POP Montréal | Beverly Glenn-Copeland, mieux vaut tard que jamais

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

Keyboard Fantasies de Beverly Glenn-Copeland est un chef-d’oeuvre enfin révélé… 30 ans plus tard !

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(Crédit photo : Juri Hiensch)

Une centaine de copies en format cassette d’un album ambient de 1986 intitulé Keyboard Fantasies dormaient dans un coin sombre depuis presque 30 ans, lorsqu’un collectionneur et disquaire japonais s’occupa de vendre en quelques jours seulement les précieux artefacts à d’autres mélomanes. Le compositeur, Beverly Glenn-Copeland, n’en avait jamais écoulé plus d’une cinquantaine sur les 150 imprimées à l’origine. Depuis, c’est non seulement la musique génialement inspirée et personnelle d’un artiste méconnu qui est en train de faire le tour de la planète buzz, mais c’est surtout la découverte d’un être humain d’une grande beauté, humaniste sincère, homme trans courageux mais jamais amer face à un passé parfois difficile, mélomane avec un grand M, avide de tout ce qui est beau et bon, du jazz au classique en passant par les musiques africaines, indiennes, folk, électro, pop, etc. Une soudaine renommée qu’il n’attendait pas mais à laquelle il s’adapte avec élégance, comme en témoigne le documentaire Keyboard Fantasies: The Beverly Glenn-Copeland Story, présenté à Pop Montréal le 23 septembre de l’an dernier. À voir absolument. Puisque l’artiste se produit ce jeudi 26 septembre au Rialto avec invités spéciaux, voici une entrevue intime avec l’artiste réalisée par Frédéric Cardin il y a 12 mois.

PAN M 360 : Comment se sont concrétisées les pièces de Keyboard Fantasies dans votre esprit avant d’être jouées et gravées sur l’album?

Beverly Glenn-Copeland : Je pense que je ne le saurai jamais vraiment! Une fois que j’ai su comment faire fonctionner ces premiers ordinateurs et que j’avais le bon équipement musical pour aller avec (un Yamaha DX-7 et un Roland TR-707), tout est arrivé très vite! C’est comme si la musique me traversait, en provenance de je ne sais où. C’est sorti tout seul, pendant que je m’amusais, et ça a donné Keyboard Fantasies, d’un seul coup. Ce que vous entendez, c’est la première et seule version de ces pièces à ce moment.

PAN M 360 : L’auditeur est presque littéralement dans votre tête! Qu’y avait-il d’autre dans ce cerveau foisonnant ?

Beverly Glenn-Copeland : Il y avait un orchestre. Oui, j’entendais un orchestre que je cherchais à exprimer sur deux claviers synthétiques ! Ça informe la structure des pièces.

PAN M 360 : Il est vrai que vous possédez un bagage musical étoffé, basé sur des études classiques solides, des parents musiciens et mélomanes mais aussi un intérêt personnel pour toutes les musiques en général. Quelles sont les influences qui étaient le plus actives dans votre esprit au moment de créer Keyboard Fantasies ?

Beverly Glenn-Copeland : Je pense que tout ce que j’avais entendu, aimé et absorbé jusqu’à ce moment dans ma vie s’était fusionné en une sorte de soupe primordiale nourrissant consciemment ou non mes réflexes musicaux. Le classique y était bien sûr. Il ne m’a jamais quitté. Mais tout le reste était là aussi, le jazz, les musiques traditionnelles du monde, le folk, la pop, etc.

PAN M 360 : L’album date de 1986, et jusqu’en 2015, il n’en restait que quelques dizaines de copies cassettes quelque part dans votre maison. Puis, un disquaire japonais vous a contacté, a vendu toutes vos copies restantes en 3 jours et le reste c’est de l’histoire comme disent les Serbo-Croates. Mais de l’histoire en train de s’écrire ! L’engouement international d’un public surtout composé de jeunes dans la vingtaine et la trentaine ne fait que grandir sans arrêt. D’après-vous, pourquoi Keyboard Fantasies touche autant les jeunes d’aujourd’hui ?

Beverly Glenn-Copeland : Je crois que le message général de mon album, lié à l’environnement, à la beauté du monde et au fait de s’identifier à quelque chose de plus grand que l’ethnicité, la nationalité, la sexualité, etc., je crois que la nouvelle génération est avide de l’entendre, dans un contexte émotionnel incarné par une expérience artistique. Et peut-être n’a-t-on justement jamais eu autant besoin de l’entendre. 

PAN M 360 : Que pensez-vous du documentaire Keyboard Fantasies: The Beverly Glenn-Copeland Story, réalisé par Posy Dixon ?

Beverly Glenn-Copeland : Ce fut une expérience fantastique. Posy a été très spontanée, même en demeurant bien organisée, bien entendu. Je pense que ce fut pour elle une exploration plutôt qu’un plan mené précisément. Elle a construit sa structure narrative au fur et à mesure qu’elle passait du temps avec moi et avec les musiciens en tournée (une tournée interrompue par un certain virus malheureusement) et le résultat est superbe, sincère et naturel.

PAN M 360 : Revenons un tout petit peu sur vos études à McGill dans les années 60, fraîchement arrivé de votre Philadelphie natale. Rétrospectivement, quel fut l’élément qui vous a donné le plus de difficulté : être noire ou être, à l’époque, lesbienne ?

Beverly Glenn-Copeland : Être noire n’a jamais été un sujet de conflit ou de difficulté, contrairement à ce que ça aurait été aux États-Unis dans un milieu de ce genre, c’est-à-dire, majoritairement blanc. La faculté était un milieu ouvert et tolérant. Ce fut une expérience magnifique, à ce niveau. Les vraies difficultés sont venues de mon homosexualité affirmée ouvertement. À l’époque, une jeune fille venant de l’extérieur de Montréal devait obligatoirement habiter dans une résidence étudiante sise à l’Université. Ma relation très évidente (je ne me cachais pas) avec une autre jeune fille dans un contexte de promiscuité comme celui des résidences étudiantes ne passait pas bien auprès de certaines personnes. Ce fut difficile, et j’ai finalement emménagé dans un appartement en dehors du campus, même si c’était interdit. Cela dit, je ne garde pas de séquelle douloureuse. Je suis bien dans ma peau, maintenant en tant qu’homme trans, et je chéris la plupart des souvenirs de cette période fabuleuse de ma vie. D’ailleurs j’aime toujours beaucoup Montréal (mon épouse également). Nous nous y sentons bien.

PAN M 360 : La musique classique reste un élément fondamental de votre inspiration et même de votre personnalité. Quelle suggestion d’écoute feriez-vous à votre nouveau public, s’il souhaite s’abreuver à la même source musicale (classique) que vous ?

Beverly Glenn-Copeland : N’importe quelle pièce pour piano de Chopin, des lieder de Schubert, Das Kindertotenlieder de Mahler, Debussy, les Carmina Burana de Orff (ces textes, quelle audace !) et n’importe quoi joué par la pianiste Martha Argerich.

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