L’âme de Melissa Aldana transperce le Big Band de l’UdeM
par Michel Labrecque
Avec le froid et les cordes de pluie qui tombaient sur Montréal, il fallait un peu de courage pour se rendre à la salle de concert de la Faculté de musique de l’Université de Montréal. Mais ce n’était pas en vain : le saxophone solaire de la Chilienne Melissa Aldana nous attendait. Avec un Big Band d’étudiants qui semblait chauffé à bloc. La pluie ? Quelle pluie ?
Melissa Aldana s’est attiré beaucoup d’éloges au cours des dernières années pour l’originalité de son jeu et la qualité de ses compositions. « C’est une des meilleures saxophonistes sur la planète », m’a dit João Lenhari, trompettiste, professeur et directeur musical du Big Band lors de notre entrevue. Et par cela, il voulait dire sans distinction du sexe.
Habituellement, Melissa se produit en sextet ou en quintette. Son unique expérience en big band était un projet réalisé avec le Frankfurt Radio Big Band, un projet inspiré par l’artiste mexicaine Frida Kahlo. C’est à une version de ce projet que nous avons eu droit à la Salle Claude Champagne.
João Lenhari l’a déclaré, d’entrée de jeu, dans son français joliment teinté d’accent portugais : reproduire ces compositions de Melissa Aldana arrangées par Jim McNeely était un travail sérieux de complexité qui a exigé beaucoup de répétitions.
Dans l’ensemble, ce concert était à la hauteur. Les kids se sont très bien tirés d’affaires. Ces pièces, qui sont du jazz teinté de latinité, mais de façon très subtile, sont effectivement difficiles à exécuter. Mais, dans l’ensemble, tout coulait. La section rythmique était particulièrement impeccable, de mon avis de profane, qui écoute beaucoup de musique.
Ce qui est particulièrement chouette dans ce genre de concert, c’est la capacité d’humilité de la « vedette ». Melissa Aldana laissait beaucoup de place aux solos des étudiants, les applaudissait, les encourageait. Je ne sais pas si on trouve ceci dans la musique classique. Il y a eu un moment particulièrement émouvant ou la saxophoniste ténor Maude Gauthier et Melissa Aldana dialoguaient, se donnaient la réplique. Je me demandais à quelle vitesse le cœur de Maude battait. C’est une chance incroyable !
Bref, ce fût une soirée chaleureuse et musicalement excellente. Seul petit bémol : parfois, le Big Band enterrait un peu le saxophone de Melissa, qui est souvent dans des émotions très subtiles. Fort heureusement, elle a pu démontrer tout son talent dans un solo sans accompagnement, où on réalisait l’ampleur de son registre et des nuances.
Je vous recommande donc d’écouter son dernier album Echoes Of The Inner Prophet, pour prendre la mesure de ses talents de saxophoniste et de compositrice.
Le 7 décembre, la Salle Claude Champagne recevra le saxophoniste Bob Minzer, accompagné par le Big Band des diplômés de l’université.
FMA 2025 | Cantiques de l’amour, entre Orient et Occident
par Sandra Gasana
Trente-six choristes. Sept musiciens. Un directeur musical. Un derviche tourneur. Et il y avait bien entendu les deux stars de la soirée : le chanteur syrien Khaled Al-Hafez et la contralto québécoise Gabrielle Cloutier.
La Cinquième salle de la Place des arts était presque remplie, mais cette fois-ci, contrairement aux autres concerts du Festival du monde arabe, il y avait un public majoritairement québécois, majoritairement âgé, les familles des choristes étaient probablement nombreuses dans la salle.
La chorale, composée de l’Ensemble Vox, était en trame de fond. Elle revenait entre les morceaux interprétés parfois par Khaled, parfois par Gabrielle et parfois par les deux. D’ailleurs, Gabrielle chantait en arabe sur les morceaux de Khaled et en français pour ses morceaux. Vêtue d’une longue robe rouge, elle se démarquait dans la salle puisque tout le monde était habillé en noir. Sa voix donnait des frissons, surtout lorsqu’elle se mettait debout au milieu de la scène et qu’elle la déployait librement.
Les chants de Khaled avaient des allures de prières, un peu comme celles qui résonnent à travers les mosquées alors que la chorale nous plongeait dans une ambiance de messe. Et l’on valsait entre ces deux univers tout au long de la soirée. Avant la fin de la première partie, nous avons vu arriver le derviche tourneur qui a illuminé la salle avec sa méditation giratoire. Il semblait complètement en transe et tout le long, je me demandais comment il n’avait pas le vertige à la fin de tout cela.
Les musiciens ont eu le temps de briller chacun à leur tour. Ils s’assuraient de prendre leur temps durant leur solo, sans se presser, afin de laisser les spectateurs savourer jusqu’au bout.
Des images étaient projetées tout au long de la soirée, parfois des lettres de l’alphabet arabe, d’autres fois des images géométriques ou encore des décors qui se mariaient bien avec la musique.
Je dirais que le seul hic était peut-être la durée du concert. Une spectatrice assise tout près de moi pensait que c’était la fin du spectacle à l’entracte puisque nous venions d’avoir 1h30 de show. La deuxième partie était un peu plus courte certes, mais pour les amateurs de musique de ce genre, ils étaient bien servis.
Que ce soit du côté punk ou du côté rock and roll, on ne devrait plus avoir à présenter les Saints, et pourtant… Encore aujourd’hui, le combo de Brisbane demeure généralement inconnu du public lambda. Mais chez les accros aux sensations fortes, le groupe fait figure de légende. C’est pourquoi plusieurs fans de Montréal et d’ailleurs n’ont pas hésité à se rendre à Toronto afin d’assister à ce concert inespéré des Saints au Canada. Enfin, de ce qu’il reste des Saints, c’est à dire le batteur Ivor Hay et le prodigieux guitariste Ed Kuepper, grand manitou du son des Saints.
