenir la toile. Ma toile est faite de quelque chose de spirituel, puis autour, c’est la machine, c’est du métal. Tu as de l’eau, un fil en métal, puis ça crée de l’électricité. Avec l’électricité, tu peux créer du son, avec le son, tu peux créer de la musique. C’est des parallèles avec la nature.
Anachnid : Oui, je suis en contact avec elle. J’aime vraiment sa musique. Quand je l’écoute, j’ai l’impression qu’il y a un côté de moi-même qui fait un miroir avec cette énergie-là, genre tribal et un peu « bloody ».
PAN M 360 : On retrouve aussi ce côté-là dans ta chanson Windigo.
Anachnid : C’est la première chanson que j’ai faite, elle a été reconnue par le Prix autochtone national. J’étais quand même contente, parce que beaucoup de membres de ma famille n’approuvaient pas ma colère. Mais c’est l’expression d’une fréquence que je partageais. Ma consommation affectait beaucoup mes amis autour de moi, ça m’affectait aussi. J’avais toujours ce côté-là de mes ancêtres qui m’empêchait de « fully let go ». C’est un petit peu sur ça, la consommation, le capitalisme. Oui, je bois puis je fume, ça ne veut pas dire que le peuple autochtone doit être stéréotypé parce que moi, je bois et fume (elle chante le refrain de Windigo). C’est le système capitaliste qui m’a programmée pour que je reste là en tant que minorité, à consommer puis à ne pas m’épanouir.
On nous a mis dans un coin, dans une réserve, littéralement. Les réserves protègent notre identité, mais c’est aussi un cadeau empoisonné. Je pense qu’il y a 52 communautés autochtones qui manquent d’eau. Je trouve ça vraiment épouvantable. Avec les pipelines, c’est se tirer une balle dans le pied. Il y a beaucoup de trafic de sex work, c’est souvent des femmes autochtones qui disparaissent. Les gens disent qu’il s’agit de protéger la terre et l’eau, mais c’est aussi pour protéger les femmes. Il y a vraiment un problème dans le système. Le Canada est beaucoup plus dark, comme Windigo, que vous le pensez. Il y a une injustice.
Crédit photo : Dominic Berthiaume
Son nom n’est pas Personne. Derrière ce pseudo se cache Jonathan Robert, illustrateur, réalisateur de plusieurs vidéoclips et accessoirement guitariste et chanteur chez Corridor. Son nouvel effort solo, Disparitions, est un album où les clins d’œil au classic rock et aux trames sonores de westerns spaghetti s’imbriquent à l’indie rock bien personnel de Personne. C’est aussi un album qui marque un certain ras-le-bol chez le musicien. Après une année fort chargée, Jonathan Personne s’est un peu retrouvé au bout du rouleau. Pas nécessairement malheureux, mais débordé, épuisé. Disparitions a été en quelque sorte une soupape et un exutoire pour l’artiste, une manière de se retrouver et de se ressourcer. Jonathan Robert nous parle de sa réapparition.
PAN M 360 : Qu’est-ce que le titre Disparitions signifie pour toi, et pourquoi au pluriel ? Il y a plusieurs disparitions ?
Jonathan Personne : J’intitule toujours mes albums avec le titre d’une chanson qui s’y retrouve. J’ai fait ça pour mon précédent Histoire Naturelle et pour Corridor aussi. J’essaye de choisir la chanson qui représente le mieux la vibe de l’album. Disparitions parle pas mal de la dernière année, qui a été assez spéciale. Il s’est passé énormément de choses dans ma vie. La signature (de Corridor) chez Sub Pop, les tournées qui ont suivi… Donc, en 2019 j’ai fait paraître mon premier album solo Histoire Naturelle, ensuite j’ai composé, enregistré et on a sorti Junior de Corridor, y’a eu d’autres tournées, j’ai réalisé trois clips, fait beaucoup d’illustrations… Arrivé à l’été (2019), j’ai eu comme un gros shutdown, je m’étais pas mal poussé à bout. Je ne me reconnaissais plus. J’ai réalisé que je négligeais ma vie personnelle au profit de ma vie professionnelle. Donc, j’ai dû garder seulement ce qui est essentiel et dire non à plusieurs propositions professionnelles. Et je ne voulais pas non plus faire tellement de musique que j’en serais tanné. Alors j’ai pris un petit break et ça m’a fait du bien. Donc, par disparitions, j’entends que c’est moi qui était en train de m’effacer avec tout ça.
PAN M 360 : Avec qui as-tu travaillé pour ce disque ?
JP : J’ai été au studio Pantoum à Québec. J’aime particulièrement ce studio car on y enregistre en analogique. Je cherchais à avoir un son qui ne semble pas trafiqué. J’ai travaillé avec Emmanuel Éthier (Chocolat, Bernhari…) à la réalisation et Guillaume Chiasson (Ponctuation, Bon Enfant, Jésuslesfilles…) à la prise de son. Ce sont des gens que je connais bien. J’aime me retrouver avec des amis pour enregistrer, je me sens plus confortable. On a fait ça pas mal en live, en groupe. Je voulais garder ces petits défauts qui donnent du charme. C’était la première fois que j’enregistrais en dehors de Montréal. Quand tu enregistres dans un studio à Montréal, tu retournes chez toi après la séance, tu reviens dans tes petites habitudes, alors que là-bas, nous étions tous concentrés sur le projet. On avait juste ça à faire. On a enregistré à l’automne 2019, en une semaine environ.
PAN M 360 : Comment s’est déroulée l’écriture des chansons ?
JP : Le premier album, je l’ai fait pendant quatre ans sur un 4 pistes. Je n’avais aucune connaissance en enregistrement. Là, c’était différent, je savais plus ce que je voulais. J’avais, pour ce nouveau disque, des idées de chansons qui dataient de quelques années. L’été dernier, suite à l’épisode de surmenage, ça m’a inspiré pour écrire de nouvelles chansons et réarranger les autres. Ensuite, j’ai concrétisé tout ça avec mes musiciens.
PAN M 360 : Qu’est-ce qui différencie Histoire Naturelle de Disparitions ?
JP : Pour Disparitions, j’avais envie d’essayer des patterns plus indie rock, même de faire un album plus classic rock. Je ne sais pas si j’ai réussi. Je n’arrive pas à mettre en mots ce qu’est un album de classic rock, mais dans ma tête et ce qu’on retrouve sur l’album, c’est l’idée que je m’en faisais. J’avais aussi des inspirations de trames sonores de westerns spaghetti que je voulais ajouter à travers tout ça. Deux directions dans lesquelles je me suis lancé, en les mélangeant toutes ensemble. Le premier album est plus dreamy, il a un aspect, je ne dirais pas mélancolique mais un peu nostalgique. Tandis que pour le second disque, je cherchais à faire quelque chose de plus cru. J’ai mis beaucoup moins d’effets dans ma voix.
PAN M 360 : Qu’est-ce qui différencie Jonathan Personne de Corridor ?
JP : Les thèmes sont nettement plus personnels dans mes projets solo. Quand j’écris une chanson pour Corridor, je ne sais pas si ce sera moi ou Dominique (Berthiaume) qui va la chanter. Alors que là, je sais qu’il n’y a que moi pour chanter. Je sors plus d’émotions à travers ça.
PAN M 360 : Est-ce que Jonathan Personne serait un véhicule pour faire tout ce que tu ne t’autorises pas avec Corridor ?
JP : Avec Corridor, il y a un effort pour composer en groupe; on arrive tous avec nos idées. Tandis qu’avec Jonathan Personne, j’ai pas mal tout en tête pour monter la chanson : la batterie, la « ligne » de basse… C’est vraiment un autre trip. Avec Corridor, je ne suis pas capable de faire une maquette, alors que je n’ai aucun problème avec Jonathan Personne…
PAN M 360 : Tu parlais de classic rock un peu plus tôt, le communiqué de presse en fait mention aussi, tout comme il est fait mention des trames sonores de westerns spaghetti… Si je ne l’avais pas lu, je ne l’aurais jamais remarqué…
JP : C’est ben correct ! Mon intention était de faire ça, mais je sais que je me perds toujours en chemin. (Rires)
PAN M 360 : La chanson Terre des hommes a un petit air de (Don’t Fear) The Reaper de Blue Öyster Cult, non? C’est ton clin d’oeil classic rock ?
JP : Je me suis fait dire ça ! Moi j’avais plutôt en tête du Neil Young avec Crazy Horse ou quelque chose comme ça. J’ai des références assez classic rock pour cet album. Prends la chanson Springsteen, je l’ai intitulée comme ça un peu pour brouiller les pistes, car c’est plus Sultans of Swing de Dire Straits qui m’a inspiré pour ce morceau. Le but était de prendre des éléments des années 60 et 70 qui m’ont toujours influencés, des années 80 aussi, et de tout mettre ça ensemble.
PAN M 360 : T’es pas très indie ou alternatif dans tes goûts musicaux ?
JP : Oui, j’aime des trucs des années 90, 2000 même. Par contre, j’essaye de ne pas trop me laisser influencer par ces genres de musiques ni par ce qui se fait actuellement. Je sais qu’inévitablement je vais faire un truc qui aura une saveur actuelle, on n’y échappe pas. Reste que je n’ai pas fait un album rétro mais j’ai plutôt ajouté des éléments ou des clins d’oeil « rétro ». Le but est de s’approprier le genre mais pas de le copier.
PAN M 360 : Tu fais beaucoup d’illustrations; tu crées le design de toutes tes pochettes ?
JP : Oui, et je trouve ça assez important. Y’a des gens qui utilisent plus leurs gueules pour vendre leur musique, moi, j’ai toujours opté pour une illustration. Je dessine depuis longtemps. J’ai commencé en faisant des flyers pour des shows, puis des posters et des vidéos.
PAN M 360 : Des projets dans un futur proche ? Il y a beaucoup de musiciens qui, à peine leur nouvel album sorti, sont déjà en train de travailler sur un autre en cette période exceptionnelle.
JP : C’est ce qui m’arrive en ce moment, je suis déjà en train de travailler sur l’album suivant. Autant je n’avais plus de temps pour moi-même il y a un an, autant là, j’en ai en masse. Et y’a aussi un nouvel album de Corridor en chantier. Et je dirais que ça fait un peu mon affaire car je préfère composer et enregistrer que de tourner. J’adore faire des shows, c’est clair, mais j’ai plus de satisfaction dans la création… J’ai quand même apprécié les derniers mois, je ne te le cacherai pas (Rires). Ce qui est dommage, c’est qu’on était sur une belle lancée avec Corridor. On recommençait à faire des shows, des tournées, on avait des dates de bookées dans des super festivals, on avait de meilleures conditions, on avait un momentum et tout ça a disparu… Bon, je ne suis pas le seul dans cette situation, donc je ne devrais pas chialer. Mais heureusement, ça ne m’empêche pas de faire de la musique, donc tout n’est pas foutu !
