Suite en quatre parties – Acknowledgement, Resolution, Pursuance, Psalm – la musique d’A Love Supreme doit être considérée comme l’œuvre la plus marquante de John Coltrane et de son fameux quartette réunissant le batteur Elvin Jones, le pianiste McCoy Tyner et le contrebassiste Jimmy Garrrison. Enregistré en 1964, lancé en 1965 sous étiquette Impulse!, cet album est sans conteste un grand classique du jazz contemporain. Au programme, explorations mélodico-harmoniques et rythmiques, phrases incantatoires, paroxystiques, propices à l’expressivité individuelle ou collective. L’inspiration du saxophoniste résultait alors d’une intense quête, différentes formes de mysticisme et la découverte de nouvelles dimensions sonores l’avaient conduit à créer cette œuvre extraordinaire. 

Rappelons que les guitaristes John McLaughlin et Carlos Santana en avaient repris ensemble le premier mouvement dans le contexte de l’album Love Devotion Surrender, lancé en 1973. Depuis lors, tant de musiciens reprennent cette œuvre, de surcroît un passage obligé pour tout jazzophile qui se respecte. Depuis quelques années, d’ailleurs, le guitariste Henry Kaiser et le batteur John Hanrahan réunissent différentes formations et jettent un nouvel éclairage électrifié sur A Love Supreme

Un album témoigne enfin de cette expérience en continu : le guitariste et le batteur s’adjoignent ici les services du saxophoniste Vinny Golia (ténor, soprano, baryton), du claviériste Wayne Peet (Hammond B3, Yamaha YC-450) et du bassiste Mike Watt.

Joint en Californie, Henry Kaiser explique le processus aux usagers de PAN M 360 : 

PAN M 360 : Ces dernières années, vous et John Hanrahan avez interprété des versions électriques des Meditations de John Coltrane et d’A Love Supreme avec différents musiciens. Plusieurs concerts en témoignent sur YouTube, assortis de vos commentaires. Pouvez-vous nous expliquer votre rapport à cette œuvre ?  

HENRY KAISER : En fait, je n’ai jamais beaucoup écouté Coltrane. Les albums que j’ai le plus appréciés et écoutés sont Meditations, Ascension, Live at the Village Vanguard Again et les deux albums Live In Japan. C’est davantage le Coltrane proche du free jazz jouant avec le saxophoniste Pharoah Sanders qui m’intéresse. En fait, je passe une plus grande partie de mon temps consacré au free jazz à l’écoute de Cecil Taylor, Sun Ra et Albert Ayler. Je considère néanmoins Coltrane comme une figure extrêmement importante du free jazz des années 60. Mais je ne suis pas un fétichiste de Coltrane, j’ai dû passer cinquante fois plus de temps à écouter Cecil Taylor.

PAN M 360 : Cet enregistrement de John Coltrane d’A Love Supreme sur Impulse! est l’un des rares albums de jazz moderne qui a eu un impact sur un très large public, au-delà du jazz. Les hippies et les fans de rock psychédélique des années 60 l’ont adoré et les générations suivantes l’ont également apprécié. Encore aujourd’hui A Love Supreme demeure un incontournable rituel. Comment expliquez-vous cet énorme impact au fil des années et des décennies ?

HENRY KAISER : Je pense que c’est une étape importante du free jazz qui a plu au grand public. Un album magique d’une période magique !  Aujourd’hui… je me demande s’il est toujours aussi important sur le plan spirituel. Lorsqu’il invoquait les esprits sur A Love Supreme, il pensait probablement au Dieu des chrétiens. Cependant, un musicien traditionnel coréen m’a récemment demandé pourquoi et comment il se faisait que Coltrane y jouait des éléments de gugak (musique traditionnelle coréenne). J’ai jeté un coup d’œil aux disques de musique traditionnelle coréenne parus aux États-Unis à l’époque d’A Love Supreme et avant – et je n’ai rien trouvé que Coltrane aurait pu avoir entendu pour l’expliquer. Ma théorie est qu’il a invoqué sans le savoir les esprits très puissants qui animent les musiques chamaniques coréennes, dont j’ai moi-même fait l’expérience en les jouant avec des musiciens coréens, et qui ont conduit Coltrane sur les chemins de l’expression musicale et mené au succès de cette œuvre.

PAN M 360 :  Au cours de votre carrière, vous n’avez jamais été un musicien de jazz conventionnel. Vous vous êtes surtout consacré à l’improvisation de manière globale et à beaucoup d’expérimentation. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce cycle de réinterprétation de la musique de Coltrane du milieu des années soixante ?

HENRY KAISER : Cela semblait être à la fois une chose amusante à faire et un défi intéressant. De plus, ce que j’ai appris en étudiant la musique de Miles Davis de la période 1973-1975, dans mon groupe Yo Miles! avec Wadada Leo Smith, m’a fourni une clé intrigante pour décoder les Meditations. Je pense qu’Agharta et Pangaea ont beaucoup plus en commun avec les Meditations que quiconque n’a pas fait partie du groupe Yo Miles! pourrait le réaliser.

PAN M 360 : Quelles sont les qualités musicales de la musique d’A Love Supreme – structures harmoniques, rythme, interaction, improvisation solo ou collective, etc. – qui vous ont amené à faire autre chose avec cette musique plus ou moins considérée comme un classique du jazz aujourd’hui ?

HENRY KAISER : Ce ne sont pas les concepts occidentaux de mélodie, d’harmonie et de rythme. Ce sont des choses comme la narration, le récit, le timbre, le timing, l’espace, l’opposition entre rythmes proportionnels et rythmes divisionnaires, le chamanisme, la téléologie de la musique et les qualités psychédéliques de la musique sans l’usage de drogues. C’est sur ce genre de considérations que je me suis penché et que j’ai agi.

PAN M 360 : Cette musique se fonde sur des structures ouvertes où le vocabulaire d’improvisation et les expressions individuelles sont très importants. Que vouliez-vous ajouter ? Comment les instruments électriques peuvent-ils changer la musique ?  

HENRY KAISER : Carlos Santana et John McLaughlin ont montré la voie à une interprétation électrique d’A Love Supreme sur leur album Love Devotion Surrender. J’ai vu ce groupe à deux reprises, avant de jouer professionnellement de la guitare, à l’occasion de sa tournée promotionnelle, et ça m’a marqué. Ma rencontre avec le batteur John Hanrahan m’a amené à jouer et à enregistrer la suite entière et, après avoir étudié la question de plus près, je me suis rendu compte qu’A Love Supreme et Meditations étaient deux volets de la même histoire. Et il est essentiel que les mélomanes le comprennent.

PAN M 360 : Lorsque nous écoutons vos versions personnelles, nous éprouvons un profond respect pour les formes initiales. Quelle tension y a-t-il entre l’enregistrement original sur Impulse! et vos différentes versions ?

HENRY KAISER : Ce genre de question ne nous effleure même pas. Il n’y a rien de planifié. La musique nous guide et nous la fait jouer. Ce n’est pas nous qui la jouons. (Je suis sûr que c’était le cas aussi pour Coltrane avec A Love Supreme et Meditations – les chutes de studio le démontrent.) Il n’y a ni carte ni plan de vol; chaque fois, c’est l’exploration différente d’un nouveau territoire.

PAN M 360 : Vous avez joué avec toutes sortes de musiciens depuis que vous avez commencé le projet. Pouvez-vous nous parler des principaux ensembles et nous expliquer brièvement ce que vous avez réalisé avec chacun d’eux ?

HENRY KAISER : C’est surtout moi et le batteur, John Hanrahan. Chaque fois, les musiciens sont différents. Vous pouvez voir et entendre une autre formation en allant sur la page YouTube du label Cuneiform et visionner ma série Weekly Solo.

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous choisi cette formation pour l’enregistrement, est-ce pour des raisons de disponibilité ?

HENRY KAISER : Nous donnions des concerts d’A Love Supreme Electric avec des musiciens différents tous les deux ou trois mois, et comme Wayne Peet, l’organiste sur l’album, avait son propre studio d’enregistrement, ç’a été assez simple à faire.

PAN M 360 : Jouer la musique de John Coltrane vous présente sous un autre jour : vous pouvez être confronté à des perceptions différentes de la part de personnes qui ne connaissent pas très bien votre travail et qui aiment A Love Supreme, y voyez-vous un défi ?

HENRY KAISER : Ce n’est pas vraiment un défi, jouer cette musique est devenu naturel pour nous. Le public ne s’est jamais plaint de quoi que ce soit et nous passons tous un très bon moment.

PAN M 360 : Vous avez toujours été à la recherche de nouvelles formes, de nouveaux langages, de nouvelles façons de composer, d’improviser, de jouer, que vous a apporté ce projet sur le plan du langage musical ?

HENRY KAISER : La possibilité d’intégrer des éléments à la fois musicaux et sociologiques de la musique des chamans coréens à la musique de Coltrane.

PAN M 360 : Quels sont vos projets actuels et à venir ?

HENRY KAISER : Je suis en train de matricer un album avec Stein Urheim, Benedicte Maurseth, Danielle DeGruttola et moi-même pour le label norvégien Jazzland : Be Here Whenever.

Voici la liste de mes parutions prévues pour 2021 :
Un nouvel album en quartet avec Ray Russell.
Un album en trio avec Wadada Leo Smith et Alex Varty.
Un nouvel album de guitare solo.
Un album de fusion en compagnie d’Andy West, Chris Muir, Lukas Ligeti et Stephan Thelan.
Un album de d’improvisation libre en quintette en compagnie de Danielle DeGruttola, Lisa Mezzacappa, Soo-Yeon Lyuh et Nava Dunkelman.
Un duo de guitares d’ambiance avec Anthony Pirog.
Une relecture de l’album The Wire, de Steve Lacy, en compagnie de Bruce Ackley, Andrea Centazzo, Michael Manring, Tania Chen et Danielle DeGruttola.
Un album en quintette en compagnie de Binker Golding, Eddie Prevost, N.O. Moore et Ollie Brice.
J’en ai probablement oublié deux ou trois autres qui sont en préparation.

Il y a aussi mon concert hebdomadaire en webdiffusion.

Crédit photo : Gabrielle Demers

Avec ce troisième album complet, et le deuxième depuis que le trio montréalais s’est retrouvé sur l’étiquette montréalaise Lisbon Lux, Le Couleur a décidé « d’ouvrir le couple », comme ses membres aiment à le dire. En quelque douze années de ménage à trois, la formation synth-pop avait envie de changer de formule en invitant plusieurs amis musiciens à participer à l’album. Le résultat a été au-delà de ses espérances, insufflant une nouvelle énergie au groupe. Fruit de ses ébats musicaux en studio, Concorde flirte avec le mythe, le manque et la mort dans un univers sonore sexy, envoûtant et très esthétique. On retrouve un peu l’univers de Michel Colombier, celui de David Holmes, des Sparks, d’Air et de Stereolab, entre autres. PAN M 360 s’est entretenu avec le trio – le batteur et bidouilleur Steeven Chouinard, sa compagne et chanteuse Laurence Giroux-Do et le bassiste Patrick Gosselin – à la veille de sa prestation en webdiffusion au CCF.

PAN M 360 : Parlez-nous du concept de Concorde, car il semble bien y en avoir un !

Steeven Chouinard : Concorde a été la première chanson qu’on a faite pour ce disque. Notre musique vient tout le temps avant les paroles. Donc, Pat et moi avons enregistré la pièce et ensuite Laurence avait envie d’écrire quelque chose en rapport au Concorde. Elle était fascinée à ce moment-là par cet avion et la tragédie qui mit un terme à son histoire. 

Laurence Giroux-Do : On trouvait que toute l’esthétique du Concorde concordait avec l’image qu’on voulait donner au disque, tout ce côté un peu vintage mais en même temps assez futuriste, la beauté de l’objet, le mythe, le rêve, la sensualité…

SC : C’était quand même un avion sexy ! Il n’était pas quelconque, à voyager à pratiquement deux fois la vitesse du son en plus. Donc, à partir de là, on s’est mis à composer d’autres chansons. La deuxième qu’on a faite était L’Aube du 3e soleil, et vu le mood de la chanson et ce qu’on y entendait, ce qu’elle nous inspirait, c’est alors que sont venus les mots. C’est assez cinématographique, notre affaire. En fait, pour ce disque, on a aussi été assez influencés par les images, plus que par d’autres groupes; beaucoup de films porno des seventies comme Emmanuelle et Bilitis, la sensualité des musiques de Francis Lai par exemple, Gainsbourg… Toute cette lenteur, cette sensualité, ce petit côté lo-fi aussi qu’il y a dans ces films. Donc, on s’est rendu compte que c’était tragique, que ça parlait beaucoup de mort et d’absence… C’est un peu ça le concept du disque, sans que ce soit trop explicite ou trop personnel.

LGD : Prend Silenzio, par exemple. Ce morceau fait référence à la mort d’un mafieux qui s’est fait tirer, qui n’a pas respecté l’omerta. Oiseau sauvage parle d’un schizophrène… Donc le disque tourne autour de la mort, du mythe et du manque, ce sont les trois principaux thèmes de l’album, les 3 M. Il y a quelque chose de fascinant comment on voit la mort et comment on se voit mourir, je trouve. 