Le chanteur Chris Bailey et le bassiste Algy Ward canonisés dans l’au-delà, les deux membres restants ont monté une version Saints lave plus blanc imparable en recrutant Mark Arm, de Mudhoney, un chanteur dont le timbre est différent de celui de Bailey mais qui peut interpréter les morceaux avec intensité et une véritable passion. Mick Harvey (Birthday Party, Bad Seeds), était le choix naturel pour aider à reproduire les parties supplémentaires jouées sur les albums, que ce soit à la guitare ou au clavier. Le bassiste Peter Oxley (Sunnyboys) est depuis longtemps le complice de Kuepper dans divers projets. Cette nouvelle version du groupe, baptisée The Saints ’73-’78, est complétée par une section de cuivres : Eamon Dilworth (trompette), Julian Wilson (saxophone ténor) et Mark Spencer (saxophone baryton). Objectif : reprendre là où le groupe original s’était arrêté en 1978, en interprétant les morceaux de leurs trois premiers albums, soit ceux avec Kuepper à la six cordes : (I’m) Stranded (1977), Eternally Yours (1978) et Prehistoric Sounds (1978).
Après une première tournée australienne couronnée de succès en 2024, The Saints ’73-’78 a fait ses débuts aux États-Unis en novembre, en bifurquant au passage par Toronto, seule date canadienne de la tournée. C’est la première fois que les morceaux du groupe original et de leurs trois albums, ainsi que leurs EP et singles respectifs, sont interprétés en Amérique du Nord.
Canonisation
Pour ceux et celles qui se demandent de qui on cause, on récapitule vite fait. Entre 1973 et 1978, The Saints posent les bases de leur légende. En septembre 1976, ils auto-produisent (I’m) Stranded, un single fondateur qui devance les premières salves des Sex Pistols, Damned, Buzzcocks et Clash. Leur premier album paraît en février 1977. Le groupe quitte alors Brisbane pour Sydney, puis gagne Londres où, en guise d’introduction, se produisent au Roundhouse en première partie des Ramones. Le bassiste Kym Bradshaw part peu après rejoindre The Lurkers ; Algy Ward prend sa place.
Dans l’année qui suit, The Saints enchaînent This Perfect Day ainsi que l’EP 1-2-3-4, puis amorcent un virage vers un son plus ample, teinté de R&B et parfois soutenu par une section de cuivres. Eternally Yours et Prehistoric Sounds sortent en 1978. Le groupe se dissout dans la foulée.
Chris Bailey poursuivra l’aventure sous le nom des Saints pendant quatre décennies, glissant vers un mélange de folk et de r’n’b. Ed Kuepper, cerveau sonore de la première époque, retourne en Australie, fonde les Laughing Clowns, multiplie les albums solo, signe des BO, revient au rock avec The Aints/The Aints!, collabore avec Nick Cave & The Bad Seeds, explore le jazz expérimental avec Asteroid Ekosystem et, tout récemment, publie After the Flood avec le batteur Jim White.
Le batteur Ivor Hay effectue de son côté quelques retours ponctuels au sein des Saints de Bailey et monte le groupe Wildlife Documentaries. Quant à Algy Ward, il rejoint ensuite les Damned.
73-78… 2025
S’ il y a eu quelques reformations sporadiques des Saints (en 2001 et 2007), elles se limitèrent toutefois à quelques concerts en Australie. Suite au décès du chanteur Chris Bailey en 2022 (et du bassiste Algy Ward l’année suivante), le guitariste Ed Kuepper et le batteur Ivor Hay ont pris la décision de former un groupe qui pourrait représenter au mieux les chansons interprétées sur les trois premiers albums du groupe de Brisbane.
C’est ce qu’on est allé constater au Phoenix Concert Theater de Toronto le 13 novembre dernier. Précédés de la formation locale Gloin (désolé, arrivé trop tard), les Saints sont tranquillement montés sur scène peu après 21h et se sont immédiatement lancés dans un Swing For The Crime cuivré sans faille, hormis un son mal ajusté. Le tir sera réglé au deuxième morceau, l’incisif No Time, tiré du premier album. This Perfect Day (ou night, en ce qui nous concerne) suit sans attendre, donnant le ton pour ce qu’il reste à venir. En tout, 19 morceaux, dont bien sûr l’inévitable (I’m) Stranded, The Prisoner, No, Your Product et Know Your Product, Brisbane (Security City) et une finale culminant avec les furieuses Demolition Girl et Nights in Venice.
La folie n’est pas tout à fait au rendez-vous cependant. L’ambiance dans cette vénérable salle de concerts, salle qui en a vu défiler plus d’un digne de mention depuis ses premiers shows en 1991 (et qui fermera définitivement ses portes à la fin de l’année), n’était pas aussi folle qu’on l’aurait espéré. Il faut dire que le concert était loin d’être complet… Quant au groupe, on ne le sentait pas franchement excité par ce (seul) show au Canada. Peu loquace (comme pas mal tout le reste du band d’ailleurs), Mark Arm s’est contenté de glisser quelques mots ici et là, bien accroché à son pied de micro durant toute la prestation, ou presque. Comme s’ il ne se sentait pas à sa place, lui qui est capable de toutes sortes d’excentricités scéniques avec ses Mudhoney. Pour les Saints en fait, il n’a pas à jouer ce rôle là. Et il faut dire que le chanteur américain a la difficile tâche d’intégrer les trop grands souliers de Bailey, une mission périlleuse qu’il a mené avec une sorte de respect, d’humilité et de sérénité quand on y pense. Et à chaque prestation c’est pas mal le même scénario, si on s’amuse à regarder certains de leurs shows qui circulent sur le web en ce moment.
Qu’on se le dise, les Saints d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et n’essayent pas de l’être non plus. Le tempo est un peu plus lent, l’énergie est moins intense ou, du moins, canalisée autrement. En fait, la formation actuelle se contente de livrer le plus honnêtement possible certains titres des trois premiers albums, sans fanfare, mais avec trompettes.
Ces concerts bardés de cuivres qu’ils ont présenté en Océanie, puis en Amérique du Nord et maintenant en Europe, sont ceux qu’ils auraient dû donner à l’époque, s’ ils ne s’étaient pas séparés aussi tôt. Kuepper et Hay ont vieilli, Bailey et Ward ne sont plus, mais ceux qui les remplacent, et ceux qui ont été ajoutés, notamment le polyvalent Mick Harvey qui joue en quelque sorte le chef d’orchestre sans la baguette, donnent une autre couleur à l’ensemble.
