ambient / électro-minimal / électronique / glitch

MUTEK 2026 | Voices From The Lake… il n’y a pas le feu au lac

par Alain Brunet

Voices From The Lake, duo italien réunissant  Donato Dozzy et Neel, fait l’objet d’un culte ambient depuis la parution d’un opus homonyme en 2012. À l’époque, on avait vanté  la souplesse, les vertus aériennes et les constructions elliptiques de cette musique conviviale et facile de digestion. Peu productif en tant que tandem, Voices from the Lake a pu lancer Live at MAXXI au fil du temps, pour finalement accoucher en 2025  de II, second album studio dont il était question jeudi soir. 

On suppose que ces Voix du Lac constituaient  le plat principal du programme X/Visions 2, avec en première partie l’excellente musique pour orgue et haut-parleurs de Tristan Perich, Infinity Gradient, exécutée par James McVinnie, inscrite dans la mouvance post-minimaliste. 

Connexion entre les deux parties ? Normalement, les vases entre post-minimalisme instrumental et ambient devraient communiquer, vu le caractère répétitif de l’approche. Ces mondes ne sont peut-être pas aussi voisins et on ne pouvait savoir qui, jeudi soir, venait pour qui à la Maison symphonique, il se trouvait néanmoins des fans des de ces mondes réunis. Personnellement, j’ai trouvé clairement supérieure par la première partie dont témoigne notre collègue Ariel Rutherford, je pense que la substance compositionnelle y était nettement plus grande. Et je sais néanmoins que la majorité de la communauté mutékienne présente était là pour Voices from the Lake, une musique parfaitement inscrite dans cette veine minimaliste et ambient de l’électro, entre autres mise de l’avant par MUTEK depuis ses débuts il y a 26 ans.

À l’évidence, donc, il n’y a pas le feu au lac. La percussion y est légère mais constante, le beat y  est mince et continu, ça trotte paisiblement sur le même tempo, du début à la fin. On y superpose des mélodies très simples, des drones harmoniques, de multiples sons vaporeux C’est à peu près tout. Les onze stations annoncées par l’album II se suivent en fondu enchaîné, les petites variations suivent leur cours sur ce fleuve tranquille sur lequel on se laisse porter pendant une heure. Ça fait du bien, c’est agréable et… ça ne passera certainement pas à l’histoire.

Photo: Bruno Aïello-Destombes

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noise / post-punk / techno

MUTEK 2026 | Cry, une offensive sans concession

par Marc-Antoine Bernier

À deux heures du matin, après la déferlante de Violent Magic Orchestra, Cry vient clore la Nocturne 4 de MUTEK dans une SAT transformée en véritable fosse. Constitué à New York par Killbourne et Relaxer, le duo réunit deux trajectoires issues des scènes underground de la ville : Killbourne s’est fait connaître dans le hardcore, tandis que Relaxer a évolué entre punk, noise et techno expérimentale.

Dès avant le début de la performance, la mise en scène annonce la couleur : Killbourne et Relaxer ne sont pas sur une scène, mais au milieu du parterre, entourés par le public. Pas de booth, pas de distance entre les artistes et l’audience : seulement leurs machines, leurs synthétiseurs, leurs pédales d’effets et leurs microphones. Une disposition qui donne immédiatement au concert une aura de techno-punk brute, comme si les sous-sols miteux du hardcore new-yorkais et les entrepôts clandestins de la scène rave britannique s’étaient donné rendez-vous à la SAT.

Le set s’ouvre sur un build-up de textures noise acérées et sombres, jusqu’à ce qu’une pulsion industrielle commence à émerger. Puis les machines s’emballent et dévoilent « Like Fat Across Meat », tirée de leur récent EP AD 140. À 140 BPM, la musique frappe avec l’efficacité d’un train de marchandises. Les deux artistes hurlent et poussent des cris au-dessus de percussions abrasives, leurs voix devenant elles-mêmes des textures supplémentaires dans ce mur de son. Le growl infragrave de Killbourne contraste avec les vocalises aiguës et stridentes de Relaxer, créant un duel vocal qui place la confrontation au premier plan.