SC : On a tous peur de ça, mais on s’est rendu compte, en ayant une fille de 4 ans avec qui on regarde des petits bonhommes, qu’il y a plusieurs manières de voir la mort. Dans le film d’animation Coco, il est question du Jour des morts au Mexique, qui est un événement très festif et coloré. Ça donne une autre perspective sur notre perception de la mort dans notre société.

PAN M 360 : Vous avez bien choisi votre année pour sortir un disque avec ce genre de thématique. Est-ce que le fait de lancer l’album un 11 septembre faisait aussi partie de la thématique ?

LGD : On devait sortir l’album le 18 avril, mais pour les raisons que tu sais, on a préféré reporter la date. Donc, on s’est dit, pourquoi pas le 11 septembre ? Le crash du Concorde un 11 septembre, en pleine pandémie de fin du monde…

SC : Et on s’est dit que c’était certain que les journalistes nous en parleraient quand on ferait des entrevues. Donc, voilà ! (rires)

PAN M 360 : En quoi ce disque diffère-t-il des précédents ?

LGD : Dans la façon dont il a été enregistré, je dirais.

SC : L’idéologie a été différente pour ce disque. C’est la première fois qu’on a décidé d’ouvrir le couple, si je puis m’exprimer ainsi. On a invité pas mal de musiciens. Car à la base, c’est Laurence, Pat et moi qui faisons tous nos disques. C’est arrivé trop souvent que ce soit une personne du groupe qui enregistre toute une chanson, donc on voulait quelque chose de plus collaboratif. On a fait appel à des gens qu’on connaît, des amis. On voulait qu’ils mettent leur touche : percussionniste, claviériste et plusieurs guitaristes sont passés. On a décidé finalement de faire ça live. Je te dirais que les deux tiers du disque est live. On était sept musiciens à la fois. On n’avait jamais tenté ce genre d’expérience et on a vraiment trippé. Ce partage d’idées, cette passion commune… Juste d’être en gang, de boire des bières ensemble, de soumettre des idées… Pour moi, tout ça est très positif. C’est du partage, c’est de l’amour, c’est de l’art. C’est donc ce qui diffère beaucoup des autres disques où je me retrouvais souvent seul derrière l’ordi ou un synthé à tout programmer. Pat venait faire un petit truc, Laurence posait sa voix et c’était ça.

LGD : Je pense qu’on ne pouvait pas avoir ce genre de fonctionnement. On avait fait un peu le tour, mais avec ce disque, on dirait que ç’a ravivé la flamme, ça nous a donné le goût de poursuivre l’aventure autrement, une nouvelle façon de s’émanciper.

SC : C’était positif ! C’était le fun d’avoir l’avis des autres musiciens. Même si je suis très directif dans ma manière de réaliser, je les laissais aller et j’aimais leurs défauts. C’est aussi pour ça qu’on les engageait : les défauts, les tics des gens, tout ça s’entend sur le disque. Y’a des trucs que je fais depuis dix ans et qu’on a assez entendus que le claviériste qu’on a engagé ne fait pas. Il a sa manière de jouer et il est mille fois meilleur que moi en plus. C’est la somme de toutes ces choses qui fait qu’on est encore en lune de miel avec ce disque, un an après l’avoir terminé. Ça fait deux mois qu’il est lancé et cette lune de miel s’est poursuivie parce qu’on a aussi réussi à le jouer sur scène.

PAN M 360 : Et quels sont ces musiciens invités ? 

Le Couleur : Il y a Sheenah Ko, de Besnard Lakes à l’orgue, la gang de Paupières qui a coécrit des chansons et fait des chœurs, Louis-Joseph Cliche de Beat Market, Valence, Jean-Nicolas Doss de Wizaard, Paul Hammer qui est le fils de Jan Hammer, le compositeur de la musique de Miami Vice et un ex-membre du Mahavishnu Orchestra… 

PAN M 360 : Vous allez justement faire un autre concert, cette fois-ci dans le cadre de Coup de coeur francophone. Comment ça va se passer, qu’est-ce que vous allez présenter ? 

SC : Ce sera ce qu’on a présenté au lancement, ainsi qu’au Festif et au FME. On fait partie des quelques chanceux qui ont réussi à faire ces petits festivals vers la fin de l’été.

LGD : On joue en grande partie des chansons de Concorde mais on a quand même gardé des classiques. On est rendus là. On va piger dans nos best of et on les refait un peu différemment.

SC : Le show est plus costaud. On est six musiciens sur scène. On a tourné à trois au tout début, puis ensuite à quatre depuis les cinq dernières années, mais là, à six, c’est différent. Y’a du beau monde qui joue, qui se défonce, c’est vraiment cool. Et les commentaires qu’on a reçus sont très bons. Il y a de l’énergie qui fuse de partout. Il y a un segment qui ressemble un peu à ce qu’on a fait dans les cinq dernières années, notamment un passage un peu électro/DJ set non stop de quinze-vingt minutes qu’on ne voulait pas délaisser. Mais sinon, c’est plus pausé, y’a plus de mise en scène, y’a des balades, y’a des interruptions entre les chansons, car avant c’était 1, 2, 3, 4 et on ne s’arrêtait qu’à la fin du show. Y’avait pas réellement de pauses entre les chansons. Donc, là, on adopte une formule plus classique, mélangée avec ce qu’on faisait avant. 

PAN M 360 : Vous avez des projets pour 2021 ?

LGD : Bien sûr ! Une tournée au Brésil, une autre au Mexique… ah non ! c’est vrai, tout a été annulé ! (rires)

SC : On avait de beaux projets pour l’Amérique latine, le Mexique et les États-Unis, et évidemment tout est tombé à l’eau. Donc, pour l’année qui vient, on va essayer de travailler sur autre chose.

LGD : Comme en 2021, ça risque d’être très difficile de jouer à l’étranger. On va tenter de se tourner vers le Québec qu’on a peut-être un peu trop négligé. Tu sais, on a joué plein de fois à Paris ou Berlin, mais on n’est jamais allé jouer à Chicoutimi ou à Terrebonne. Donc, sans doute comme tous les autres artistes québécois, on va essayer de développer ça. On a aussi eu l’idée de lancer un petit EP.

SC : On veut faire complètement l’inverse de ce qu’on a fait pour Concorde, tout ce côté partage entre musiciens, et se concentrer plus sur nous trois, quelque chose de très spontané et minimaliste, à la limite piano-voix, rien de fancy ni de trop réfléchi. 

Crédit photos : Eldad Menuhin

Le temps guérit toutes les blessures, y compris les déchirantes peines d’amour et le vide insoutenable dans les conduits auditifs des amateurs de synth-funk rétro, qui ont dû attendre huit ans le nouvel album de la formation israélienne Group Modular, à la suite du premier et fascinant The Mystery of Mordy Laye, paru en 2012. Le noyau de Group Modular est composé de Markey Funk, de Jérusalem, fondateur du label Delights, et de Harel Schreiber, de Tel Aviv, alias Mule Driver, cerveau de l’étiquette Confused Machines.

mune pour les sons étranges et merveilleux de la musique obscure (et souvent anonyme) des bandes sonores et des disques d’illustration sonore des beaux jours du vinyle. C’est ce qu’ils ont exploré par le biais du projet Group Modular, qui présente son nouvel album, Time Masters, auquel ont participé de nombreux amis. PAN M 360 s’est entretenu avec eux par courriel sur Time Masters et leurs plus récentes activités.

PAN M 360 : Group Modular célèbre les vieux instruments de musique électronique analogique. Il y a encore un tel engouement pour les sons de ces appareils, à la fois si familiers et si étranges, qu’est-ce qui fait que vous les amiez tant ?

Mule Driver: Quand j’ai commencé à faire de la musique électronique, les techniques d’enregistrement virtuel et les logiciels des synthétiseurs n’étaient pas aussi perfectionnés et étaient trop lourds pour les processeurs, et les claviers de commande MIDI avec des boutons programmables n’étaient pas aussi courants qu’aujourd’hui. Pour pouvoir contrôler l’instrument en temps réel – j’ai toujours aimé jouer en direct – et avoir un son plus décent, mon premier synthé a été un Roland SH09. À l’époque, les synthés analogiques étaient bien moins coûteux qu’aujourd’hui. J’aime aussi les limites de certains d’entre eux – cela permet de se concentrer et de tirer davantage de l’appareil. Quant au son analogique old-school, qu’on peut maintenant obtenir avec des instruments (ou des logiciels) numériques ou modernes, la chose la plus importante pour moi est que l’instrument puisse être joué aussitôt de façon intuitive.

Markey Funk : Il y a là une certaine esthétique qui m’attire et, oui, une certaine nostalgie aussi. Il y a quelque chose de très particulier dans les sons de l’ère spatiale, avec cette anticipation de la distance que la technologie nous fera franchir dans un avenir pas si éloigné. En outre, je crois que tous ces instruments ont encore beaucoup de potentiel qui n’a pas été révélé. Au cours des 60 dernières années, beaucoup de grandes idées, sur les plans du son ou du genre, ont été abandonnées bien avant d’avoir été explorées à fond, juste au nom du progrès et de l’évolution des tendances. Et maintenant, nous pouvons prendre un peu de recul et poursuivre plus avant ces anciennes voies, dans une perspective plus large, très différente.

Crédit photo : Eldad Menuhin

PAN M 360 : Même s’il s’agit d’un album d’électronique rétro, l’élément clé sont les batteurs – les « maîtres du temps » du titre – qui jettent les fondations des morceaux. Parmi eux, on retrouve Matan Assayag, du groupe afrobeat Hoodna Orchestra, qui frappe fort, comme prévu ! Parlez-moi de cette approche créative et de ce que les différents batteurs ont apporté comme contribution.

MD : Puisque vous avez mentionné Matan, je dois admettre que je voulais travailler avec lui depuis très longtemps. Je l’ai rencontré lors d’un dîner avec son frère et nous avons eu une discussion intéressante sur la polyrythmie et les musiques africaine et électronique. Même si nous n’avons pas joué ensemble dans la même pièce et que nous n’avons créé que des morceaux basés sur son jeu de batterie, c’est super de pouvoir enfin produire quelque chose en collaboration avec lui. Pour ce qui est de la question principale, chaque batteur a apporté sa touche, son énergie et son style – ce qui a eu une influence sur ce que Markey et moi avons ensuite enregistré en studio.

MF : Après avoir terminé l’album Mordy Laye, nous avons réalisé que la batterie est un véritable élément moteur de notre créativité en studio (les deux morceaux de notre 45 tours ont comme point de départ un enregistrement de notre ami Sagi Sachs à la batterie). Grâce à notre connexion avec Audio Montage, nous disposions des meilleurs batteurs israéliens; c’est ainsi qu’est née l’idée de travailler avec plus d’un batteur sur l’album suivant. Nous n’avions pas de parties particulières à enregistrer, seulement un certain nombre de références de genre qui n’ont pas vraiment eu d’impact sur l’enregistrement. Après tout, chaque musicien apportait son propre style, déterminait le BPM pour chaque prise et jouait au métronome (et parfois, sans lui aussi).

Chacun a abordé la session différemment. Par exemple, Ori Lavi changeait de motif rythmique toutes les quelques mesures d’une même prise, Sagi a enregistré beaucoup de boucles de cinq ou six minutes et Matan a trouvé une structure de chanson très claire dans chaque prise – les sections A et B, un solo ou un break de batterie, un début et une fin – tout cela inventé spontanément. Donc, oui, chaque batteur apportait son caractère particulier qui constituait ensuite une colonne vertébrale non seulement pour notre jeu, mais aussi pour l’ensemble de l’arrangement.

PAN M 360 : En plus des batteurs, il y a un chanteur sur un seul morceau de l’album, pour le reste instrumental. Pas de paroles, juste des atmosphères célestes sur la dernière partie de The Phantom Mazone, gracieuseté de Zohar Shafir. Je pense que c’est mon moment préféré sur le disque.

MD : Merci ! Zohar, alias Nico Teen, est un chanteur très intéressant et talentueux. Je vous recommande de jeter une oreille à ses enregistrements et, si possible, d’aller l’entendre en spectacle. Au fil des ans, j’ai travaillé avec elle à de nombreuses reprises – de la parution de sa musique sur mon label au mixage et aux concerts – mais je pense que c’est la première fois que nous enregistrions quelque chose ensemble. C’est Markey qui lui a demandé de faire la voix sur The Phantom Mazone, et il semble que cela s’est bien passé.

MF : Alors que nous progressions sur ce morceau, Harel a suggéré d’ajouter des voix, et j’ai aussitôt pensé à Zohar ! Je n’avais aucun doute que cela allait bien se passer et je suis heureux qu’elle ait accepté. Nous sommes tous les deux de grands fans de son travail.

PAN M 360 : Le titre est un coup de chapeau au cinéaste d’animation français René Laloux dont les films étaient si représentatifs d’une certaine sensibilité psychédélique et science-fantasy de la fin des années 70 et du début des années 80 qui va de pair avec l’esthétique sonore de la musique électronique de cette époque. Avez-vous des commentaires à ce sujet et sur l’étonnante pochette, réalisée par Nick Taylor de Spectral Studio au Royaume-Uni ?