•Une session d’écoute de l’album de Disparitions aura lieu le 10 septembre 2020 à L’Esco. (Gratuit)
•Jonathan Personne sera sur scène le 23 septembre 2020 au Théâtre Rialto dans le cadre du festival Pop Montréal.
Crédit photo : Mathieu Fortin
Démarré en 2009 par la native de Victoria exilée à Montréal Laura Lloyd et la Californienne Jasamine White-Gluz, No Joy a commencé son épopée shoegaze avec des riffs échangés par courriel avant que l’Américaine ne déménage à Montréal. Six singles, 3 EP et quatre albums sont nés de cette fructueuse collaboration, jusqu’à ce que Laura Lloyd quitte le navire en 2015, peu après la sortie de More Faithful, laissant la guitariste américaine seule à regarder ses chaussures. Désormais en charge de la destinée du groupe, White-Gluz s’est légèrement aventurée hors des limites du shoegaze, notamment lors de sa collaboration avec l’ex-Spacemen 3 Peter Kember (Sonic Boom) – sur le EP No Joy/Sonic Boom de 2018 – où elle a mis de côté la six cordes au profit de l’outillage électronique.
C’est avec cet esprit d’ouverture que Jasamine White-Gluz a attaqué la composition du cinquième album du groupe, Motherhood. Bien que No Joy montrait depuis ses débuts un intérêt pour d’autres ingrédients que le shoegaze, notamment les basses souvent groovy et les envolées pop scintillantes, ce nouvel effort amène le groupe montréalais ailleurs, tout en restant bien ancré dans les bases du shoegaze. Trip-hop, nu-metal et trance sont désormais ajoutés au menu de No Joy. Jasamine White-Gluz nous a parlé de la création de cet album qui pourrait bien redéfinir les balises du shoegaze.
Crédit photo : Mathieu Fortin
PAN M 360 : Motherhood, qui vient tout juste de paraître, est le premier album complet sans la guitariste Laura Lloyd. Est-ce que son départ a changé ta façon de composer ? À l’écoute de ce nouveau disque, on sent que tu t’es donnée plus de liberté.
Jasamine White-Gluz : Laura est partie il y a cinq ans; il n’y a pas eu de drame, pas de tragédie, c’est juste qu’elle avait fait le tour de ce qu’elle voulait faire avec No Joy et désirait passer à autre chose. Donc, le dernier disque auquel elle a participé est More Faithful en 2015. Garland Hastings, notre batteur depuis le début, a quant à lui quitté en 2017, après la sortie du EP Creep. Avec lui aussi, ça s’est bien passé, on voyait ça venir, donc personne n’a été surpris quand il a annoncé qu’il s’en allait. C’est certain que leur départ a changé la dynamique du groupe. Je dirais que cela a provoqué une autre forme de collaboration. Tu sais, on a joué si longtemps ensemble et fait plusieurs disques, c’est normal que ça affecte le groupe; c’est pourquoi il y a eu ces trois EP avant Motherhood. Je voulais voir un peu dans quelle direction j’allais me diriger car, après le départ de Laura, je me suis retrouvée responsable de pas mal toutes les compositions et de la destinée du groupe. Je vois ces départs davantage comme une progression finalement. Donc ces EP m’ont permis de mieux définir mon style et ce que deviendrait No Joy.
PAN M 360 : Avec ces éléments de trip-hop, de trance et de nu-metal qu’on retrouve dans Motherhood, dirais-tu que tu as effectué un changement radical par rapport à ce que No Joy faisait auparavant ?
JWG : Je dirais que oui. Pour moi le shoegaze n’est pas que « rock », ça implique certaines manipulations sonores… Prends Kevin Shields par exemple. Il a fait des remixes, s’est amusé avec des boucles de batterie… Ou Primal Scream; ils ont commencé comme groupe de shoegaze pour bifurquer vers quelque chose de beaucoup plus dance avec Screamadelica, tout en gardant l’essence du shoegaze. Ce qui signifie que le shoegaze peut inclure toutes sortes de choses, et Motherhood est pour moi le prolongement de tout ça.
PAN M 360 : Dirais-tu qu’il s’agit là de l’album le plus ambitieux de No Joy ?
JWG : Absolument ! C’est l’album où j’ai tout essayé (Rires). Toutes les idées que j’ai eues, toutes ! Il m’est arrivé souvent d’essayer une idée et de me demander si c’était nul ou intéressant, mais j’ai vraiment tout essayé plutôt que de tenter de coller à un style. Et on a presque tout gardé ! On s’est dit à un moment donné « et si on ajoutait le rire d’un bébé ? » et ça s’est retrouvé sur le disque ! Ça n’a pas été simple de caser tous ces différents sons au moment du mix cependant.
PAN M 360 : Comment s’est déroulée la création de Motherhood ?
JWG : J’ai commencé à faire des démos en 2016. Toujours guitare et voix. Je faisais ça avec (le multi-instrumentiste) Jorge Elbrecht (Ariel Pink, Sky Ferreira…) avec qui je collabore depuis l’album Wait To Pleasure (2013). Il comprend vraiment bien ce que je cherche à faire au niveau sonore. De sorte que lorsqu’on est arrivé en studio, l’idée était simplement de s’amuser. Je voulais qu’on sente qu’on s’était amusé à faire ce disque. On l’a enregistré à Montréal au studio Toute Garnie qui appartient aux Braids.
PAN M 360 : Ta sœur Alissa, qui joue de la guitare avec Arch Enemy, est aussi de l’album. C’est la première fois que tu collabores avec elle ?
JWG : Oui, c’est la première fois qu’on collabore ensemble depuis qu’on est adultes. On est rarement au même endroit au même moment, et quand c’est finalement arrivé, on s’est dit qu’il fallait qu’on fasse quelque chose ensemble.
PAN M 360 : Donc, c’est d’elle que proviennent ces sonorités nu-metal ?
JWG : Hum… non. Je suis plus vieille qu’elle, j’ai grandi en écoutant du nu-metal alors qu’elle est davantage puriste, plus branchée métal suédois. Elle s’y connaît bien plus que moi en métal ! Donc le nu-metal sur le disque, ça vient de moi… et j’aime encore ça ! (Rires)
PAN M 360 : Donc tu viens d’une famille de musiciens ?
JWG : Pas vraiment. Y’a que moi et ma sœur qui jouons de la musique dans la famille. Par contre mes parents sont de grands mélomanes. Il y avait toujours de la musique qui jouait à la maison et ma mère a une énorme collection de disques vinyle. Il y avait aussi toujours des instruments qui traînaient chez nous, alors ma sœur et moi nous jouions avec les claviers, les guitares… Ça devait être très fatigant pour mes parents car on faisait beaucoup de bruit. On ne savait pas jouer mais c’est comme ça qu’on a appris.
PAN M 360 : Qui d’autre a participé à l’album ?
JWG : Il y a Tara McLeod, qui était dans le groupe teen-metal Kittie. Elle joue avec moi depuis environ trois ans et je peux te dire que c’est la meilleure guitariste que j’ai jamais rencontrée. Elle joue d’une façon si prodigieuse… c’est fou ! Moi je suis nulle par rapport à elle. Notre nouveau batteur est Jamie Thompson, qui a joué avec Unicorns, Islands, Esmerine. Il est vraiment talentueux lui aussi. Ces deux musiciens exceptionnels m’ont vraiment aidé à me perfectionner. Madeleine Campbell, qui est notre ingénieure du son en tournée et qui nous connaît bien, s’est chargée de la réalisation avec Chris Walla de Death Cab for Cutie. On a été chanceux qu’il soit là au studio au moment où nous avons enregistré et qu’il nous donne un coup de main. Il a été à Montréal durant un bon six mois, je crois, on est bien tombés !
PAN M 360 : Un mot sur le titre, tu l’as choisi parce que tu es devenue mère ?
JWG : Non, pas du tout ! En fait, plusieurs des chansons du disque tournent autour des gens qui vieillissent, de la maternité, de la fertilité, de la famille… Des observations que j’ai faites d’amis, de ma famille, de moi-même, de relations de gens autour de moi avec leurs mères et leur grands-mères… La famille en général, la féminité, la fertilité, qu’est-ce qu’une mère, qui peut être une mère, quel est le rôle d’une mère… Reste que je ne suis pas une bonne conteuse, je préfère que les gens se fassent leur propre idée des paroles. Je n’avais pas réalisé en écrivant ces chansons qu’elles touchaient plus ou moins au même sujet. Alors je trouvais que le mot « motherhood » collait bien à toutes ces thématiques, et puis je pense que ça sonne un peu métal comme titre ! (Rires)
Crédit photo : Mariana Reyes
Meridian Brothers est le projet que le multi-instrumentiste colombien Eblis Álvarez a démarré en 1998 et qui lui sert en quelque sorte de laboratoire musical avec lequel il explore toutes sortes de sonorités colombiennes ou latino-américaines, avec une affection toute particulière pour la cumbia et la salsa. Álvarez, qui compose paroles et musiques et enregistre en général tous les instruments qu’on retrouve sur les albums des Meridian Brothers, est toutefois accompagné en spectacle de plusieurs musiciens. À l’image des huit albums déjà parus, les Meridian Brothers distillent une cumbia expérimentale pimentée de tropicalisme, de salsa, de chicha et de vallenato, le tout formant un mélange ludique, avant-gardiste et souvent complètement patraque auquel ils ajoutent des éléments de rock, de pop, de new wave et d’électro.
Pour Cumbia Siglo XXI, le 9e album des Meridian Brothers, Eblis Álvarez a pris un virage plus électronique. Après le très acoustique ¿Dónde estás María? paru en 2017, ce professeur Tournesol de la cumbia, qui sévit entre autres au sein d’Ondatrópica, Frente Cumbiero et Los Pirañas, a tenté une nouvelle expérience en prenant comme référence le groupe Cumbia Siglo XX de Fernando Rosales et Ramiro Beltran, bien connu dans les années 80 pour sa vision futuriste de la cumbia, avec d’autres groupes tels que Grupo Folclórico et 2000 Voltios, par exemple. Prenant le travail de Rosales et Beltran comme source d’inspiration, Álvarez l’a en quelque sorte adapté au XXIe siècle, à ses instruments et outils. Ainsi, plusieurs boîtes à rythmes, guitares, synthés et logiciels ont été utilisés lors de la création de ce nouvel album des Meridian Brothers, sur lequel on retrouve divers beats urbains, grooves de synthés et glitches mélangés à toutes sortes de gros mots et aux différents patois colombiens.
Coincé chez lui dans son quartier de Bogota en raison d’un confinement sévère, le polyvalent Eblis Alvarez a bien voulu décortiquer tout cela et nous expliquer sa singulière démarche.