Mais ce qui rend la brutalité de Cry aussi efficace est sa capacité à la suspendre. Au milieu de la performance, Leach agit comme l’œil de l’ouragan : les pulsions saccadées et les textures volatiles relâchent momentanément la tension, laissant émerger une beauté étrange, mais jamais complètement libérée de la tension qui sous-tend la performance. Cette respiration, où les artistes délaissent le chant, ne fait que rendre les explosions suivantes plus viscérales.

C’est après la performance que j’ai découvert AD 140, et son écoute m’a fait réaliser à quel point le concert en avait révélé une dimension que les morceaux seuls ne parviennent pas entièrement à capturer. Voir et ressentir cette musique au milieu de celles et ceux qui la reçoivent permet d’en saisir pleinement la dimension physique. Cry ne joue pas simplement devant une foule : le duo nous enferme au cœur de la tempête et, lorsque celle-ci s’achève, nous laisse dans un état de calme presque serein, avec simplement l’envie de nous asseoir et de laisser retomber l’intensité.

Photo: Frédérique Ménard-Aubin

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ambient / électro-minimal / électronique

MUTEK 2026 | Ah! Kosmos & Hainbach, quand les machines deviennent musique

par Marc-Antoine Bernier

Après la plongée nostalgique de Fennesz au programme X/Visions 3, la performance d’Ah! Kosmos et Hainbach suggérait un tout autre univers sonore. Le duo berlinois présentait la matière de Gentle Hum,  album paru au printemps dernier. Album dans lequel synthétiseurs analogiques, appareils scientifiques, bandes magnétiques et voix traitées s’entremêlent pour former une vaste fresque ambient. 

Face à face derrière leurs tables chargées d’instruments, les deux artistes semblaient mener une expérience à mi-chemin entre laboratoire sonore et performance électronique.

La musique est compacte, constamment sous tension, faite de pulsions, de bourdonnements, de gonflements et de nappes qui évoluent lentement. Ah! Kosmos et Hainbach manipulent ensemble synthétiseurs, instruments de mesure et bandes magnétiques, transformant ces machines en une matière sonore mouvante et émotionnellement riche.

Hainbach change notamment à l’occasion la bande magnétique suspendue à un pied de microphone, parmi les nombreux gestes qui ponctuent leur travail sur scène. Expérimentale sans jamais paraître trop théorique, leur musique conserve une chaleur mélancolique qui l’empêche de sombrer dans la morosité.

La mise en scène, volontairement dépouillée, plaçait toute l’attention sur les deux musiciens et leurs machines. Les éclairages de la Maison symphonique accompagnaient les montées musicales et accentuaient les passages plus délicats, sans chercher à concurrencer la proposition sonore.

J’ai pourtant été moins enivré que lors de la performance précédente. Je trouve fascinant qu’Ah! Kosmos et Hainbach parviennent à tirer une musique aussi riche en émotions de sources sonores aussi peu conventionnelles. Leur performance était sans reproche, tant dans sa structure que dans son exécution, et chaque geste semblait participer à une construction minutieuse. 

Pourtant, malgré toute la richesse de leur proposition, elle ne m’a pas procuré le même émerveillement que la relecture d’Endless Summer. Cette réaction demeure évidemment personnelle, d’autant plus que l’enthousiasme manifeste de la salle témoignait de la force avec laquelle leur musique peut rejoindre son public.

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dark wave / électronique / gabber / jungle / musique de film / musique de jeux vidéo

MUTEK 2026 | Violent Magic Orchestra, la baffe annoncée

par Alain Brunet

Il n’y a, tout compte fait, aucun décalage entre un anime japonais et l’heure tonitruante passée avec Violent Magic Orchestra, haut fait du MUTEK 2026. Le quartette d’Osaka a confirmé les descriptions des programmateurs les ayant portés aux nues. Une claque. La baffe annoncée.

Comme l’a expliqué l’interviewé anonyme du groupe dans un contenu PAN M 360, ce set de VMO a été conçu comme un film. Chaque seconde de cette heure a été imaginée comme un scénario servi par la musique. Les styles mis à contribution sont commandés par chacune des scènes: mélodies et harmonies tonales comme on en trouve tant dans les anime japonais, mais aussi le growling au féminin comme au masculin, les lignes de guitare typiquement métal se bousculant dans un malstrom de beats accélérés, jungle, drum’n’bass, footwork, tellement gabber.

