Bolduc tout croche : chanson country… à textes

Entrevue réalisée par Louis Garneau-Pilon

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Nous associons souvent le country à l’image du cowboy en blouson de jean, coiffé d’un stetson, chantant la légende d’un passé folklorique quasi mythique. Bolduc tout croche n’est pas loin de ce style, mais…  pas non plus défini par celui-ci.

Le groupe est composé du chanteur-guitariste Simon Bolduc, du batteur Marc-Antoine Sévégny, de la saxophoniste-contrebassiste Andrea Mercier et du guitariste pedal steel David Marchand. 

Ce groupe alt-country propose ainsi un mélange de textes raffinés, assortis d’un son kebamericana traversé par le country et le folk-rock. Bolduc tout croche parie sur la qualité du verbe pour la sortie officielle de ce nouvel album, soit le vendredi 25 mars : Construire une table pour y mettre notre poing ensemble.

On y explore notamment la pensée libertaire de Mikhaïl Bakounine et la philosophie existentielle d’Emmanuel Levinas sur fond d’instruments acoustiques… Pas exactement le pâturage de Guylaine Tanguay!

Simon Bolduc nous en apprend davantage sur cet amalgame de réflexion, poésie chansonnière et musiques kebamericana.

PAN M 360 : Peux-tu nous résumer l’histoire de Bolduc tout croche?

SIMON BOLDUC : Souvent, on me demande s’il y a une raison particulière pour notre nom, si ça vient d’une histoire personnelle. Ce n’est pas si compliqué : on se cherchait un contrebassiste et on est tombé sur Andrea Mercier… une saxophoniste qui ne jouait pas du tout de contrebasse. Elle a donc appris l’instrument sur le tas! Durant nos premières répètes, ça sonnait un peu tout croche. On a donc décidé de prendre ce nom pour en rire et se laisser une petite marge de manœuvre en spectacle.

On est ensemble depuis près de 10 ans. C’est sûr qu’on a évolué au fil des années. C’est toujours resté une expérience folk et très organique. Notre habitude, ce sont les instruments acoustiques. Dans mes temps libres, j’ai toujours une guitare dans les mains. La guitare électrique s’invite rarement, à part en studio. Nous avons commencé en étant purement folk, ce n’est plus tant le cas. Dans les dernières années, on a commencé à travailler avec Dany Placard en 2016 et David Marchand, joueur de pedal steel, a joint les rangs. À partir de ce moment, on s’est tourné pleinement vers le monde du country. Ça a été un tournant qui se voit dans notre deuxième opus. Et après… Bolduc tout croche est devenu une grande histoire de famille.

PAN M 360 : Sonnez-vous encore tout croche?

SIMON BOLDUC : Je pense qu’on s’est améliorés avec le temps! Aujourd’hui, ça ne fait aucun doute qu’on maîtrise nos instruments. On a appris beaucoup au fil des années, mais on fait encore beaucoup de choses nous-mêmes! Andrea et moi, on a eu une éducation assez complète et cet amour de l’apprentissage est une de nos plus grandes forces.

PAN M 360 : Comment ça s’est passé pour votre dernier album? Es-tu celui qui fait la plupart des choix créatifs?

SIMON BOLDUC :  Bonne question. Par le passé oui. Mais pour ce nouveau chapitre, j’ai laissé beaucoup plus de place aux décisions de Marc-Antoine et Andrea. Je me suis vraiment reculé. Par le passé, j’arrivais avec des chansons toutes prêtes qui n’avaient besoin que d’un peu d’arrangements. Mes deux coéquipiers avaient un rôle créatif moins important. Mais dans le dernier album, ce fut bien plus un travail d’équipe. Je composais les maquettes dans mon salon, mais c’est Marc-Antoine Sévégny et David Marchand qui ont habillé et enveloppé la musique. Seule condition majeure, c’était de garder les éléments typiques de Bolduc tout croche : un son doux, mince et principalement acoustique.

On a été très bien épaulés dans notre dernier album, pour s’assurer qu’on ne soit pas trop croches. Nous avions avec nous trois réalisateurs plutôt qu’un seul. Ainsi, j’ai pu prendre un peu de recul et voir les chansons évoluer en studio. D’un point de vue artistique, on a essayé de se calmer un peu et de se concentrer sur les bases, au lieu de se compliquer la vie. Du côté technique, Marc-Antoine a fait le gros du travail, enfin… tout le travail. C’est vraiment l’homme derrière la console. Au fil des années, il s’est monté un véritable coffre à outils pour l’enregistrement. Ça nous donne encore plus de profondeur quand on va en studio, parce qu’on est capable de travailler en laissant la console à quelqu’un qui comprend totalement notre son. La démarche était de laisser les autres s’exprimer. Je n’ai pas beaucoup argumenté avec les idées qu’on me proposait.