Crédit photo : Mariana Reyes
PAN M 360 : Eblis, peux-tu détailler davantage le lien entre ce nouvel album des Meridian Brothers et le groupe Cumbia Siglo XX ?
Eblis Álvarez : Quand j’ai commencé à réfléchir au style que je voulais donner à ce nouvel album, j’ai pensé à cette approche funky de la musique de tambours qu’on retrouvait surtout dans le coin [de la ville] de Baranquilla et sur les labels Felito et Machuca, entre la fin des années 70 et le milieu des années 80. Ce fut une tendance où des musiques plus traditionnelles telles que le bujerengue, la puya, la cumbia, le fandango et les tambours associés aux musiques traditionnelles se mélangeaient à des basses funky et des grooves disco. Donc je voulais essayer ce même genre d’approche mais au XXIe siècle. Je ne me suis pas cassé la tête, j’ai nommé tout simplement ce disque Cumbia Siglo XXI. Mais ce n’est pas un disque de cumbia du XXIe siècle telle qu’on la connaît aujourd’hui, c’est un mélange de différents trucs.
PAN M 360 : Qu’est-ce qui différencie ce nouvel album du précédent ¿Dónde estás María?
EA : Eh bien, ¿Dónde estás María?, je nommerais ça du global song. Laisse moi t’expliquer : ce n’est pas un terme que tu retrouves dans les livres sur la musique, c’est juste un terme que j’ai inventé. Pour moi la meilleure représentation de global song, ce serait les Beatles, un groupe britannique qui s’est fait connaître à travers le monde. Donc, ce son rock, pop et folk auquel on a aussi ajouté des cordes, des cuivres et toutes sortes d’autres instruments, on peut le retrouver en Asie, au Brésil, en Colombie avec quelques éléments traditionnels ou typiques de ces différentes régions du monde, mais avec le même genre de style et de structure qu’une chanson des Beatles, par exemple. Alors j’ai suivi cette démarche et je l’ai appliquée à la cumbia, mais de façon plus acoustique avec pas mal de cordes, notamment du violoncelle puisque j’en joue depuis vingt ans. Donc, c’est ça que j’ai entrepris comme démarche pour ¿Dónde estás María? En ce qui concerne Cumbia Siglo XXI, j’ai plus été dans les sphères de la cumbia moderne qu’on entend un peu partout, faite avec des synthés et des ordinateurs et mélangée à de la musique électronique. Donc en demeurant dans les sphères de la cumbia actuelle, de la façon dont elle aujourd’hui abordée, j’ai essayé de faire quelque chose de créatif en croisant cette approche à la cumbia plus typique, comme l’ont fait des groupes comme Cumbia Siglo XX.
PAN M 360 : Je ne suis pas expert en patois colombien, mais il paraît que tu utilises beaucoup de gros mots et d’argot sur Cumbia Siglo XXI.
EA : C’est un autre ingrédient que je voulais ajouter à la mixture, quelque chose de censuré. Car tous les gros mots sont censurés par moi-même sur le disque. On les devine mais je les ai remplacés par des beeps ou des blips qui se mélangent bien avec la musique. On retrouve ça sur huit des dix chansons de l’album. C’est une autre des règles que je me suis données pour l’album.
PAN M 360 : Il y a plusieurs styles de cumbia, quels sont ceux que tu préfères ?
EA : Il y a trois branches principales de cumbia. D’abord la cumbia internationale, qui s’est répandue au Mexique, en Argentine et au Pérou. Chacun de ces pays a développé une cumbia qui lui est propre, selon les différentes influences qui y ont été intégrées. Ensuite il y a la global cumbia, plus moderne, très électronique, qu’on retrouve dans ces mêmes pays principalement, mais aussi en Équateur et bien sûr en Colombie. C’est de ces deux lignées de cumbia que provient et s’alimente les Meridian Brothers. Puis il y a une troisième branche, celle de la cumbia traditionnelle de Colombie qui a étendu ses racines à différents styles de musique. Ça, c’est quelque chose que j’aimerais faire, c’est-à-dire plonger sérieusement dans toutes ces diverses formes de cumbia colombienne. Donc la cumbia est beaucoup plus complexe qu’on le pense, elle a des ramifications un peu partout, des sources différentes et est très souvent mêlée à d’autres styles de musique. Et bien qu’elle soit, paraît-il, née en Colombie, c’est surtout celle d’Argentine et du Mexique que la plupart des gens connaissent.
PAN M 360 : Qu’est-ce que tu cherches à accomplir à plus ou moins long terme avec le projet Meridian Brothers?
EA : Je ne cherche pas nécessairement à accomplir quelque chose avec ce projet, je le vois plus comme mon terrain de jeux. C’est ma façon d’occuper mon temps en attendant la mort (Rires). Il faut bien que je fasse quelque chose pour passer le temps et Meridian Brothers est l’une de ces activités. C’est un truc très personnel qui l’est devenu un peu moins. Mais je n’ai pas d’autres intentions. Je n’ai pas d’intentions politiques ni l’objectif d’obtenir une reconnaissance du public, c’est simplement une conséquence des temps dans lesquels nous vivons, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre. Mais au fond, c’était un projet pour moi et mes amis.
PAN M 360 : Tu es impliqué dans divers projets en dehors des Meridian Brothers, as-tu quelque chose en chantier en ce moment ?
EA : Je suis toujours en train de faire deux ou trois trucs en même temps. Je travaille avec Grupo Renacimiento avec qui j’essaie de reproduire le plus fidèlement possible la salsa colombienne des années 70 [que l’auteur de ces lignes vous invite à découvrir, si ce n’est déjà fait]; je suis aussi en train de faire un album de néo-perreo avec les Meridian Brothers, qui est une sorte de post-reggaeton; je mixe un nouvel album avec Los Pirañas dans lequel il y aura des cuivres et je songe poursuivre la trilogie Los Suicidas que j’ai entreprise avec les Meridian Brothers en 2015, et donc de faire un nouvel album qui serait semblable à de la musique d’ascenseur avec beaucoup d’orgue… Ce qui fait que, oui, j’ai pas mal de choses en cours en ce moment !
Photos de TJIW : Ed Marshall Photography
« Jeanty, se souvient Momin, a été la première personne que j’ai rencontrée capable de donner à l’électronique cette vibration spirituelle. Je n’avais encore jamais ressenti cela. À New York, ce que je connaissais de l’électronique expérimentale se limitait aux blips et aux bruits stridents ou à beaucoup de techno en quatre/quatre. C’était donc formidable d’entendre des expérimentations ancrées dans les rythmes haïtiens et d’avoir tout cela en numérique. »
« Travailler avec Momin a été passionnant, dit Jeanty, car dans la culture indienne, la musique est très spirituelle. Nous avons donc eu cette connexion instantanément. Il est aussi très progressiste, allant jusqu’à utiliser des déclencheurs au moyen d’Ableton Live et ça me plaît. C’est super d’avoir des aspirations similaires pour ce qui est de rester connecté à la culture, mais de le faire avec des instruments électroniques. »
PAN M 360 a correspondu avec TJIW pour en savoir plus long sur son travail.
PAN M 360 : Lorsque nous avons publié le clip d’Our Reflection Adorned by Newly Formed Stars, nous en avons profité pour créer une nouvelle catégorie dans notre base de données : la musique pour tambours. Cela ne veut pas dire que la musique n’est faite que de tambours, mais plutôt qu’elle est axée sur ceux-ci et sur les percussions. Pensez-vous que le terme s’applique bien à TJIW ?
Turning Jewels Into Water :Bien sûr ! de nombreux ensembles musicaux, de l’afrobeat à la salsa, sont dotés d’une importante section de percussions – ce qui est nécessaire pour propulser la musique. Bien que les percussions soient un élément essentiel, elles ne sont pas la seule chose qui définit la musique, il y a beaucoup d’autres éléments mélodiques et harmoniques en jeu. De la même manière, je suis plus enclin à considérer notre musique comme de la musique folk « de nulle part », car nous nous inspirons également des traditions mondiales de la musique folklorique et les mélangeons avec des rythmes haïtiens, indiens et autres de la musique de danse underground, comme le kuduro et le gqom.
PAN M 360 : Les tambours, les rythmes et les percussions – dont les sons sont brefs et prononcés, plutôt que soutenus ou à durées variables – sont si fondamentaux dans votre musique, qu’on y sent une forte dimension spatiale, de localisation des sons dans l’espace.
TJIW : En effet ! Pour poursuivre dans la même idée, même si nous tirons notre inspiration musicale de ces éléments mélodiques, nous composons les rythmes des morceaux d’abord, donc ce que vous dites a du sens. Nous mélangeons également des éléments numériques et analogiques avec des échantillons et des enregistrements sur le terrain, ce qui contribue à ajouter richesse sonore et dimension spatiale à notre son.
PAN M 360 : Il y a un aspect rituel dans votre musique, ça s’entend. Les rituels servent à atteindre objectif, un résultat, quels sont les vôtres ?
TJIW : Nos rituels musicaux se résument à l’utilisation de bourdons, de motifs répétitifs et de chants anciens pour emporter l’auditeur dans un voyage musical à travers son inconscient. Nous espérons susciter une réflexion sur l’état actuel des choses et aussi inspirer des changements et des actions positives.
PAN M 360 : L’avantage de la musique à base de percussions, c’est qu’elle laisse beaucoup de place aux autres musiciens, pour ainsi dire, et aux danseurs aussi, ce qui ouvre des possibilités créatives encore plus grandes. Que pouvez-vous nous dire à propos des collaborateurs qui ont participé à votre disque ?
TJIW : Nous nous efforçons de ne pas nous contenter d’être des représentants de nos identités culturelles individuelles. J’ai approché divers invités qui défient les normes chacun à sa manière.
Le chanteur et joueur de daf iranien Kamyar Arsani, basé à Washington D.C., est tout aussi à l’aise avec le punk rock qu’avec la musique traditionnelle iranienne. Mpho Molikeng, un maître des instruments indigènes sud-africains, basé au Lesotho, travaille également avec des musiciens électroniques. La productrice Laughing Ears, basée à Shanghai, est aussi influencée par les chants bouddhistes que par le footwork. EMB est une productrice et batteuse de la Réunion qui combine son héritage africain avec la techno et d’autres musiques électroniques.
Afin de mieux mettre en relief les aspects rituels de la musique, nous avons également toujours travaillé avec différents types de danseurs dans nos spectacles en direct et nos tournages vidéo.
Ci-dessus (dans le sens horaire à partir du haut à gauche) : EMB, Mpho Molikeng, Laughing Ears, Kamyar Arsani
PAN M 360 : J’aimerais zoomer sur le premier morceau, Swirl in the Waters, pour en savoir plus, et sur l’implication de Kamyar Arsani.