Nous avons dans les yeux et les oreilles un récit dont on imagine soi-même la trame dystopique, guidée par ces sons extrêmement puissants. De plein gré on absorbe cette expression des extrêmes dans le spectre émotionnel, de la candeur céleste à la tragédie violente.

Même si bousculé par cette déferlante, on peut se rendre compte que cette scénarisation a plus d’assises électroniques que instrumentales; sauf la guitare et la voix, tout a été conçu et ficelé avec des machines. 

Le spectacle vivant résultant de ces concoctions numériques sert le mouvement des corps jusqu’au crowd surfing, les cris et chants, les riffs de guit. Les exécutions instrumentales en temps réel sont minimes, en somme. Et pourtant, on garde l’impression d’une énorme exécution!  

Pourquoi donc ? Parce que des humains crient, grommellent, parlent doucement, chantent. Parce qu’il se lancent de tous bords tous côtés. Parce qu’ils sont costumés et maquillés en mutant black métal. Parce qu’ils ont quelque chose à raconter.  Parce que la planète entière connaît les animes, mangas et jeux vidéo japonais, leurs codes font désormais partie de l’imaginaire mondial. Et, ne l’oublions pas,  parce que Violent Magic Orchestra est un groupe excellent.

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classique occidental / minimaliste / musique contemporaine

MUTEK 2026 | Infinity Gradient ? Exceptionnel

par Ariel Rutherford

Exceptionnel.  Mais quoi donc? La première canadienne de la symphonie Infinity Gradient, pour orgue et 100 haut-parleurs 1-bit, présentée à la maison symphonique de Montréal dans le cadre de MUTEK, ce 28 août 2026.

Fruit de la collaboration entre le compositeur contemporain Tristan Perich, connu pour son exploration de la musique 1-bit, et l’organiste et claviériste James McVinnie, cette œuvre frappante propose une fusion entre l’instrument multi-centenaire qu’est l’orgue et le son digital du 1-bit. Le résultat de cette combinaison en apparence inattendue devient à l’écoute évident: orgue et audio 1-bit fonctionnent autour de l’émission de notes constantes alternant entre statuts actifs et inactifs. 

Et voici McVinnie qui apparaît au balcon. Applaudissements. Il s’installe à l’orgue, débute la musique.

En termes de composition, on est en descendance directe d’un minimaliste américain à la Steve Reich, centré sur la répétition en ostinato de courts motifs rythmiques et de variations harmoniques. Quoique Infinity Gradient ne s’interdise pas des changements parfois soudains de ton ou de motifs, particulièrement entre ses sept mouvements, ce qui s’offre à nous est un atmosphère sonore hypnotique, où l’on perd la notion du temps dans ce qui apparaît comme un paysage sonore à la fois statique et constamment changeant.

En concert, l’effet est puissamment sensoriel. Le mouvement spatial constant du son sur scène, d’un haut-parleur à l’autre, crée une tapisserie sonore pointilliste qui semble se défaire et se recomposer en permanence, tandis que l’air de la salle semble prendre corps sous l’effet du pouvoir de résonance de l’orgue. Une sensation qu’aucun système de son ne peut pleinement imiter.

Instaurant d’abord sur ses deux premiers mouvements une ambiance éthérée, aérienne, entre la rigueur mathématique de Reich et la douceur rétrofuturiste d’un Morte Garson, la symphonie se développe ensuite sur crescendo ascendant. 

Au 3e mouvement, la salle vibre sous l’effet des basses fréquences de l’orgue et des 4 Caissons de basses comptant au nombre des 100 hauts parleurs. On peut ici percevoir l’arrivée d’infrabasses dans la composition. Situées à l’extrême limite de notre audition, elles sont souvent utilisées au cinéma pour créer des effets de tension. Associées aux tremblements de terre dans le monde naturel, les infrabasses viennent ici faire vibrer tout le corps et induire un puissant sentiment d’intensité, ancré dans un ressenti plus sensoriel qu’auditif, qui finit de nous river à notre siège.