Les Saints de 1973 à 1978 oui, mais en 2025. Une autre perspective, une autre énergie, mais les mêmes musiques qui ont jalonnées le parcours bien trop court de ce groupe emblématique.
M pour Montréal | Angine de Poitrine: cap sur l’infarctus!
par Alain Brunet
Le tandem Angine de Poitrine n’est peut-être pas au bord de l’AVC mais les signes de l’électrocardiogramme (cardiogamme!) ne mentent pas : le buzz est tangible, on a pu en mesurer l’impact à Ausgang, un vendredi 21 novembre dans le contexte de M pour Montréal.
Ce tandem guitares microtonales-percussions (Khn de Poitrine et Klek de Poitrine pour les intimes) enrobé d’électro fait boum sur les scènes indies avec ses déguisements carnavalesques et ses réparties de Cro-Magnons numérisés, servies sous forme de sympathiques grognements saturés. Bonnes bêtes !
Tous ces éléments concourent à une formule gagnante, à la fois audacieuse et hilarante. Des grooves tribaux sont ainsi plongés dans un épais magma de pédales d’effets et autres générateurs de fréquences hypnotiques. Tous les beats au programme sont connus, souvent inspirés du prog et du mathcore (pour les mesures composées), du psych-rock, du hard-rock ledzeppien (pour les fameux riffs orientaux de Jimmy Page, forcément microtonaux) ou carrément du noise. Les interventions des cordes microtonales (guitare et basse siamoises, deux manches et un seul corps) nous éjectent ainsi des échelles mélodiques couramment employées dans les styles mentionnés.
Cette musique est faite de motifs mélodico-harmoniques couchés sur des rythmes d’enfer, toutes ces superpositions texturales produisent un jam hors du commun.
Balancées à la manière d’un jam, ces pièces au programme sont relativement simples, peu de variations en cours de route sauf quelques ponts plus sophistiqués. Quo qu’on en pense, Angine de pointrine s’avère tout simplement incendiaire, ces Bleuets tonitruants (Saguenay, Alma) vous font exploser ça en pleine gueule. L’effet d’entraînement de cette transe festive est indéniable, impossible d’y résister.
Quigital Corporate Retreat : comment détruire la culture corporative en s’amusant ferme.
par Frédéric Cardin
Comment décrire le concept à la base de Quigital Corporate Retreat de l’ensemble de percussions Architek, la soprano Sarah Albu et les concepteurs-trices Eliot Britton, Patrick Hart, David Arbez et Kevin McPhillips? Je ne répéterai pas ce qui a déjà été dit dans l’entrevue que j’ai réalisée avec Ben Duinker de Architek, Sarah Albu et Elliot Britton. Je vous invite donc à la consulter sans attendre.
Je me concentrerai plutôt sur le spectacle lui-même, auquel j’ai assisté le 13 novembre 2025, à la Sala Rossa, à Montréal. Ce qu’il faut en dire, de prime abord, c’est que ce spectacle représente une forme renouvelée du concept d’art total dans lequel le public est impliqué. Une bonne demie heure avant le lancement des premières notes, nous sommes déjà dans le show lui-même. Nous sommes accueillis non pas en tant que spectateurs, mais plutôt comme employés de la corporation Quigital. L’événement est une retraite professionnelle, une séance de boosting et de motivation, de brainstorming collectif, mais aussi, à notre insu, une évaluation de nos performances. Nous recevons une carte officielle d’identité et une application téléchargeable nous connecte aux autres ‘’employés’’ avec lesquels nous sommes appelés à échanger des idées de produits à lancer, à bâtir un réseau et surtout, à accumuler des points Quigital. Avec ces points, on peut même s’acheter des promotions!
Cette intro passée, le spectacle est lancé. Celui-ci est un feu roulant assez ludique dont le succès, me dit-on, est à mettre au crédit des conseils de la metteure en scène et chorégraphe Marie-Josée Chartier. On se laisse vite embarquer, tellement tout est mené rondement et les musiciens font aussi office de gestionnaires plus ou moins efficaces de la progression de l’événement. Mais la personne qui assure le déroulement impeccable et le maintien de l’énergie essoufflante, c’est la MO (Mistress of ceremony), sorte d’animatrice de foule/GO Club Med/motivatrice poussive de la soirée : la soprano Sarah Albu. C’est elle qui colle tout ça ensemble, qui chante, parle, incite jusqu’à saturation à répéter les mantras, ridicules, de cette grosse boîte fictive, mais pas tant que ça. Tient, par exemple : If you’re on time, you’re late; We strive for Data Completeness!; It’s up to all of us to live and breathe the sunset-type environment; Aim to find out your Complete Edgeboard Storylines, et un tas d’autre nonsense du genre. Nous sommes bombardés par une propagande creuse, couverte de faux-bons-sentiments qui sous-tendent un productivisme abrutissant semblant sortir d’une version actualisée de 1984.
Tout ça, bien entendu, est une critique acerbe mais lucide du monde corporatif contemporain, qui semble incapable d’éviter le piège de sa propre caricature extrémiste menant vers l’absurdité.
L’événement est constitué de chansons qui forment un cycle complet (un Songbook) de six titres, évoquant des platitudes convenues que l’on pourrait entendre ou lire dans les activités usuelles d’une journée de travail :
Can You Forward This To Me? I Hope This Email Finds You Well Exciting News! Just Wanted To Circle Back You Left Something Behind We Love You
Tout cela est entrecoupé de moments instrumentaux parfois frénétiques, comme lorsque l’animatrice surcharge ses collègues de travail en les poussant à toujours aller plus vite. Ceux-ci (les gars de Architek) tapent de plus en plus vite sur des ‘’claviers’’ d’ordinateurs qui font aussi office de percussions ou d’instruments rigolos comme un mélodica!