MF : En fait, le projet a été baptisé Time Masters dès le début quand nous étions encore à planifier les séances d’enregistrement de chaque batteur. Le titre fait référence à deux films différents : le premier, bien sûr, est le long métrage d’animation du même nom de René Laloux de 1982, Les Maîtres du temps, qui traite beaucoup du thème du voyage dans le temps. L’autre est le documentaire Keepintime, de B+, datant de 2000, qui traite des batteurs derrière les breaks classiques du hip-hop. En gros, nos « maîtres du temps » sont les batteurs, car ils déterminent le temps pour chaque morceau, mais aussi le rythme principal de nos propres voyages dans le temps, en explorant les sons du passé.

Bien que les disques d’illustration sonore et la musique électronique des débuts constituent un point d’ancrage entre nous, il est également clair que nous avons tous deux grandi avec certaines références à la science-fiction, qui comprend beaucoup d’animation. En fait, plus de la moitié des titres de l’album sont tirés de films et de séries d’animation des années 1970 et 1980.

Harel et moi sommes tous deux très attachés à l’aspect visuel. Harel est un designer à plein temps, alors que je suis plutôt un amateur avec une forte vision esthétique. Nous sommes tous les deux fans du travail de Nick Taylor depuis des années, alors quand Polytechnic Youth, avec qui Nick travaille souvent, nous a proposé un marché et confirmé qu’il ferait l’illustration de la pochette, nous étions vachement excités ! Travailler avec Nick a été un pur plaisir. Nous avons pris quelques jours à discuter de références avant qu’il nous propose deux options, dont la seconde a été retenue. Nous nous sommes immédiatement bien entendus, c’était comme si nous avions enfin rencontré quelqu’un qui parle la même langue obscure que nous.

Crédit photo : Eldad Menuhin

PAN M 360 : Toujours sous le thème du temps, huit ans se sont écoulés depuis le premier album, The Mystery of Mordy Laye. Dans l’intervalle, vous n’avez sorti qu’un simple, sur le label Markey’s Delights, pour la Journée internationale du synthétiseur en 2018. Vous avez tous les deux été occupés par d’autres choses, bien sûr, quels sont vos projets récents qui pourraient intéresser les lecteurs de PAN M 360 ?

MD : Huit ans, c’est vraiment long… nous travaillons sur Time Masters depuis quelques années. Après The Mystery of Mordy Laye, j’ai fait pas mal de choses : j’ai beaucoup joué et sorti un album avec mon groupe industriel, Mujahideen; j’ai lancé un label appelé Confused Machines, qui se concentre sur le côté brut de la musique électronique, de la musique de club moins fonctionnelle à d’autres expériences électroniques; j’ai aussi publié quelques trucs (et donné de nombreux concerts) sous mon nom de Mule Driver, dont un EP sous la tristement célèbre étiquette Creme Organization en avril dernier. Récemment, j’ai également sorti un album sous le nom de Max Schreiber, qui porte davantage sur la musique électronique expérimentale et improvisée.

MF : Comme vous l’avez déjà mentionné, je dirige ma propre maison d’édition, Delights, où je publie des 45 tours d’artistes contemporains inspirés par la musique de film et les disques d’illustration sonore des années 60 et 70. Cette année, nous avons lancé le deuxième 45 tours sous étiquette Project Gemini, maison basée à Londres, qui a été suivi par SimfOnyx (ma propre collaboration avec un artiste très talentueux et bon ami de Haïfa, Shuzin), et un nouveau titre est sur le point de paraître, comprenant deux de mes remixes pour des groupes locaux. Dans l’ensemble, 2020, avec toute sa folie, s’est révélée une année aux multiples collaborations : outre SimfOnyx et Group Modular, j’ai également sorti une cassette à tirage limité d’une séance d’improvisation sur le thème de la musique d’illustration avec deux amis à Berlin appelée Aquasonic Research Society, et tout un tas d’autres collaborations sont en préparation pour 2021. Croisons les doigts !

Crédit photo : Yo Yang

Depuis 2010, le quintet Prairie WWWW de Taipei explore les racines complexes et souvent obscures de l’identité taïwanaise avec son art-rock électro-mystique obsédant. Peu après la parution de Formosan Dream début octobre, le groupe a présenté en première une performance de ce matériel grâce à l’Audiotree International, plateforme américaine de webdiffusion pour la musique indie de qualité du monde entier. Vous trouverez la session ci-dessous, pour le plaisir de vos yeux et de vos oreilles.

Afin d’en savoir un peu plus sur l’enregistrement de ce concert et son microalbum, PAN M 360 s’est entretenu avec White Wu le batteur, Yi-Zhi le percussionniste et Apple le bassiste de Prairie WWWW (les quatre W ne se prononcent pas, faut-il préciser, « c’est un pictogramme qui représente à la fois une forme d’onde et l’herbe qui ondule au vent », explique le groupe).

PAN M 360 : Dans quelles conditions le tournage s’est-il déroulé et pourquoi avoir choisi ce site ?

Apple : Nous voulions obtenir une certaine atmosphère et capter les couleurs du soleil d’été, il a donc fallu tourner en matinée. Comme c’était durant le mois le plus chaud de l’année à Taïwan et qu’il pleut toujours l’après-midi, chaque fois que nous prenions une pause, il fallait protéger l’équipement avec de nombreux parapluies pour lui permettre de refroidir un peu. Nous avons dû faire face à divers problèmes du genre.

Le tournage avait lieu dans un bâtiment traditionnel, appelé sanheyuan, qui appartient à la grand-mère de notre agent. Les sanheyuan sont vraiment rares maintenant, ce qui convient bien à nos nouvelles chansons. Nous étions disposés en cercle de façon à qu’on puisse bien voir les musiciens jouer tout en montrant ce bel édifice sous tous ses angles.

White : Comme Apple l’a dit, avant le tournage, nous étions inquiets en raison de la chaleur et des risques de coup de soleil. (Je ne supporte pas la chaleur. Sans blague ! l’été à Taïwan me tue !) En fait, la cour avant des sanheyuan a été conçue pour que les agriculteurs puissent y faire sécher leurs cultures, la lumière directe du soleil y est trop brutale pour les gens. Après chaque prise, nous devions nous mettre à l’ombre, boire de l’eau et refroidir notre équipement. Même si pratiquement tout le monde a souffert d’un coup de chaleur après le tournage, tout s’est mieux passé que prévu, ç’a même été une expérience inoubliable pour moi. Et puis, nous y sommes arrivés !

Les sanheyuan traditionnels sont considérés comme étant d’un style architectural assez représentatif de Taïwan. Peu de groupes taïwanais tournent des concerts en direct dans de tels lieux, c’est pourquoi nous l’avons choisi. Nous voulions aussi montrer à nos fans de l’étranger le caractère unique de l’architecture traditionnelle taïwanaise.

PAN M 360 : En quoi Formosan Dream est-il différent de Pán et de vos enregistrements antérieurs ?

Yi-Zhi : La moitié des chansons de Pán ont été écrites sur une dizaine d’années et elles comportent des rythmes puissants. L’histoire de Pán est également plus compliquée car elle combine les expériences de vie des cinq membres.

Formosan Dream est un nouveau départ pour nous. Nous avons fait des recherches sur les contes et légendes populaires taïwanais et en avons rassemblés, puis nous avons réorganisé ces histoires du passé colonial de Taïwan pour en faire notre propre création.

Crédit photo : Yu Jhu

PAN M 360 : Les paroles et la musique de la pièce-titre me semblent toutes deux porter sur le passé ou, plus précisément, sur tous les futurs qui ne se sont pas réalisés, peut-être le pourraient-ils encore ?

Apple : Formosan Dream parle de la disparition des groupes ethniques de l’île de Formose. Ceux-ci font tous partie de l’histoire oubliée de Taiwan et c’est ainsi que nous rêvons de l’île. Nous vivons pour notre passé, pour nos ancêtres et pour nous-mêmes. Il faut comprendre son passé pour avoir un avenir. Nous croyons que notre avenir est lié à notre identité nationale et territoriale. Voici à ce sujet une traduction du prologue du roman Le Mystère du Nain, du romancier historique taïwanais Wang Jiaxiang :

« On dit que des tribus mystérieuses et invisibles vivent encore dans les montagnes, complètement coupées de la civilisation. Selon l’archéologie, l’ethnographie et l’histoire orale des aborigènes taïwanais, elles ont vraiment existé et constituent une formidable source d’inspiration pour les auteurs de fiction. Un jour, j’espère que les adolescents taïwanais pourront commencer à voir Taïwan à travers le prisme de l’imagination. Seul un Taïwanais est capable d’imaginer son propre pays avec honneur, fierté, un sentiment d’appartenance et un sens de l’histoire; ce n’est que lorsque les Taïwanais sauront qui ils sont qu’ils pourront se projeter dans l’avenir. »

PAN M 360 : Whales’ Bones est un interlude intéressant, un pont entre les deux pièces principales, mais ce pont passe par quelque chose de plus profond et de plus grand que l’histoire des êtres humains.

Yi-Zhi : Les effets sonores de Whales’ Bones évoquent les montagnes et les jungles de l’ancien Taïwan. Whales’ Bones est un passage abstrait dans l’espace-temps entre les chansons Formosan Dream et Shells. On peut voir Whales’ Bones comme une couche sédimentaire, comme les souvenirs qui se sont empilés au fil de l’Histoire. Cette chanson s’inspire également de la mer intérieure de Taijiang, l’endroit où les baleines se rassemblaient dans l’ancien Tainan.

Crédit photo : Yo Yang

PAN M 360 : Shells porte, à mon sens, sur la mémoire, celle qu’il faut à la fois chérir et dont il faut se méfier, comment l’expliqueriez-vous ?

Pomme : Chaque fois que je pense à mon âme, je me demande toujours : où s’en ira-t-elle après ma mort ? Ma conscience existera-t-elle encore ? Est-ce que ce sera comme s’endormir sans rêver, sans avoir nulle part où aller ? La seule chose qui reste de la vie sont les objets qui ressemblent à des os, ou à des fruits qui se transforment en boue. La vie dans les coquillages a disparu, mais ceux-ci continuent à circuler dans le monde avec le courant. Personne ne s’en souvient, personne ne connaît leur passé, seuls les coquillages eux-mêmes peuvent prouver leur existence.

Yi-Zhi : Formosan Dream symbolise les groupes ethniques, les espèces animales, les langues, la culture perdus et l’environnement. L’histoire de l’île de Formose ne peut être entièrement reproduite ou démontrée. Shells représente ce qu’il en reste encore aujourd’hui, comme des ossements ou des souvenirs.

Crédit photo : Keith Marlowe

C’est à un Lance Phelps plutôt inquiet qu’on a parlé au lendemain des élections présidentielles américaines. Le batteur du groupe de Kalamazoo, au Michigan, ne cachait pas ses craintes alors que rien n’était encore joué dans cet état clé où se trouvent aussi plusieurs milices d’extrême droite armées jusqu’aux dents. Plutôt que de retenir son souffle en attendant les résultats officiels, il nous a parlé de VI, le nouvel album des Spits paru neuf ans après le précédent, V. Les dix chansons que contient VI, la plupart sous la barre des deux minutes, sont un condensé de plaisir, du pur punk-rock lo-fi sale et faussement crétin dans la veine de ce que la bande a toujours fait depuis ses débuts sur disque en 2000. Réalisé par le prolifique et polyvalent Erik Nervous sur un simple quatre-pistes, VI prouve en 17 petites minutes que, non, les Spits n’ont pas changé d’un iota… et personne ne s’en plaindra.

PAN M 360 : Bon, avant toute chose, est-ce réellement votre sixième album, car on en compte plus que ça sur certaines pages vous concernant ?

Lance Phelps : C’est probablement plus le huitième, en réalité. Si tu comptes 19 Million A.C. qui inclut un tas de singles et de trucs qui n’avaient pas été largement diffusés, et il y a aussi Kill The Kool qui est aussi du même genre… Si tu ajoutes ces deux-là, ça pourrait être le huitième album ! Mais ces deux-là ont des noms et les autres ont des numéros, donc VI est le sixième.

PAN M 360 : VI est donc votre premier album studio complet en neuf ans, pourquoi est-ce que ç’a été si long ?