TJIW : Kamyar déploie un large éventail de musique, comme nous l’avons mentionné. Pour ce morceau, je lui avais demandé d’écrire des paroles portant sur l’importance de l’eau pour les êtres humains, en lui donnant des directives supplémentaires. Il a fini par écrire un magnifique poème en farsi qui mettait l’accent sur le contraste entre l’immensité de l’océan et le temps de plus en plus restreint dont nous disposons pour lutter contre les changements climatiques. La percussion, qui joue un rôle moteur au cœur de cette chanson, est un mélange de rythmes iraniens et de rythmes à la mode.
PAN M 360 : Kerala in my Heart est un morceau particulièrement amusant. D’une certaine manière, il me fait penser au genre big beat de la fin des années 90, Fatboy Slim, Propellerheads, etc., que pouvez-vous nous dire sur ce morceau ?
TJIW : Les rythmes du Kerala entrent en collision avec des voix ciselées et épicées, tandis que des fragments mélodiques du kombu, un instrument à vent ancien que l’on ne trouve qu’en Inde du Sud, s’harmonisent avec des synthés vintage pour capter l’esprit des festivals de rue du Kerala qui existe dans mon cœur.
PAN M 360 : La vidéo d’Art Jones pour Our Reflection, évoquée plus tôt, parle de l’histoire des Siddis, une communauté afro-diasporique en Inde et au Pakistan, je pense que leur histoire mérite d’être racontée.
TJIW : On pense que les Siddis descendent du peuple bantou de la région de l’Afrique de l’Est qui est venu pour la première fois en Inde en 628 après J.-C. C’était un peuple de marchands, de marins, de mercenaires. Certains ont même accédé au pouvoir politique dans les territoires indiens. Leur population est actuellement estimée à environ 350 000 personnes, principalement dans les États du Karnataka, du Gujurat et de l’Andhra Pradesh en Inde, et du Makran et à Karachi au Pakistan. Les Siddis sont principalement musulmans, bien que certains d’entre eux soient d’autres confessions. Ils ont été marginalisés et ne sont pas considérés comme faisant partie de la société.
Alors que le mouvement Black Lives Matter gagne en importance dans le monde, il est important de noter que le racisme anti-Noirs est également ancré dans la plupart des cultures asiatiques et arabes. Les Siddis ont ainsi vu leur histoire effacée et, enfant, en grandissant à Mumbai, je n’ai jamais entendu parler de Janjira, de Malik Ambar, des sultans africains Hashbi du Bengale, de Sidi Saeed ou d’autres personnalités.
Il est de notre responsabilité à tous de nous attaquer au racisme anti-Noirs, qui est systémique et profondément enraciné dans le monde entier, avant qu’un changement structurel important – et un changement de régime – ne soient possibles.
PAN M 360 : Pour en revenir à la terminologie, un autre qualificatif que je suis porté à utiliser est « supranational » : qui transcende les frontières officiellement reconnues. Il existe, à juste titre, un merveilleux mouvement international, fondé sur la batterie et l’électronique, qui aborde cette idée musicalement. Fortement enraciné, mais aussi résolument tourné vers l’avenir. Il me semble que le TJIW en fait partie.
TJIW : Je ne pourrais pas mieux dire ! Il est certain que j’ai toujours cherché à créer une « musique sans frontières », même avec les projets que j’ai menés par le passé, comme Tarana. Dans TJIW, j’ai toujours conservé ces aspirations et j’espère créer une musique qui puisse être à la fois cérébrale et physique.
PAN M 360 : Un trait commun de ce mouvement musical est son inclination à créer de la musique pour une sorte d’ailleurs imaginaire. Je me demande à quel point cela témoigne d’une agitation, d’une insatisfaction par rapport à l’endroit où l’on vit. Qu’en pensez-vous ?
TJIW : Ce n’est pas tant l’agitation que le reflet de nos influences hybrides. D’autant plus que nous vivons à Brooklyn, New York, qui est vraiment un carrefour de toutes les races et de tous les milieux. Cette insatisfaction à laquelle vous faites allusion peut provenir de la frustration d’un monde actuellement axé sur des frontières artificielles, et qui nie la migration constante qui a marqué l’histoire de l’humanité.
(Crédit photo : Maya Fuhr)
À l’évidence, l’âge d’or du « Montreal sound » est loin derrière nous. La génération hipster a atteint la quarantaine, Arcade Fire et consorts ont fait le tour de la planète, nous voilà deux décennies plus tard et… voici de nouveaux résidants aux rêves grandioses, plus enclins au R&B qu’à l’indie rock : la formation Busty & the Bass a la ferme intention de conquérir le marché mondial de la soul pop, cette fois mâtinée de hip-hop, d’électro et de jazz.
« Je viens de Washington. Je suis arrivé à Montréal à 17 ans, soit il y a près de neuf ans, pour étudier la musique à McGill, où j’ai rencontré tous mes amis du groupe, et j’ai décidé de rester. Montréal est un endroit formidable pour tout ce qui m’intéresse », raconte Milo Johnson, bassiste de Busty and the Bass.
Le nouvel album de Busty and the Bass s’est construit autour d’un concept : Eddie. Milo Johnson en dessine le profil :
« Eddie est un personnage fictif. L’album se veut une sorte mixtape conçu comme un message destiné à nous, plus jeunes, sorte de balise qui sert de lumière au bout du tunnel, qui aide à traverser les moments difficiles et l’incertitude qui nous accablent, qui aide à réfléchir à ce que nous avons été et à ce que nous sommes devenus. »
Pour Milo Johnson, Eddie représente une avancée importante voire déterminante dans le parcours de Busty and the Bass :
« C’est assurément un grand pas en avant, au terme d’un voyage long et sinueux. Ce nouvel album constitue l’apogée de notre pop et un rêve pour ce qui est des caractéristiques que nous avons pu obtenir sur ce disque. Lorsque nous sommes entrés en studio, nous avons utilisé celui-ci davantage comme un instrument. Nous y avons mené un processus d’enregistrement d’art vivant, fait par des musiciens en chair et en os. Quand on peut s’exprimer à travers huit musiciens, des choses incroyables se produisent. Une opulence et plus de maturité dans l’écriture, dans l’instrumentation et dans la production. C’est donc un grand pas dans cette direction. De plus, nous avons diversifié encore davantage les genres musicaux. Vous y observerez par exemple plus d’influences jazz et classiques, des sections de musique de chambre se sont transformées en chansons pop. Je pense qu’il s’agit d’une superbe rencontre et le résultat est magnifique. »
Dès le début de leur parcours discographique, les musiciens de Busty and the Bass ont pu travailler avec le réalisateur Neal Pogue, dont la liste des clients impressionne : Outkast, Anderson. Paak, JanelleMonáe, Tyler the Creator, Nicki Minaj, Earth, Wind & Fire, pour ne citer que ceux-là.
« Neal est originaire du New Jersey. Il a travaillé à Atlanta pendant un certain temps à la production et au mixage, puis s’est installé à Los Angeles. Je pense que c’est vraiment cool pour nous de travailler avec quelqu’un de cette stature qui était dans l’industrie de la musique avant même l’ère numérique car les pratiques d’avant se perdent. La nature de la production signifiait autrefois travailler avec un groupe d’instrumentistes alors que de nos jours, la plupart du temps, les gens créent la musique sur laquelle les chanteurs couchent leur voix. Neil a travaillé avec de grands groupes tels qu’Earth, Wind & Fire, voilà avec nous une personne contribuant à créer un son et faciliter notre voyage musical. »
« Je pense que la dimension la plus intéressante a été de créer un second album complet avec le même réalisateur. C’est tout simplement génial de pouvoir travailler avec quelqu’un qui connaît nos personnalités et qui peut tirer le meilleur de nous. Neal Pogue nous a vraiment aidés à grandir en tant qu’individus et en tant que musiciens. Neal dit toujours que travailler avec nous, c’était comme avoir huit enfants. Ç’a été un honneur pour nous que de collaborer avec des artistes formidables et des vétérans de l’industrie de la musique. »
Encore faut-il rappeler que le réseau de Neal Pogue comprend Verdine White. Le légendaire bassiste de Earth, Wind & Fire a participé à la production de cet album :
« Verdine s’est engagé avec nous après avoir assisté à quelques-uns de nos spectacles à Los Angeles. Nick et lui ont tenu des réunions à L.A. au sujet de nos séances d’enregistrement. Il a été un grand supporter, nous a fourni moult commentaires sur nos chansons, il a réfléchi à la sélection des pièces, et Nick et lui ont également composé pour nous. C’est assez incroyable en fait ! Quand j’étais jeune, j’ai voulu offrir un disque comme cadeau d’anniversaire à mon père et je m’étais alors procuré une compilation de EWF, dont j’ai ensuite accompagné les chansons à la basse. »
Hormis les rappers du Michigan Illa J et Jon Connor, Busty and the Bass a pu compter sur un invité de marque : le légendaire George Clinton, l’un des pères fondateurs du funk mâtiné de psychédélisme, s’exprime dans la chanson Baggy Eyed Dope Man.
« George Clinton est l’une de mes idoles, pour sa capacité à créer l’univers de Parliament / Funkadelic, sans compter ses autres projets. Musicalement, visuellement, conceptuellement, c’est un tel visionnaire ! Nous lui sommes redevables de tout ce qu’il a donné à la musique. Alors, oui, nous avons eu l’idée de l’inviter. Nous avons alors conçu une chanson autour de cette invitation, nous y avons intégré une section de doo wop qui rappelle les débuts de sa carrière. Nous avons eu beaucoup de chance qu’il vienne. »
Autre personnalité invitée au programme d’Eddie, la chanteuse Macy Gray qui a connu ses heures de gloire fin 90 début 2000.
« Notre relation avec Macy Gray remonte à un certain temps, car nous avons joué son matériel dès nos débuts. Au moment de la création de la chanson Out of Love, nous avons suggéré de l’inviter… à la blague, pensant que cela ne pourrait jamais se faire. Or, comme Neil avait déjà travaillé avec elle, ç’a été notre chance. J’adore ce qu’elle a fait sur ce titre. Elle a un don et des capacités d’écriture incroyables, ç’a été un vrai plaisir de travailler avec elle sur ce projet. »
Busty and the Bass choisit une approche réconciliant une neo soul / R&B / hip-hop / jazz groove mâtinée d’électro et le legs de combos légendaires tels Earth,Wind & Fire, Parliament / Funkadelic, Tower of Power et autres Average White Band. Les arrangements de cuivres et anches ne sont pas sans rappeler le travail de Roy Hargrove pour D’Angelo…
Alors ? Rétro-nuovo ? Pas tout à fait, nuance Milo Johnson :
« Nous cherchons constamment à créer de nouvelles combinaisons de sons. Nous avons vraiment de la chance d’être très conscients de notre histoire musicale, nous en avons donc tiré des leçons et poursuivons dans cette voie. C’est donc un processus sans fin, il y a toujours une nouvelle façon de recontextualiser les choses que nous avons apprises. Nous nous intéressons au large éventail des différentes musiques qui ont été produites, même au cours des cinq dernières années, mais nous avons aussi un lien avec la musique des décennies précédentes.
