Flore Laurentienne, Vol 3: le fleuve et la nature, objets de contemplation… orchestrale

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Évidemment, je ne me souviens pas de toutes les discussions que j’ai eues avec les milliers d’artistes  que j’ai interviewés, mais je me souviens de certains moments clés. Avec le compositeur, arrangeur et chef d’orchestre Mathieu David Gagnon, nous avions déjà parlé de l’immanence des sons terrestres pour parler des choix consonants de son écriture orchestrale, singulièrement mâtinée de rock prog et de musique classique occidentale. Cette discussion sur l’interaction créative entre la nature et les sons se poursuit en ce 10 avril 2026: nous en sommes au troisième chapitre de son véhicule principal, album sous étiquette Secret City qui nous offre 8 nouvelles plages inspirées de l’estuaire du Saint-Laurent et de la flore laurentienne qui le borde.

Mathieu David Gagnon : Je ne me suis jamais fait cette réflexion, mais je crois que c’est un album qui prend plus son temps que les précédent. Et je crois que ce n’est pas étranger à mon travail sur la musique ambient mais acoustique. Quand je prends, par exemple, la pièce Navigation VII, il y a de grands moments de silence.On a vraiment l’impression d’être sur l’eau. Puis tout d’un coup, il y a un orchestre qui arrive.

PAN M 360 : C’est comme des vagues, on dirait. 

Mathieu David Gagnon : Oui, c’est ça. Aujourd’hui, plus que jamais, la contemplation est une chose qu’on ne s’accorde que très peu. Et l’art est beaucoup lié à cet état-là. Quand on va dans un musée, on ne danse pas. On s’imprègne, puis on arrête. On s’asseoit même des fois. Je pense que, par nécessité, je fais de la musique qui me fait du bien. À moi, en premier. J’aime souvent citer l’exemple d’un chat qui ronronne pour se guérir ou s’apaiser,  c’est une sorte de drône, de bourdon musical. 

PAN M 360 : C’est exactement ça. J’ai aussi bien observé le ronronnement des chats, surtout celui  de mon chat Jamie de 19 ans, mort il y a à peu près 3 mois.

Mathieu David Gagnon : C’est drôle que tu dises ça car j’ai fait euthanasier mon chat de 18 ans tout récemment.  À l’observer durant sa vie, je me suis dit, wow, il a un système d’apaisement. Je me suis dit alors que lorsque j’arrive devant un synthétiseur, je peux juste jouer une note et écouter comment ça résonne. Et ça m’apaise, ça me calme. Mon moyen de m’apaiser, c’est d’écrire des choses qui me font du bien, qui nécessairement portent de la lumière. C’est primordial pour moi.  Je ne pourrais faire de musique sombre ou violente parce que ça ne m’apaiserait pas.

PAN M 360 : La musique a toutes sortes de fonctions. Si l’apaisement est la valeur maîtresse de ce qui te motive à faire de la musique, c’est tout à fait défendable. Il y a des gens pour qui l’expression musicale de la violence ou autres sentiments plus sombres est aussi défendable.

Mathieu David Gagnon : Absolument.

PAN M 360 : La quête de quiétude ou d’apaisement n’implique pas des musiques aussi simples qu’on ne le croit. On le constate encore avec ce troisième album, comme on l’a fait pour les deux autres.  L’exploration harmonique semble assez simple pour l’auditeur moyen. Mais quand tu t’y mets, tu constates la complexité des structures, ce qui est une vertu de ta musique d’une apparente simplicité. Lorsque la complexité se cache dans la simplicité, la mission est accomplie.  

Mathieu David Gagnon :  J’adore que ma musique suscite des réactions, qu’elles soient positives ou négatives. J’aime essayer des choses. Par exemple, dans la première pièce, Fleurs, ça faisait un petit moment que j’avais envie de passer d’un orchestre complètement acoustique à un orchestre complètement de synthétiseurs à l’intérieur d’une même pièce. On ne se rend pas trop compte jusqu’à ce que ce soit devenu 100% synthétiseur.

PAN M 360 : Effectivement, le fondu enchaîné n’est pas évident à réaliser.

Mathieu David Gagnon : Exactement. Ça a beaucoup aidé quand on a ajouté un orgue à tuyaux d’église dans le processus et qu’on a rediffusé les synthétiseurs dans l’espace pour avoir ce côté d’orchestre et de grandeur. 