LP : Pour être franc, chaque fois que je m’absente du groupe, plus rien ne se passe. Il y a quelques années, Erin (Wood) et moi avons commencé à parler de faire un nouveau disque des Spits. Il voulait savoir si je serais intéressé à travailler à nouveau avec eux. J’ai dit oui, alors nous avons commencé à travailler et rassembler du nouveau matériel. Ça ne se passait pas très bien et nous avons fait une petite pause, puis nous y sommes revenus plus tard et les choses ont semblé s’arranger. Mais Shawn et son frère Erin ont une relation de travail difficile (rires). Peut-être que j’en dis trop, mais ils ont du mal à s’entendre, alors mon travail au fil des ans a toujours été d’être une sorte d’intermédiaire entre eux deux pour calmer le jeu. Ils ont du mal à faire les choses ensemble, ils sont trop différents. Ça ne leur prend pas beaucoup de temps pour commencer à se chamailler dès qu’on les laisse seuls dans la même pièce. C’est assez cliché. Enfin… Au moins, nous nous sommes réunis et nous avons pu accomplir quelque chose. En fait, nous sommes très heureux de la façon dont les choses ont tourné. Jusqu’à présent, les réactions semblent très positives, l’album se vend très bien [au moment d’écrire ces lignes, l’album est en rupture de stock, quelques jours après sa sortie]. Ça nous donne un bon coup de pouce, d’autant que nous avons l’intention de sortir quelques EP, dont certains l’année prochaine. Nous allons donc faire une petite poussée de créativité et probablement semer de nouveau à tous vents.

PAN M 360 : J’ai lu que vous aviez enregistré ce disque dans un sous-sol, où et comment exactement avez-vous mis VI en boîte au juste ?

LP : Normalement, nous enregistrons nos albums sur plusieurs mois et jamais complètement au même endroit. Nous allons dans deux ou trois studios différents, mais celui-ci est le premier que nous avons enregistré nous-mêmes à 100 %, dans le sous-sol d’Erin, au Michigan. Ç’a été fait avec les moyens du bord, un vrai labour of love

PAN M 360 : Mais n’avez-vous pas enregistré ce disque avec Erik Nervous ?

LP : Nous avions commencé à enregistrer avant qu’il arrive dans le décor. Erik a 30 ans de moins que nous et il est très doué pour les trucs technos. Pas mal plus que nous. Le fait qu’il soit là pour diriger, appuyer sur les boutons et s’occuper de tout le côté technique a donc été très utile. De plus, nous nous entendons bien. Quand tu vas dans un studio et que tu te retrouves avec des ingénieurs de son bien établis, ils veulent parfois mettre leur touche personnelle, mais ça n’a pas du tout été le cas cette fois-ci. Erik est talentueux, il est très calé en ordinateurs, en logiciels et en techniques d’enregistrement. Même si nous ne nous sommes pas servis d’une console de 64 pistes à la pointe de la technologie, nous n’avons pas besoin de tant d’overdubs de toute façon. Et puis, c’est une nouvelle ère, je pense que les groupes n’ont plus besoin d’utiliser ce genre d’intermédiaire. Il y a tellement de logiciels d’enregistrement disponibles qu’on peut apprendre à se servir de ces appareils par soi-même. Ça ne veut pas dire qu’on devient des Phil Spector en une semaine, mais de toute manière nos besoins ne sont pas très sophistiqués. 

PAN M 360 : Enregistrez-vous toujours avec des moyens aussi limités ?

LP : Non, nous avons travaillé avec de très bons producteurs dans de très bons studios. Nous avons toujours préféré les studios qui utilisent encore des bandes de 2 pouces et de l’équipement analogique. Mais pour celui-ci, j’ai vraiment insisté pour qu’on l’enregistre nous-mêmes, je ne voulais pas aller dans un studio. J’ai donc dû négocier parce que personne ne croyait vraiment que nous pouvions le faire nous-mêmes. 

PAN M 360 : Il est clair que la production de vos disques est quelque chose de très important pour vous. Vous avez un son et un style qui vous est propre et que vous semblez avoir bien travaillé d’un disque à l’autre. C’est même assez impressionnant. Donc, comment faites-vous pour obtenir un son si distinctif ?

LP : Je pense que, comme tout le monde, nous suivons les traces de certains géants. Nous avons nos influences, nos goûts, il s’agit simplement de ce qui sonne bien selon nous. Si c’est trop propret, si les guitares n’ont pas assez de distorsion ou si elles sonnent ringardes ou surproduites, ce n’est pas pour nous. Ça se fait vraiment chanson par chanson, de quelle façon nous voulons qu’elle sonne, en essayant de recréer le son que nous avons en tête. Mais ça aboutit toujours au même résultat : un son boueux et merdique (rires). Je suppose que c’est notre signature !

PAN M 360 : Dans le communiqué qui accompagnait le lancement de VI, il était écrit que le groupe retournait aux sources. C’est un peu étrange car il me semble que vous ne vous êtes jamais bien écartés de vos sources, non ?

LP : Je ne pense pas qu’on en serait capables même si on essayait. Je crois qu’on a dit ça lors d’une entrevue il y a un an ou deux. C’était peut-être l’intention que nous avions, mais une fois que l’on s’engage dans la voie de l’écriture et de l’enregistrement des chansons, ça devient autre chose. Nous avons peut-être eu l’intention de revenir à nos racines, peu importe ce que ça signifie, mais voici ce que ç’a donné et nous allons laisser le public en décider. C’est très difficile d’écrire et de jouer dans un style qui n’est pas le sien. Chaque fois qu’on essaie de faire quelque chose qui sort des sentiers battus, ça finit par nous ressembler de toute façon. Je me demande même pourquoi on se donne cette peine. 

PAN M 360 : Avec tous les troubles sociaux que vous avez connus aux États-Unis, votre dangereux président et la pandémie qui nous affecte tous, dirais-tu que l’année 2020 est une année punk ?

LP : Nous écrivons des chansons sur le déclin de la civilisation depuis que nous avons commencé, c’est un peu notre truc. Je pense que c’est une année punk dystopique, mais pas très punk pour ce qui est de s’amuser. Si c’est du punk, la révolution punk ne semble pas avoir beaucoup de succès. J’aimerais que ce soit une année plus punk. J’aimerais que la Maison Blanche soit prise d’assaut et qu’on traîne le président dehors, ça ce serait punk. Ce que l’on voit en Amérique n’est pas vraiment punk. Les pires côtés du peuple américain sont exposés. C’est maintenant normal de montrer à quel point il est une merde raciste, sexiste, fanatique et ignorante, et qu’il en est fier et agite notre drapeau à la face du monde. Il faut espérer qu’il y aura plus de gens et d’artistes punks qui s’organiseront, qui se feront entendre et qui lutteront contre cette tendance révoltante. J’arrive à un point dans ma vie, et je pense que nous y arrivons tous, où il est très difficile de comprendre ce qu’est le punk ou même si c’est quelque chose, en fait. 

Crédit photo : Romain Garcin

Saviez-vous que le cactus donnait une fleur et que Sofiane Pamart l’avait cueillie dans le rap ? Il est le pianiste de référence de ce genre musical, travaillant jusqu’ici dans l’ombre de noms tels que L’Or du Commun, Scylla ou Vald. Et même si son flow n’a pas de mots, son nouvel album Planet Gold parle à plus d’un, ici ou là-bas. Il nous raconte.   

PAN M 360 : Pourquoi cet album ?

SOFIANE PAMART : Tu vois, Planet est sorti l’année dernière et on a ajouté six nouveaux morceaux pour arriver à 18 avec Planet Gold. Je fais du piano depuis tout petit, c’était le moment pour moi de faire mon album de piano solo. J’ai décidé de le faire pour parler de mon rapport au voyage. Cet album est à la fois mon premier album de piano solo et en même temps, ça représente mon amour pour le voyage et pour cette terre.

PAN M 360 : Dans l’ombre des rappeurs, naissent des idées ? 

SOFIANE PAMART : Ouais. Les rappeurs, je les trouve super inspirants par leur style de vie, leur manière de se représenter par rapport au monde, leur spontanéité. Mon style de vie de pianiste ressemble beaucoup plus à un style de rappeur. Moi, je fais du piano, mais ce sont ceux avec qui je me sens le plus à l’aise, même dans les clips, dans les choses qu’on a. Dans ma communication, on la compare à une communication de rappeur, du fait des similitudes de goûts. Plus que des idées, on fait la même chose. Je suis pianiste, mais moi, je suis traité comme un rappeur parmi les rappeurs.

PAN M 360 : Deux influences déterminantes pour toi ?

SOFIANE PAMART : La première chose : le voyage. Sinon, c’est aussi une histoire familiale. Je suis issu d’une famille non-musicienne et je fais du piano depuis tout petit. Pour moi, c’est un geste symbolique et fort, et une fierté d’accomplissement de tout le travail qu’on a fait depuis tout petit. Aujourd’hui, j’ai une vie d’artiste, autour du piano, et cette vie est permise parce que depuis tout petit, on a toute une organisation autour de la musique. C’est un premier geste fondateur fort que j’ai envers ma famille, pour leur rendre et faire hommage à tous les efforts que mes parents et grands-parents qui n’ont jamais fait de la musique ont dû faire pour moi. 

PAN M 360 : Souvent, les personnes qui sortent du conservatoire me racontent naturellement que leurs parents sont musiciens… 

SOFIANE PAMART : En fait, tu vois, quand tu viens du milieu, tu as déjà les bonnes références, les codes. Nous, on les avait pas et on s’y est pris autrement. Donc, pour moi, c’est encore plus une fierté. Venant d’une famille de non-musiciens, au conservatoire, ça joue beaucoup. 

PAN M 360 : Quel est ton regard sur la sphère du conservatoire et ce côté élitiste ? 

SOFIANE PAMART : C’est vrai qu’aller au conservatoire, c’est en comprendre les codes et la grosse compétition qui se joue à la fois sur ton niveau de musique, mais aussi sur tes références plus culturelles classiques. Quelque chose que t’as, un type de personne plus que d’autres au conservatoire. Vu que moi, j’ai réussi à aller jusqu’au bout du conservatoire, mais en ayant un environnement qui n’a rien à voir, je suis très à l’aise dans ma vie pour passer d’un monde à l’autre. Je prends ce qu’il y a de bon dans tous les mondes. Je crée une sorte de lien entre ces mondes. Mon public n’aurait pas entrepris la démarche d’écouter un album de piano solo. Autour de moi plein de gens s’intéressaient au piano parce que j’en faisais, mais ça l’est encore plus maintenant que j’ai de la visibilité. Ils aiment cette démarche parce qu’ils ont l’impression qu’ils auraient fait comme moi. 

PAN M 360 : Comment répondre aux puristes classiques, qui restent dubitatifs ?

SOFIANE PAMART : Moi, le rapport à la musique dans la critique et l’analyse, qui se veulent très cérébrales, je trouve ça chiant, vraiment ennuyant. C’est mon approche personnelle. Je ne veux pas frustrer les gens qui veulent en avoir une approche intellectuelle mais ce n’est pas mon tempérament. Du coup, je suis bien content de ne pas être dans ce milieu-là. Je suis content d’évoluer entre plusieurs univers où on voit les choses de manière plus positive. On voit d’abord les choses sous l’angle cool. L’important, c’est de toucher, d’être ému. Ça, ça dépasse le répertoire technique. Ça, ça vient après. C’est intéressant de comprendre comment un artiste crée, mais ça vient après. Je suis très content de m’écarter de ça. Si ça te fait du bien de te dire qu’il y a des clins d’œil à Debussy, je suis grave content, et si t’as aucune référence classique et que ça te fait penser à une musique de film ou complètement autre chose, je suis très à l’aise avec ça. 

PAN M 360 : A propos du morceau Madagascar, tu avais quoi en face de toi et à quoi tu as pensé ? 

SOFIANE PAMART : J’adore Madagascar, c’était vraiment incroyable comme expérience. J’ai adoré aller là-bas. Même s’il y a des moments qui ont été un peu tristes. Le pays est magnifique mais il y a beaucoup de pauvreté, et tu vois des scènes vraiment marquantes. Mais en fait, ce que j’ai cherché à traduire dans cette chanson, c’est plus l’émerveillement que j’avais. Tu vois, c’est des pluies de notes, parce qu’en fait je trouve que c’est vraiment un endroit magnifique, imposant par sa beauté. C’est très magistral pour moi, le thème de Madagascar, tu vois. Parce que je voulais raconter ça et c’est l’impression que j’ai eue en arrivant. J’étais à Madagascar et aussi à Nosy Be, qui est un peu plus « paradisiaque », mais j’ai fait les deux. 

PAN M 360 : Finalement le rap est un condensé riche d’une multitude d’horizons, qu’est-ce que tu entends apporter à travers le piano ? 

SOFIANE PAMART : C’est plus large que seulement dans le rap. Je rallie dans ma manière de travailler les gens qui n’ont pas les codes du piano, mais je m’adresse à toute personne qui sera émue par la musique. J’aime bien quand tu m’expliques que tu as appris le piano jeune et que ça te donne envie de rejouer ou de commencer à jouer. Moi, j’aime bien ce rapport-là, à la fois où ce morceau, t’en fais une histoire personnelle. Soit, ça te donne envie d’aller plus loin, de jouer, créer un reproduire, soit, t’es juste en train de t’évader. C’est pour ça que j’ai un album sur le voyage. Je trouve que c’est quelque chose qu’on peut tous avoir, l’évasion par l’imaginaire, c’est un voyage intérieur. Vu qu’il y a pas de mot, ça laisse la place pour te faire ta propre histoire. 

PAN M 360 : Médaille d’or du conservatoire de Lille, un répertoire de rap fourni, un style à la pointe, une entreprise, YouPiano, diplômé de droit à Lyon, un MBA en management, quelles sont tes failles ?