C’est sur les 4e, 6e et 7e mouvements que Infinity Gradient atteint son apogée, tandis que le 5e mouvement agit comme un interlude à très basse fréquence, produisant une accalmie anxiogène.

La répétition d’un puissant motif d’orgue ascendant mène à la conclusion du 4e mouvement , qui me rappelle l’entrée en vitesse lumière de Star Wars. J’en ai l’impression de quitter mon corps.   James McVinnie nous entraîne toujours plus loin, hors du monde.

Sur le 6e mouvement, une accumulation d’effets de glissement, de prime abord triomphants, puis alarmés, vient créer un sentiment d’urgence dystopique. Le  timbre de 100 voix mécaniques produit alors  l’impression d’être à bord du Trans-Europe Express de Kraftwerk, tombé sous le contrôle de HAL 9000. 

Le 7e et dernier mouvement offre un ultime crescendo, tandis que les voix conjuguées des hauts-parleurs en viennent à ressembler à des sirènes d’alertes et le son de l’orgue, au mouvement des roues d’un train en folie. 

Une dernière montée, la salle vibre, puis tout s’arrête. L’espace surchargé de vibrations se vide soudainement. 

James McVinnie fait résonner une dernière note, retour au calme, déjà sous l’ovation du public qui reprend enfin son souffle. Puis il se lève, et nous aussi. Tristan Perich vient rejoindre ses haut-parleurs sur scène, pour lui aussi profiter de cette ovation debout plus que méritée.

L’heure est passée comme l’éclair. C’était un must.

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ambient / drone / électronique / expérimental / contemporain

MUTEK 2026 | La douce entropie de Endless Summer

par Marc-Antoine Bernier

Dans le cadre du programme X/Visions de MUTEK, la Maison symphonique de la Place des Arts accueillait samedi 29 août Fennesz et Lillevan, pour une première canadienne célébrant les 25 ans de Endless Summer, on parle ni plus ni moins d’un album charnière de la musique électronique. L’Autrichien Christian Fennesz revisitait ainsi son œuvre ayant contribué à redéfinir les rapports entre guitare, ambient et traitement numérique, accompagné des compositions visuelles abstraites de Lillevan.

Dès les premières notes, la performance m’a plongé dans une douce entropie: le moment où le bogue informatique devient aussi organique et apaisant que le bruit des vagues. Le bruit blanc, le grésillement numérique, les microbugs audio et la distorsion composent un tumulte digital enrobé d’accords de guitare électrique chaleureux, noyés dans les effets.

Fennesz suit l’ordre originel de l’album, mais en propose une relecture enrichie par les outils numériques contemporains. Ayant abandonné plusieurs de ses anciens procédés et perdu les pistes originales de certaines pièces, il a dû en recréer des segments, tout en développant notamment le spectre grave de l’œuvre.

Le résultat donne davantage de corps et de profondeur à ces compositions. Sur la pièce-titre, les basses entrent en résonance avec les accords de guitare tandis que les harmonies enfouies font ressurgir les souvenirs d’un été lointain. On pourrait même considérer cette relecture comme la version la plus aboutie de Endless Summer jusqu’à présent.

Lillevan, toutefois, emprunte une voie moins convaincante d’entrée de jeu. Ses images explorent des formes abstraites et des mouvements de matière en suspension, mais leur relation avec la musique demeure souvent ténue. J’aurais aimé y percevoir davantage de finesse dans la manière de réagir aux textures, aux variations et aux intensités de Fennesz : plutôt qu’un véritable dialogue audiovisuel, les projections semblent parfois évoluer en parallèle. La surimposition, utilisée comme motif récurrent, crée de beaux effets de texture, mais son omniprésence limite quelque peu la variété de la proposition.

Il m’a fallu quelques minutes pour me mettre en phase avec cette esthétique, qui ne m’a finalement ni particulièrement séduit ni déplu. J’aurais simplement souhaité que les visuels participent davantage à cette plongée sensorielle et nostalgique que la musique de Fennesz rendait si évocatrice.

Ce contraste pourrait expliquer les applaudissements plutôt timides qui ont suivi. La finesse de l’exécution musicale, profondément liée à l’écoute intime de l’album, semblait demander une attention que la production visuelle, plus axée sur l’impact immédiat, ne parvenait pas toujours à susciter.

