Semaine du Neuf | Megumi Masaki à l’écoute de la glace

par Jeremy Fortin

Dans le cadre de la Semaine du Neuf, Megumi Masaki présentait lundi soir au Wilder son projet multidisciplinaire Hearing Ice, programme teinté d’activisme climatique, porteur d’espoir et de changement.


Le concert débute avec la pièce Melt composée par Keith Hamel. Cette pièce instaure la vision de ce concert avec justesse : l’importance de la glace dans nos vies. Au cours de la pièce, nous suivons un immense glacier qui, peu à peu, se liquéfie.

Affichée à l’écran, les paroles de la célébrissime militante Greta Thunberg nous rappellent l’importance cruciale de notre environnement, mais aussi l’aspect revendicateur du concert qui vient tout juste de commencer. Tout en douceur, Megumi Masaki nous transporte pianistiquement dans son univers où la glace est magnifiée.

Le concert s’enchaîne avec Frozen Roads d’Ian Cusson, une ode à ces routes de glace qui relient certaines communautés isolées à la terre ferme dans la Baie Géorgienne du Lac Huron en Ontario. Une vidéo décrivant ces réalités est alors projetée pendant que Masaki enrichit une vidéo de Brendan Briceland, avec une musique composée par Ian Cusson. Ces deux pièces auront mis le ton pour le reste de la soirée en nous présentant le projet Hearing Ice sous ses différentes facettes.

S’ensuit Piano Games de Keith Hamel, certainement intéressante. La pianiste doit jouer sa partie tout en prenant part à un jeu vidéo qui évolue selon les sons du piano et les mouvements effectués par son interprète. Cela dit, la pièce détonne un peu dans le programme, étant donné un manque de lien évident avec la proposition musicale de Megumi Masaki.

D’Ollie Hawker,  And bleak blew the easterly wind constitue un moment presque méditatif où la vidéo et le piano sont en parfaite symbiose. Le visuel étant un peu plus minimaliste que d’autres pièces au programme, cela permet néanmoins à l’auditoire de se concentrer sur le jeu du piano, nous permettant de digérer les informations reçues pendant le concert jusqu’à présent.

Le concert se termine donc sur See the Freeze, Hear the Thaw, un film de Caroline Cox et Benjamin McGregor auquel la musique de Carmen Braden est liée. Nous sommes transportés dans la communauté de Yellowknife où nous rencontrons tous ces gens pour qui l’hiver et la glace ne font pas juste partie de leur quotidien, mais constituent aussi un fondement de leur culture. Entre musique et dialogue, ces humains nous expriment leurs peurs liées aux changements climatiques, tout en nous rappelant que chaque petit geste compte pour sauver la planète.

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Experimental

Semaine du Neuf | Architek Percussion & Contrechamps, parmi les plus captivants en début de festival

par Vitta Morales

La troisième édition de La Semaine du Neuf n’en est encore qu’à ses débuts, mais on peut d’ores et déjà imaginer que les performances d’Architek Percussion et de Contrechamps figureront parmi les plus captivantes. La programmation allait de textures percussives entrelacées et hypnotiques à des avatars 3D surstimulants projetés sur un écran et interagissant avec un ensemble mixte qui réagissait à chacun de leurs expressions faciales et de leurs pensées fantaisistes. Je suis sûr que cette phrase semble tout à fait bizarre à lire, mais c’est plus ou moins ce qui s’est passé ce soir-là.

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Architek Percussion a donné le coup d’envoi avec la pièce The brown gardener d’Alexandre Babel. Les quatre percussionnistes, assis en cercle, ont utilisé divers objets pour explorer les sons « pauvres » produits par des matériaux pouvant servir à construire un nid d’oiseau. Il s’agissait de planches de bois, de feuilles de métal et de carrés de carton sur lesquels ils tapaient avec des baguettes fines et des maillets. Au fur et à mesure que la pièce avançait, les musiciens jouaient et échangeaient rapidement différents matériaux suspendus à un cadre métallique. La pièce s’est terminée par les quatre musiciens jouant des notes sur des carrés métalliques assez épais, produisant des sons rappelant ceux des bols chantants tibétains. Musicalement, c’était ma pièce préférée de la soirée.

Ensuite, l’ensemble Contrechamps, venu de Suisse, a interprété Crxssfaaz de Nicole Lizée. (Curieusement, pendant le préambule, le directeur artistique de l’ensemble, Serge Vuille, a avoué qu’il ne savait pas comment prononcer ce titre). La pièce a été écrite pour un ensemble mixte, une vidéo et des instruments électroniques. La vidéo elle-même était assez complexe, avec de nombreux montages sous forme de coupes rapides et d’effets de collage, et se concentrait principalement sur une platine vinyle avec deux personnages allongés sur le dos, la bouche grande ouverte. L’instrumentation comprenait un violoncelle, un alto, une guitare électrique, une flûte, une clarinette, un aspirateur et des bols de céréales avec des cuillères en métal, la guitare jouant plus que quelques riffs méchants.

Ils ont enchaîné avec la dernière pièce de la soirée : Autorretrato Extendido, de Daniel Zea.  Zea, assis au milieu de l’ensemble, projetait un avatar 3D de son visage et contrôlait l’image à l’aide de ses propres mouvements faciaux, qui étaient capturés en temps réel. Ces mouvements faciaux influençaient alors les partitions des musiciens, les instructions en temps réel étant influencées par les choix de Zea, mais aussi par d’autres rendus 3D qui orbitaient autour de la tête de Zea générée par ordinateur et apparaissaient de manière apparemment aléatoire.

Par exemple, lorsqu’une image de Mario Bros est apparue, l’ensemble a commencé à jouer la chanson thème emblématique du plombier new-yorkais. L’image de Mario a ensuite laissé place à Spider-Man, puis à un masque de gimp, un pistolet, une liasse de billets, différentes sortes de whisky et une multitude d’autres images en 3D, avant que des plumes ne poussent sur le visage de l’avatar et n’explosent, le transformant en mouche domestique. Tout au long du spectacle, l’ensemble accompagnait les images avec intensité. Une performance parfois sauvage et très bruyante, mais qui attirait l’attention à tous égards. J’ai été particulièrement séduit par l’utilisation de la clarinette basse, avec ses sons graves et grondants.