« Tout le monde écrit dans le groupe, nous essayons de mélanger tant de voix différentes que cela les rend uniques, mais sans les diluer. Nous restons fidèles à l’histoire, mais nous essayons aussi de créer quelque chose de neuf. Ça demeure quelque chose de très stimulant pour nous. »
Respect du passé, ouverture sur l’avenir… forcément marqué par l’environnement numérique. Pour un octuor constitué d’instrumentistes formés au niveau universitaire, voilà un autre écosystème à maîtriser pour éviter toute redondance et toute nostalgie.
« Nous sommes des instrumentistes mais plusieurs d’entre nous sommes producteurs de nos projets individuels. Beaucoup de ces projets sont très influencés par la musique électronique, de la techno au dubstep en passant par le jazz électronique. Une des choses les plus excitantes dans ce groupe, c’est de pouvoir faire le pont entre ces deux univers. Il n’y a pas une tonne de chevauchements, mais on peut exprimer tant de choses avec si peu. On peut maintenant prendre un piano acoustique et lui donner le son qu’on veut. Il y a tellement de possibilités dans un contexte de production en studio. Et, oui, nous cherchons à avoir un beau mélange entre instruments et approche électronique. »
Quant à la transcription de la matière sur scène, elle doit attendre un peu, pandémie oblige. Il n’en demeure pas moins que… d’autres relectures sont à venir :
« Lorsqu’on essaie de recréer un disque en spectacle, cela ne rend pas vraiment justice à qui l’on est comme interprète. Le plaisir de la transition du studio à la scène consiste plutôt à trouver ce qui peut surprendre le public. Un spectacle est une expérience en propre, une œuvre d’art distincte. Il y a huit voix dans ce groupe, ce qui représente tellement de possibilités. De nos jours, bien peu de gens ont accès à l’expérience du concert avec autant de musiciens, c’est très rare. Il est important pour nous de bâtir sur ce legs. »
PAN M 360 : Certains, à cause de la pandémie, figent, mais toi, on dirait que ça a fait le contraire ?
Barrdo : Faut dire que j’étais déjà dans le beat de faire beaucoup de chansons, l’album qui sort le 21 août a été enregistré en avril 2019, L’éternel retour est sorti en février 2019 mais j’avais déjà commencé celui-là en janvier 2019. J’ai été beaucoup inspiré par mon collègue David Bujold avec qui je joue dans Fuudge, qui lui est inspiré par la façon Ty Segall de sortir du stock de façon rapide et régulière.
PAN M 360 : Ton album à paraître (les) méandres de la soif me semble le plus ambitieux, il y a beaucoup de cordes, les arrangements sont riches, et j’avais l’impression que tu l’avais beaucoup fignolé celui-là, mais là, tu es déjà en train de travailler sur autre chose, tu n’arrêtes jamais, tu es tout le temps en train de composer ?
Barrdo : C’est un peu le rythme que j’essaye de prendre. Mais en même temps, le nouvel album a d’l’air réfléchi et ambitieux mais je pense que les étoiles se sont bien alignées parce que ça aurait pu mal virer. J’ai l’approche Beatles comme je dis, quand on enregistre en studio, je ne suis pas totalement prêt. J’ai les chansons, les structures, les accords, les mélodies mais les textes restent à mettre au point. C’est la chose qui prend beaucoup de temps à ce que ça soit parfait, que je trouve satisfaisant. Et quand on est entré en studio pour celui-là, y’a plein de chansons que le texte n’était pas là, y’en a même qui n’avaient même pas de mélodie. Y’en a qui étaient pas mal toute là, manquait juste un peu de fignolage sur les textes, mais y’en a d’autres où on enregistrait la section rythmique sans savoir ce que seraient les arrangements de cordes, ni la mélodie de voix et les textes. On a fini par faire les arrangements et tout ça s’est bien placé, et je pense que le résultat est vraiment cool, mais c’est ça. Des fois quand j’entre en studio, je mets ça comme dans « les mains de Dieu », dans le sens que j’amène les tounes et j’espère que la magie va se passer.
Enregistré au fameux studio B-12 (Klo Pelgag, Hôtesses d’Hilaire) l’album compte sur les mêmes musiciens que pour L’éternel retour, Olivier Benoit aux percussions et à la batterie, Nicolas Ferron-Geoffroy à la guitare, David Bujold à la basse, aux claviers, à la voix et plus, et bien sûr PA aux guitares, voix et tout le reste, avec en plus une section de cordes. Ils ont eu la chance de pouvoir s’immerger dans la réalisation de l’album pendant une semaine et l’expérience a donné le goût à PA de se remettre dans le même état d’esprit pour l’album qui suivra, (les) méandres de la soif, dont l’enregistrement commençait quelques jours après la réalisation de cette entrevue, cette fois au légendaire Studio Wild avec le tout aussi légendaire Pierre Rémillard à la réalisation. Et toujours avec les mêmes musiciens.
PAN M 360 : Comment ça se passe de travailler avec David Bujold, qui est aussi un leader de band, quand c’est le temps de travailler sur Barrdo ?
Barrdo :On a développé une bonne efficacité ensemble et on ne pense pas trop à nos rôles. Je contribue aussi dans Fuudge, peut-être pas autant parce que David est très autonome, mais quand on arrive à Barrdo, il comprend vraiment ce que j’ai de besoin, il arrive avec des idées, en questionne d’autres mais c’est moi qui tiens les rennes. Et il est tellement versatile, joue de la basse, du clavier, fait des back vocals super-justes, en plus d’être un réalisateur. L’avoir dans l’équipe me rend vraiment confiant d’arriver aux résultats espérés.
PAN M 360 : On a jusqu’ici eu l’impression que Barrdo était surtout un projet studio, c’est voulu ou c’est arrivé comme ça ?
Barrdo : C’est vrai que la cadence que j’ai donné au studio n’a pas laissé beaucoup de temps pour la scène et qu’on a l’impression qu’on n’a pas été trop présents. Mais avec L’éternel retour, ça a quand même changé, on a signé avec Doze Management et l’été 2019 a été quand même pas pire. On a eu 6-7 shows, des shows cools, ce n’est pas immense mais pour Barrdo, c’est quelque chose. On aurait été supposé d’avoir un été 2020 pas pire aussi si y’avait eu des shows. Mais c’est vrai qu’il y a eu plus de chansons enregistrées, d’albums aussi quasiment, qu’il y a eu de shows.
PAN M 360 : Faut dire que tu es quand même prolifique. On a l’impression que les chansons n’arrêtent pas de sortir et ce n’est jamais dans le même créneau, c’est très versatile. Est-ce que tu te donnes une ligne directrice ?
Barrdo : Non, il n’y a pas de ligne directrice, mais j’ai l’impression qu’avec le temps, elle s’est un peu créée d’elle-même. Il y a une cohérence. Je compare ça à des artistes éclectiques, Zappa par exemple, t’écoutes certains albums et y’a des trucs bizarres, mais si tu prends du recul sur l’œuvre générale, tu vois qu’il y a des trucs qui reviennent, qu’il y a une cohérence. Sur les trois albums, y’a des choses qui reviennent, la spiritualité et les questions existentielles sont très présentes, c’est une forme de cohérence. L’éclectisme est une espèce de cohérence en soi. C’est quand on met ensemble tout ce qu’on fait qu’on se rend compte qu’il y a des choses qui vont clasher, mais vu qu’on ne se donne pas de directions, c’est le résultat final que ça donne. Tout dépend des compositions au départ. Sur cet album, il y a différents styles comme la pop, de l’orchestral, du folk, et je trouve qu’on est allé un peu plus classique, des moments plus musique classique…
PAN M 360 : … et un peu de prog, qu’on sent toujours là. C’est pas du Yes, mais c’est là.
Barrdo : C’est pas du Yes, mais c’est souvent là, surtout dans les structures de chansons.
PAN M 360 : C’est tu quelque chose à quoi tu réfléchis quand tu composes, que tu te dis je ne ferai pas la même chose que j’ai déjà fait, ou tu laisses la création libre et qu’un moment donné tu as assez de chansons pour aller en studio et ça donne un album ?
Barrdo : Je ne me mets pas de barrières stylistiques, je vois les chansons comme des enfants, des graines qu’on plante et qu’on regarde germer. J’ai un mois de création totalement libre où j’enregistre mes idées, et quand j’y reviens plus tard, c’est comme des enfants qui ont développé leur personnalité, les chansons définissent leur style. Ça dépend aussi de ce que j’essaye de faire, si j’essaye d’émuler quelque chose ou quelqu’un. Sur le dernier album, il y a une chanson ou j’ai essayé de quoi dans le genre Herbie Hancock période Sextant, je voulais faire quelque chose de fusion, de plus jazz, genre Bitches Brew. C’est pas des pastiches mais c’est inspiré de. Des fois c’est Gainsbourg. C’est des influences du moment, que j’assume.
PAN M 360 : Vous avez signé pour du booking mais vous être encore indépendants pour les albums, vous avez essayé d’avoir un label ou c’est volontaire d’être indépendants ?
Barrdo : J’ai essayé quelques fois d’être sur un label mais j’arrivais tout le temps trop tard dans le processus, tout était fait et les labels me répondaient qu’ils ne savaient pas trop quoi faire avec ça, que le temps avant de sortir un album fittait pas avec ce que j’avais décidé, moi c’était prêt à sortir, mais c’était trop vite pour eux. Ça aurait surtout été pratique pour les subventions, parce qu’en tant qu’artiste indépendant, c’est dur d’aller chercher du financement. Et même ce qui existe, on ne l’a pas eu. Je paye tout de ma poche, en fait je paye pour les choix que j’ai fait pour le projet. Ce n’est pas l’idéal, mais ça aussi je l’assume.
(les) méandres de la soif de Barrdo est disponible dès le 21 août.
Prolifique serait un euphémisme pour décrire l’artiste et cuistot montréalais Beaver Sheppard. L’ensemble de son oeuvre est impressionnante. Au point où il est quasi impossible de dénombrer tout ce qu’il a pu peindre ou composer et enregistrer. Lui-même aurait du mal à vous le dire. Personnage excentrique et erratique bien connu d’une certaine faune montréalaise – et d’ailleurs –, Beaver/Jonathan Sheppard est partout à la fois. Quand il n’est pas derrière les fourneaux de son petit restaurant Oke Poke, le chef se transforme en peintre dont les toiles s’arrachent pour plusieurs milliers de dollars, ou alors en compositeur émérite à la voix d’or.