 Pour moi, l’expérience demeure néanmoins une magnifique plongée dans les rêveries solitaires que Endless Summer accompagne depuis longtemps.

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électronique / jungle

MUTEK 2026 | A Guy Called Gerald, grand sorcier de la jungle

par Marc-Antoine Bernier

Figure pionnière de la musique électronique britannique, A Guy Called Gerald n’a plus besoin de présentation auprès des amateurs de jungle et de drum’n’bass. Depuis Voodoo Ray, hymne acid house paru en 1988, jusqu’à Black Secret Technology en 1995, l’artiste de Manchester n’a cessé de repousser les frontières des musiques électroniques. 

Pour sa première nord-américaine de Black Secret Technology Reimagined, présentée dans le cadre de la Nocturne 3 de MUTEK à la Société des arts technologiques, il revisite en direct cet album fondateur de la jungle, près de 30 ans après sa parution.

La performance s’ouvre sur So Many Years, morceau inaugural de l’album, ici entièrement ré-imaginé. D’abord relativement détendue, l’introduction laisse progressivement émerger des basses profondes et rapides, tandis que les percussions se multiplient et se désarticulent en une succession de breakbeats énergiques et chaotiques.

Derrière son poste de commande, deux ordinateurs portables et une console de mixage à portée de main, Gerald reconfigure ses morceaux en temps réel dans son format « Live In Session ». À coups de manipulations précises, il déconstruit ses amen breaks et ses jungle chops avant de les réassembler avec une précision presque chirurgicale.

À genoux derrière ses machines pendant toute la performance, sa silhouette frêle et son afro grisâtre lui confèrent l’allure d’un sorcier des rythmes afrofuturistes. Ses vocalisations spectrales, auxquelles il recourt occasionnellement pour s’adresser à la foule, renforcent cette impression de rituel. Mais le véritable pouvoir de Gerald réside dans sa capacité à canaliser l’énergie chaotique de ses rythmes. Incessants, les  jeux de tension et de relâchement provoquent les exclamations d’une foule ensorcelée, engagée du début à la fin.

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électronique / techno / techno minimale

MUTEK 2026 | Cleo Leigh vers la zone profonde

par Julius Cesaratto

J’étais très impatient de découvrir la prestation de Cleo Leigh, après l’annulation de sa participation à Mutek l’an dernier.Figure de proue de la scène musicale électronique de Saint John, Cleo Leigh est le pseudonyme de l’artiste Shauna Gilpin,  à la fois DJ, productrice et performer. L’artiste de Terre-Neuve a également joué un rôle déterminant dans la vie nocturne de sa capitale, soit en participant à la fondation de  lieux emblématiques tels LAVI SÈKS et  STÄMPT. Marquées par l’improvisation sur matériel et la synthèse modulaire, ses performances live transmettent son indiscutable énergie.

En première partie du programme Metropolis 1, elle a présenté la première canadienne de Romance by Design, une improvisation techno live aux vertus hypnotiques, accompagnée de visuels impressionnants. Inspirée par les constructions géométriques de l’architecte Mario Botta, elle laisse l’émotion guider la musique, faisant émerger l’intimité et la tension à travers une conception sonore brute et rugueuse.

Alors qu’elle montait sur scène, des acclamations s’élevaient de la foule grandissante tandis que Gilpin se mettait sans cérémonie au travail. L’amphithéâtre a été submergé par un mur de son, tandis des percussions graves s’insinuent, submergent le tout et créent un sentiment d’urgence à travers cette montée en puissance.

Un écran audiovisuel lumineux brillait de blanc tandis que le son devenait de plus en plus angoissant. La batterie s’arrête par moments. Des extraits sonores dérangent, créent une atmosphère dystopique, chaotique, avec cette basse qui gronde  comme le tonnerre. 

Le set prend toute son ampleur avec ce fond d’écran rouge feu, incendiaire, infernal, pendant que Cléo Leigh se livre  à une improvisation libre et exploratoire, ponctuée d’un défilé clignotements lumineux sur des rythmes saccadés.