Il y a encore beaucoup à découvrir à la Semaine du Neuf, mais je dirais que le festival tient déjà toutes ses promesses. Outre le fait que les trois œuvres étaient des premières, j’ai vraiment eu l’impression d’assister à des pièces originales et novatrices. En effet, nous avons connu un excellent départ.

musique de chambre / néoclassique / pop instrumentale / tango nuevo

Songe éveillé … aux premiers accents du Québec moderne

par Alain Brunet

Songe, projet du violoncelliste et compositeur Vincent Bélanger s’incarne dans un album ainsi qu’un concert d’intérêt pour les férus de néoclassicisme en mode musique de chambre. Devant public, le  premier Songe a été vécu sur scène au dernier après-midi de février, voici le compte-rendu d’une évocation.

Le choix d’un bâtiment historique du patrimoine religieux québécois, soit l’Église de la Visitation, sied bien à cette entreprise que l’on peut qualifier de néoclassique puisqu’elle puise dans la musique classique mais aussi dans les mélodies populaires, le tango moderne ou même dans l’improvisation  jazz. 

Sur un ton presque ecclésiastique, le violoncelliste essaie de tisser un lien poétique entre les pièces de son nouvel album dont il procède à l’exécution intégrale.

Chaque musicien.ne de ce quintette est hautement professionnel et contribue à l’érection d’une musique de chambre de plus en plus cohésive. Le violoncelle est au centre de la proposition mélodico-harmonique, mais chaque instrumentiste et la soliste contribue bellement au son d’ensemble : la soprano Jessica Larouche, la harpiste Annabelle Renzo, la violoniste Véronique Turcotte et le contrebassiste Étienne Lafrance se joignent au violoncelliste pour cueillir le fruit de son imagination, sorte de songe éveillé aux premiers accents du Québec moderne,

Ainsi donc un paysage intérieur apparaît en soi, le soi du narrateur, marcheur du songe.   Dans un espace suspendu et un sentier invisible, c’est ici que commence le songe . Le projet en décrit la trajectoire du marcheur et la réflexion solitaire qui en émane, le lâcher-prise, les empreintes du son, la perte de repères, la chute, le renouveau et autres facteurs d’élévation.

La première pièce est consacrée à la harpe, introduction parfaitement consonante intitulée Solitude.

Nous sommes déjà au cœur de l’évocation d’André Gagnon , Pour ma sœur en allée.  Nous revoilà dans les années 60 et 70 de notre conception émergente d’une musique de qualité. André  Gagnon était un autodidacte mais un musicien studieux ayant appris les fondements de l’orchestration baroque et classique, sans parfaitement maîtriser ces formes.

André Gagnon, à l’instar de Claude Léveillée, étaient les pianistes et compositeurs par excellence de cette période des boîtes à chanson et leur legs touche encore beaucoup de monde. De leur façon de faire et de leurs idées, des musiciens éduqués comme Vincent Bélanger s’en inspirent.

Songe, la pièce titre de son album s’enchaîne parfaitement avec celle d’André Gagnon, Songe aurait pu être composée il y a un demi-siècle, mais pas l’exécution; le niveau des interprètes de telles musiques n’était pas aussi élevé à l’époque.

 Mais l’empreinte reste forte et cette esthétique revient à la charge, dans la foulée néoclassique qui domine largement la musique instrumentale depuis quelques années. Voilà d’ailleurs pourquoi le grand public féru de musique instrumentale peut s’y retrouver.  Hormis André Gagnon dont ces œuvres s’inspirent, les plus âgés de l’auditoire se rappelleront entre autres Un retard, thème connu de la série télévisée Le monde de Marcel Dubé, composé par Claude Léveillée et fredonné jadis par la soprano Nicole Perrier. Il faut ici rappeler  qu’André Gagnon et Claude Léveillée étaient des compositeurs instinctifs et  imaginatifs, en tout cas assez inspirés pour que leur esthétique fusse partiellement reprise en 2026 par des musiciens comme Vincent Bélanger. 

Ce dernier semble aussi très influencé par le maître des maîtres du baroque : Dialogue, pour violoncelle et contrebasse, puise presque directement dans la  Suite pour violoncelle No 1 de Jean-Sébastien Bach. Joué ici dans une clé différente, le « riff » principal de cette fameuse suite devient prétexte à un dialogue entre  violoncelle et contrebasse, on applaudit ici la grande maîtrise d’Étienne Lafrance, excellent son,  excellente articulation.

Ce tandem aura été joué à la suite de Choc, démonstration d’efficience technique au violoncelle seul.

Autre influence majeure chez Vincent Bélanger, le tango nuevo, à commencer par celui d’Astor Piazzolla, on l’aura observé à l’écoute de Comme un tango et (un peu moins) Passage ancien.

Pure, puissante, sans vibrato et sans paroles,  la voix de Jessica Latouche s’impose particulièrement dans la pièce Fée, comme ce fut le cas en début (Songe et Pour ma sœur en allée) et en conclusion de programme (Tout est dit et Cantilène). 

Consonant et mélodieux, ce mélange des genres trouve ainsi une certaine cohésion sur la palette de Vincent Bélanger qui s’inscrit dans la tendance en toute rigueur, sincérité, honnêteté.

classique / période classique / période romantique

Janina Fialkowka, une véritable poète du piano

par Pietro Freiburger

Le 27 février, un récital solo de la célèbre pianiste Janina Fialkowska a eu lieu à la Salle Bourgie. Le programme, qui comprenait Grieg, Schumann, Ravel et Chopin, a transporté le public dans un univers de lyrisme et de poésie et a été accueilli avec beaucoup d’éloges du public. 

