Empty Vessels au bord du naufrage

Entrevue réalisée par Louise Jaunet
Genres et styles : musique contemporaine

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Dans de nombreux domaines, l’intelligence artificielle peut être vue comme une menace pour une majeure partie des métiers qui risquent d’être prochainement de plus en plus facilement remplaçables par des robots. Pour le meilleur et pour le pire… À travers cette ligne directrice à l’horizon, beaucoup y voient un futur dystopique sans retour en arrière possible, tandis que certains réussissent malgré tout à y voir un nouveau terrain de jeu et d’exploration, tant sur le plan technique que métaphysique. Présenté à la SAT pour la deuxième fois, le projet Empty Vessels de David Gardener (Montreal Life Support) et de Greg Debicki (Woulg), associe musique, robotique et intelligence artificielle de façon innovante, pour voir comment une IA robotisée pourrait habiter d’elle-même un concerto expérimental de violoncelle. Développé à partir des dernières recherches actuelles dans le domaine, un réseau de neurones artificiels se retrouve connecté en symbiose avec le violoncelle à travers quatre archets rotatifs, qui constituent le cœur lumineux visible de la machine. Même si cette dernière réussit à occuper l’espace et à remplacer l’humain sur scène, le spectacle Empty Vessels possède le potentiel de transformer la vision épeurante du vide nihiliste autodestructeur et inhumain en méditation féconde et organique sur la vacuité. À travers les lignes de codes, les artistes réussissent finalement à cacher à l’intérieur de leurs vaisseaux vides le souvenir sincère d’un enfant qui apprend naïvement, avec parfois un peu de maladresse, à apprivoiser son nouvel instrument.


PAN M 360 : David, tu réalises des sculptures cinétiques, sonores et lumineuses avec ton projet Montreal Life Support. Peux-tu nous parler de ton parcours?

Montreal Life Support : J’ai grandi au Royaume-Uni et j’ai travaillé comme ingénieur en conception pour des entreprises spécialisées en architecture expérientielle, et c’est là que j’ai développé mes compétences en matière d’électronique et d’ingénierie mécanique. J’ai ensuite établi ma propre pratique et j’ai commencé à créer des outils pour mes propres besoins en tant qu’artiste visuel et designer. J’ai déménagé à Montréal il y a environ cinq ans et je me suis rebaptisé Montreal Life Support. C’est une allusion au fait que la culture est en train de mourir au Royaume-Uni depuis un certain temps, les grandes entreprises poussent tous les artistes hors de Londres. Montréal est mon soutien de survie puisqu’il y a tellement de culture et de lieux de rencontre DIY ici.

PAN M 360 : Et toi Greg? Tu es celui qui se trouve derrière la programmation de l’algorithme. Voudrais-tu nous parler de ton parcours?

Woulg : J’ai étudié l’art des nouveaux médias à l’Alberta University of the Arts. J’étais intéressé par la conception d’installations interactives ou de performances de très longue durée, de 12 heures ou plus par exemple. À partir de là, je me suis intéressé au codage créatif et à ce genre de choses. Lorsque j’ai quitté l’école, je me suis rendu compte que les formes d’art qui m’intéressaient étaient beaucoup trop chères pour un budget ordinaire. Mais j’ai néanmoins continué à faire de la musique et c’est là qu’est allée la majeure partie de mon énergie pendant longtemps. Je fabrique beaucoup de plugiciels et d’interfaces pour mes performances musicales. C’est de là que vient la programmation artistique. Je m’intéresse beaucoup à la generative music, à l’IA et surtout aux réseaux neuronaux issus de la nouvelle vague de recherche en IA.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous parler un peu de la façon dont vous avez développé le projet?

Montreal Life Support : Je concevais et construisais les robots pour qu’ils puissent jouer du violoncelle. Les violoncelles sont construits pour des corps humains, ils ont une forme très incurvée, il n’y a pas de surface plane, il n’y a rien pour attacher quoi que ce soit. Une grande partie du développement a été consacrée à la recherche de solutions permettant de construire un robot capable de se comporter comme une entité organique. La plupart des robots fonctionnent sur deux ou trois axes de manière linéaire. Celui-ci a dû être construit entièrement à partir de zéro pour s’adapter au violoncelle. Il est toujours en développement, c’est actuellement la version 2.5.