Nous avons réussi à l’attraper à la fin d’une longue journée de travail afin qu’il nous parle de Downtown, un disque franchement épatant où le natif de Saint John’s nous propose un canevas sonore sur lequel il mélange habilement les couleurs. Que ce soit l’irrésistible No One Knows, chanson synthwave aux tonalités 80s qui a tout pour devenir un hit, la très jolie ballade folk Full Moon, l’étrange pièce-titre qui débute l’albumoula groovy Chameleon qui le clôt, Downtown, marqué par l’étonnante voix de l’auteur, ne manque pas de vers d’oreilles.
(Crédit photo : Ben Jackson)
PAN M 360 : Tu as un florilège impressionnant de parutions de toutes sortes, autant sous ton propre nom qu’avec CO/NTRY, Drug Face ou encore les allemands Brandt Braueur Frick, sans compter tes nombreuses contributions auprès de divers groupes ou artistes. Un simple coup d’oeil à ta page Bandcamp nous révèle toute l’étendue de ton travail, d’ailleurs.
Beaver Sheppard : J’ai composé mes premières chansons en septième année et je crois que mon premier disque remonte à 2006, sur un label de Baltimore. Mais j’ai une tonne de trucs que je n’ai jamais fait paraître. Ah non ! attends, mon premier disque est paru en 1997. On jouait sur des casseroles et des contenants de plastiques. À cette époque, j’étais pas mal dans des trucs comme Smashing Pumpkins et Nirvana. Un gars me l’a envoyé récemment et c’est franchement pas mal bon, sauf les paroles… Je pense que je vais le faire paraître, tiens ! En fait, je devrais tout balancer ce que j’ai sur le web. C’est ridicule tout ce que j’ai d’enregistré.
PAN M 360 : Tu cuisines beaucoup, tu peins tout autant, tu fais de la musique sans arrêt… comment fais-tu pour demeurer aussi prolifique et créatif ?
BS : Hum, je sais pas. Je ne pense pas vraiment à ce que je vais faire. Je m’installe et je crée quelque chose. C’est là que les idées viennent. En particulier pour la musique, je sors des trucs sans arrêt. J’essaie de ne pas trop me perdre dans les paroles. Je les travaille mais jamais trop. Si ça me prend plus que quelques jours pour trouver des paroles, je laisse tomber. Tout est là, les mélodies, les arrangements, tout… sauf les paroles. Je dirais que j’en ai au moins 200 comme ça, tout ça sur des cassettes 4 pistes. Et j’ai autant de chansons d’enregistrées que j’en ai au fond de ma tête. C’est un peu fou.
PAN M 360 : Pour ton nouvel album, tu as eu un coup de pouce inattendu, non?
BS : Oui, y’a cette fille de Warpaint, Stella (Mozgawa) qui m’a en quelque sorte permis de faire ce disque. Elle aimait bien mes premiers albums et m’a proposé d’enregistrer quelque chose qui ressemblait à ça. Je croyais qu’elle aimait plus mes trucs récents, comme ce que j’ai fait avec CO/NTRY, mais elle préférait le côté plus brouillon de mes premiers albums. Elle voulait que je fasse quelque chose d’un peu plus fou. Moi, je lui ai dit ok, pas de problème, et je me suis mis à fouiller dans tous mes vieux enregistrements et construire à partir de ce qui m’inspirait dans toutes ces vieilles cassettes. Je pense en fait que ce que j’ai fait de mieux est souvent parti de rien, d’un truc tout simple. Dès que tu commences à trop penser, à trop travailler le truc, ça devient… prévisible. J’aime bien que ce soit brouillon et un peu tout croche. Il y a une magie là-dedans. J’aime pas ces putains de musiciens de studio qui connaissent toutes les notes par cœur, qui jouent parfaitement sur le tempo, c’est nul.
(Crédit photo : Ben Jackson)
PAN M 360 : Ce que tu dis là me fait un peu penser à la philosophie de travail de Billy Childish, qui comme toi peint et fait de la musique. Pour lui, une œuvre ne doit pas prendre un temps interminable à compléter, c’est du temps perdu pour créer autre chose.
BS : Mais oui, je le connais! J’ai fait sa première partie à Montréal. Wow ! ça, c’était assez délirant. J’étais bien buzzé ce soir-là. En fait, je me défonçais pas mal à l’époque. J’étais sur l’acide, avant même de monter sur scène, et ensuite je me suis rendu dans les loges où j’ai eu une longue et intense discussion avec ce type. Il a cette sorte d’aura… Je sais pas sur quoi il était, peut-être rien, mais il donnait cette impression d’être gelé naturellement, tu vois ? Je ne le connaissais pas du tout avant. Ensuite, j’ai su que c’est un peu le gars qui a réinventé le rock garage. J’ai appris qu’il avait fait un tas de disques et je lui ai demandé pourquoi il faisait tant de musique et il m’a répondu « je suis obligé, car si je ne le faisais pas, je serais mort ». Pour moi, ça avait bien du sens.
PAN M 360 : Revenons à Downtown, dis-nous un peu comment tu as construit l’album.
BS : J’avais un mois pour tout compléter. Donc j’ai bricolé avec d’anciens morceaux, différentes ébauches et de vieux échantillons. Prends la première chanson du disque, Downtown, elle vient d’un jam que j’avais fait avec d’autres musiciens y’a 15 ou 16 ans. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de fou et de sulfureux, avec un des gars qui joue la mauvaise note sur un piano… Ça m’a bien plu et j’ai mis ça en boucle. Ensuite j’ai empoigné un saxophone et j’ai improvisé. Puis j’ai pris le micro et je me suis mis à balancer un flot de paroles comme ça, spontanément. J’ai coupé et collé ici et là et ajouté deux ou trois autres trucs, et voilà ! Pour I Only See You, j’ai écrit les paroles le plus rapidement possible juste pour pas que ça traîne et passer à autre chose. (Rires). Ça a donné quelque chose d’assez joli au final. J’ai utilisé un genre de steel drum caribéen que j’ai reçu en cadeau à Noël. J’ai été un peu inspiré par la chanson Spinning Away de Brian Eno [et John Cale] pour ce titre. Y’a quelque chose de ludique et de fragile dans ce morceau. Pour Chameleon, j’ai utilisé un truc qu’on avait enregistré avec CO/NTRY, un gros jam très cru de 13 minutes. J’ai charcuté l’affaire et j’ai construit Chameleon avec ça ! Je trouve la guitare malade sur ce morceau, on dirait Cotton Eyed Joe ! (Rires). Pour une autre chanson, c’était un morceau que j’avais fait avec Drug Face, mon projet avec Thomas Von Party… Tout l’album a été bricolé à partir de morceaux ou d’ébauches que j’avais en banque.
PAN M 360 : On retrouve aussi sur Downtown des morceaux un peu plus folk (My Oh My, Full Moon) similaires à ceux que tu as enregistrés sur tes premiers albums…
BS : Oui, et j’ai envie d’explorer plus ce genre de son. Ce que je trouve intéressant avec cet album, c’est que chaque chanson a été enregistrée dans un endroit différent. Tout a été finalisé au même endroit mais chacune des dix chansons provient d’un moment et d’un endroit différents.
PAN M 360 : La pièce No One Knows est vraiment super bonne, c’est carrément un truc qui pourrait connaître un certain succès.
BS : Tu n’es pas le seul à me dire ça. D’ailleurs on va faire un clip pour ça… ah oui ! et un pour Tornado Brain, un remix que Ricardo Villa-Lobos a fait d’une de mes chansons l’année dernière. Mais pour revenir à No One Knows, c’est une belle chanson que j’ai écrite y’a un an, sortie de nulle part. En fait j’ai écrit pas mal de bons trucs l’année dernière et je devrais sortir tout ça… À bien y penser, Downtown est clairement l’album le plus diversifié que j’ai réalisé. Ça ne couvre pas tout ce que j’aime faire en musique, par exemple j’ai tout un album de musique électronique de prêt et un autre de musiques complètement fuckées, et puis j’aimerais faire des trucs plus dans la veine de Talk Talk, Neil Young et Arthur Russell, faire des chansons à propos de Terre-Neuve… et plus d’art contemporain… Si au moins j’avais le temps ! Mais j’aime l’idée de laisser derrière moi tout un tas de créations une fois que je serai mort. Penser que les gens vont se battre pour les avoir… c’est un truc auquel je pense très souvent.
Protomartyr, par le biais de son chanteur Joe Casey, l’un des plus brillants paroliers de ces dernières années, qui ponctue ses textes de références historiques, littéraires et mythologiques, est passé maître dans l’art de dépeindre un monde dystopique à travers un style post-punk bruyant et claustrophobe. Depuis ses débuts sur disque en 2012, le groupe nous a offert un condensé de tout ce qui ne tourne pas rond en Amérique, de la suprématie blanche à l’hégémonie patriarcale en passant par les guerres sans fin, la gentrification ou encore l’épidémie d’opioïdes… Sur Ultimate Success Today, écrit il y a un an alors que Joe Casey combattait un étrange mal, Protomartyr semble avoir vu venir la pandémie mondiale et le fléau de la brutalité policière qui sévit actuellement au pays de l’oncle Sam.
Suite logique à Relatives In Descent de 2017, qui voyait Protomartyr plonger tête baissée dans le marasme de la vie américaine, Ultimate Success Today nous dépeint un univers complètement cauchemardesque, ponctué de compositions sombres et viscérales. Mais ce nouvel effortest aussi une suite au EP Consolation de 2018, sur lequel le groupe de Détroit invitait à bord Kelley Deal (Breeders) et expérimentait avec divers instruments auxquels il ne nous avait pas habitués sur ses précédents enregistrements. Pour Ultimate Success Today, capté aux Dreamland Recording Studios, une église de la fin du XIXe siècle, la bande a récidivé en accueillant cette fois-ci plusieurs musiciens. Nandi Rose (voix), la légende du free jazz Jameel Moondoc (saxophone alto), Izaak Mills (clarinette basse, saxophone, flûte) et Fred Lonberg-Holm (violoncelle) se retrouvent donc ici et là sur les dix pièces que compte l’album. PAN M 360 a rejoint chez lui à Détroit le chanteur Joe Casey qui a bien voulu nous parler de la genèse de ce troublant cinquième album qui marque un tournant dans l’histoire de Protomartyr.
PAN M 360 : Tu as laissé entendre ici et là que Ultimate Success Today serait en quelque sorte la possible conclusion bruyante d’une pièce de théâtre en cinq actes, qu’entendais-tu par là ?