Le concert s’ouvrit sur une sélection des Pièces lyriques d’Edvard Grieg, interprétées avec un excellent contrôle sonore : la première pièce, Der var engang, était une déclaration de tout ce qui suivit : une soirée d’atmosphères poétiques et d’élégance mesurée. Le dernier, Hjemad, avec un ton plus patriotique et naturaliste, a conduit le public vers le Fantasiestucke op. 12 de Schumann. Et ici Fialkowska s’est affirmée comme une grande dame du piano, capable de passer du sentiment nostalgique à la verve militaire, dans un contraste entre Florestan et Eusèbe typique de la poétique du compositeur allemand. 

Après l’entracte, les Valses nobles et sentimentales de Ravel nous ont à nouveau montré les qualités cristallines et narratives du jeu pianistique de Janina Fialkowska, qui a clôturé le programme avec deux Mazurkas, en la mineur, et le Scherzo en si mineur de Chopin, toutes magistralement interprétées.

 Il est rare d’écouter une artiste qui sait incarner la musique d’un compositeur comme dans ce cas, où le drame et le son créent une expression musicale du plus haut niveau. Le concert s’est terminé avec Ich liebe dich, un encore qui a démontré que pour Janina Fialkowska, jouer du piano est un acte d’amour envers la musique et le public. Qui l’a saluée par plusieurs ovations, bien méritées.

afro-caribéen / afro-cubain / Antilles / Caraïbes / jazz / jazz latin / musique sacrée

Jouer et chanter sur les eaux

par Michel Labrecque

Aguas, qui signifie Les Eaux, est un trio constitué par le pianiste Omar Sosa, la chanteuse et violoniste Yilian Cañizares et le percussionniste Gustavo Ovalles, qui a enregistré son album unique en 2018. Un album consacré à la divinité de l’eau douce Oshun, dans les cultures religieuses afro-cubaines. 

Ce samedi 28 février, nous avons pu assister à la matérialisation sur scène de cette entreprise musicale peu commune et vachement riche. 

Omar Sosa est un grand pianiste cubain, célébré par les amateurs de jazz, aujourd’hui exilé en Espagne. Beaucoup moins connue, Yilian Cañizares est une violoniste d’origine cubaine qui vit en Suisse et qui a sa propre carrière, avec plusieurs albums qui métissent la tradition cubaine avec la modernité européenne. Gustavo Ovalles est un percussionniste d’origine vénézuélienne, initié aux rythmes de la Santeria, cette religion syncrétique qui mélange les rituels africains et catholiques. 

Sur scène, la symbiose entre les trois protagonistes est évidente, dès la première pièce. Percussions, piano, violon, voix fusionnent dans un métissage musical: santeria, jazz, classique, et autres. C’est une musique largement écrite, Omar Sosa fait peu de solos improvisés; j’oserais dire que certains amateurs de rock progressif pourraient trouver leur compte dans certaines compositions. 

Par contre, nous plongeons en grande profondeur dans l’âme musicale très riche de Cuba et d’autres pays de la mer des caraïbes, avec beaucoup de surprises. Omar Sosa ne se contente pas de jouer le clavier de son piano, il touche aussi ses cordes, avec parfois des brosses. Gustavo Ovalles  s’amuse avec plusieurs dizaines d’instruments de percussions: tambours, espèces de maracas, tubes vides qui produisent des sons intriguants. La foule était ébahie à plusieurs reprises. 

Quant à Yilian Cañizares, sa prestance, autant à le voix qu’au violon, a séduit l’auditoire, d’autant plus qu’elle nous adressé la parole en français à plusieurs reprises. Pour moi, elle était une découverte, qui mérite davantage d’exploration. À venir…

Cette prestation de 90 minutes était à la fois savante et ludique. Un mélange entre sacré et profane, tradition et contemporain. Le concert s’est terminé sur un chant a cappella …des trois artistes et de la plupart des spectateurs. 

Un brillant concert, qui démontre, une fois de plus, la richesse des musiques latines passées et actuelles. 

En prime, pour celles et ceux qui le souhaitaient, Yilian et Omar étaient disponibles pour des dédicaces et des discussions, à l’issue du spectacle. 

Pas mal!

Crédit photo: Anne Larmaque

danse / électronique / minimaliste / post-minimaliste

Submergés par (LA)HORDE

par Frédéric Cardin

Dans Age of Content, présenté du 27 février au 7 mars 2026 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts à Montréal, les spectateur.trices sont frappés de plein fouet par un feu roulant d’esthétisme urbain post-industriel. Je peux témoigner de la force de cette création hyper actuelle qui questionne la nature humaine, et ce dans une construction qui va à contresens des développements contemporains. 

Fétichisme machiniste

L’intérieur d’un entrepôt industriel. Une voiture entre à travers les rideaux du fond de la scène. Une carcasse de voiture plutôt, un simple squelette téléguidé, sur lequel une première danseuse commencera à lover, jusqu’à une sorte de fétichisme sexuel façon Crash de David Cronenberg. N’y a-t-il pas une sorte de masturbation auto-selfiste chez chaque personne qui cherche à s’approprier un outil (mécanique/électronique) afin de grimper à son sommet? Pourquoi? Attirer l’attention? C’est exactement ce qui arrive. Et quand on invite les autres à admirer ce que nous sommes et ce que nous possédons, on les invite aussi, potentiellement, à vouloir nous l’enlever. Là vous avez compris ce qui s’en vient.

L’humain est conflit

Un autre danseur arrive, veut s’approprier la machine. Combat. D’autres se joignent à la rixe, qui devient une guerre civile. La voiture elle-même danse (ingénieux système hydraulique la faisant tanguer de gauche à droite et d’avant en arrière), sur une musique qui oscille entre l’ambiant électro, le choral céleste et la techno pulsatile. Bravo Pierre Aviat pour éviter de tout noyer dans le beat, sans s’en priver occasionnellement. Ça rend l’ensemble bien plus subtil, plus raffiné, moins littéral. Et absolument pas superficiel. 