PAN M 360 : Le succès de la relation entre les instruments acoustiques et les synthétiseurs est fondamental dans cet album.

Mathieu David Gagnon : C’est tout un travail que d’essayer de conférer aux synthétiseurs des caractéristiques acoustique, c’est vraiment ça le cœur du projet. C’est essayer de sortir la tradition de son cadre et d’essayer tout en faisant une musique d’inspiration classique, soit en y intégrant des éléments de notre époque, comme le synthétiseur. Même si j’utilise des vieux synthétiseurs, en particulier le Minimoog parce qu’il est imparfait, parce qu’il a des caractéristiques comparables à celles que certains instruments acoustiques, c’est-à-dire qu’il ne sonne jamais pareil et qu’on doive le raccorder.

PAN M 360 : Il est toujours très difficile d’obtenir un résultat satisfaisant entre électronique et acoustique.

Mathieu David Gagnon : Je recherche vraiment une imbrication complète entre les claviers, l’orchestre à cordes, les harpes…  

PAN M 360 : Il n’y a pas de thème complexe.

Il n’y a pas de partie solo importante dans ton œuvre récente. C’est toujours un travail d’harmonie et d’orchestration. Il n’y a aucun rythme complexe, il n’y a aucune ligne complexe. La singularité de ton art se passe beaucoup plus dans ce qu’il y a autour de la mélodie, surtout dans les harmonies et les arrangements. 

Mathieu David Gagnon : Exactement. Et aussi dans la superposition, dans les textures et dans les contrastes, comme par exemple un contraste entre deux freeruns de synthés et deux harpes. Ce n’est pas dans la virtuosité que ça se passe, ce n’est pas ça qui m’intéresse. PAN M 360 : Mais parfois, des compositeurs œuvrent à la fois sur des trucs très simples et très doux, mais ils vont aussi  se permettre d’exprimer une certaine violence, des formes musicales beaucoup plus obliques, ou encore des séquences de haute complexité pour des solistes.

Mathieu David Gagnon : Je pense qu’en vieillissant, on finit par trouver ce qui est vraiment important. Plus jeune, tu cherches peut-être un peu plus à impressionner et à en mettre pour calmer une insécurité. Avec le recul, ce qui me pousse à faire de la musique, c’est créer des émotions, créer des moments, créer des ambiances. La virtuosité n’est pas là où elle se trouve habituellement. Jouer un Minimoog live,  par exemple, c’est de la virtuosité,  il me faut manipuler en temps réel le pitch, la modulation, le filtre, etc.

PAN M 360 : Du point de vue harmonique,  on pourrait éventuellement te demander un jour ou penser que tu pourrais explorer d’autres types d’échelles.

Mathieu David Gagnon : Pour moduler, ça prend des intervalles assez égaux.  C’est que les intervalles ne sont pas égaux. 

PAN M 360 : Mais tu peux explorer d’autres gammes à intervalles égaux comme les gammes de la Grèce antique. Tu pourrais explorer des gammes de ce type-là, en résulterait une  expansion de ton langage sans le dénaturer. 

Mathieu David Gagnon : C’est dans mes plans. Je voulais d’abord que les Vol. 1, 2, 3 soient comme un grand morceau de mon œuvre. C’est vrai que c’est plus contemplatif  au no 3. J’étais d’ailleurs en train d’écrire une double fugue pour aller sur ce disque, mais je n’ai pas eu le temps de la terminer. Et ce qui en est resté, ce sont des pièces qui modulent moins. 

Ce qui amène le côté contemplatif, c’est qu’on ne bouge pas trop, on ne va pas trop loin dans l’harmonie. Mais quand je fais ce genre d’album-là, ensuite j’ai souvent une période où j’ai envie, justement, d’aller plus loin. Je suis là-dedans.

PAN M 360 :  Parle-nous de l’instrumentation des œuvres, une après l’autre :

Mathieu David Gagnon :

Fleurs, c’est un quatuor  à cordes qui se transforme en un orchestre à cordes, avec deux harpes, puis les deux harpes se transforment en synthétiseurs, et l’orchestre à cordes se transforme en un orchestre de synthétiseurs.