SOFIANE PAMART : [rires] Ben non, après, tu sais, c’est normal qu’en tant qu’artiste, tu montres ton meilleur visage, tes meilleurs atouts. Les failles, tu vas les garder secrètes. Être très émotif, c’est parfois une qualité, parfois un défaut. Moi, mes failles vont de pair avec mes qualités. Être très émotif peut se retourner contre toi, et t’es moins en maîtrise de ce que tu voudrais. Être très productif fait que t’as un rapport obsessionnel avec le fait de travailler, ça peut être une faille. Après, j’aime beaucoup la vie, voyager. Je tiens pas en place si je reste trop longtemps au même endroit. On a des failles de nos qualités, ça va de pair. 

PAN M 360 : Est-ce que t’es un peu hyperactif ?

SOFIANE PAMART : Oui, à fond. Surtout petit, maintenant je gère mieux, mais petit, c’était abusé. 

PAN M 360 : Le piano, ça canalise ?

SOFIANE PAMART : Le piano, ça me canalise grave parce qu’à ce moment-là, je suis focus, j’oublie tout. 

PAN M 360 : Tu joues d’autres instruments ?

SOFIANE PAMART : Uniquement du piano. Par contre, ce qui est bien et que je fais beaucoup avec les beatmakers, c’est à partir du clavier, aller vers plein d’autres types d’instruments. 

PAN M 360 : Quel est ton mood pour les projets musicaux à venir et envisages-tu avoir des invités ?

SOFIANE PAMART : J’ai pas encore pensé à inviter d’autres pianistes. Le plus naturel pour moi, ce sera avec ma sœur, Lina. Pour moi, ce sera elle, la première invitée. Ma sœur a choisi une autre voie, elle est diplomate, mais à côté de ça, elle a un très haut niveau en violon. Elle est plus jeune. Elle fait aussi plein de concerts avec moi. Récemment, on a composé ensemble la musique de la publicité pour [la série de jeux vidéo] Assassin’s Creed

PAN M 360 : Que la famille pour l’instant ?

SOFIANE PAMART : Que la famille. 

PAN M 360 : Tes pianistes du moment ? 

SOFIANE PAMART : J’aime Chilly Gonzales. Lui, c’est un personnage ! En tant que pianiste, il casse les codes, avec son côté humoristique, farceur, c’est vraiment un truc propre à lui. Ça et Tigran Hamasyan, dont tu parlais avant [discussion hors micro], et Henri Barda, un maître que j’ai eu en classique. Il joue Chopin comme personne. 

PAN M 360 : Et YouPiano, c’est quoi ? 

SOFIANE PAMART : Avant, quand j’avais encore le temps d’enseigner le piano, j’avais développé une manière d’apprendre le piano sans passer par le solfège. Ma préoccupation, c’était d’avoir un piano que tout le monde peut s’approprier, et ça se ressent dans ma musique. Mon rapport à l’apprentissage est le même, apprendre sans passer par le solfège en ayant des résultats valorisants. Dans pas longtemps, je sortirai des cours liés à ma pédagogie. Je suis très proche de l’écosystème start-up, les idées fusent de partout. 

PAN M 360 : Et d’ailleurs, tes partitions, tu les proposes ? 

SOFIANE PAMART : Pas encore, mais c’est en cours, on me les demande tous les jours. 

PAN M 360 : Quelque chose à ajouter ? 

SOFIANE PAMART : J’ai hâte de venir jouer au Canada. J’ai déjà joué, il y a deux ans, à Montréal. Dès qu’on ouvrira les frontières. Là, tout est en suspens, l’Olympia est reporté sans cesse, on verra. On croise les doigts. 

En mars dernier, Dakka Dembélé devait lancer son album Petit bateau sous étiquette Nuits d’Afrique, la COVID 19 en a décidé autrement. Nous voilà neuf mois plus tard en zone rouge, le spectacle de lancement a finalement lieu sans public, une captation audiovisuelle nous permet d’y assister. Au programme de Petit bateau, le chanteur campe pleinement son rôle de reggaeman et dénonce notamment les périples très risqués des migrants sur ces rafiots surchargés qui peuvent les mener à la noyade plutôt qu’à la terre promise. En revanche, Dakka Dembélé nous propose une croisière roots reggae des plus conviviales, mâtinée de couleurs africaines de l’Ouest, sono mondiale imaginée à Montréal. 

PAN M 360 : Comment expliquer l’importance du reggae en Côte d’Ivoire, où vous êtes né ? Après Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly, d’autres reggaemen émergent d’Afrique de l’Ouest comme c’est aussi le cas au Mali, d’où viennent vos parents. On peut aussi citer le regretté Sud-Africain Lucky Dube parmi vos influences… Explications ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Alpha est allé en Jamaïque où il a rencontré Bob Marley et s’est inspiré de la musique reggae. Il est ensuite rentré au pays, en Côte d’Ivoire, où il a fait un premier album très inspiré de son expérience jamaïcaine et il a été le précurseur de ce style en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire est aussi un pays très ouvert sur le monde contrairement à d’autres pays africains plus conservateurs, c’était donc un terreau fertile pour devenir une plaque tournante du reggae africain. Moi, mes influences principales des reggaemen africains, ce sont définitivement Lucky Dube, Alpha Blondy, Ismael Isaac et Koko Dembélé. Ce sont ces reggaemen qui m’ont  bercé pendant toute mon enfance et adolescence. Tiken Jah est arrivé un peu plus tard et il est aussi une source d’inspiration.

PAN M 360 : Comment vous situez-vous par rapport aux légendes jamaïcaines ? Qui sont vos artistes reggae préférés de Jamaïque ou de la diaspora jamaïcaine ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Mes artistes préférés de la Jamaïque sont Peter Tosh, Bob Marley, Culture, Burning Spear, Gregory Isaac, etc. Ce sont des musiques que j’ai tout autant écoutées pendant mon enfance et mon adolescence. Pour moi, ce sont vraiment les pères fondateurs du reggae et j’ai beaucoup de respect pour eux. 

PAN M 360 : Avant de migrer vers l’Amérique du Nord, comment avez-vous appris le métier de musicien, auteur, compositeur et chanteur ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Bien que je sois né dans une famille qui s’opposait à ma carrière musicale, la musique a toujours été présente dans ma vie. À l’âge de 9 ans, ma famille a été frappée par la pauvreté; j’ai continué l’école, mais j’allais cirer des chaussures à la gare. Les chants de Bob Marley et d’Alpha Blondy m’ont accompagné durant cette période, et j’ai ressenti le besoin de dénoncer les injustices et les discriminations. Je me suis mis à composer et à écrire en cachette. Jeune adulte, j’ai fondé à Abidjan mon premier groupe avec succès, DakkaGounga. Mais en 2003, j’ai été forcé de m’exiler au Mali à cause de la guerre civile. Treize ans après mon arrivée au Québec en 2007, la sortie de l’album Petit Bateau marque une étape majeure dans mon cheminement d’artiste.

PAN M 360 : Comment décrire la touche africaine dans votre reggae ? Y a-t-il un lien avec vos origines culturelles plus spécifiques ? De quelles communautés ethniques vos parents sont-ils issus ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Mes parents sont Dioulas, je chante donc en français et en Dioula. Les Dioulas sont des descendants du Mali. Ils sont généralement des commerçants et se sont toujours déplacés dans toute l’Afrique de l’Ouest. Mon reggae est définitivement campé dans mon histoire africaine. Je traite en grande partie de thèmes liés à l’Afrique, mais aussi à mon expérience d’immigrant ici au Québec. Je fais un reggae aux sonorités ouest-africaines, aux influences métissées. 

PAN M 360 : Comment vous distinguez-vous de vos prédécesseurs et de vos contemporains ? 

DAKKA DEMBÉLÉ : Je m’inscris dans la tradition du reggae francophone et mandingue. Je veux offrir une voix aux marginaux et aux plus démunis, où qu’ils vivent. Je traite d’enjeux liés aux inégalités, je chante la paix, l’espoir et les contrastes entre mon Afrique et mon Québec. Ma réalité canadienne a profondément transformé mon identité et elle teinte aussi mes compositions actuelles. Je me distingue des autres reggaemen africains par une touche toute personnelle à mes compositions qui vient de mon histoire à moi et de ma rythmique personnelle. 

PAN M 360 : Comment décrivez-vous votre processus de création ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Mon processus de création est unique en soi. Je débute toujours en solo; je commence par travailler les textes et les mélodies. Comme mentionné, j’écris en français et en dioula, et comme le dioula est une langue tonale dans laquelle la prononciation des syllabes d’un mot est soumise à un ton précis (à une hauteur déterminée ou une mélodie caractéristique), lorsque je compose, je me base sur la mélodie et le mot de manière indissociable. Une fois le squelette de la chanson construit, je la fais écouter à mes collaborateurs qui interviennent sur la composition et les arrangements. 

PAN M 360 : À votre arrivée au Québec en 2007, vous pratiquiez le métier de cordonnier, où avez-vous été formé et pratiquez-vous encore ce métier pour arrondir les fins de mois ? 

DAKKA DEMBÉLÉ : J’ai commencé à cirer les chaussures dans les gares d’Abidjan et ensuite je suis devenu apprenti d’un maître cordonnier à Trechville, quartier chaud d’Abidjan. De fil en aiguille, j’ai maîtrisé le métier. J’ai toujours exercé les métiers de cordonnier et de chanteur en parallèle. J’ai ouvert ma propre cordonnerie à Montréal en 2011 (Cordonnerie Dakissa). J’ai pignon sur la Plaza St-Hubert. 

PAN M 360 : Depuis 2013, vous avez joué avec Abdoulaye Koné, les Rootsteppers, David Mobio, Namori, Ons Barnat et autres Solid Ground, comment la scène montréalaise a-t-elle modifié votre approche musicale ?

DAKKA DEMBÉLÉ : En arrivant à Montréal, j’ai découvert une scène musicale d’une richesse telle que je n’avais pu l’imaginer, où les cultures et les styles se côtoient et se mêlent. La scène montréalaise et sa diversité m’ont toujours inspiré. Cette scène m’a aidé à perfectionner davantage ma présence sur scène et mon travail de composition. J’ai collaboré avec tous ces artistes à différents niveaux et ils m’ont tous apporté de nouveaux apprentissages et un regard neuf sur mes compositions. 

PAN M 360 : La direction musicale de votre concert est-elle la même de votre album ? Que dire de l’apport du guitariste et réalisateur Guy Kaye, de l’apport du bassiste et réalisateur Apotcho Strong ? Pouvez-vous nous décrire les musiciens de votre équipe ?

DAKKA DEMBÉLÉ : La direction musicale du concert, c’est l’arrangeur et réalisateur ivoirien Apotcho Strong qui l’assure. C’est lui qui a guidé la ligne directrice des interprétations. Guy Kaye a travaillé uniquement sur l’album en collaboration avec Apotcho Strong; Apotcho a apporté toute son expertise des sonorités du reggae africain alors que Guy Kaye a apporté toute son expérience et son expertise en lien avec les musiques du monde et le funk. Guy a aussi été le maître d’œuvre du mixage. Pour le groupe, je suis allé chercher des musiciens qui ont une expérience approfondie du reggae : Ons Barnat (claviers), Botty Pottinger (guitare), Sylvain Plante (batterie) et David Sergeti (guitare), de même qu’Apotcho (basse). Les choristes, Mélissa Pacifico et Mélanie Charrier, ont également travaillé sur l’album. 

PAN M 360 : Votre équipe est multiculturelle et montréalaise, comment cela a-t-il changé votre musique ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Oui, en effet, j’ai une équipe métissée (Québec, France, Côte d’Ivoire, Jamaïque, etc.). Chacun apporte vraiment une touche toute particulière dans l’interprétation, ce qui crée une sonorité d’ensemble tout à fait unique.

PAN M 360 : Quel est votre lien avec Montréal, le Québec, l’Amérique du Nord, l’Occident ? Vivre à Montréal vous a-t-il transformé ? Et si oui, de quelle façon ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Oui, vivre à Montréal m’a complètement transformé. Ça m’a donné un autre regard sur le monde. Surtout le Montréal multiculturel : j’ai appris à connaître d’autres cultures et je m’y sens réellement bien. 

PAN M 360 : Que comptez-vous jouer aux Nuits d’Afrique, ce jeudi 5 novembre ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Le spectacle de jeudi est aussi le spectacle de lancement de mon album. Je devais faire ce lancement au Ministère le 13 mars dernier, mais l’histoire en a voulu autrement. Ce spectacle donne donc toute la place aux compositions de Petit Bateau avec trois compositions de mon répertoire qui ne se trouvent pas sur l’album. Il y a aussi plusieurs artistes invités : King Shadrock, Emde, Slim Samba et John Kerkhoven. 

PAN M 360 : Quels sont vos projets pour la suite des choses ?

DAKKA DEMBÉLÉ : Je travaille sur un projet de vidéo acoustique qui sera lancé sur les réseaux sociaux au courant de l’automne. Je mijote déjà un second album. Je vais entrer en recherche et développement à l’hiver 2021 avec l’objectif de sortir le prochain album à l’automne 2021. C’est sûr que j’aimerais planifier des tournées, mais c’est plutôt difficile dans le contexte actuel. 