Finalement, qu’est-ce ici? Une humanité qui s’abaisse devant la mécanique? Qui s’efface devant la technique/culture synthétique du web? C’est ce que l’on devine. Mais il y a peut-être plus aussi. Votre humble chroniqueur a raté la discussion pré-spectacle. Je me permets donc de coucher ici des impressions et des intuitions. Aidé aussi par l’indispensable ‘’+1’’ qui accompagnait ma soirée. Merci Claudia de tes lumières! 

Impressions et intuition seront d’ailleurs les principaux recours de la plupart de ceux et celles qui iront voir ce spectacle foudroyant. 

Voici donc un premier tableau (il y en aura quatre) disséqué. On est déjà happés. LA(HORDE) est un trio de chorégraphes/artistes de danse qui est à la tête du Ballet national de Marseilles. Vous avez déjà vu ça ailleurs vous, une compagnie de danse classique menée par un trio d’artistes biberonnés à la culture street/geek/platiniste? Alors làa, chapeau pour l’audace. Ça marche fort. 

Mais continuons.

Les androïdes et leurs fantasmes

Un deuxième tableau met en scène un premier personnage que l’on identifie rapidement comme un robot. Pas le genre des années 80, un peu trop carré dans ses mouvements. Plutôt les plus récents modèles. Ceux qui s’apprêtent à entrer dans nos maisons, dans nos usines, dans nos restos. Et qui feront un travail semblable au nôtre. Il y a quand même quelque chose de saccadé dans les mouvements, mais avec une plus belle élégance, une sorte de fluidité ponctuée de pulsations vitales, comme des respirations mécaniques. Bref, ledit roboto est rejoint par d’autres, et d’autres. Ils sont partout. Ont-ils remplacés les humains? À savoir. Mais quelque chose se passe : ils commencent à s’ausculter mutuellement, à se ‘’physicaliser’’ ensemble dans des simulacres violents et maladroits d’une sorte d’échanges sexuels. 

Au fond de la scène, les rideaux ont laissé place à un décor sombre et brumeux. On est dans Blade Runner, ou comme. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? C’est le titre original que Philip K. Dick avait donné à sa nouvelle qui a inspiré le film bien connu (Do Androids Dream of Electric Sheep?). Ici, on se demande s’ils forniquent à l’aide de tiges télescopiques et de cavités huilées au WD-40. Toujours cette musique qui mélange minimalisme, transcendance chorale et beat grondant. Incertitude, donc, mais beauté, séduction, malgré l’étrangeté. Et ça bouge, ça bouillonne d’énergie contenue puis relâchée. On ne peut détourner le regard. 

Chorégraphier la sexualité

Le troisième tableau laisse un peu plus perplexe, même s’il est fascinant. On se demande si les humains sont revenus ou si ce sont les androïdes qui ont ‘’mutés’’? Bref, poursuivant sur la lancée précédente, on les voit devenir totalement lubriques, dans une sorte d’orgie virtuose, à la fois explicite et anti-vulgaire. J’ai rarement vu telle capacité à évoquer différents actes sexuels, presque pornographiques, avec une si parfaite réussite à le faire dans l’élégance et le respect. Vous devrez le voir pour comprendre. 

Extase finale

Le dernier tableau est une sorte d’extase sensorielle qui convoque les yeux (véritable tornade tournoyante chorégraphique) et les oreilles (musique de Philip Glass : The Grid extrait de Koyaanisqatsi). Pendant une quinzaine de minutes qui tournent au buzz collectif et à la transe esthético-spirituelle, les danseurs semblent célébrer la vie de la manière la plus viscérale et exutoire possible, dans une explosion de bonheur. 

Victoire de l’humain? De l’humanisme? Ou d’une symbiose devenue parfaite entre la machine et l’organique, ce qu’on appelle le transhumanisme? Peu importe. C’est juste magistral, enlevant, envoûtant, totalement prenant. On est à bout de souffle. On imagine même pas les artistes eux-mêmes. 

Age of Content se poursuit jusqu’au 7 mars 2026. Ne manquez surtout pas ça. 

DÉTAILS ET BILLETS

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La Création de Haydn aux Grands Ballets : Et ils trouvèrent que c’était Bon…

chanson française / Chanson francophone

Une parenthèse de douceur avec LiKouri et son trio

par Sandra Gasana

Non seulement nous avons eu droit à un spectacle exceptionnel, intime et très touchant, mais on a également beaucoup ri hier soir au Ministère, dans le cadre de la 2ème soirée de la série MOZAÏK de Vision Diversité. On avait l’impression d’entrer dans la chambre de LiKouri (sa lampe de chevet faisait partie du décor) qui était accompagnée par Charles Cantin à la voix et à la guitare et Isabelle Gaudreau à la clarinette.

La complicité entre Li et Charles était évidente, elle l’était moins avec Isabelle qui n’avait pas de micro pour interagir avec le public comme les deux autres. Cela dit, ses solos de clarinette ou tout simplement son talent de musicienne nous en a mis plein la vue.

L’éclairage était également central lors de ce spectacle intimiste puisqu’il contribuait à l’atmosphère désirée pour ce show : découvrir les artistes dans ce qu’il y a de plus profond en eux.

Les chansons figurent toutes dans l’album Dans mon quartier paru l’automne 2025 et c’est lors d’une résidence de 10 jours à la Maison de la culture de Ahuntsic que toute la magie s’est opérée. D’abord entre Li et Charles, puis s’est jointe Isabelle dans un deuxième temps.

La première partie du concert était sans accordéon pour LiKouri, durant laquelle on pouvait pleinement apprécier sa voix unique qui flirtait avec l’opéra par moments. Sans forcer, elle parvenait à nous donner des frissons, notamment lors de la chanson « Verde Lima », dans laquelle elle chante en espagnol, accompagnée par Charles qui faisait les chœurs. Isabelle passait d’une clarinette à l’autre, selon la chanson.