Woulg : Il existe des IA pour générer des mélodies classiques, jazz ou pop. Nous voulions vraiment essayer de faire quelque chose qui ressemble plus à de la musique électronique expérimentale. Pour générer cela, il n’existe pas d’open source de musique électronique expérimentale pour violoncelle (rire). Nous avons généré un tas d’écritures et de progressions d’accords que nous aimions afin de pouvoir entraîner l’IA sur des choses qui étaient en accord avec nos préférences.

PAN M 360 : Est-ce que l’un d’entre vous sait bel et bien jouer du violoncelle?

Montreal Life Support : J’ai grandi en jouant du violoncelle. Il se distingue des autres instruments parce que vous pouvez jouer une infinité de notes. À cet égard, c’est très organique. Le fait de savoir comment jouer a aidé à développer le son propre à ce robot.

PAN M 360 : Une des premières questions qui vient à l’esprit quand on voit le spectacle est de savoir où est l’archet? Selon vous, commence-t-il au niveau du logiciel ou est-il à la fin de la structure robotique? Ou encore, l’ensemble de l’IA robotique est-elle considérée comme l’archet?

Montreal Life Support : Physiquement, il y a un petit archet rotatif sur chaque corde. La raison de cette particularité est de pouvoir jouer sur les quatre cordes en même temps. Avec un violoncelle normal, vous pouvez jouer une ou deux cordes à la fois. Nous voulions donc pouvoir jouer autant de notes que nous le souhaitions. Vous pouvez entendre la rotation du disque.

Woulg : Cela me rappelle le mellotron. Il y a une certaine spécificité sonore dans la rotation de l’archet. D’une certaine manière, cela ouvre des possibilités nouvelles et différentes de jouer du violoncelle et cela ferme les possibilités de jouer du violoncelle classique à la fois.

Montreal Life Support : Le titre Empty Vessels fait référence à l’absence de présence humaine. Le fait de retirer l’archet renvoie à ce sentiment de vacuité humaine. Il ne reste que l’instrument.

Woulg : L’archet est donc absent…

PAN M 360 : Pour l’instant, vous pouvez entendre le rythme mécanique discontinu de l’IA robotique. Comment le ressentez-vous?

Montreal Life Support : L’objectif est que cela se rapproche du son fluide du jeu d’un humain. Les archets sont en plastique, vous pouvez l’entendre dans le son également. Cela rend le son plus agressif. Le but est de jouer de belles mélodies à cordes.

Woulg : Dans cette version, nous aimions ce genre de sons mécaniques qui s’arrêtent et redémarrent. Conceptuellement, c’est une partie importante du projet. Parfois, ce type de raclement me fait penser au mouvement futuriste, où il y avait des bruits de trains et des raclements de métal.

PAN M 360 : L’IA robotique est-elle déjà capable de fonctionner de manière autonome?

Woulg : Pour l’instant, elle n’est pas autonome. Elle peut générer de la musique, des progressions d’accords et des rythmes. Ce qui est amusant en travaillant avec l’IA, c’est qu’en une fraction de seconde, on dispose de 10 000 heures de musique. La partie la plus difficile est de trouver les bons éléments. L’apprentissage des techniques de réseaux neuronaux et de leurs possibilités a modifié la musique que nous avons obtenue dans le cadre du projet. Nous n’en sommes pas encore au stade où il suffit d’appuyer sur un bouton pour que la musique soit jouée en permanence. Nous espérons que cela sera possible dans la prochaine version.

PAN M 360 : Selon vous, qui joue du violoncelle? Vous ou l’IA robotique?

Woulg : Pour l’instant, je dirais que c’est un peu les deux. Dans une certaine mesure, nous allons devoir être l’interprète de ce que l’IA produit.

Crédit photo : Yankat Khatcha

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