On me donnait une suggestion intéressante? Let’s go! Quelqu’un voulait changer le mix? Vas-y! Je n’ai pas toujours dit oui, mais j’ai adopté une démarche visant à laisser aller les chansons. L’important, c’est que mes textes restent intacts. J’avais confiance en mon écriture, donc je pouvais donc prendre moins de place dans la musique.

Construire une table pour y mettre notre poing ensemble est arrivé comme un cheveu sur la soupe. De façon facile et naturelle, cet album s’est développé d’un coup. On n’a jamais aussi bien travaillé que dans les derniers mois.

PAN M 360 : Dirais-tu que c’est un succès?

SIMON BOLDUC :  Après quatre albums, un gros succès ne peut être estimé que par ses pairs. Je parle du petit milieu, très restreint, d’amateurs de folk et de poésie. A part ça, on n’a pas beaucoup d’attentes. On est conscients que ce projet ne va pas changer le cours de nos vies. Mais on sait qu’on n’avait pas nécessairement besoin de stratégie médiatique. On le rend public simplement parce qu’il est prêt. On veut simplement pouvoir en profiter. En octobre 2018, on sortait notre troisième, Grande santé, puis en décembre 2018 on finissait notre tournée. Cette fois-ci on veut vraiment profiter de l’album et le faire vivre le plus longtemps possible.

PAN M 360 : Il s’agit d’ailleurs d’un album qui s’inspire beaucoup des textes philosophiques, n’est-ce pas?

SIMON BOLDUC : Bien sûr! Le cœur de Construire une table pour y mettre notre poing ensemble, c’est la philosophie. Je me suis principalement inspiré des œuvres de Bakounine et d’Emmanuel Levinas. Le premier philosophe parlait principalement des différences entre les gens venant de milieux variés, tandis que le deuxième s’intéressait à la place de l’éthique dans la vie de tous les jours. Ce sont des thèmes qui étaient parfaits, pour parler de mes expériences personnelles. Je voulais aussi que mes histoires intimes soient vues comme des expériences universelles. Ce sont des choses qui me sont arrivées, c’est aussi la réalité de bien d’autres. Par exemple, notre première chanson, Levinas, parle de l’immigration, des défis de devoir s’établir dans un endroit inconnu. Bakounine, elle, parle de l’amitié profonde qui peut émerger entre deux personnes d’âges totalement différents. 

PAN M 360 : Comment lie-t-on philosophie à la chanson?

SIMON BOLDUC : Ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. On me reproche souvent de faire des couplets trop compliqués, qui finissent de façon trop nichée. Mais en même temps, c’est un défaut qui fait un peu mon charme. Par exemple, la chanson Je suis de passage parle du nihilisme. C’est un concept que j’adore explorer, mais qui peut être dangereux. J’ai donc essayé d’aller à fond dans l’exploration de la déchirure, de ce jeu avec le feu. Dans d’autres textes, j’essaie d’être moins direct et de mettre la philosophie au deuxième plan. Ces histoires sont imprégnées de concepts apparemment complexes, mais elles sont aussi plus sincères. En étant authentique, on peut rejoindre plus de gens et lancer une discussion.

PAN M 360 : Et dirais-tu que ton passé en milieu communautaire te donne un avantage?

SIMON BOLDUC : En tout cas, ça me rend très proche de ce que je chante. J’ai été élevé dans le milieu rural d’Asbestos. Pour moi la vraie vie, c’est ce genre d’endroit. En ayant cette connaissance du milieu communautaire, je peux mieux dévoiler mes racines. Je peux considérer les opinions des autres, même si elles sont différentes des miennes. En ayant ce voyeurisme participatif, je peux créer une impression de communauté dans mon monde. Comprendre d’où les gens viennent, c’est important pour les respecter et se comprendre soi-même. 

PAN M 360 : Sur la scène country, où se situe Bolduc tout croche en 2022?

SIMON BOLDUC : Je ne sais pas trop. En gros, nous sommes alt-country mais avec une instrumentation purement country. C’est un genre qui est lentement en train de s’ouvrir. Ce style fut longtemps refermé sur lui-même. C’était hermétique… très hermétique. Mais alors, c’est quoi du country? Est-ce qu’on peut chanter de la pop, mais avoir des cheveux blond platine et porter une chemise en flanelle pour se donner le titre? C’est un genre avec beaucoup de contradictions. Malgré tout, le genre s’ouvre lentement et sûrement. Depuis quelques années, par exemple,  j’anime l’émission Bol de gruau sur les ondes de CISM. On s’intéresse à la scène country québécoise. Je suis donc témoin d’un écosystème qui est en train de changer, et de la bonne façon! C’est une évolution que je j’observe, je suis fier d’y contribuer activement!

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