Des sons microtonaux nous donnent alors  l’impression d’écouter des cassettes audio avec tout ce ishhh granulaire. Cette techno minimaliste laisse ainsi chaque élément s’exprimer  et s’intégrer au mix en arrière-plan.  Des sons organiques parcourent l’ensemble de la proposition, la grosse caisse finit par prendre le dessus, et le sol tremble sous nos pieds.

Cléo  Leigh s’aventure alors en zone profonde, des accords graves et puissants en expriment la marche, avant que le set ne se conclue  par un arrêt prolongé et grinçant, tel un cœur qui s’éteint.

Photos: Frédérique Ménard-Aubin

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techno / techno expérimentale

MUTEK 2026 | Jeff Mills, maître à l’œuvre dans le cosmos

par Julius Cesaratto

Dans la nuit de vendredi à samedi, le dernier live set du programme Metropolis 1 était sans doute  l’un des plus attendus de Mutek 2026 :  le légendaire Jeff Mills y a présenté en première mondiale son nouveau projet live, Stargate. La file d’attente pour entrer dans la salle s’étendait sur pas moins de deux pâtés de maisons, il fallait être brave et patient pour finalement pénétrer dans le MTELUS.

Le célébrissime  pionnier de la techno de Détroit a présenté sa nouvelle performance, accompagnée d’une ambitieuse proposition audiovisuelle. Le visuel était construit autour du concept  sci-fi de Stargate, cet ancien portail  entraînant ses usagers  vers des mondes lointains, interstellaires, mystérieux. 

L’exploration spatiale est une obsession pour Jeff Mills, et elle s’incarne ici sous la forme d’un trou de ver cosmique : là où le temps se déforme et où les distances colossales s’effondrent, permettant un voyage quasi instantané à travers l’espace. Sur scène, en résultait un son techno minimal, articulé en cinq segments.

Le spectacle s’est ouvert sur la projection d’un carrousel de photos présentant les faits marquants de l’actualité liés à Stargate, en référence au véritable programme homonyme apparemment déclassifié, préparant le terrain pour nous plonger dans ce  thème mystérieux.

Vint le titre  sur grand écran:  Activation : The Journey Begins. Et c’est ainsi que cela a commencé, Mills a alors ouvert le champ sonore avec des sons que l’on peut qualifier d’extraterrestres. L’ambiance était brûlante et intense, à l’image de l’atmosphère qui régnait dans la salle, où la foule se pressait épaule contre épaule dans un amphithéâtre à guichets fermés. 

Des sons stridents résonnaient sur un rythme inquiétant et vaporeux. Des synthés brumeux conféraient un caractère onirique à la proposition. Associées à des sons déformés, ces nappes donnaient l’impression à la foule d’être en suspension,  coincée dans une sorte de purgatoire. Après quoi le maître techno libérait la pression avec un échantillon vocal et un gros « breakdown » ont déchaîné la piste de danse, tandis que la foule hurlait.

Sur scène, des cubes blancs descendaient  pendant que des poutres montaient, ajoutant à l’expérience immersive, idem pour ces  extraits sonores granuleux, idem pour les lasers déployés dans cette prestation cosmique sur le thème de l’espace.   Pendant laquelle, il va sans dire,  un imperturbable  rythme techno 4×4 faisait littéralement bondir la foule.

À un certain moment, la soirée a pris les allures d’une séance d’hypnose, les rythmes percutants étaient illustrés par les images d’un trou de ver spatial, manière 2001 : L’Odyssée de l’espace.

Le BPM a accéléré pour atteindre une frénésie vertigineuse, avant de s’arrêter net pour laisser place à la deuxième partie du spectacle, judicieusement intitulée Gamma Ray Burst. Un grand projecteur  s’est mis à osciller au fond de la scène, baignant la foule d’une lumière stroboscopique violette. La musique nous semblait alors parfaitement adaptée à la bande originale d’un film.

Jeff Mills  a ensuite alterné entre pics et creux d’intensité pendant les trois derniers segments, avant de revenir avec une ligne de basse écrasante. Une spirale hypnotique s’est alors dessinée à l’écran, tandis que des lignes tonales survolaient des grosses caisses étouffées. 

Pius le maître a quitté les platines alors que la foule en redemandait. Après une brève pause, il est revenu d’un pas léger, a repris son poste et relancé le groove, très  tard dans la nuit. Après avoir gratifié le public d’un généreux rappel, il a salué avec élégance et a quitté la scène devenue un musée d’art vivant.