Entre les chansons, quelques anecdotes, souvent très drôles surtout lorsqu’elle parle de la chanson «Statue» ou encore lorsqu’elle partage l’histoire derrière la chanson « O’dji Comeback ». D’ailleurs, je suis allée la chercher sur Youtube en rentrant, tel que demandé par les artistes.

Le jeu de guitare de Charles était également très impressionnant. D’une chanson à l’autre, il parvenait à créer une ambiance totalement différente, rajoutant du relief au spectacle.

Au milieu de la soirée, LiKouri s’installe avec son accordéon et ensemble, le trio nous emporte ailleurs, notamment sur la chanson « La valse » qui rappelle la vielle chanson française, aux allures de Piaf.

Mais le moment fort de la soirée était sans aucun doute durant la chanson « Les ou Les » où le public s’est fait un plaisir de chanter en chœur.

Autre moment marquant de la soirée, la section de chansons instrumentales. Pas de mots, juste les trois instruments qui dialoguent entre eux, sans monotonie, avec des moments doux et plus rythmés, le tout de manière tout à fait organique.

Cela dit, la chanson qui m’est restée en tête après le concert est « Je recommencerai pour ne rien changer », sûrement parce que c’était la dernière du répertoire, mais je ne la retrouve pas dans l’album Dans mon quartier. Va falloir que je fasse mon enquête pour la retrouver. Une chose est sûre : si toutes les soirées de MOZAÏK sont aussi touchantes que celle de LiKouri et son trio, je serai sûrement au rendez-vous puisqu’en ces temps troubles, un peu de douceur nous fait le plus grand bien.

Crédit photo: Peter Graham

danse / période classique

La Création de Haydn aux Grands Ballets : Et ils virent que c’était Bon…

par Frédéric Cardin

La Création de Haydn est un remarquable oratorio écrit à la fin de la vie du compositeur. La création de La Création (Die Schöpfung en allemand) a eu lieu en 1799. Hier soir, à la Place des Arts de Montréal, une très belle et inspirante vision chorégraphique, signée Uwe Scholz (1958-2004) en 1991, était présentée dans une version enrichie par l’art du peintre Jean-Paul Riopelle, une idée audacieuse mais, au final, payante. 

Et la lumière fut…

Très peu d’accessoires scéniques sont requis dans cette production. Aucun en fait, sinon une structure soutenant une armada de spots lumineux, utilisée uniquement pendant quelques minutes au début et à la fin de l’œuvre. Utilisée ostentatoirement, même, quand quelques minutes après le tout début du premier mouvement, Introduction. Die Vorstellung des Chaos. Largo (Prélude : la représentation du Chaos), lesdits spots ont été orientés directement vers les spectateurs, ainsi totalement aveuglés par l’éclairage. ‘’Et la Lumière fut’’, certes, mais affirmé peut-être un peu fort, mettons. Les spectateurs autour de moi riaient. Ça ne doit pas être le but, j’imagine. 

Cela dit, c’est un détail qu’on finit par oublier, car de très beaux moments sont offerts dans cette chorégraphie, fréquemment reprise partout dans le monde tellement elle ‘’sonne’’ juste. 

Je ne prétendrai pas être un spécialiste de danse, seulement un humble amoureux de cet art, particulièrement en relation avec la musique. Et comme PanM360 se veut un média consacré à la musique, c’est à travers la relation de la chorégraphie à la partition de Joseph Haydn que j’écrirai cette recension de la première du ballet La Création hier soir à la salle Wilfrid-Pelletier. 

Symbiose danse-musique

Dans La Création, Haydn construit une narration assez fidèle au récit mythique de la création du monde, en une trentaine de morceaux qui alternent entre petites formations et grands ensembles, passages menés par les solistes (une soprano, un ténor et une basse) et impressionnantes portions chorales. Scholz respecte ces découpes tout en lovant ses constructions sur celles de la musique : solos, pas de deux, et petits ensembles se collent aux passages chambristes de la musique, alors que les choeurs, qui se veulent monumentaux, sont bien appuyés par le corps entier des GBC.

La Création présente le mythe du Chaos faisant place à la Lumière puis au Monde, à la Nature, aux Animaux puis aux Humains (Adam et Ève), sous l’impulsion de Dieu. Bien que l’explicité de la conception de Scholz soit plutôt tournée vers le symbolisme, on comprend assez vite la relation des gestes avec le déroulement du synopsis. Au début, les danseurs sont comme ‘’enfermés’’ par la structure porteuse de l’appareillage lumineux, et enfin ‘’libérés’’ lorsque celle-ci disparaît. 

Ensuite, les numéros s’enchaînent en offrant une lecture sensorielle, impressionniste, de l’arrivée des différents éléments de la création divine. Les danseurs et danseuses sont tous vêtus de blanc, ramenant efficacement leurs mouvements à l’idée de lumière et de pureté originelles. 

C’est dans les numéros collectifs qu’on est le plus touchés par la vision de Scholz. Le corps complet évolue dans une fluidité collective presque aérienne, dans des entrelacs qui évoquent avec une connexion intuitive le contrepoint des fugues chorales de Haydn. Des moments chaudement applaudis par le public, a raison. À l’opposé, c’est dans les épisodes solistes ou en duo que certaines longueurs se manifestent. On sent moins bien la relation du visuel avec le musical. Une exception à noter : le dernier pas de deux, sur le Holde Gattin… Der tauende Morgen (Chère épouse… La rosée du matin), est d’une merveilleuse tendresse, et habillé d’une douce sensualité. 

Riopelle en filigrane

L’ajout de tableaux de Jean-Paul Riopelle en projection au fond de la scène est une belle idée. Ivan Cavallari s’est, on le devine, laissé inspirer par le caractère des différentes œuvres abstraites du peintre québécois. Sans obstruer ou s’imposer sur l’esprit des numéros exécutés par les musicien.ne.s et les danseur-euse.s, les tableaux accompagnent plutôt en filigrane l’essence expressive des différents mouvements. Plus ou moins ‘’lumineux’’ ou ‘’sombres’’, chargés ou dépouillés, les peintures issues de la palette du génial artiste offrent une sorte de commentaire sur l’action scénique, tout en guidant de façon diffuse et subtile les émotions de ceux et celles qui regardent. Jamais on a senti que l’exercice était plaqué artificiellement. C’est déjà une réussite. 