Joe Casey : Quand on parle de la fin de tout, ce qui est en quelque sorte le thème de l’album parce que je me sentais très malade et un peu obsédé par la mort à ce moment-là, on doit vraiment aller jusqu’au bout. On ne peut pas faire ça à moitié, il faut vraiment faire comme si tout était foutu… Nous sommes ensemble depuis dix ans, c’est donc une façon pour nous de conclure, pas tant pour mettre fin au groupe que pour aller de l’avant. Ainsi, quelle que soit notre prochaine étape, ce sera au moins quelque chose qui paraîtra frais et nouveau. Et puis arrive cette pandémie et on a l’impression que c’est vraiment la fin d’une époque. Je vais devoir arrêter d’écrire sur ce genre de choses parce qu’elles finissent par se réaliser. (Rires.)
PAN M 360 : En disant que tu as envie de passer à autre chose, on comprend que tu as envie de changer de thématique dans tes chansons, mais est-ce que cela implique aussi de changer de son ?
JC : Je n’en sais rien. Je veux juste que nous puissions changer ce que nous voulons autant que nous le voulons, si nous continuons. On doit emménager dans une nouvelle maison si on détruit l’ancienne. Cela t’oblige à changer. Quand après cinq disques les gens disent encore qu’on est influencés par Joy Division ou The Fall, on se demande quand ils vont arrêter de dire qu’on n’est qu’un dérivé d’autre chose. C’est une façon de provoquer le changement.
Crédit photo : Trevor Naud
PAN M 360 : Mais vous avez déjà entrepris un certain changement avec ce nouvel album, non ? Il y a des cordes, des cuivres… Dirais-tu que c’est votre album le plus audacieux ?
JC : Nous voulons toujours changer, chaque fois. Et nous avons vraiment senti que cet album était une expérience, qui pouvait ou non fonctionner, en faisant appel à ces collaborateurs et en ajoutant ces sons supplémentaires. Nous avons pensé que c’était une sorte de nouveau départ. Ce n’est pas seulement Protomartyr avec des cordes, des cuivres et des bois… Je pense que la musique que le groupe a créée est, du moins pour moi, radicalement différente de tout ce que nous avons fait auparavant. La façon dont Greg (Ahee, guitares) a écrit ces chansons, il les a abordées sous un angle complètement différent de ce qu’il fait habituellement. Nous essayons donc toujours d’expérimenter, mais cette fois, je pense que c’est plus prononcé.
PAN M 360 : Est-ce que le EP Consolation n’a pas un peu ouvert la voie à Ultimate Success Today ?
JC : Le EP Consolation était vraiment une chouette collaboration avec Kelley Deal, et qui s’est très bien passée. Donc, quand elle a fait venir des musiciens supplémentaires pour la dernière chanson et que nous avons vu le résultat, nous avons trouvé que ça ressemblait à du Protomartyr, mais de façon différente. Cela n’a pas complètement changé notre son, parce que nous ne voulions pas pousser au point où ça finirait par ne plus nous ressembler… Je sais que pour Greg c’était important parce qu’il avait travaillé sur un album avec Matthew Dear, qui est plus un artiste électronique dont il aimait l’approche, et il voulait en quelque sorte apporter cela à l’album. D’une manière étrange, c’est un peu comme un album électronique, mais sans éléments électroniques.
PAN M 360 : Il y a plusieurs collaborateurs sur l’album, comment ça s’est passé avec eux en studio et pourquoi avoir choisis ceux-là en particulier ?
JC : Nous voulions avoir des musiciens de jazz sur l’album, mais c’est plus facile à dire qu’à faire, ils ne sont pas apparus au beau milieu du studio comme par magie. Nous nous sommes renseignés pour savoir qui était disponible. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi le studio dans lequel nous avons enregistré, parce qu’il est proche de New York, où il y a beaucoup de musiciens de jazz, pour qu’il soit plus facile pour eux de venir.
Je dirais que de tous les collaborateurs, Izaak Mills, qui joue de la clarinette basse, de la flûte et du saxophone, a été le plus grand contributeur parce que c’est lui qui est resté le plus longtemps en studio avec nous. Quelques jours. C’est son apport qui est le plus important. Quant à Jamil Moondoc, qui est une légende de l’avant-jazz, nous n’en revenions pas qu’il se soit pointé au studio ! Il est entré, s’est exécuté et est reparti. Il nous a donné tant de choses à travailler. C’était un peu comme s’il nous disait « voilà, maintenant débrouillez-vous avec tout ça ». (Rires.)
Pour ce qui est de Fred Lonberg-Holm, qui joue du violoncelle, il est sur tellement d’albums différents ! Sa feuille de route est incroyable. Il est venu une journée. Quant à Nandi Rose, qui chante sur quatre ou cinq chansons, elle n’est même pas venue. Elle a envoyé toutes ses voix par courrier électronique. À l’époque, cela semblait être une façon bizarre de faire les choses, mais maintenant, c’est un peu la nouvelle norme. (Rires.) Elle nous a aussi donné beaucoup de choses avec lesquelles travailler ! Maintenant que nous avons survécu à l’expérience, nous aurions aimé avoir encore plus de musiciens et aller encore plus loin.
PAN M 360 : Comment ces collaborations ont-elles façonné l’album ?
JC : Beaucoup ! Greg avait pensé à tout ça et savait qu’il voulait que ces collaborateurs jouent le rôle que ses pédales de guitare ou ses synthés jouent habituellement. Nous avons donc répété les chansons à l’avance et beaucoup d’entre elles n’étaient que des esquisses dont Greg remplissait certaines parties avec des synthés en pensant à ce que les saxophones feraient, tu vois ? Ça s’est fait pas mal à tâtons. Les paroles des chansons n’avaient pas encore pris forme avant qu’on entre en studio. Il a fallu attendre que les collaborateurs fassent leurs parties pour avoir une idée de ce que ça donnait. Ce que j’ai apprécié parce que cela m’a donné quelque chose à faire en studio pendant que les autres enregistraient. Cette fois-ci, j’ai donc pu voir comment les chansons évoluaient. Par exemple, pour Processed By the Boys, l’ajout de la clarinette fait vraiment la chanson. Cela m’a permis de chanter de façon un peu plus urgente et de garder les paroles fraîches parce que la chanson prenait vraiment forme en studio.
PAN M 360 : Il paraît que tu as écrit plusieurs des chansons une fois rendu en studio, c’est vrai ?
JC : Oui, mais ce n’est pas du rap freestyle. (Rires.) Par exemple, pour la chanson Worm In Heaven, pendant qu’ils mettaient la touche finale – la belle flûte qu’on entend tout le long de cette chanson –, je me suis mis à travailler sur les paroles, pendant deux heures. Ensuite, je suis retourné dans la cabine, j’ai mis de l’ordre dans les paroles et j’ai trouvé la forme. Je dirais qu’au moins trois ou quatre chansons ont trouvé leur forme définitive dans la cabine du studio au moment de leur enregistrement.
PAN M 360 : Tu as un peu fait comme Serge Gainsbourg quand il était en Jamaïque pour enregistrer son album reggae. Il n’avait pratiquement aucunes paroles d’écrites une fois en studio et le lendemain il les avait toutes. Il avait passé toute la nuit à les écrire.
JC : Je suppose que c’est la meilleure façon de le faire ! Prends une chanson comme Tranquilizer, où je voulais montrer ce que l’on ressent dans sa tête quand on souffre terriblement et que l’on pense à cette douleur, que ça va nous tuer… On ne pense pas de manière rationnelle, les mots ne peuvent pas être poétiques ! Pour faire cela correctement, il vaut mieux le faire à la dernière minute. Tu peux avoir une idée au départ mais cela doit plutôt ressembler à quelqu’un qui bute sur les mots à tenter de rendre correctement l’émotion ou le sentiment que tu cherches à transmettre.
PAN M 360 : J’ai lu quelque part que tu voulais donner un sentiment d’urgence à cet album, un peu comme celui qu’on ressent à l’écoute de votre premier album No Passion All Technique, te sens-tu aussi révolté qu’il y a dix ans ?
JC : Récemment, nous avons réédité notre premier disque [No Passion All Technique]. Il est plein de défauts mais il a été enregistré en quatre heures. 22 chansons en quatre heures ! Ce que j’ai aimé en réécoutant ce disque, c’est qu’il donne l’impression qu’il a été fait par des gens qui sont au bout du rouleau. Et c’était le cas.
Maintenant, nous pouvons nous permettre de rester plus longtemps en studio, mais sais-tu à quel point le travail en studio peut être ennuyeux et fastidieux ? Comme quand on prend deux ou trois jours juste pour enregistrer la batterie… Ça peut vraiment te vider de tout ton enthousiasme. (Rires.) Je voulais ramener l’urgence parce que je ne voulais pas être complaisant. Je suis toujours surpris quand je lis quelque chose comme « c’est le disque le plus sombre de Protomartyr ». Nous n’avons jamais voulu faire de la musique sombre et dépressive !
La vie est remplie de joies et de déceptions, et pour je ne sais quelle raison, la musique me fait exprimer ma déception. Je suppose que je ne suis pas très drôle car il y a beaucoup de blagues sur ces albums, mais elles se perdent un peu. J’ai lu dans une critique qu’on se vautre dans le nihilisme, et pourtant, j’ai plutôt l’impression que c’est le contraire du nihilisme !
Crédit photo : Bo Huang
Pivotal Arc s’annonce comme le projet le plus considérable mené par Quinsin Nachoff, 46 ans, Canadien établi à New York depuis une douzaine d’années. D’abord au programme, un concerto en trois mouvements pour violon mettant en vedette la soliste québécoise Nathalie Bonin, dont la carrière se déroule simultanément à Montréal et Los Angeles. L’instrumentation du concerto comprend le bassiste Mark Helias, le batteur Satoshi Takeishi et le vibraphoniste Michael Davidson, auxquels se joint un ensemble à vent et cordes sous la direction du tromboniste JC Sanford.
L’opus Pivotal Arc comprend également un quatuor à cordes en quatre mouvements exécuté par le Quatuor Molinari, sans oublier la pièce-titre de l’album, autre œuvre considérable réunissant le trio de Nachoff, ainsi que l’ensemble à vent et à cordes constitué essentiellement de musiciens montréalais : Jean-Pierre Zanella, Yvan Belleau, Brent Besner, David Grott, Bob Ellis, Jocelyn Couture, Bill Mahar. Exécutées par des musiciens de New York, Toronto et Montréal, ces œuvres mettent en relief l’imaginaire compositionnel de Nachoff, au confluent du jazz actuel, de la musique contemporaine de tradition classique et de musiques non occidentales triées sur le volet.
Nathalie Bonin (Crédit photo : Sophie Carrière)
PAN M 360 : À quand remonte l’idée du Concerto pour violon, soit la pièce la plus imposante au programme ?