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techno

MUTEK 2026 | Polygonia, ode à la techno texturée

par Léa Dieghi

Je me souviens encore de la pointe de déception qui m’avait traversée il y a deux ans, lorsque j’avais manqué la 15e édition d’Exposé Noir au Belvédère du Centre des sciences de Montréal. En faisant défiler la liste des artistes de ce jour-là – Djrum, Avalon Emerson, DJ Nobu, Pavel Milyakov – , un nom avait particulièrement retenu mon attention : Polygonia. 

Dans mon cercle d’intimes présents ce soir-là, tous s’accordaient sur le même constat : sa performance live avait été remarquable. Connaissant principalement l’artiste munichoise à travers ses productions studio, ses prestations live et les ouï-dire des gens, je suis donc arrivée sur le site avec des attentes particulièrement élevées. La barre était haute. 

Il faut dire que le terrain avait été parfaitement préparé par la prestation d’Istanbul Ghetto Club – un groupe à découvrir d’urgence si ce n’est pas déjà fait. Mais lorsque Polygonia (Lindsey Wang, de son vrai nom) s’est installée derrière les platines, c’est avec l’assurance et l’élégance d’une reine qu’elle a pris le contrôle de la nuit mutékienne.

Pour cette édition 2026 de MUTEK, l’artiste multidisciplinaire allemande doublait les plaisirs : une première apparition en formule live dans le cadre de la soirée Métropolis 1 au MTELUS, puis ce DJ set à l’Esplanade Tranquille. Si ses performances live sont reconnues pour leur sound design complexe et leurs sonorités organiques, ses DJ sets infusent avec autant de rigueur les mêmes particularités esthétiques. Bien sûr, le format DJ set n’offre pas la même liberté de création pure de A à Z, ce qui rend l’exercice en apparence moins conceptuel. Pourtant, on y retrouve immédiatement cette signature « techno texturée » 

Pendant deux heures, Polygonia a investi l’espace urbain en tissant avec précision des ponts entre bass music, breakbeat, IDM et, bien évidemment, techno. 

Son set s’est distingué par une progression linéaire, riche en texture sonore. Là où la répétition aurait pu lasser, Polygonia excelle dans l’art des micro-variations : ce sont les métamorphoses subtiles des textures en arrière-plan, les modulations discrètes et le mixage qui rendent l’ensemble captivant de bout en bout. Elle construit ainsi une architecture sonore hautement immersive, un sans-faute. 

Pour un jeudi soir, la foule avait répondu présent en masse, portée par une réelle énergie collective. Même avec les jambes flageolantes après des heures de danse, impossible de quitter le parvis avant la dernière note. Polygonia a ainsi prouvé qu’il suffit d’une sélection construite avec une minuterie d’horloger pour ainsi  transformer une banale fin de soirée de jeudi soir en expérience électroacoustique des plus nourrissantes.

Photo : Vivienn Gaumand (live set au MTELUS)

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ambient / breakbeat / électronique / hip-hop

MUTEK 2026 | Korea Town Acid & Ajeebsir, la fascination dreamcore

par Marc-Antoine Bernier

Présentée en première mondiale dans le cadre de la Nocturne 2 de MUTEK, Zero Gravity de Korea Town Acid et Ajeebsir transforme la Satosphère de la Société des arts technologiques en un espace suspendu, entre rêve et fascination. Installée à Toronto, Korea Town Acid développe une musique électronique qui navigue entre ambient, hip-hop, breakbeat et jungle, tandis qu’Ajeebsir, artiste en arts numériques basé·e à Montréal, travaille avec des systèmes génératifs et des images en temps réel. 

Leur collaboration prend ici la forme d’une performance audiovisuelle où le son se déploie autour du public et où les visuels cinétiques d’Ajeebsir prolongent la musique à travers des formes abstraites, des distorsions numériques, des textures fluides.