La grande réussite de ce spectacle comme aucun autre que j’aies déjà vu, c’est que, premièrement, la mise en scène est attachée au millimètre et rendue à la milliseconde près. Deuxièmement, la critique socio-économique proposée n’est pas faite dans la lourdeur ou la prêche gauchiste. Bien que le propos soit indéniablement de gauche, l’humour et la dérision présente tout du long servent de paratonnerre à une éventuelle impression de démarche politique militante. Puis, troisièmement, la musique signée par Elliot Britton et Patrick Hart est parfaitement adaptée au propos et au déroulement. Le compositeur montréalais nous plonge dans une tornade de sons, de notes et de mélodies bien tournées qui évoquent autant la muzak de boîte vocale téléphonique ou le jingle corporatif que la chanson type de musical états-unien et, aussi, des épisodes instrumentaux plus contemporains, mais toujours habités par une énergie propulsive irrésistible. Le petits thèmes simplistes associés aux ‘’pubs’’ de Quigital rappelleront, à ceux et celles qui s’en souviennent, les jingles stéréotypés des fausses publicités dans des films comme Robocop (l’original de 1987, un chef-d’oeuvre satirique très glauque signé Paul Verhoeven) ou Total Recall (aussi l’original, avec Arnold Schwarzanegger en 1990, également de Verhoeven et basé sur une nouvelle de Philip K.Dick). Comme quoi, les tendances superficielles et propagandistes des multinationales n’ont absolument pas changé… De nos jours, on dirait même qu’un mouvement de fusion est en train de s’opérer avec une certaine frange religieuse de la société, surtout aux États-Unis.
Les concepteurs-trices l’ont d’ailleurs probablement très bien noté, car la majeure partie de cette retraite corporative est divisée en six parties associées à un rite cultuel initialement lancé avec la ‘’prière’’ Oh Growth, Heed My Call. S’ensuivent les six parties, dont les titres ne laissent pas vraiment de doute quant aux liens religieux : Invocation, Thanksgiving, Confession, Supplicata, Intercession, Adoration. Imaginez ensuite l’animatrice qui, à la suite du congédiement de certains employés, offre de très superficiels et inutiles ‘’thoughts and prayers’’!! Un moment particulièrement fort quand on sait comment et dans quels contextes ils sont utilisés chez nos voisins du sud.
Au final, Quigital Corporate Retreat est un spectacle audacieux, très audacieux, mais qui a assurément le potentiel de rejoindre un vaste public en quête de dépaysement et de critique sociale aussi virulente que comique, sans obliger quiconque à s’arracher la tête pour comprendre ce qui se passe. Voilà une chose rarissime en création contemporaine dite ‘’d’avant-garde’’.
Arion Orchestre Baroque | Les Adieux, attentes comblées
par Chloé Rouffignac
Les samedi 14 et dimanche 15 novembre, Arion Orchestre Baroque nous offrait un concert très émouvant, Les Adieux, présenté à la salle Bourgie. Dans un programme varié et sous la direction de la violoniste solo Chouchane Siranossian que nous découvrions et redécouvrions le répertoire de Mozart, Haydn mais également Andreas Romberg dans son Concerto pour violon en la majeur.
Le concert a débuté par un discours de la directrice artistique visant à rappeler l’importance des dons en cette journée internationale de la philanthropie. Un clin d’œil qui n’est pas anodin, en référence bien sûr au climat économique actuel mais également à la Symphonie No 45 “Les Adieux” de Haydn, proposée à une époque où les musiciens du château d’Esterhaza cherchaient à retrouver leur famille, dans un contexte où le métier de musicien était déjà précaire…
Cette symphonie -très connue- de Haydn, donc, pièce maîtresse du concert, a comblé toutes les attentes du public. L’orchestre nous a partagé son énergie dès l’allegro, dans une très belle exécution d’un texte qui malgré sa popularité n’est pas simple et requiert beaucoup de dialogue entre sections notamment dans ses nuances. On note dans l’adagioles interventions de hautbois et le son très puissant des cors qui s’étaient fait jusqu’à présent plutôt timides. Ce qui frappe, également, c’est la gestuelle fluide et subtile de la cheffe. On a l’habitude des grands élans et de larges mouvements, et pourtant l’efficacité de la soliste est remarquable. Cette qualité de cheffe, on la retrouve dans le concerto pour violon de Romberg, où l’on peut entendre les belles couleurs du cor et les sonorités très riches des basses. La soliste démontre son agilité dans une pièce qui requiert de l’endurance et une maîtrise du registre aigu très délicat dans le rondeau.
Après un départ millimétré dans la Symphonie no 5 de Mozart, où la précision de l’orchestre s’est manifesté dans l’allegro, on comprend alors toute l’importance d’un concert chargé de sens, où il est primordial de reconnaître la qualité des musiciens qui performent et un orchestre qui mérite sa pérennité.
Laurence Hélie sort du lit: toutes les créatures de son moi profond
par Alain Brunet
Laurence Hélie en français ou Mirabelle en anglais ? Créature hybride? Qu’importe. Cette femme crée des chansons, des ambiances, des fréquences qui finissent par nous happer et nous mener au bon endroit.
Depuis les années 2010, cette chanteuse, autrice et musicienne a fréquenté l’americana et l’indie rock anglo-américain. Elle s’exprime dans les deux langues et on ne s’en plaindra pas dans la république de Montréal. Depuis les débuts de son parcours, on aurait pu conclure à l’incohérence de sa direction artistique, à la girouette esthétique.
Aussi modeste soit-il, son nouveau spectacle infirme cette appréhension : Laurence Hélie présente un vrai corpus artistique: inspiré, équilibré, complet.
En ce mercredi 19 novembre au Lion d’Or, elle savait rire d’elle-même, s’avouant fatiguée, exaspérée par une covid longue qui, trop souvent, trop longtemps, la cloue au lit avec ses chats comme elle le raconte dans la chanson Last Chance Lake. Lorsqu’elle arrive à sortir du lit, en tout cas, elle se présente sans filtres apparents, fragile et mortelle telle qu’elle est, parfois éteinte par la conjoncture générale pour des raisons évidentes. Enfin… on la croit!