Des solistes convaincants

Au niveau purement musical, je souligne la belle prestation des trois solistes, Andréanne Brisson-Paquin, soprano, Philippe Gagné, ténor et Clayton Kennedy, basse, dont la projection est malheureusement atténuée par la salle elle-même. Désormais habitués (et gâtés) par la Maison symphonique, on oublie facilement à quel point Wilfrid-Pelletier est un véhicule imparfait pour ce genre de musique. M’enfin, on est quand même en mesure de reconnaître la beauté interprétative des artistes dans la fosse d’orchestre. Bravo, donc, même si on n’égale pas encore (pour moi), une certaine Gundula Janowitz, avec Walter Berry et Fritz Wunderlich (avec Karajan chez DGG). 

L’orchestre des Grands Ballets est très correct, mais souffre d’aigreur dans certains passages de cordes, surtout au début de la soirée. Une fois ou deux, c’était même faux. Ailleurs, quelques décalages rythmiques entre le chœur et l’orchestre ont été entendus. Par contre, le chœur lui-même offre de belles performances. Niveau texture sonore, un peu de minceur est à noter si l’on compare à ce qui se fait de mieux. Il faut dire que cette musique n’est pas le pain et le beurre habituel de l’ensemble. 

Malgré ces remarques techniques, l’ensemble est agréable et ne pourra que se raffiner aux cours des prochaines représentations. 

Ne fut-ce que pour les inspirants numéros collectifs, mais aussi pour la relation fine, presque ineffable, des peintures de Riopelle avec l’état d’esprit de cette Création Haydn/Scholz, je vous souhaite de pouvoir plonger dans l’expérience. La Création se poursuit jusqu’au 1er mars. 

DÉTAILS ET BILLETS

musique contemporaine

Le Duo Étrange dissipe tous les doutes (s’il y en avait)

par Frédéric Cardin

Mardi soir, le 24 février 2026, était donné le concert de lancement de l’album I Wish I Were Dead du Duo Étrange à la salle Bourgie à Montréal. Je ne reviendrai pas sur les pièces individuelles, dont j’ai passablement parlé dans ma recension de l’album, ainsi que sur les circonstances de l’élaboration de ce disque, qui sont abondamment évoquées dans l’entrevue que j’ai réalisée avec les deux artistes, la soprano Vanessa Croome et la violoncelliste Sahara von Hattenberger. 

LISEZ LA CRITIQUE DE L’ALBUM I WISH I WERE DEAD

REGARDEZ L’ENTREVUE AVEC LE DUO ÉTRANGE

Performance saisissante de Vanessa Croome

Je focaliserai mon attention sur la performance des deux jeunes artistes. Tout le public présent a remarqué, je ne pense pas m’égarer en affirmant cela, la très grande qualité de la voix de Vanessa Croome. Un soprano fluide, aérien mais avec du tonus, agile et agréablement brillant dans des aigus élevés, capable de descentes convaincantes dans des zones de mezzo. 

Mais ce qui a probablement marqué le plus fortement les mélomanes présents, c’est l’excellent jeu expressif de la jeune artiste. Une remarquable facilité dans l’évocation des états d’âmes, et une indéniable authenticité des affects concomitants aux textes et aux lignes musicales, d’ailleurs très bien maîtrisées. 

Je me la suis tout de suite imaginée sur scène, à l’opéra. Ce qu’elle a fait un peu à date, mais souvent. Avis aux directeurs artistiques du pays (et principalement du Québec). On souhaite la conserver chez nous le plus longtemps possible!!

Sahara la violoncelliste à retenir

Côté violoncelle, Sahara von Hattenberger démontre beaucoup de caractère, une technique impeccable et une imprégnation émotionnelle forte, sans enflure affectée. Une superbe interprète, que l’on souhaite, elle aussi, garder à Montréal longtemps. Sachez qu’elle vit désormais partiellement à New York en raison de sa participation dans le Chamber Orchestra of New York. Je lance l’appel à toustes les directeurs artistiques et généraux d’ensembles instrumentaux à Montréal et au-delà : recrutez cette dynamique voix du violoncelle avant qu’il ne soit trop tard!

Question programmation, on a entendu la même liste que sur l’album, avec les très belles pièces Dans un sentier tout parfumé et Danger, peur, honte de Fong Jeffrey. Inspirées de textes de la France médiévale, elles ont pris des atours encore plus séduisants en vrai, portées par la présence de Vanessa Croome. 

Je me suis encore délecté du partiellement exotique Tree of Life de Maya Fridman, et de ses circonvolutions dédalesques, mais envoûtantes. Et puis, je me suis régalé, comme lors de l’écoute de l’album, des Quatrains of Wisdom de Airat Ichmouratov. Le compositeur était sur scène pour accompagner les artistes avec sa clarinette et, surtout, son fabuleux duduk. 

Autre bon coup signé Nicole Lizée

Nicole Lizée a de nouveau frappé dans le mille avec son Urbexcelsis (une co-commande avec la salle Bourgie), dans lequel une trame électronique partiellement exécutée live accompagne les deux artistes, qui ajoutent à leur tâche ‘’normale’’ la manipulation de percussions rudimentaires, telles qu’un morceau de tuyau, une chaîne dans un seau métallique, et une perceuse! Je recommanderai de revoir la partition de la perceuse car on ne l’entendait pratiquement pas, souvent pas du tout. N’empêche, l’atmosphère de cité cyberpunk abandonnée et en ruines était fascinante et très réussie. 

La prémisse du concept d’album de Duo Étrange est de dire que les créations de musique contemporaine méritent d’être entendues plus d’une fois. Espérons que ce sera le cas ici. Mais une chose est certaine : nous voulons entendre ce duo très souvent à nouveau. Ce qui, en vérité, sera possible! Voyez les dates ci-dessous.