Fuzz. Avec un nom pareil, l’amateur de rock saturé et saignant sait pas mal à quoi s’attendre. Quand, en 2011, Charles Moothart et Ty Segall ont décidé de former un groupe à l’image de leurs idoles Black Sabbath et autres formations du même acabit, ce nom s’est imposé d’office. Pourquoi se compliquer la vie inutilement quand on peut faire ça simple ? Car la pédale d’effet fuzz est indubitablement associée à une pléiade de groupes – et surtout guitaristes – de hard, acid, stoner et sludge rock, et c’est exactement ce que voulaient faire les deux copains d’école : du rock bruyant, lourd et sans autre prétention que de se faire du fun, un poing dans les airs et une bière dans l’autre. 

Batteur chez Ty Segall – dans quelques-uns de ses nombreux projets –, Charles Moothart se retrouve avec Fuzz au devant de la scène, en contrôle de la six cordes. Ce groupe, c’est son idée, son bébé. Cinq ans après l’album double II (quand on vous dit que le groupe n’aime pas trop se casser la tête), le trio californien, complété par le bassiste Chad Ubovich, revient à la charge avec… III, un album plus concis et précis, où Fuzz s’impose et s’affirme davantage. Charles Moothart nous en parle, en long et en large.

PAN M 360 : Quand et comment ce troisième album a-t-il été conçu et créé ?

Charles Moothart : Nous avons enregistré cet album en août 2019. C’est intéressant parce que le disque comporte certaines chansons qui ont des aspects sociaux mais rien n’est en réaction à ce qui se passe actuellement. Donc l’album n’a pas été affecté par tout ce qui se passe en ce moment, mais nous sommes cependant affectés par le fait que nous ne pouvons pas le jouer en tournée. Nous avons enregistré l’album ici à L.A., au studio United Recordings, qui est malheureusement en train de fermer, ce qui est nul parce que c’est un ancien studio qui existe depuis toujours [il a ouvert ses portes en 1957]. Nous avons demandé à Steve Albini de venir nous enregistrer.

PAN M 360 : C’était justement une de mes questions, pourquoi avoir choisi de travailler avec Steve Albini ?

Charles Moothart : Avec Ty, nous avions déjà travaillé avec lui à quelques reprises par le passé. On a développé une bonne relation de travail avec lui. Il est tellement bon dans ce qu’il fait ! C’est agréable de savoir que l’on peut faire confiance à la personne qui dirige le tout et qu’il suffit simplement d’entrer dans le studio et de faire des prises en direct. Le dernier album n’était pas vraiment comme ça. Pour celui-ci, on a pas mal joué tout ça live, mais nous sommes allés un peu plus loin avec la post-production et d’autres trucs du genre, nous voulions vraiment qu’il essaie de faire quelque chose qui se rapproche le plus possible de ce que le public ressent quand il vient nous voir en concert, et ce que nous on ressent quand on joue nos chansons… Il y a évidemment quelques overdubs de guitare et le chant n’est pas live, mais nous voulions juste que le disque soit aussi fidèle que possible au son du groupe.

PAN M 360 : Albini a-t-il enregistré et réalisé l’album ?

Charles Moothart : Je suppose qu’il n’aime pas vraiment voir les choses sous cet angle, mais il n’arrête pas de triturer les sons quand il travaille. Il a tendance à intervenir le moins possible. Si je fais une harmonie à la guitare et je lui demande ce qu’il en pense, il va parfois me donner son avis, mais, en général, il aime rester en dehors de ce processus. Il aime laisser le groupe décider par lui-même ce qu’il veut faire. Je l’ai entendu dire à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas exprimer son opinion et monter accidentellement les membres du groupe les uns contre les autres, donc il est très conscient de cela. Nous sommes assez à l’aise avec lui et je crois qu’il est assez à l’aise pour exprimer son opinion, mais je ne pense pas qu’il n’a simplement pas envie de se mêler de ce qui regarde les membres du groupe. Cela peut être vraiment intimidant au début. Comme la première fois que nous avons enregistré avec lui, je lui ai demandé son avis sur une prise de son de batterie que je faisais lorsque nous enregistrions avec le Freedom Band; il a dit qu’il ne voulait pas donner son avis et je me suis dit, « woa, c’est vraiment intimidant ». Mais lorsque j’ai compris pourquoi il réagissait ainsi, j’en suis venu à respecter cela, le fait qu’il ne voulait pas perturber la dynamique créative au sein du groupe. Il est intéressant de voir comment il impose ses limites, mais ce n’est pas pour tout le monde. 

PAN M 360 : Qu’est-ce que III a que vos autres albums n’ont pas ? Qu’avez-vous corrigé ou amélioré ?

Charles Moothart : Pour moi, c’est plus une question de mental. Je me suis mis beaucoup de pression sur l’album précédent. Il y a cinq ans, j’étais ailleurs mentalement dans ma vie… Je faisais beaucoup de tournées, j’étais plus jeune… J’avais beaucoup d’attentes et certaines d’entre elles étaient passablement déraisonnables. Je me suis mis beaucoup de pression pour ce qui est de mon jeu à la guitare et sur la façon dont je voulais que les gens perçoivent le disque. Ce qui, je pense, a affecté la façon dont j’ai interagi avec Ty et Chad dans le groupe. Nous avons quand même eu beaucoup de plaisir à faire cet album, mais c’était un double album, c’était vraiment long, c’était une entreprise énorme. Aussi, pour ce nouvel album, nous voulions que ce soit amusant et naturel. Et, bien sûr, nous voulions beaucoup répéter, nous voulions nous sentir vraiment prêts pour ensuite juste enregistrer. Nous voulions que ça se sente que nous nous étions bien amusés à faire ce disque. Pour moi, c’est ce qui ressort le plus. De toute évidence, la production est de très haute qualité, donc je pense que pour l’auditeur, c’est une expérience totalement différente. Et j’adore ces chansons. Beaucoup d’entre elles ont été écrites à des différents moments au cours des cinq dernières années. Ça me plaît bien que l’album couvre cinq années d’écriture de chansons. C’est un effort collectif et concentré. J’ai l’impression que ce disque crée un lien très fort entre le groupe et les auditeurs.

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous pris cinq années à faire ce disque ? Comme Ty est hyper prolifique et partout à la fois, c’est sans doute difficile de l’avoir assez longtemps avant qu’il soit obligé de faire autre chose ? 

Charles Moothart : Oui, c’est surtout à cause de son emploi du temps. C’est intéressant parce que j’aime beaucoup travailler avec Ty sur différents projets. Je me sens privilégié. Nous nous connaissons depuis tellement d’années, nous avons fait beaucoup de trucs sympas ensemble. De temps en temps, nous reprenions Fuzz et nous nous disions : « Est-ce le bon moment ? ». Comme pour moi, c’est évidemment un groupe très important, je suis toujours partant. Il y a donc une sorte d’attente, jusqu’à ce qu’on sente que c’est le moment, parce que, comme tu le sais, Ty fait toujours plein de choses en même temps. Donc il faut attendre le bon moment, sans rien forcer. Il faut quand même que ce soit naturel de s’installer pour écrire des chansons. On ne peut pas se dire : « Oh, nous avons six mois pour écrire un disque, faisons-le maintenant ! » Il y a deux ou trois ans, après avoir pris le temps d’écrire deux chansons, on s’est demandé : « Est-ce que ce sont bien des chansons de Fuzz ? » On n’en savait rien ! Peu de temps après, nous avions trois, quatre, cinq chansons de plus. Lorsque nous avons senti que nous avions tout ce qu’il nous fallait, nous nous sommes dit : « Allons-y, écrivons le reste du disque. » Ça s’est passé comme ça devait se passer.

PAN M 360 : Quand tu as démarré Fuzz, tu cherchais simplement à voir si tu pouvais faire des gros riffs de hard rock sans que ça ne sonne cliché. Aujourd’hui, vois-tu Fuzz différemment ? Penses-tu que le groupe est rendu ailleurs ? 

Charles Moothart: Je pense qu’on est effectivement rendus ailleurs. La première chanson de Fuzz que j’ai écrite, je crois que c’était Fourth Dream, je voulais littéralement voir si je pouvais écrire un riff qui ne sonne pas totalement ringard. Fuzz est évidemment un clin d’œil au rock ‘n’ roll des années 70. Alors, oui, je pense que c’est différent maintenant. On ne veut pas rester dans le même cycle, à toujours faire la même chose encore et encore, et je crois que nous sommes sortis de cet état d’esprit, nous voulons faire quelque chose qui nous est propre. Nous aimons évidemment Black Sabbath, mais nous ne voulons pas être un groupe hommage à Black Sabbath. En même temps, nous ne voulons pas nous en éloigner au point de décevoir les gens qui aiment cette musique. Nous aimons toujours autant cette musique, j’écoute encore Black Sabbath, j’écoute encore les Stooges. Nous continuons donc à faire du rock ‘n’ roll très énergique, qui est le fun et doit être joué super fort. Mais nous essayons de mûrir et de ne pas nous contenter de nous demander si nous pouvons écrire un riff de Black Sabbath, comme c’était le cas il y a sept ou huit ans.    

PAN M 360 : Tu mentionnes Black Sabbath. Avec Blue Cheer, je pense que ce sont les deux influences les plus évidentes qui nous viennent en tête quand on écoute votre musique, mais on sent quelques pointes de jazz ici et là sur le disque, Y a-t-il d’autres influences dont tu aimerais parler ?

Charles Moothart : C’est un espace en constante évolution. Je pense qu’au cours des cinq dernières années, je me suis davantage intéressé au jazz, en écoutant Art Blakey, Miles Davis et d’autres trucs du genre. Pour les apprécier, mais aussi pour comprendre de quelle façon ils jouent de leurs instruments et comment ils jouent ensemble. Et, bien sûr, il y a toujours des disques qui vont et viennent, et il y a les incontournables qui sont immuables, comme The Groundhogs et des trucs comme ça.

PAN M 360 : Tu joues de la batterie avec Ty Segall et de la guitare avec Fuzz, alors que c’est Ty qui joue de la batterie dans le groupe. Vous changez d’instruments parfois ou tu demeures toujours à la guitare ?

Charles Moothart : La guitare, c’est ma place, c’est ma maison, spirituellement. J’adore jouer de la batterie dans le groupe de Ty, mais la guitare sera toujours le meilleur moyen de m’exprimer. Aussi, avec Fuzz, c’est toujours moi qui joue de la guitare. Quand j’ai rencontré Ty au secondaire, il était batteur. C’était le meilleur batteur à l’époque. Il a toujours été l’un de mes batteurs préférés. C’est comme ça que le groupe a commencé à l’époque, parce qu’il voulait jouer de la batterie et que je voulais jouer de la guitare. 

PAN M 360 : Peux-tu nous éclairer un peu sur les paroles. C’est souvent assez nébuleux ou abstrait, voire cryptique.

Charles Moothart : Chaque chanson est différente. Par exemple, je trouve que Spit est une chanson très abstraite. Il y a comme une histoire qui se passe mais qui est très vague. La plupart du temps, Ty et moi écrivons les paroles. Quand nous écrivons ensemble, c’est vraiment intéressant parce qu’il a tendance à être plus abstrait, tandis que moi, j’aime raconter des histoires. Nous finissons toujours par nous rejoindre quelque part au milieu. Je pense que Ty, ces dernières années, veut de nouveau être plus précis dans les paroles, mais la combinaison est intéressante. J’aime la poésie, j’essaie donc de toujours de penser de cette façon, mais Ty se préoccupe davantage des sonorités. Il peut par exemple dire « Je ne peux pas chanter ce mot parce qu’il ne correspond pas à la métrique de la chanson ». On finit donc avec des compromis bizarres où l’on se dit : « J’aimerais dire ceci mais on ne peut pas… ». On doit donc changer un mot pour que ça marche et on se retrouve avec ce genre de phrase bizarre à la Frankenstein et on se dit alors « Oh, c’est vraiment cool ! ». Chaque chanson est différente. Certaines sont beaucoup plus simples et directes, et cela revient un peu à ce que je disais tout à l’heure, nous voulons rester fidèles à ce qu’est le groupe, nous voulons que certaines chansons restent amusantes, pour que les gens puissent lever le poing et gueuler durant le spectacle, tu vois ? Nous sommes un groupe de rock ‘n’ roll, nous voulons donc garder un style primitif et d’autres fois être un peu plus heavy. Mais je suis d’accord, il y a des moments où ça n’a pas de sens !

L’écosystème musical montréalais compte un authentique griot sénégalais, virtuose de la kora issu d’une longue lignée mandingue. Établi au Québec depuis plus de vingt ans, Zal Sissokho multiplie les expériences d’hybridation tout en poursuivant la transmission de sa culture séculaire. Lancé chez Analekta en février dernier, son album Kora Flamenca est l’occasion d’une fusion stylistique avec la guitariste Caroline Planté, le contrebassiste Jean-Félix Mailloux, le percussionniste Miguel Medina, l’oudiste Mohamed Masmoudi et le chanteur Marcos Martin. 