Cela étant posé, Laurence Hélie trouve quand même l’énergie de pondre des chansons solides, bien tournées, assez substantielles pour qu’on les écoute à répétition. Elle trouve le moyen d’écrire des textes solides et consonants malgré leur simplicité apparente. Néanmoins, son arme principale est sa voix : timbre magnifique, superbes inflexions, susurrements circonspects, puissance naturelle.
Sans prétention apparente, son groupe compte des multi-instrumentistes aguerris, toustes capables de tout jouer, guitares, basse, claviers, batterie : Karolane Carbonneau, Navet Confit (Jean-Philippe Fréchette), Pierre-Guy Blanchard, sans compter la participation du doué Mat Vezio à la batterie sur deux titres, ce dernier ayant assuré une première partie touchante et minimaliste en y présentant une demi-douzaine de chansons neuves – il revient de loin le mec, infarctus printanier, maman alzheimer, papa sourd, on en passe.
Laurence Hélie aura interprété, grosso modo, les titres de son mini-album Tendresse et bienveillance, lancé en 2025 chez Simone Records, aussi d’une reprise singulière de Nirvana qu’elle a enregistrée récemment (All Apologies), sans compter quelques « classiques » de sa discographie franco ou anglo.
Elle a beau faire vraisemblablement plus de siestes que nous en faisons, son art n’a rien d’endormant.
Laurence Hélie réunit désormais toutes les variables de son moi profond et affiche une belle maturité chansonnière. Aurez-vous saisi qu’elle mérite plus d’attention qu’elle n’en reçoit. À vous de jouer!
La Colombie, le Japon, la France, la Lituanie et la République démocratique du Congo étaient représentés lors de cette deuxième journée de Mundial au Café Campus. En effet, nous avons eu droit à un tour du monde en musique, nous promenant d’une salle à l’autre, d’un univers à l’autre.
Less Toches
Pour ouvrir le bal de cette 15ème édition de Mundial, Less Toches ont ramené leur énergie contagieuse au Café Campus. Vous les avez sûrement vus sur plusieurs scènes montréalaises depuis leur passage au Syli d’Or ou encore à MUZ. En 25 minutes de spectacle, ils ont réussi à mettre le feu, en partie grâce aux instruments percussifs du groupe mais aussi à l’accordéon. A cela s’ajoutent les voix des musiciens qui font les chœurs. La cumbia est au centre de l’univers de ce groupe colombien mais ils n’hésitent pas à rajouter du boléro, chanté en français de surcroît, pour démontrer leur versatilité, avant de revenir à la cumbia dans la même chanson. La complicité entre les musiciens était palpable, on a l’impression de voir un party de maison téléporté sur scène. Ils ont pris soin de s’adresser au public dans les deux langues officielles du Canada, s’assurant ainsi de rejoindre les nombreux diffuseurs dans la salle. Leur énergie électrisante a plu à l’audience, qui a même eu l’occasion de chanter avec eux.
Maïa Barouh
Mon coup de cœur de la soirée est sans aucun doute cette Franco-Japonaise, à l’univers éclectique, maitrisant parfaitement l’art de la mise en scène. D’ailleurs, elle commence sa performance dans le public avec ses deux acolytes aux percussions, un mégaphone à la main. Malheureusement, cette partie n’était pas visible par toute la salle mais elle a ramené cette énergie sur la scène quelques minutes plus tard. Vêtue d’un genre de kimono à motifs, et des chapeaux traditionnels japonais, elle s’adresse parfois en anglais, parfois en français entre les chansons. Des lanternes japonaises à motifs décoraient la salle, pour nous mettre dans l’ambiance de son univers métissé. Elle mélange des chants traditionnels ancestraux japonais avec du rock, de l’électro, du rap en rajoutant sa touche théâtrale unique. Elle danse par moments, crie fort parfois, bref, nous sommes constamment surpris. En plus de chanter, elle joue la guitare sur quelques morceaux, et termine avec la flûte traversière qu’elle manie tout en chantant, nous dévoilant ainsi tous ses talents, les uns après les autres. Son morceau « Je ne suis pas Chinoise » aborde justement cette quête identitaire et son ras-le-bol de se faire aborder avec des « Ni Hao » dans la rue, bonjour en mandarin. Elle a fait participer la salle, la faisant chanter en japonais, appuyée par les percussionnistes qui étaient également ses choristes. Elle sera à Ste-Hyacinthe et Gatineau dans les prochains jours, ce qui donne l’occasion de découvrir cette artiste qui sort des sentiers battus.
Sutartronica
La barre était déjà très haute avec Maïa, alors ce n’était pas évident pour le groupe suivant de faire mieux. En effet, trois femmes toutes vêtues d’une robe blanche sont apparues sur scène, avec un DJ / musicien à leurs côtés. Ensemble, elles mélangent les chants polyphiniques lituaniens avec de l’électro, rappelant les chants grégoriens mais avec une touche moderne. Elles étaient plutôt timides au début du concert, mais plus ça allait, plus elles se dégourdissaient en rajoutant des danses et de la présence sur scène. Sur certains morceaux, le DJ rajoutait des sons rythmés de son ordinateur alors que d’autres fois, il jouait sa guitare électrique à la place. Leur musique remonte dans le temps, on parle même de plusieurs siècles en arrière, lorsqu’on traitait certaines femmes de sorcières parce qu’elles chantaient. « Si nous sommes ici ce soir, ça signifie qu’ils n’ont pas réussi leur coup », ajoute l’une d’elle, qui semble être la leader du groupe. Elles chantent parfois a capella et nous ont même appris quelques paroles en lituanien. Ce qui a commencé comme un spectacle solennel, presque religieux même, a terminé par une ambiance festive, mêlant chant, harmonies hypnotiques et danse.