Sahara von Hattenberger

22 avril 2026

RÉCITAL AVEC DAVID BRONGO : UNE NUIT DE VIOLONCELLE ET DE PERCUSSIONS

Au Centre canadien d’Architecture à Montréal, QC. Faisant partie de la série précédemment tenue à la bien-aimée Chapelle Historique du Bon-Pasteur.

Présentant principalement des œuvres pour violoncelle et timbales de Perruchon, et plus encore.

Duo Étrange

30 avril 2026

Le Duo Étrange présente Le Grand Macabre de Ligeti, arrangé pour violoncelle et soprano percussionniste, à l’Espace bleu du Wilder à Montréal, QC.

jazz brésilien / jazz moderne

Big Band de l’UdeM | Dialogues fertiles entre voix et orchestre 

par Michel Labrecque

C’est un événement annuel, devenu un rituel de la saison musicale universitaire: le Big Band s’associe au programme de chant jazz, pour marier les voix avec les cuivres, les vents, les cordes et les peaux de batterie. Le 19 février dernier, 20 musicien-ne-s et six chanteuses nous ont donné rendez-vous dans la salle très intime- et remplie- de la Maison de la Culture Côtes des Neiges, pas très loin de leur Alma-mater, l’Université de Montréal.

C’était gratuit, inutile de dire que les spectateurs en ont eu bien plus que pour leur argent!

Le directeur musical du Big-Band, Joâo Lenhari, Brésilien d’origine et trompettiste de son état, parvient toujours à créer des programmations qui marient les standards avec les surprises. L’an dernier, nous avions eu droit à une performance a cappella des chanteuses à partir d’une pièce instrumentale de John Coltrane. Cette année, il y avait une pièce de son compatriote brésilien Felipe Salles, un compositeur intriguant, qui enseigne le jazz au Massachusetts. 

Les six chanteuses avaient choisi les morceaux qu’elles souhaitaient interpréter. Nous avons entendu, entre autres, Blue Moon de Richard Rodgers, deux pièces de l’incontournable Duke Ellington, dont Sophisticated Lady, l’immortelle What a Wonderful World, associée à Louis Armstrong, et Canto de Ossanha de Baden Powell. Il y a toujours du Brésil dans les concerts dirigés par Joâo…

Les six voix, par ordre d’apparition,Simone Dumoulin, Maude Brodeur, Margaux Deveze, Juliette Oudni, Marie-Ève Caron et Marie-Soleil Lambert, ont toutes montré du talent. Elles ne sont pas toutes rendues au même niveau, certaines commencent leur baccalauréat, d’autres sont déjà professionnelles, bien que toujours aux études. Mais j’ai entendu des chanteuses prometteuses. 

Il me faut quand même, ici, mettre un petit accent sur Marie-Soleil Lambert. Cette jeune femme est également compositrice, elle a fait paraître récemment l’album Anastasia, recensé dans nos pages par le collègue Frédéric Cardin. Elle était en pleine maîtrise en compagnie du Big Band, pour la fin du concert. Marie-Soleil est définitivement à suivre, incluant son groupe Sun Fantasia. 

Et ce Big Band? Pour un groupe constitué largement d’étudiants, qui change annuellement au gré des diplômes, il assure. Un petit mot sur la section rythmique et son batteur, Jeremy Cano, qui est de plus en plus cohésive. On dirait « tight », dans la langue d’Ellington.

À noter: le 26 mars, le Big Band recevra le prestigieux pianiste canada-cubain Hilario Duran. On ne devrait pas s’ennuyer!

Afrique / kora

MHN | Senny et Zal, une complicité que seul l’art peut créer

par Sandra Gasana

Ils ne s’étaient jamais rencontrés avant ce premier séjour à Montréal pour Senny Camara. En effet, cette dernière et Zal Sissokho avaient pourtant l’air de se connaitre depuis des années, lors de ce dialogue musical en langue kora de vendredi soir. Cette complicité, à la fois teintée de respect, puisque Senny utilisait le terme « Maitre » lorsqu’elle s’adressait à Zal, démontrait l’admiration mutuelle entre ces deux artistes. Ils se lançaient des sourires par moments, se glissaient des mots en wolof entre deux chansons, comme un père qui conseille sa fille.

Malgré la tempête de neige à l’extérieur, le temps était suspendu à l’intérieur du Club Balattou, une sensation de flottement. Ce contraste nous poussait encore plus à savourer le moment présent puisqu’on savait ce qui nous attendait dehors.

Commençons par leur tenue : Zal, tout en blanc, et son chapeau signature noir, Senny, tout en blanc également avec une tenue venue de la région natale de sa maman, avec quelques teintes de vert. Même sa chaise était assortie à sa tenue. De toute beauté !

Les deux musiciens interagissaient avec leur public, jouant parfois le rôle de journaliste lorsqu’ils se posaient des questions mutuellement. Senny en a profité pour partager sa connexion avec la calebasse avant même qu’elle se mette à la kora. C’était donc prédestiné !

« La première partie sera plus traditionnelle, nous irons dans l’Empire mandingue », nous avise Zal, alors que plusieurs de ses étudiants étaient dans la salle.

Et c’est ensuite, que l’on découvre la voix perçante et puissante de Senny dans le morceau qui suivra, avec son sourire qui illuminait la salle. Elle chante principalement en wolof ainsi que quelques passages en anglais parfois, et met l’Humain au centre des thèmes qu’elle aborde dans ses chansons. Parfois, Zal l’accompagne au chant, parfois il se contente de jouer sa kora, pinçant les cordes d’une manière unique comme lui seul sait le faire.

Entre les chansons, ils accordent leur instrument. « Ma kora a froid », dit Senny, à la blague. En effet, c’est le premier séjour à Montréal de cette virtuose de la kora, et elle en profitera pour faire plusieurs autres dates dans le pays en compagnie de Zal.

Ils alternent, parfois Zal joue un morceau de son répertoire et ensuite c’est au tour de Senny de piocher dans le sien, notamment en jouant plusieurs morceaux de son plus récent album Yéné, paru en 2024.