Célébrée mercredi (28 octobre) par l’ADISQ dans un de ses galas 2020 où Zal Sissokho a été primé dans la catégorie “Album de l’année – Musiques du monde”, la matière de cet opus est de nouveau mise en valeur dans le contexte d’un concert enregistré et webdiffusé aux Nuits d’Afrique.

Une conversation s’impose !

PAN M 360 : Vous êtes un virtuose de la kora, chanteur et auteur-compositeur, vous avez quitté le Sénégal et vous vous êtes établi à Montréal en 1999, comment cet exil a-t-il changé votre musique ?

ZAL SISSOKHO : Oui, je suis virtuose de la kora, chanteur et auteur-compositeur et interprète. Environ le tiers des joueurs de kora chantent aussi, c’est mon cas. J’ai été formé d’abord par mon défunt père, Diéourou Sissokho, et j’ai continué l’apprentissage avec d’autres joueurs. Pour moi, habiter Montréal m’a permis de continuer ce que j’avais commencé au Sénégal.   

PAN M 360 : Sissokho est un nom de griot, quel était votre rôle au Sénégal et comment voyez-vous ce rôle depuis que vous vivez en Occident ?

ZAL SISSOKHO : Le rôle de griot est toujours en moi. Le griot est un conteur, un médiateur familial et un musicien. À travers ses paroles et sa musique, il aide les gens à prendre conscience de différents enjeux. Ce rôle, je continue à l’assumer ici au Québec. 

PAN M 360 : Vos enfants marcheront-ils sur vos traces ?

ZAL SISSOKHO : Mes filles sont très intéressées. Traditionnellement, les filles griotes chantaient et ne jouaient pas d’instruments, c’était ainsi convenu dans l’empire mandingue. Or, aujourd’hui, c’est plus ouvert et les filles peuvent apprendre à jouer la kora. Ma plus grande devrait commencer l’an prochain car la taille de l’instrument exige d’avoir 12 ou 13 ans pour s’y initier. Ma tâche consiste à transmettre mes connaissances traditionnelles à mes filles, après quoi elles décideront si elles veulent poursuivre.

PAN M 360 : Au Québec, vous avez travaillé avec les frères Diouf, avec Celso Machado, Constantinople, Fakhass Sico, Lilison di Kinara, Richard Séguin, Takadja, Muna Mingole, Caroline Planté, le Cirque du Soleil (spectacle O), pour ne nommer que ceux-là, y a-t-il des collaborations marquantes parmi vos rencontres, au Québec ou ailleurs ?

ZAL SISSOKHO :  Pour moi, toutes ces rencontres m’ont marqué parce qu’elles m’ont permis de donner quelque chose et de recevoir quelque chose aussi. Aller vers une autre culture est une façon pour moi de ne pas me limiter à la mienne.

PAN M 360 : De quelle manière ces rencontres avec des artistes non sénégalais ont-elles transformé votre jeu et votre vision de la musique ?

ZAL SISSOKHO : Selon moi, la musique n’a pas de frontières. Ces rencontres m’ont aidé à repousser les limites de ma kora en jouant des gammes qui ne m’étaient pas familières au départ. Si j’ai décidé de venir m’installer à Montréal, c’était pour trouver une plus grande ouverture, de nouveaux horizons et non pour me limiter strictement à mon apprentissage traditionnel, que je perpétue néanmoins lorsque le contexte s’y prête. Il m’importe donc d’étudier d’autres musiques, d’autres échelles mélodiques, d’autres harmonies et ainsi de voir jusqu’où la kora pourra se rendre dans ces contextes différents. 

PAN M 360 :  Comment avez-vous vécu cette expérience avec le flamenco ?

ZAL SISSOKHO :  À ce que je sache, seuls le grand virtuose Toumani Diabaté et le guitariste Ketama avaient déjà fait cette fusion entre musique mandingue et flamenco. Personnellement, j’ai appris le jeu du flamenco avec Caroline Planté, une guitariste formidable. C’était tout nouveau pour moi. J’ai alors observé que le flamenco était proche de la musique berbère… très différente de la musique mandingue ! Ensemble, nous avons passé beaucoup de temps à faire des recherches pour voir ce qu’il était possible de créer et ce qui ne l’était pas. Nous avons alors composé plusieurs pièces et en avons conservé une dizaine pour l’enregistrement. 

PAN M 360 : Comment faites-vous cohabiter votre attachement à la tradition mandingue et vos expériences de métissage ?

ZAL SISSOKHO : Dans mes chansons, je raconte ce qui est autour de moi, ce que je vis et ce que je vois, tout en gardant mes traditions mandingues. En fait, toutes mes rencontres vécues hors de l’Afrique de l’Ouest m’ont toujours donné envie de composer. Ces expériences m’ont d’ailleurs permis de mieux connaître mon instrument. On n’a jamais fini d’apprendre, et c’est ce qui m’inspire ! 

PAN M 360 : On observe de grandes avancées techniques dans le jeu de la kora, plusieurs virtuoses s’imposent désormais, quels sont-ils selon vous et comment votre propre jeu s’est-il transformé en les observant ?

ZAL SISSOKHO : Je vais vous donner quelques noms de joueurs de kora que j’aime écouter : Toumani Diabaté, Ballaké Sissokho, Toumani Kouyaté. Leurs manières de jouer les accords, de les utiliser, d’adapter la kora à différentes tonalités, tout ça me donne envie de pousser plus loin mes recherches. La kora est donc devenue universelle. Mon père et mon grand-père la jouaient traditionnellement au Sénégal, dans les événements rituels – baptêmes, mariages, etc. Par la suite, des musiciens plus jeunes en ont révolutionné le jeu. Aujourd’hui, les joueurs de kora sont techniquement supérieurs, des limites ont été repoussées.

PAN M 360 : Quel est le plan de match pour le concert de jeudi ? 

ZAL SISSOKHO : Je présenterai la musique de l’album Kora Flamenca avec Caroline Planté, Miguel Medina et Jean-Félix Mailloux. Nous avions tourné un peu après la sortie de l’album en février dernier mais la pandémie nous a arrêtés… Même si ce concert sera présenté sans public, nous allons tout donner pour que les gens apprécient en le visionnant.  

PAN M 360 : Quels sont vos projets pour l’avenir ? 

ZAL SISSOKHO : Une nouvelle idée trotte dans ma tête : la kora et le jazz ! Mais je compte bien tourner aussi avec le projet Kora Flamenca… quand la COVID sera chose du passé.

PAN M 360: En terminant, félicitations pour votre Félix, catégorie « album de l’année- musiques du monde » !

ZAL SISSOKHO: Merci ! C’est pour moi une reconnaissance de mon travail effectué depuis plus de 20 ans au Québec. Je m’estime très chanceux de pouvoir compter sur une aussi belle équipe! Ici c’est mon pays maintenant, je passe plus de temps ici qu’au Sénégal, je suis très heureux de cet accueil, j’ai le sentiment de faire partie de cette société et de cette industrie musicale d’ici. Et puis on continue le travail, on ne lâche pas !

L’artiste Saycet, Pierre Lefeuvre de son vrai nom, signe la bande son originale de la série Netflix française intitulée La Révolution. Un projet ambitieux tant pour Netflix que pour lui-même qui lui a valu le privilège de travailler pour la première fois avec un orchestre symphonique. Compositeur, musicien et producteur, Saycet a su évoluer grâce à ses influences, ses rencontres et ses concerts. C’est sans le vouloir qu’il s’est tourné récemment vers la composition de musique à l’image. Ce projet d’envergure s’est révélé un travail titanesque qui a donné naissance à 240 minutes de musique mêlant électronique moderne et puissante et adaptations d’œuvres de compositeurs classiques comme Beethoven, Bach, Lully ou Haendel. Retour sur cette grande première du haut de ses quinze années de carrière.

PAN M 360 : Comment en arrive-t-on à composer une bande sonore pour une série Netflix ?

Saycet : Alors, tout d’abord, on fait un casting comme un acteur, avec un dossier que l’on envoie (via un agent). Ensuite, on fait une bande démo contre d’autres compositeurs, puis on attend. Et un jour, on vous appelle. Mais, c’est sans parler bien entendu de tout le travail en amont depuis plusieurs années du format de l’image en documentaire, films et publicités. [NB : la dernière bande sonore du documentaire animalier Le Roi Bâtard qu’il a composé avec Laurent Garnier]

PAN M 360 : Quelles ont été vos inspirations visuelles, audio ou autres afin de composer la trame sonore d’un tel projet qui revisite l’histoire de France ?

Saycet : Mes inspirations ont principalement été la série elle-même. Je suis arrivé très tard dans le processus, le montage était quasi finalisé et j’ai eu la chance de pouvoir composer directement sur des formats définitifs. Le showrunner Aurélien Molas (créateur, auteur et producteur) a eu une confiance absolue en moi. Du coup, ça s’est fait très instinctivement. Il avait une référence avant que je le rencontre, il s’agissait de la bande sonore du film Sicario, signée Jóhann Jóhannsson. J’ai donc essayé d’en tirer l’essence et de l’amener ailleurs.

PAN M 360 : Musicalement, est-ce que l’inspiration des artistes tels que Beethoven, Haendel ou Bach, pour ne nommer qu’eux, était une évidence selon vous ?

Saycet : C’était surtout un gros hasard. Tout est parti de La Sarabande de Haendel (version du film Barry Lyndon) qui était au montage (sur une autre scène). C’est au moment du débriefing que l’on s’est posé la question de savoir si on la laissait en l’état, ce qui en faisait donc une synchro (avec un hommage appuyé à Kubrick), ou si on l’enlevait pour la remplacer par du score.

Le superviseur musical de la série [Pierre-Marie Dru] m’a alors mis au défi de la reprendre (chose que je n’avais jamais envisagée). Je l’ai donc reprise de façon très instinctive, ça a beaucoup plu à la production, et ensuite j’ai essayé de trouver d’autres titres à reprendre qui pouvaient coller à cet univers. Via ce processus qui n’était absolument pas réfléchi et qui était plutôt fait dans l’urgence, je n’ai pas eu le temps de me poser la question de l’inspiration ni de l’évidence, pour être très honnête. J’aurais eu le temps de l’intellectualiser en amont que je ne l’aurais pas fait, par manque de confiance en moi.

PAN M 360 : Comment s’est passée la collaboration avec un orchestre symphonique ?

Saycet :  C’était une grande première pour moi. C’était assez impressionnant, car je ne parle pas la langue et je ne maîtrise pas les codes d’un orchestre. Tout nous oppose d’une certaine façon, et de manière assez naturelle, j’ai été assez vite satisfait. Nous avons pu vraiment communiquer et j’ai pu me laisser aller vers des souhaits de plus en plus personnels.

PAN M 360 : La composition de cette bande sonore aura-t-elle une influence sur votre futur artistique et comment cela se traduirait-il ?

Saycet : Alors ça, je n’en sais rien ! (rires) J’espère que, oui, grâce à Netflix qui a un rayonnement mondial. La Révolution aura une influence sur mon futur déjà dans l’exposition de mon projet artistique. J’ai aussi espoir que mon travail intéresse des producteurs ou réalisateurs de nouveaux pays.

La carrière internationale de Pierre Kwenders le mène régulièrement en Europe. Ses nombreuses escales parisiennes ont été ponctuées par une collaboration artistique avec Clément Bazin, créateur électronique, auteur de chansons, percussionniste de formation. Outre ses projets solos qui le tiennent très occupé, il a notamment fait partie de la tournée internationale de Woodkid il y a quelques années. Ensemble, le Parisien et le Congo-Montréalais nous ont planifié un vol intercontinental en classe tendresse. On y survole les paysages de ces créateurs citoyens du monde, on y découvre leurs parcours respectifs à travers cet EP assorti de remixes, sous étiquette Bonsound. Pierre Kwenders nous résume ce voyage en toute courtoisie.

PAN M 360 : Comment avez-vous connu Clément Bazin pour ainsi imaginer avec lui Classe tendresse ?

Pierre Kwenders :  Mon manager l’avait rencontré à Montréal lorsqu’il s’y est produit et m’avait parlé de lui. Je l’ai finalement croisé en France il y a deux ans. Il m’a alors invité à son studio, m’a fait jouer quelques sons que j’aimais avec lesquels je suis parti à Montréal. Au départ, c’était des tracks pour bosser sur mon prochain album et… Clément et moi avons retravaillé ensemble plus tard, lorsque je retournais à Paris. La connexion s’est faite très naturellement, après quoi on s’est dit pourquoi pas sortir un EP ensemble ? Toutes les chansons ont été enregistrées là-bas, lorsque je travaillais avec Moonshine ou pour mes propres spectacles, on se faisait toujours une session. La dernière fut enregistrée en février 2020, juste avant la COVID. L’EP était terminé à toutes fins utiles, nous avons ajouté trois remixes des quatre chansons au programme. Le temps et les circonstances ont finalement joué en notre faveur.  

PAN M 360 : Sauf l’environnement de percussions ici proposé, cet EP en tandem n’est-il pas dans le même esprit que votre travail solo ?