Quinsin Nachoff : « Nous l’avons enregistré juste après le concert donné à Montréal, soit il y a deux ans, au studio Piccolo à Montréal. Personnel incroyable, excellents micros… ces conditions d’enregistrement ont rendu le processus si facile, si fluide. Il y avait beaucoup de matériel enregistré, que nous avons dû passer en revue, de nombreuses prises, tellement de possibilités ! Il a fallu s’asseoir, prendre des décisions et les monter avec David Travers-Smith, un ingénieur du son et un technicien merveilleux qui a participé à presque tous mes projets. Ç’a pris beaucoup de temps effectivement. »
Nathalie Bonin: « Parce que nous étions dans des endroits différents, New York, Toronto, Montréal, Los Angeles, ça n’a pas été évident de rassembler tout le monde pour réaliser ce projet. Le financement aussi a été difficile, mais nous avons heureusement reçu un soutien formidable du Conseil des arts du Canada. Cela dit, remplir la demande a été long et nous avons dû attendre un long moment parce qu’il n’y avait pas de fonds disponibles au début du processus. »
PAN M 360: Dans quel contexte le concerto a-t-il été imaginé ?
NB: « En 2001, je m’étais inscrite à un atelier de jazz à Banff, où Quinsin enseignait. J’explorais la musique improvisée car c’était vraiment nouveau pour moi. Plus tard, j’ai joué une pièce du trompettiste Dave Douglas, composée à l’origine pour le violoniste Mark Feldman. Douglas m’avait demandé si je voulais la jouer et… il y avait une cadence où je pouvais improviser, ce fut pour moi une grande première. J’ai donc interprété l’œuvre pendant une semaine et Quinsin m’a entendue. Il s’est aperçu que j’avais une solide formation classique. C’est alors qu’est venue l’idée d’une collaboration et d’une tournée; nous avons commencé à travailler sur ses projets comme Magic Numbers, Horizons Ensemble, etc. Il y a sept ans, nous étions en coulisses à Toronto, avant un concert, et je lui ai dit, presque à la blague, hé ! pourquoi pas on ne ferait pas un concerto pour violon ? Nous avons tous les deux ri et… »
QN: « Nathalie est très occupée, mais nous avons alimenté ce projet de concerto et l’avons lentement mis en chantier. Bourse du Conseil des arts du Canada, première maquette enregistrée en 2014 à New York, collecte de fonds… En 2018, nous étions enfin prêts à enregistrer. Comme Nathalie avait déjà participé à deux de mes projets pour cordes, j’avais une bonne idée de ce dont elle était capable, ce qui a vraiment été impressionnant. Ensuite, j’ai voulu la pousser dans une autre direction, sachant qu’elle était à l’aise dans mes contextes précédents. C’était l’occasion de la mettre dans une position un peu inconfortable et de voir comment elle réagirait. Et encore une fois, Nathalie a excellé. Elle a travaillé très dur pour réussir à être elle-même dans ce nouveau contexte. En tant que compositeur et improvisateur, j’aime pouvoir mettre en valeur les musiciens pour ce qu’ils font le mieux. J’aime ensuite les mettre au défi en les plaçant dans une situation où ils ne savent pas ce que ça donnera. »
NB: « Et nous sommes toujours amis ! » (rires)
PAN M 360: Quinsin, expliquez-nous votre choix de vivre à New York et d’y mener votre carrière depuis une douzaine d’années.
QN : « J’ai grandi au Canada, j’y ai passé beaucoup de temps et je connais bien la scène là-bas, j’ai étudié à Umber College à Toronto, je me sens vraiment attaché au Canada de bien des façons. Ma famille y est toujours, ma sœur vit à Vancouver. Mais j’aime aussi faire partie de la scène dynamique et vibrante de New York. C’est vraiment stimulant de pouvoir travailler avec des artistes vraiment dévoués à la musique originale et créative. Les musiciens y sont vraiment motivés et cela m’interpelle. Je ne renonce pas pour autant à faire des choses au Canada; j’ai constamment la chance de travailler avec d’extraordinaires musiciens canadiens. »
Crédit photo : Bo Huang
PAN M 360: Quant à vous, Nathalie, votre carrière se partage entre Los Angeles et Montréal. On vous retrouve à la fois dans des contextes très pop, soit à l’émission de télé La Voix où vous êtes premier violon de la section des cordes, ou dans vos numéros de « violon aérien », ou encore dans l’industrie du cinéma où vous composez avec succès, sans compter ces projets de musiques plus complexes et plus exigeants, pourquoi un tel éclectisme ?
NB: « Je m’ennuie facilement. Faire partie d’un ensemble classique, pour moi, c’est comme entrer au monastère. J’ai donc besoin d’autres défis qui m’inspirent. J’aime essayer différentes choses. Dans la vie, il faut s’amuser. J’essaie donc tout ce qui est à ma portée, tout ce me permet de découvrir de nouveaux aspects de moi-même. Je ne me suis jamais imaginée faisant partie d’un orchestre toute ma vie, j’ai besoin de jouer des musiques de toutes sortes de styles : jazz, musique du monde, pop, divertissement, showbusiness… J’ai aussi commencé à composer en 2010 et ça occupe maintenant près la moitié de mon temps, parfois même plus. Je peux donc travailler dur sur ce concerto ou jouer à The Voice pour des millions de personnes; des défis très différents mais toujours des défis et une motivation différente. »
PAN M 360: Quelle est votre appréciation du Quatuor Molinari dans le contexte de ce quatuor à cordes ?
QN: « L’ensemble m’a été recommandé par Nathalie. Ç’a été formidable de travailler avec ces musiciens pour la première fois. Mariage parfait ! Au départ, je comptais faire un atelier avec eux pour jouer une partie du matériel avant de l’enregistrer, mais cela ne s’est pas concrétisé. Je leur ai donc envoyé la musique trois ou quatre semaines avant l’enregistrement et je ne les ai pas entendu jouer une seule note avant les répétitions. C’était un peu risqué et stressant. Mais quand ils se sont présentés à la répétition, ils ont joué de façon incroyable. Mieux encore que ce que j’avais pu imaginer. Ils se sont vraiment donnés à fond ! Ils ont interprété les choses différemment tout en repoussant les limites de l’œuvre, il y avait donc un esprit d’improvisation dans leur jeu. On pouvait clairement sentir qu’ils appréciaient la musique. Ils se sont montrés très ouverts et ont beaucoup apprécié les aspects rythmiques aussi. C’était magnifique ! »
Quatuor Molinari
PAN M 360: Pour clore le tout, la pièce-titre est aussi considérable.
QN: « Pivotal Arc a été écrite en 2017-18. Je lisais un excellent article dans le New York Times sur les changements climatiques et je pouvais voir tous ces graphiques illustrant le réchauffement planétaire. Ces graphiques m’ont alors inspiré un arc de cercle géant. Au début et à la fin de la pièce, le contrebassiste Mark Helias y va de quelques commentaires en solo, le saxophone joue au sommet de l’arc. Mark est un instrumentiste et un soliste extraordinaire, il joue aussi bien dans des projets de jazz que dans des ensembles de musique classique, petits ou grands, il dirige son propre trio avec Tom Rainey (batterie) et Tony Malaby (saxophone). Nous avons passé un très bon moment avec tous les musiciens. Quand j’ai pu me rendre compte de leur niveau de préparation à Montréal, ç’a été fabuleux ! »
PAN M 360: Quinsin, votre approche est à la fois ancrée dans le jazz contemporain et la musique contemporaine de tradition classique, sans compter votre amour pour le tango nuevo et autres musiques du monde. Pour vos œuvres récentes, quelles ont été vos inspirations côté classique ?
QN: « J’aime beaucoup la musique de la première moitié du XXe siècle (Bartok, Chostakovitch, Berg, etc.), mais j’écoute aussi des quatuors à cordes et de la musique de chambre plus récente, par exemple des pièces de Brian Ferneyhough ou Helmut Lachenmann. J’ai donc essayé de m’exposer à beaucoup de choses différentes qui se font actuellement. Je m’intéresse donc à différents styles et genres et j’essaie de trouver ce qui fonctionne bien ensemble. »
PAN M 360 : De manière générale, cherchez-vous à atteindre l’équilibre entre musiques écrites et improvisées ?
QN : « Cela dépend des musiciens avec lesquels je joue. Quand j’ai rencontré les musiciens du Molinari, ils m’ont fait comprendre qu’ils n’improviseraient pas, alors je leur ai donné des petits trucs aléatoires, en rapport avec leur tradition. Jouer avec Nathalie est différent : je sais qu’elle peut improviser, elle est particulièrement douée pour l’improvisation libre. Dans le concerto de violon, je peux lui donner des indications d’une cadence écrite, jusqu’au point de départ de la section suivante. Je peux ensuite la laisser exprimer sa personnalité, et chaque fois, c’est différent. Dans un autre contexte, je travaille avec le pianiste Matt Mitchell, un improvisateur et lecteur à vue extraordinaire; je peux lui donner des directives plus vagues, juste assez pour orienter l’angle de l’improvisation. Parfois je ne donne aucune indication. Ou, avec des musiciens venant de l’univers du jazz, où il y a toutes sortes de rythmes et d’accords, donner des consignes très précises. Il y a donc une foule de façons de s’y prendre, les combinaisons sont presque infinies. Vous devez trouver ce qui fonctionne le mieux dans chaque contexte et ce qui sert le mieux votre propos. »
Quatuor Molinari
PAN M 360: Pour plusieurs mélomanes et musiciens d’aujourd’hui, l’idée de musique « avancée » implique de plus en plus la rencontre du jazz actuel et de la musique contemporaine écrite, est-ce dans cet univers que se situent les œuvres de Pivotal Arc ?
QN : « Il faut rappeler d’abord que la plupart des compositeurs classiques improvisent. Ils ne le font pas en public, mais c’est de cette façon qu’ils trouvent des idées. Aujourd’hui, les musiciens et les auditeurs qui se concentrent davantage sur la musique classique contemporaine, écoutent aussi autre choses, leur univers est plus vaste. Les compositeurs « sérieux » comme Nicole Lizée peuvent ne pas admettre d’improvisation dans certains de leurs morceaux mais s’inspirent de beaucoup de musique de styles populaires, comme le rock, le drum & bass ou la pop. Très souvent, les musiciens se trouvent entre deux univers, ils y sont désormais habitués. Comme je l’ai dit, j’essaie de trouver des éléments communs au jazz et au classique, aux sources africaines et aux sources occidentales, plutôt que d’opposer ces univers musicaux. Nous ne sommes jamais vraiment sûrs au bout du compte : est-ce du classique ou du jazz en ce moment ? Et ça n’a vraiment pas d’importance. »
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