Dès les premières minutes, Zero Gravity m’a complètement fasciné. La performance exploite avec une grande justesse le sens de l’espace propre à la Satosphère : on se retrouve visuellement projeté dans un ciel rosé, entouré de nuages, puis plongé sous l’eau au milieu de poissons et de tortues. Des formes abstraites évoquent parfois un oiseau métallique ou une créature synthétique, tandis que les mouvements fluides de la matière donnent l’impression d’être constamment en suspension. 

L’esthétique puise manifestement dans une nostalgie d’Internet et des jeux vidéo des années 1990 et 2000, avec quelque chose du dreamcore et du liminal gaming. Les paysages naturels y côtoient les textures numériques, comme si un souvenir d’un monde virtuel oublié reprenait vie devant nous.

À chaque changement de paysage, les regards se lèvent simultanément vers le dôme et des exclamations parcourent l’auditoire fasciné. Korea Town Acid, particulièrement énergique derrière ses contrôleurs, nous semblait d’ailleurs donner l’impulsion aux transformations visuelles d’Ajeebsir, plus concentré·e sur les images et leurs mouvements.

À mesure que la performance évolue, l’émerveillement initial décline. Le dernier bloc, plus ambient et cinématographique, mise davantage sur la relation entre l’image et le son. Des formes organiques aux longues tiges souples se déploient lentement dans l’espace, évoquant des plantes grimpantes qui s’élèvent et s’enroulent autour de leur environnement à la recherche d’un point d’appui. La spatialisation sonore, parfois très marquée mais souvent discrète, renforce cette sensation d’immersion, sans toutefois  chercher à s’imposer.

Ce qui était au départ une fascination partagée par toute une salle s’est ainsi transformé en expérience beaucoup plus intérieure. L’apesanteur n’était plus seulement autour de nous, elle semblait s’installer en nous.

Crédit photo: Frérérique Ménard-Aubin

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électronique / instruments inventés

MUTEK 2026 | Electronicos Fantasticos, divertissement garanti!

par Alain Brunet

À Tokyo, l’informaticien et compositeur électro Ei Wada pilote depuis 2015 le projet Electronicos Fantasticos!, dont l’objet est de recycler des objets du quotidien pour en faire des instruments électroniques fonctionnels destinés à l’enregistrement et à la scène. Mission accomplie : dans le contexte de Nocturne 2, le set live du quartette nippon a accroché des sourires à toutes les lèvres présentes à la SAT, dans la nuit de jeudi à vendredi.
La récupération d’objets du quotidien et leur transformation en instrument de musique est une pratique connue, notamment en République Démocratique du Congo avec quelques groupes connus interntationalement (Staff Benda bilili, etc,) , mais la confection d’instruments électroniques l’est moins … ou pas du tout.
Le quartette japonais est donc pionnier en ce sens, es artistes impliqués en font un spectacle dynamique et consensuel, présentable dans tous les contexte, de gauche à droite sur l’éventail des perceptions.
L’heure passée avec Electronicos Fantasticos est à la fois intense pour le corps et légère pour la caboche. Car il s’agit ici d’un pur divertissement, chorégraphié, scénographié, immersif dans sa proposition audiovisuelle, très dynamique du tout début jusqu’à la toute fin. Les musiciens s’y présentent costumés, flamboyants. Leurs instruments sont de beaux objets en plus d’être spectaculaires, ça rutile de tous bords tous côtés, on s’éclate, on s’amuse, on se divertit.
Rien n’est laissé au hasard, l’auditoire en a plein la gueule et n’a pas une seconde pour réfléchir à la nature de la proposition. On se fend la gueule à contempler ce téléviseur, ce ventilateur, cet éclairage domestique et autres cossins transmutés. Outres la proéminence pop de la propositon, on observe au passage d’infimes références folkloriques de l’Asie, mais bon c’est loin d’être l’essence du propos.
D’un point de vue strictement compositionnel, cette synth-pop forte en rythme n’a rien de sorcier, correcte mais pas vraiment top pour le casque d’écoute. Cela étant dit, l’ajout visuel est déterminant, tant et si bien que la performance sur scène fédère assurément les foules festives. À minuit, entre jeudi et vendredi, qui veut vraiment se prendre la tête et se nourrir de concepts lourds ? Inutile de répondre, c’est le temps de rigoler et ce numéro de cirque électro est approprié, on ne peut plus efficace.

Crédit photo: Vivienn Gaumand

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