PK : Tout à fait, mon identité est là. Mais dans un projet à deux, il faut qu’on se retrouve ! Je ne voulais pas prendre toute la place, je voulais que Clément apporte aussi sa saveur et son identité, et c’est exactement ce qu’il a fait avec les steel drums qui se trouvent sur presque toutes les chansons, sauf la chanson Ego, étonnamment. C’est vraiment ce qui m’a attiré dans son travail, cet amour pour le steel drum et la culture afro-caribéenne. Très jeune, Clément s’est intéressé aux steel bands, et aujourd’hui, il en joue très bien. Incroyable, cet instrument ! On s’est rejoints sur cet intérêt pour la culture de la Caraïbe que j’aime naturellement étant donné mes origines africaines. Le steel drum a jadis été inventé par des musiciens de Trinidad. Cette créativité d’artistes défavorisés existe aussi dans mon Congo natal, des groupes comme Kokoko!, Fulu Miziki, Staff Benda Bilili ou Konono No. 1 jouent avec des instruments qu’ils ont construits eux-mêmes. Je trouve ça magnifique. L’impossible peut devenir un possible, c’est ça la beauté de l’être humain. 

PAN M 360 : Vous chantez en lingala et en français, votre musique comporte des éléments de rumba congolaise; votre héritage culturel ressurgit une fois de plus dans ce nouvel EP, n’est-ce pas ?

PK : Comme on dit, on peut me sortir du Congo, mais on ne peut pas sortir le Congo de moi ! Pour reprendre une autre expression connue, je suis tombé dans la rumba congolaise quand j’étais petit. Quand j’ai commencé la musique, je voulais faire de la rumba congolaise, mais je voulais aussi que les gens comprennent d’où je viens. Par exemple, ewolo est une danse des années 90 du groupe Zaiko Langa Langa. Pour moi, la chanson Ewolo est une façon pour moi de rendre hommage à ce groupe que j’aimais à l’âge de 10 ou 11 ans. On dansait sur ça dans les fêtes familiales. Je me souviens d’ailleurs du 35e anniversaire de ma mère, c’est un souvenir d’enfance que j’avais envie de partager. Dans le même titre, on trouve aussi l’extrait d’une chanson de rue que mes parents chantaient eux-mêmes lorsqu’ils étaient petits. C’est imprégné en moi, ça fait partie de qui je suis, et ça me fait plaisir de partager ça.

PAN M 360 : Pouvez-vous élaborer davantage sur le beatmaking ?

PK : Je n’y suis pour rien ! J’ai laissé la liberté à Clément de mener ça où il le voulait. Les beats au départ résultaient de ses idées, puis j’ai travaillé avec lui, lui suggérant d’allonger telle séquence et patati et patata. Il reprenait mon idée et racontait sa propre histoire à travers la composition et la réalisation. Il avait des idées pour que je puisse rajouter des trucs ici et là. Clément et moi, nous nous sommes inspirés mutuellement. Et chacun a apporté ce qu’il pouvait apporter pour ainsi se rendre au produit final. 

PAN M 360 : Y avait-il un objectif commun dès le départ ?

PK : L’idée de base était de faire danser les gens et toucher leurs émotions. Pendant l’écriture de ce projet, je vivais moi-même des expériences importantes dans ma vie, je voulais raconter ça, mais pas dans la tristesse. J’ai aussi fait Ego, une chanson hommage à l’Afrique, ce que je n’avais jamais fait auparavant. C’est aussi un clin d’œil au style ivoirien coupé-décalé dont je suis grand fan, et aussi à la chanson Sentiment manquant de DJ Caloudji. 

PANM 360 : La chanson Ego est un hommage à l’Afrique, c’est une première pour vous, n’est-ce pas ?

PK : Oui, je voulais rendre hommage à l’Afrique pour les bonnes choses, pour les grandes villes qui voient naître et grandir tant d’artistes, dont certains deviennent internationaux, de Youssou N’Dour à Burna Boy en passant par Franco ou Manu Dibango, que je nomme et qui nous a quittés pendant la COVID. J’aurais tant aimé qu’il puisse l’entendre ! Au Congo, par exemple, la musique électronique devient très présente dans les grandes villes, sans déloger la rumba et le soukouss pour autant. Tout ça s’inscrit dans la continuité de ce que j’aime faire, c’est-à-dire voyager et transmettre ma culture, rendre les gens encore plus curieux de l’Afrique au-delà de ma propre musique. 

PAN M 360 : Et le prochain album de Pierre Kwenders ? 

PK : Ça sort en 2021, et ce qui se trouve dans Classe tendresse n’est pas du tout de la matière de l’album. Cet EP est une belle parenthèse avec Clément. Ça me fait un grand plaisir que ce projet puisse voir le jour et que je puisse le partager avec mon public avant de l’emmener vers d’autres horizons l’an prochain, après avoir travaillé avec Clément Bazin et, auparavant, avec Ishmael Butler de Shabazz Palaces.

Crédit photo : Norman Wong

Pour ce quatrième album studio, le trio de Toronto affirme être rendu à une autre étape de son existence. METZ est toujours aussi brutal, tordu et malaisant mais avec Atlas Vending, le groupe pousse sa musique vers de nouvelles dynamiques, explorant le thème de la croissance et de la maturation à grands coups de rythmiques martiales et de riffs tordus. Dans toute cette furie et ce maelström sonique, il se cache quelques hooks, signe que le combo, à défaut de s’adoucir, se veut légèrement moins oppressant et anxiogène. Le bassiste de la formation, Chris Slorach, nous en dit davantage à propos de cette nouvelle charge et de ce que cette nouvelle maturité signifie pour le groupe.    

PAN M 360 : La photo qui illustre votre quatrième album est fascinante, l’image est forte. Quelle est son histoire et que signifie ce titre, Atlas Vending ?

Chris Slorach : C’est vraiment difficile à dire. Ce titre a de nombreux sens mais à un niveau plutôt personnel. Une grande partie de cette signification est d’ailleurs liée à notre croissance et à notre évolution. Ce terme n’a peut-être pas de sens littéral, mais ce qu’il signifie est important pour le groupe. C’est difficile à expliquer comme ça. Pour ce qui est de la photo, elle a été prise par le père d’Alex [Edkins, guitariste et chanteur], il est photographe amateur. Cette photo attendait depuis environ trois ans de trouver une maison. Nous avons d’abord pensé l’utiliser pour un 45 tours, puis nous avons changé d’avis. Pour la pochette de ce disque, nous sommes passés par cinq ou six maquettes, mais nous revenions toujours à cette photo. Plus nous la regardions, plus il était évident qu’elle devait figurer sur la couverture de ce disque. Je pense que c’est une photo vraiment puissante, qui colle vraiment à la musique. 

PAN M 360 : Tu parles de croissance et d’évolution, qu’entends-tu exactement par là ?

Chris Slorach : Les influences et les modes de vie, ce que nous sommes en tant que personnes; nous avons tous beaucoup grandi et changé au fil des ans. Nos influences sont en constante évolution. Nous sommes tous de grands fans de musique et d’avides collectionneurs de disques, et nos influences musicales sont très différentes de ce qu’elles étaient il y a dix ans. Mais aussi sur le plan personnel, Alex et moi sommes tous deux mariés et sommes maintenant parents. Je suis au début de la quarantaine, je ne suis plus un jeune homme. Les choses qui sont importantes pour moi au quotidien sont très différentes de ce qu’elles étaient auparavant. Tous ces changements ne peuvent pas se produire dans votre vie sans affecter ce que vous faites, n’est-ce pas ? La façon dont nous abordons la musique a changé, tout comme notre vie au quotidien. 

PAN M 360 : Et en ce qui concerne ces différentes influences, peux-tu en citer quelques-unes ?

Chris Slorach : Je suis très inspiré et influencé par ma femme et mes deux enfants. Je trouve que c’est une force motrice pour moi et une source d’inspiration pour travailler fort. Musicalement, j’ai beaucoup écouté Charlie Megira, c’est un véritable caméléon. Certains trucs ressemblent à une rencontre entre les Cramps et Santo and Johnny, et d’autres peuvent ressembler à Joy Division. Ça part vraiment dans tous les sens. J’ai aussi une longue histoire d’amour avec le métal, je suis allé plusieurs fois à Montréal pour voir des concerts de métal. Cette année, j’ai réécouté beaucoup de vieux métal, mais il y a aussi un groupe de Finlande qui s’appelle Oranssi Pazuzu qui a sorti un disque incroyable cette année. Et puis je réécoute de vieux trucs comme les Kinks. J’ai lu des bouquins sur des groupes assez instables et l’histoire des frères Davies est assez fascinante. 

PAN M 360 : Peux-tu me dire comment et quand l’album a été enregistré ?

Chris Slorach : Nous l’avons enregistré fin novembre, début décembre 2019. À Providence, dans le Rhode Island, avec Seth Manchester (Daughters, Lingua Ignota, The Body) et notre ami Ben Greenberg (Uniform). Nous avions commencé à composer un an, un an et demi avant d’entrer en studio. Nous avons sorti Strange Peace (2017), nous l’avons beaucoup joué en tournée et nous avons pris quelques mois de congé pour récupérer. Puis, je suis parti jouer de la basse avec un groupe appelé Daughters et quand je suis revenu, nous nous sommes mis au travail. Nous avons écrit ce disque et nous sommes allés à Providence pour le faire. Tout s’est passé comme sur des roulettes; nous étions très bien préparés. Nous avons enregistré et mixé le disque en 14 jours.

PAN M 360 : Couvrant des thèmes apparemment disparates tels que la paternité, l’anxiété sociale écrasante, la dépendance, l’isolement, la paranoïa induite par les médias et l’envie de tout plaquer, chacune des dix chansons d’Atlas Vending offre une sorte d’instantané de la situation actuelle. Si tu ne m’avais pas dit à quel moment le disque a été enregistré, j’aurais pensé que vous l’aviez fait durant la pandémie, c’est la trame sonore parfaite pour la pandémie. Cela dit, tous vos albums pourraient être la trame sonore parfaite pour une pandémie ! 

Chris Slorach : Je pense que nous fonctionnons avec suffisamment d’anxiété pour survivre à toute une pandémie (rires). Nous avons quatre albums de pure anxiété si vous en voulez ! Celui que nous écrirons pendant la pandémie ne comportera qu’un banjo acoustique, question de nous sortir vraiment de notre élément (rires).

PAN M 360 : Vous avez choisi de travailler avec un réalisateur sur cet album. Vous ne vouliez pas travailler avec Steve Albini comme vous l’avez fait sur votre précédent ? Est-il trop cher ?

Chris Slorach : Nous n’avions jamais travaillé avec un réalisateur avant ce nouvel album. Albini était l’ingénieur du son du précédent. C’est quelqu’un de très compétent pour qui le studio n’a pas de secrets, c’était donc une situation idéale pour nous. Or, j’ai développé une relation amicale avec Seth, et quand nous nous sommes demandés où enregistrer le disque, le studio de Seth s’est révélé l’endroit tout indiqué. C’était tout naturel de travailler avec eux. Nous voulions une situation confortable avec des visages familiers pour nous sentir chez nous et faire ce disque en nous amusant plutôt qu’en ayant l’impression de travailler. Je ne dis pas que travailler avec Albini n’est pas amusant. Ce l’est, c’est un gars très gentil, il est incroyablement talentueux, mais nous cherchions quelque chose de plus amical. Et travailler avec Seth et Ben nous a aidés à nous sentir dans notre élément. C’est donc notre premier album fait avec un réalisateur, nous avions toujours assuré la réalisation nous-mêmes. 

PAN M 360 : Dirais-tu que cet album est plus mélodique que les précédents ?

Chris Slorach : Oui, je le pense. C’est impossible de le nier avec des chansons comme Hail Taxi ou A Boat to Drown In, il y a des mélodies évidentes. Je pense que nous avons toujours cherché à avoir des éléments accrocheurs dans notre musique, nous aimons tous la structure des chansons de rock’n’roll. Cet album révèle une évolution dans l’écriture de nos chansons, mais il y a aussi une confiance qui vient à force de jouer. Nous nous sommes donc sentis plus en confiance en faisant ce disque, assez pour faire un disque plus mélodique. 

PAN M 360 : Peux-tu nous résumer l’évolution du groupe depuis ses débuts ?

Chris Slorach : Quand nous avons commencé, nous étions davantage un groupe de math-rock avec des chansons plus longues. Nos premiers 45 tours étaient assez longs et plus lents, puis avec le temps, nous sommes devenus un groupe de rock’n’ roll beaucoup plus simple et direct. De l’extérieur, un auditeur occasionnel ne remarquera peut-être pas ce genre d’évolution, de croissance et de mouvement vers l’avant que nous ressentons au sein du groupe. Nous avons le sentiment qu’avec chaque disque, nous avons fait un pas en avant et évolué. Comme le dit Alex : « le changement est inévitable si vous avez de la chance ». C’est donc ce que nous essayons de faire, nous cherchons à nous améliorer dans l’écriture de nos chansons et dans la maîtrise de nos instruments et à évoluer librement dans l’espace que nous créons; grandir personnellement et en tant que musiciens à chaque nouvelle sortie d’album.

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