Killabeatmaker
Ils sont trois sur scène mais on a l’impression qu’ils sont 10 tellement l’énergie qu’ils projettent est intense, particulièrement le percussionniste Hilder Brando Osorno qui manie également sa console pour créer des sons électrisants d’afrobeats et d’afrohouse, mixés avec des rythmes colombiens des régions caraïbes et pacifiques de Colombie. Ce dernier est accompagné par Guadalupe, une jeune musicienne qui joue également de la percussion, des maracas mais aussi de la flûte traditionnelle colombienne. Le troisième est le batteur du groupe, avec un gigantesque tambour devant lui sur lequel il se déchaine durant toute la performance. Au bout de quelques chansons, on a l’impression d’être dans une discothèque tellement le rythme est endiablé. Ils ont même eu la chance de rajouter une chanson à leur répertoire, lorsque l’un des membres à proposer cela au public.
Kin’Gongolo Kiniata
La deuxième soirée de Mundial s’est clôturée par la performance tant attendue de Kin’Gongolo Kiniata, ce groupe dont on a parlé à PAN M 360 lors de leur participation au Festival Nuits d’Afrique. Connus pour se servir d’objets trouvés dans la rue et qu’ils recyclaient pour fabriquer leurs instruments, ils nous font la démonstration que la musique peut se faire avec tout. Composés de cinq membres originaires de la République démocratique du Congo, ils chantent tous, à tour de rôle, et savent mettre l’ambiance. Le bassiste, véritable showman, avait un instrument aux allures de banjo mais qu’il maniait parfaitement tout en interagissant avec le public. La guitare électrique était beaucoup plus petite que ce que nous voyons habituellement mais elle était tout aussi puissante. Au centre de la scène, deux musiciens jouaient sur une boîte en bois dans laquelle ils avaient insérés des instruments percussifs, à base de métal ou de plastique. Ah, il y avait même une boîte de conserve qui servait d’instrument et rajoutait des bruits d’ambiance. Ils ont fait chanter leur public en leur faisant répéter leur nom, pendant que le batteur jouait sur des caisses, avec pour support une vieille télé des années 80. Malgré le fait que les activités avaient débuté à 8h du matin cette journée-là, les participants avaient encore de l’énergie à dépenser à 23h grâce à ce groupe qui a su les garder éveillés. Tout comme Killabeatmaker, Kin’Gongolo Kiniata a eu droit à une chanson supplémentaire puisque le public en redemandait. Et comme c’était le 15ème, certaines règles étaient plus souples permettant ainsi de faire durer le plaisir un peu plus.
Coup de cœur francophone | Trois femmes sur la Plaza
par Léa Dieghi
Trois femmes. Trois visions de la pop. Trois performances à l’énergie débordante.
Ce vendredi 14 novembre, c’est avec la prestation de Xela Edna, assisté de son acolyte Xius Écho, que le spectacle au Théâtre Plaza, situé sur la rue Saint-Hubert, a commencé. À l’occasion de l’édition 2025 des coups de cœur francophones, Xela Edna, Flèche love et Virginie B ont partagé un même programme. Un choix prémédité du festival, qui, après en avoir fait l’expérience, prenait tout son sens.
Derrière ses platines et autres machines, Xius Écho nous balance des productions électro-pop et dance-punk avec beaucoup d’énergie, tandis que les basses cassantes de leurs compositions s’enchaînent. Il avait le regard porté vers sa machine, mais aussi vers Xela Edna, le micro en main.
Habillée d’une tenue au look un peu sportif et de hautes bottes à talons, elle démarre la soirée avec ce style qui lui est propre. Brute et dramatique. Sur scène, elle incarne ce personnage de femme forte : ses pas retombent avec fermeté sur le sol, son corps danse, saute et court à travers l’espace. On la suit du regard, et on l’écoute de loin. Sa voix aiguë et un peu modifiée grâce à l’autotune accompagne ses mouvements et sa poésie chantée. Et petit à petit, la salle se remplit, et les corps se rapprochent. Entre les enregistrements antérieurs accessibles sur Bandcamp et la sortie de nouvelles chansons inconnues du public, le duo a su une fois de plus exceller dans son art : électriser l’auditoire et libérer toute l’énergie qui les anime.
Et si le duo signe une musique qu’il intitule « anti-guérison », c’est sur un thème opposé que Flèche Love continue la soirée : celui de la guérison.
Invitée cette fin de semaine à Montréal, l’artiste algérienne suisse, Flèche Love, a su nous offrir une prestation d’une sensibilité incomparable. Vêtue d’une robe traditionnelle amazigh, elle était entourée de deux danseuses masquées. C’est dans la douceur qu’elle a commencé sa représentation, divisée en plusieurs tableaux : la douleur, la guérison, la célébration.
Entre hybridation de pop occidentale et de mélodies nord-africaines, sa musique est imprégnée de récits autobiographiques. Elle nous confie même que parler d’elle-même et de ceux qui ont marqué son existence est en réalité un moyen de dépoussiérer ses souvenirs, dans une tentative d’exprimer son identité complexe.
À travers ses mots chantés en différentes langues (français, anglais, arabe), elle vient nous réchauffer de sa chaleur venue de loin, et le public embarque. Derrière moi, j’entends des soupirs et des expirations de satisfaction. En moi, je ressens ces expressions d’apaisement. Les longues notes de Flèche Love, chantées avec puissance, me touchent droit au cœur. Toutes ces histoires, qui s’inspirent d’elle, de sa famille encore vivante et de ses aïeux décédés, se terminent par un tableau de fête. C’est une ultime occasion pour que les trois femmes sur scène dansent avec nous.
Vient le dernier acte : celui de Virginie B. Dans la salle, on reconnaît immédiatement les Bébés, son fan-club le plus fidèle.
Et quand Virginie B apparaît, entourée de tout son groupe sur scène, l’ambiance bascule instantanément dans une grande fête où tout le monde danse. Elle nous demande si on est prêt, on lui répond en criant.
Elle enchaîne les morceaux sans temps mort aucun, avec une énergie un peu absurde et étrangement sensuelle. Elle incarne son personnage pop avec dérision, un mélange d’exagération et de jeu, dans une théâtralité qui lui ressemble bien. À notre tour de danser, de sauter et de chanter.
Si écouter Virginie B est une expérience un peu hors norme, la voir en concert l’est encore plus: surtout quand au beau milieu de son spectacle, elle brandit une épée face à la foule, s’amusant avec pendant qu’elle continue de chanter.