« Tout ce qui se passe en ce moment dans le monde, on a eu du warning avant mais on n’y a pas accordé d’attention », dit-elle en introduisant Missal, qui figure dans Yéné.

Zal, à son tour, nous a partagé une chanson dans laquelle il rend hommage à son papa qui nous a quittés, nous racontant des anecdotes de ses nombreux séjours au Sénégal et du temps précieux qu’il a passé avec lui.

Ensemble, ils ont réussi à faire chanter la salle sur le morceau Yéné, avant de terminer avec Niit, qui signifie Humain en wolof.

Et la cerise sur le Sundae était la participation du musicien Lasso Sanou qui est venue clôturer la soirée avec sa flûte, au milieu des deux koras.

C’est ainsi que nous sommes rentrés chez nous sous la tempête, mais le cœur rempli de chaleur.

Broadway / chant lyrique / comédie musicale / jazz

Opéra M3F | Sharon, une création sur pattes

par Alain Brunet

En causant avec Sharon Azrieli en amont de son spectacle présenté mardi dernier par l’organisme OpéraM3F, j’apprenais que la soprano montréalaise avait aussi vécu à New York. Que sa formation classique est assortie d’une connaissance profonde du Great American Songbook et des musicals américains. Que son esprit est vif, incisif, mais aussi affable, chaleureux, convivial.

J’ai eu tôt fait de déduire que cette dame s’avère une créature plus spéciale que je ne l’aurais cru d’emblée, personnage haut en couleurs, parfaitement représentatif de cette culture juive de la côte est nord-américaine dans sa déclinaison montréalaise. En la voyant évoluer sur scène en cette fin d’après-midi au 9e du Centre Eaton, ces impressions se sont décuplées, des sourires se sont accrochés à mes lèvres.

Ainsi, le répertoire choisi était majoritairement juif américain et il s’amorçait par Tonight du maestro et compositeur Leonard Bernstein, l’incarnation même du classicisme moderne made in USA et de ses incursions dans la culture populaire des années 50 et 60. 

Sharon Azrieli s’inscrit dans cette esthétique qui lui va comme un gant : la dame assume pleinement son chant classique, en témoigne une version sentie de O Mio Babbino Caro, elle assume aussi sa culture des musicals et films américains, de West Side Story à Yentl en passant par The Nine-Fifteen Revue, sans compter le jazz vocal dont elle connaît aussi les inflexions qu’elle adapte à sa technique opératique.  

Visiblement, Sharon  a été biberonnée aux répertoires de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim, Michel Legrand (partiellement d’origine arménienne mais proche de la culture juive comme on le sait) et autres Harold Arlen,  mais aussi aux grands artistes  américains de la génération l’ayant précédée, à commencer par Judy Garland dont elle reprend Get Happy dans une sympathique version chorégraphiée avec danseurs/chanteurs s’il-vous-plaît.

En interview, Sharon confiait n’avoir jamais présenté un tel alliage de pop et de classique, elle ne pouvait présumer parfaitement du résultat. À mon sens, le risque en valait la chandelle car son personnage réel sied parfaitement à cette culture composite from New York, assortie d’une culture canado-montréalaise dont elle est visiblement fière.

De fait, l’artiste fait l’effort de chanter en français avec, notamment, une jolie version jazzy piano-voix de C’est si bon. On remarquera aussi l’insertion de citations québécoises francophones dans un mashup hommage au Canada  – à ce titre, cependant , il faut souligner que l’extrait de l’hymne Il me reste un pays de Gilles Vigneault est ici maladroitement choisi, cette citation étant purement séparatiste (!), très clairement aux antipodes du fédéralisme canadien que défend la principale intéressée. On pardonnera cette méconnaissance à Mme Azrieli, car sa prestation s’avère divertissante dans l’ensemble, au-delà des attentes.

Dans un décor de théâtre musical, elle chante, blague, danse tout en résumant sa propre existence de chanteuse, de mère, grand-mère et même de chantre juive, ce qui est (de moins en moins) atypique pour une femme dont on apprécie l’humour  autodérisoire (notamment sur la stridence de sa propre voix lorsqu’elle veut se faire entendre), absurde, goguenard… typiquement juif pour quiconque a déjà carburé à Seinfeld et autres Joan Rivers.

À l’évidence, Sharon Azrieli a soigneusement conçu ce spectacle d’une heure et quart avec l’excellent pianiste de jazz John Roney, le tout assorti des danseurs et chanteurs, Ronnie S Bowman, Daniel Z Miller, Bruce Landry, Matthew Mucha, visiblement éduqués à la comédie musicale. À l’évidence, Sharon Azrieli a travaillé sérieusement sur son show sans trop se prendre au sérieux.

Voir se démener sur scène une grand-mère aussi  joyeuse, enjouée, carrément délurée jusqu’à frôler la caricature par moments, forte d’une dégaine aussi sympa et d’une exécution professionnelle à n’en point douter, voilà qui ne peut que nous détendre, nous divertir et aussi nous instruire sur une culture hybride très importante qui est la sienne.

Force est aussi d’observer que Sharon Azrieli est dotée d’un ego solidement posé sur le socle de son existence. Sûre de ses effets, elle manifeste encore un grand appétit d’amour du public venu remplir cette salle mythique du centre-ville. 

En terminant ce compte-rendu, je dois admettre ne pas bien connaître la carrière classique de Sharon Azrieli, connue également comme l’une des plus importantes mécènes de l’écosystème musical montréalais, québécois ou canadien. Je connais peu ou pas son passé professionnel , mais je connais désormais son présent et peut-être même son avenir si la vie lui est clémente.

Bien que rigoureusement intégrés, tous les référents de son spectacle sont certes connus et prévisibles… sauf l’être humain à qui l’on doit cet effort scénique plus qu’honnête. Sharon est une création sur pattes, une œuvre en elle-même, et c’est ce qui rend son spectacle unique.

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