expérimental / contemporain / Musique de création

Semaine du Neuf | Scissions et rencontres du corps dans « Speak no words – Le silence des mots »

par Laurent Pellerin

Le concert s’amorce avec l’habituelle reconnaissance des territoires non cédés de Tiohtià:ke (Montréal), que Krystina Marcoux effectue cette fois en langage des signes, pendant que sa voix off retentit des haut-parleurs positionnés derrière elle. Peut-être sans le réaliser, le public est déjà entré dans l’œuvre. Speak no words-Le silence des mots se veut une exploration du geste devenu langage, et son évocation est communiquée dès le début.

Un tic-tac d’horloge résonne dans les haut-parleurs que j’identifie comme étant disposé dans les coulisses et à l’arrière de la scène. Ce son anecdotique est un des leitmotiv principaux de l’œuvre, élément protéiforme apparaissant tantôt sous divers traitements sonores, tantôt tout à fait dévoilé, tantôt sec. Cette temporalité avance inexorablement, nous rappelant que rien ne se fige. Les corps s’étirent et se contractent sur scène,  leurs mouvements  progressent aussi bien dans le temps que dans l’espace.

D’un côté, l’outil mis en place par Christophe Lebreton, appelé IMSS (Interactive Motion Sound System), permet aux musiciens d’interagir avec un système de traitement sonore en temps réel, et ce par le seul mouvement de leur corps dans l’espace. En tant que compositeur et amateur fervent de technologies du son, j’étais bien enthousiaste à observer cet outil en action.

De l’autre côté, Krystina Marcoux signe la direction artistique et la conception de ce spectacle. Dans son interview avec Frédéric Cardin de PAN M 360, l’artiste pluridisciplinaire mentionne entre autres une direction primordiale de son actuel cheminement artistique: comment est-il possible de créer, en tant qu’interprète, à partir du matériau humain?

Une première intégration du IMSS est décelable dans la toute première scène: les musiciens, placés en rang face au public, dévoilent leurs mains à tour de rôle dans un puits de lumière. Initialement, ce simple geste d’apparition fait apparaître à son tour une note de synthétiseur qui s’anime tant et aussi longtemps que la main demeure dans la lumière. Certaines notes dérogent légèrement du système tonal tempéré, mais l’effet d’atonalité demeure plutôt marginal et la consonance prédomine. 

Le rapport un pour un entre geste et son (une main équivaut à une note) se brouille assez rapidement: les mains commencent éventuellement à s’agiter et les apparitions de notes semblent avoir gagné leur indépendance sur ces dernières. On passe alors à des ouvertures et fermetures de filtres et des réverbérations shimmer lorsque les mains sont levées en l’air. Dès cette première scène, prime le dynamisme du système où les attributions de paramètres évoluent dans le temps avec fluidité sous le rythme de l’horloge omnipotente.

Un carré de lumière définit un espace restreint au milieu de la scène. Cette lumière isole et découpe, d’elle émane un caractère de solitude. Après s’être débattu avec chaise pliante, lutrin et partitions dans cet espace confiné, Juan Sebastian Delgado réapparaît avec son violoncelle. Il est debout, son violoncelle soutenu par une sangle. Il salue devant lui, puis à sa droite, puis à sa gauche, les emplacements que j’estime être ceux des haut-parleurs de coulisse.

Il laisse entendre un sol grave, une seule note pour commencer, et s’amorce une trame jouant la première suite pour violoncelle de Bach en sol majeur. On constate rapidement que cette reproduction diffère de l’originale: la vitesse de lecture est drastiquement étirée, se contractant par moments lorsque le corps du violoncelliste se meut avec davantage d’amplitude. Son jeu au violoncelle oscille entre des fondamentales retentissantes et de légers ornements et harmoniques, accordant à cette interprétation de la suite de Bach une souplesse et un dynamisme remarquables.

Plus tard, ce sera le jeu à la clarinette de Gwenaëlle Ratouit qui subira des traitements sonores, qui ici semblent plutôt fixés, ou alors plus subtils dans leurs variations. Son jeu consiste premièrement en des accumulations de staccati bien courts se multipliant dans un délai granulaire, emplissant la salle d’un nuage d’éléments percussifs bruités et toniques. Son jeu expressif suivant ce segment est d’une grande virtuosité.

À ce point du spectacle, les musicien.nes sont toustes placé.es de manière éparse sur scène, isolé.es dans leur carré de lumière. Gwenaëlle établit le ton de ce début de section et les instrumentistes s’échangent des réponses à tour de rôle. Certaines interactions semblent formuler une réponse musicale cohérente aux interventions de la clarinette alors que d’autres, comme les premières interventions au mélodica de Pamela Reimer, nous font tergiverser dans un tout autre univers musical pour le temps d’un instant. Ces interventions discontinues sont par moments appuyées par la trame, qui donne un cadre au jeu mélodique avant que l’on revienne au jeu virtuose de la clarinette et traitements granulaires. Ces interventions finiront par s’unifier, la musique gagnera ainsi une forte cohésion jusqu’ à la fin du segment.

On remarque toutefois, tout au long de l’œuvre, la distance qui sépare chacun des musicien.nes et leurs vaines tentatives d’entrer en contact. Confrontée à cette réalité, la protagoniste Krystina Marcoux semble de plus en plus frénétiquement chercher une issue de son aliénation. Speak No words/Le silence des mots semble d’une certaine manière révéler ces murs érigés entre des êtres communicants, nommer les masques brandis entre nous et même avec nous-même. 

On assistera, à un certain moment du spectacle, à un solo de flûte par Jeffrey Stonehouse, discutant en solitaire avec ses échos stéréophoniques dans une sorte d’appel de désespoir. Ici le musicien donne l’impression que c’est avec lui-même qu’il tente d’abattre les murs et de retrouver son unité.

Un seul moment de communion surviendra à la toute fin de l’œuvre, où les musiciens s’assemblent pour jouer ensemble dans une imbrication mélodique rappelant les techniques d’écriture minimalistes. Tout d’abord en dialogue, le vibraphone dans ses élans mélodiques atonaux nous rappelle davantage Varèse que les minimalistes. Ils finiront tout de même par s’agencer et terminer l’œuvre dans un vrai  moment de culmination musicale.

crédit photo : Kevin Calixte

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