Entre sa bande sonore, son costume en argent et son épée, le design du jeu vidéo nous imprègne, ajoutant une touche de rêverie et de nostalgie légèrement nerd à son univers. On reconnaît ses influences, son humour, et cette autodérision qui fait partie de sa signature. On reconnaît aussi à quel point Virginie B est une interprète incroyable, au potentiel fou.
Pour terminer sa performance, elle décide de chanter Madone, hurlant à la foule « No m’importa » : Parce que, oui, finalement, ce dernier moment est l’occasion de se libérer, ou tout simplement de danser, de sentir et de s’accepter, tout en ignorant le reste.
Ce final, criant de liberté, retombe comme un clin d’œil : la pop peut être profonde, mais elle peut aussi être légère, drôle, exagérée — et incroyablement vivante.
Photo de Virginie B au Théâtre Plaza, tirée de son compte Instagram
Coup de cœur francophone | Abracadabra, Klô réapparaît !
par Justine Charland
Klô Pelgag était au MTelus samedi pour nous présenter de nouveau Abracadabra, deuxième représentation de son lancement produit à guichets fermés en mai dernier. Sans surprises, c’est dans une salle débordante que cette supplémentaire a trouvé son erre d’aller, dernier grand spectacle pour Klô à Montréal en 2025. La soirée se déroulait parallèlement dans le dernier droit du Coup de cœur francophone.
Fiat Lux, un choix esthétique en soi
Klô aime expérimenter. Brasser. Innover. Il allait de soi que la personne qui la devance, soit dans cet esprit. Qui d’autre aurait pu aussi bien porter ces chaussures que le guitariste René Lussier, un vieux de la vieille qui s’inscrit dans le courant de la musique actuelle québécoise depuis des décennies. Sa musique est un mélange complexe de textures et rythmes, et son collaborateur, le batteur Robbie Kuster (Patrick Watson, etc.) nous offrent leur projet Fiat Lux.
Ce choix esthétique d’offrir une aussi grande scène à un projet aussi niche est une proposition en soi. Elle permet de jeter un éclairage sur ce qui se passe à l’ombre des grands réseaux de diffusion.
L’expérimentation est cruciale pour une communauté si elle veut innover, aussi bien lui laisser une place pour la remercier d’occuper le chantier de la création.
Le rêve collectif de Klo Pelgag
Une heure trente de chorégraphies, de lumière, de contrastes musicaux et de décors rocambolesque : voilà à quoi s’attendre lorsqu’on assiste à un spectacle de Klô Pelgag. Ça renforce cette idée de participer à un grand rêve collectif, qui s’enchaîne par un emboîtement de tableaux dont l’artiste a le secret.
Si chaque chanson a sa couleur, Klô fait de ces couleurs des univers complets. Elles deviennent chacune une petite pièce de théâtre. Les pianos étant juchées sur des plateformes roulantes, les musicien.ne.s ne sont pas contraint.e.s par une disposition précise, ce qui ouvre le champ des possibles. Parfois en formation circulaire, parfois linéaire, ou encore laissant Klô et son majestueux piano à queue au centre de la plateforme. Derrière, un écran cristallise l’ambiance : jeu d’ombres avec une lampe de poche, écran rose, jeu de lumières qui contournent l’écran, projection de style années 2000.
Deux moments sont à retenir : celui où Klô exécute une pièce complète au parterre, au centre du public, perchée sur les épaules d’un gardien de sécurité. Seule dans ce bain de foule, elle a l’air d’une statue romaine, une œuvre d’art qui détourne tous les regards. Ensuite, celui où, seule sur scène, elle interprète Comme des rames, d’une manière beaucoup plus épurée que sur la version studio, c’est-à-dire, avec comme seule accompagnement, son piano à queue et le chant du public.
Klô cultive l’art d’émouvoir, que ce soit par des moyens maximalistes avec d’extravagants décors/projections/instrumentation, ou par un simple trémolo émis dans le dénuement acoustique. Au milieu du spectacle, elle tente un dialogue avec le public : « Vous, de quoi êtes-vous fiers ? » Suite à quoi, elle ajoute : « Je suis fière de ne pas avoir abandonné. » Après deux M Telus complets en l’espace de six mois, on se dit qu’une génération entière aurait perdu gros si elle avait renoncé en chemin.
Sa démarche, nécessaire, est inspirante. On l’espère, Klô encouragera encore et encore les artistes à repousser les limites, comme elle le fait si bien.
Mesures Funebrès Chagrin Sonore
par Stephan Boissonneault
Le long métrage de Sofia Bohdanowicz Measures for a Funeral arrive comme un chant funèbre joué à l’envers. Pas comme une résurrection, remarquez, mais comme une lente fouille archéologique et archivistique. C’est un film sur la recherche des morts qui devient, par une cruelle alchimie de la forme et du chagrin, une autopsie de la recherche elle-même. Bohdanowicz a élargi son court métrage de 2018 en quelque chose qui semble allongé et approfondi—un trou creusé plus loin dans le sol canadien gelé.
L’histoire commence avec Audrey Benac( Dreagh Campbell), une étudiante diplômée absorbée par la vie de la vraie violoniste classique, Kathleen Parlow. Née en 1890, Kathleen Parlow est devenue l’une des violonistes les plus accomplies du début du XXe siècle, bien que son nom ait largement disparu de la mémoire publique. Son talent extraordinaire lui a valu d’être reconnue comme une virtuose parmi ses contemporains, ses admirateurs la surnommant “La dame à l’arc d’or ».”
Audrey essaie de terminer sa thèse sur Parlow, mais a une mère mourante à la maison. Quoi qu’il en soit, elle suit la vie de Parlow, sanglée avec un violon sur le dos, la conduisant en Angleterre et à Oslo. La partition d’Olivier Alary, qui a travaillé avec des artistes comme Björk et Cat Power, établit immédiatement un ton maussade et inquiétant, utilisant de nombreuses notes répétitives qui augmentent la tension et invoquent une atmosphère d’horreur cachée sous le drame. Ce qui rend la musique si dévastatrice, c’est sa patience. Le film présente un bourdonnement presque thriller de statique fréquemment sur la bande originale, créant une texture auditive qui suggère une décomposition archivistique, le son de l’histoire lui-même se dégradant sur des cylindres de cire et une bande magnétique.