Régate, c’est un orchestre à cordes et c’est l’usage du Synthi, un synthé analogique de marque EMS utilisé par Pink Floyd dans les années 70. Brian Eno en jouait beaucoup quand il était avec Roxy Music. Sur la fin de la pièce, j’ai appliqué un principe que j’ai découvert sur un album de Eno, Discreet Music où il joue le Canon de Pachelbel en appliquant une formule mathématique sur la durée des notes. Donc, premier violon, la première ligne; le deuxième violon, multiplie toutes les valeurs de la partition par deux. Puis l’alto, multiplie toutes les valeurs par trois.  Et le violoncelle et la basse par quatre. Donc, au bout de deux mesures, on est dans un canon « étiré ». Ça produit alors de nouvelles harmonies qui n’existaient pas, mais qui se trouvent dans la même tonalité. C’est le même tempo, mais on a cette impression d’étirement du temps et à la fin, on est presque dans du Arvo Pärt  parce qu’on a l’impression de flotter avec des longues notes aux cordes.

Petit Matin. Petit Matin, c’est un quatuor de violoncelles qui joue dans un écho à ruban. C’était ça qui était le concept.

Le temps, c’est deux harpes dans un écho à ruban aussi. 

Fleuve VII, c’est moi au piano avec un orchestre à cordes – pour l’album entier  c’est principalement orchestre à cordes ou quatuor de violoncelles et deux harpes.

Donc la suite suivante, Fleuve VIII,  c’est moi avec un drôle de clavier de la marque Rocky Mountain Instruments. C’est le même clavier que Chick Corea jouait sur l’album Bitches Brew de Miles Davis, Tony Banks en jouait aussi avec Genesis. Même Sun Râ en jouait!

Navigation VII  un synthétiseur polyphonique, qui est après ça doublé par un quatuor de violoncelles.  Le quatuor de violoncelles devient le synthétiseur. J’ai essayé de créer un super synthétiseur avec un quatuor à cordes et un synthétiseur. À la fin, la dernière intervention de l’orchestre à cordes arrive comme une grande aspiration. Pour cela, j’ai fait tourner la piste à l’envers et j’ai enregistré la réverbération, comme Pink Floyd l’a déjà fait dans la pièce One of these Days. Et puis on remet tout à l’endroit.

(À travers les) Chablis, c’est basé sur deux batteries free, c’est de créer un chaos duquel va jaillir la lumière à la fin. Une mélodie très simple, pour qu’on sente qu’à travers ce chaos, des sons organisés peuvent émerger et qui nous amènent une lumière avec les deux harpes qui sont en quelque sorte les carillons dans le vent avec les deux batteries.

PAN M 360 : Comment tout ça se transpose-t-il sur scène?

Mathieu David Gagnon : Nous sommes 7 sur scène, 6 en Europe : un quatuor à cordes (Mélanie Bélair, Chantal Bergeron, Ligia Paquin, Jean-Christophe Lizotte ), un multi-instrumentiste qui fait aussi de la percussion (Antoine Létourneau-Berger) et moi . Pour le Québec, le batteur Robbie Kuster se joint à nous.  Je suis entouré de musiciens extraordinaires, le but sur scène n’est pas de reproduire l’album mais bien les concepts de ces pièces et de les exécuter d’une autre façon. Il faut plutôt réarranger et voir la pièce d’un autre angle. 

PAN M 360 : En terminant, je cite des titres de cet album : Fleurs, Régate, Navigation, Fleuve, Le temps… beaucoup d’eau et de nature.  Tu es toujours en forêt derrière le Kamouraska.

Mathieu David Gagnon   : Oui, je suis en plein dans la flore laurentienne.

PAN M 360 : Aussi dans l’eau laurentienne!Mathieu David Gagnon :  Mon père avait une barque quand j’étais enfant à Sainte-Anne-des-Monts, on allait jigger la morue. Le trajet de l’autobus qui me menait à l’école le matin passait le long du fleuve, et je m’asseyais toujours du bon côté pour observer l’eau. Je n’ai pas navigué toute ma vie, mais j’aime m’imaginer sur l’eau. J’aime le mouvement qui n’est pas terrestre, l’idée d’apesanteur, un monde en soi. Le fleuve est toujours différent, à toute heure du jour. C’est une inspiration infinie.

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