La partition plonge les spectateurs dans le monde de la musique classique, mais elle ne la romantise jamais. Au lieu de cela, il expose la capacité de la musique classique à hanter—comment le son persiste différemment des objets matériels, comment les enregistrements deviennent des conteneurs pour les morts, comment la musique peut être à la fois préservation et malédiction. Audrey et le film lui-même comprennent quelque chose de profond dans le travail d’archives: que l’écoute des enregistrements du défunt est une forme de séance.
Cinéma du Musée / Dimanche 23 novembre / 14 h Mesures Funéraires-présenté en collaboration avec l’Orchestre Métropolitain de Montréal & Q+A avec:
(le producteur Andreas Mendritzki, le compositeur Olivier Alary et le responsable des archives Hourman Behzadi) et des membres de l’OM (la PDG Fabienne Voisin et la Directrice de la Programmation artistique Mathilde Lemieux), animée par la Responsable des Courts Métrages et Programmatrice des Longs Métrages au FNC Émilie Poirier.
Deux anniversaires célébrés avec le génie musical québécois
par Frédéric Cardin
Samedi soir à la salle Claude-Champagne de l’Université de Montréal avait lieu un concert pour célébrer les anniversaires de deux vénérables institutions musicales québécoises : le 60e de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) et le 75e de la Faculté de musique de l’Université de Montréal (UdeM). Confluences contemporaines, c’est le titre du concert, soulignait les nombreux croisements entre les deux organismes. Le programme mettait à l’honneur les différents directeurs musicaux de la SMCQ à travers l’histoire (Serge Garant, Gilles Tremblay, Walter Boudreau, Ana Sokolovic), qui ont tous été également enseignants à l’UdeM. En bonus : une création d’un jeune compositeur, Maxime Daigneault, car il ne faut pas oublier que la mission des deux institutions est aussi d’assurer l’avenir de la musique savante. C’est l’ensemble de la SMCQ, dirigé par Christian Gort, et l’Enseble de musique contemporaine de l’UdeM, dirigé par Jean-Michaël Lavoie, qui se partageaient la scène et les morceaux, parfois en tandem.
Voilà pour le topo général. Le programme a montré la profondeur de la création savante en musique québécoise. Coffre III(a) (Le Cercle Gnostique I {<Incantations IV>}) de Boudreau lançait la soirée avec la marque habituelle du compositeur, ses coloris épatés et son énergie pétillante. Le trio de jeunes UdeMiens, composé de Jérémie Arsenault à la clarinette, Alona Milner au piano et Leîla Saurel au violoncelle, a été impressionnant de qualité technique, de précision et de beauté timbrale.
Suivait le Quintette de Serge Garant pour flûtes, hautbois/cor anglais, percussions, piano et violoncelle, une vraie merveille de construction en arche, dont la beauté expressive s’appuie sur un sens de la couleur et de la métamorphose thématique exceptionnel. Les Cinq locomotives et quelques animaux d’Ana Sokolovic portent la trace du style efficace de la compositrice montréalaise. Épisodes descriptifs incluant des motifs rythmiques et stylistiques issus du folklore balkanique, entrecoupés d’interventions courtes propulsés par une énergie motrice excitante. Ironiquement, c’est l’œuvre qui a semblé la plus morcelée de la soirée en termes de cohérence sonore, alors que les autres cherchaient plutôt à créer une totalité intégrée, morphique et organique malgré leur pointraitisme omniprésent. N’en reste pas moins que l’écriture de Sokolovic demeure irrésistible.
Souffle (Champs II) de Gilles Tremblay nous a rappelé à quel point la complexité formelle et intellectuelle des oeuvres du compositeur s’allie également avec une fascinante maîtrise de l’expression et du discours. Le foisonnement de couleurs et l’épatante poésie de cette abstraction séductrice ne cessent d’émouvoir. Du très grand art, comme l’ont rappelé Lavoie et l’Ensemble de l’UdeM.
J’ai beaucoup apprécié la dernière pièce de la soirée, Sensations : Lueurs du néant de Maxime Daigneault. Cette commande exécutée par le plus grand nombre de musiciens du programme a témoigné de façon assez explicite de la nature du langage contemporain de 2025, face à celui de ses prédécesseurs, essentiellement concentré dans les années 1978 à 1996. La musique de Daigneault est organique, métamorphique dans le sens d’un fluide mouvant ne recelant presque jamais de coupures sonores. Cette fluidité est très représentative de la musique actuelle en création savante, informée probablement par le post-minimalisme et le néo-romantisme. En ce 21e siècle, on cherche à remplir le champ expressif, à le couvrir entièrement. C’est très différent de l’atomisme qui dominait la pensée musicale avant-gardiste et institutionnelle de la deuxième moitié du 20e siècle.
Daigneault me disait avant le concert que l’idée de cette pièce était de traduire le processus compositionnel qui caractérise sa propre démarche. Au moment d’amorcer l’écriture d’une œuvre, il n’y a rien. Une page blanche, ou plutôt un néant obscur. Puis, à force de chercher, quelques fils lumineux apparaissent, des idées, des intuitions. On tire dessus, on vooit ce qu’on peut faire avec, on les attache ensemble, on finit par transformer les ténèbres en lumière. Sensations : Lueurs du néant est une musique totalitaire, dans le sens d’un accaparement total de l’espace sonore, sans coupures, ou presque. C’est également une musique très fortement expressive, et qui a un impact presque physique sur l’auditeur-trice. En ce qui me concerne, une belle réussite. Pourquoi m’a-t-il alors semblé que les applaudissements étaient un brin trop polis?
Les musiciens des deux ensembles ont été à la fine pointe des exigences, nombreuses, des partitions. Avec peut-être l’avantage à celui de la SMCQ, qui est aussi le plus expérimenté.
La célébration des deux anniversaires s’est déroulée de façon sobre tout en soulignant l’essence même de leurs missions : favoriser l’épanouissement du génie musical d’ici.
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