Antilles / Caraïbes / R&B

FIJM 2026 : Naïka ramène la touche caribéenne au Jazz Fest

par Vitta Morales

Une nuit chaude et humide n’a pas empêché les mélomanes de se bousculer pour apercevoir et écouter la fusion entre musique caribéenne et RnB proposée par Naïka. La ville, qui venait tout juste de subir des conditions dignes d’une cage à poulets lors du concert d’Angine de Poitrine, bravait désormais la chaleur pour danser et chanter au rythme d’une musique au moins aussi torride qu’une soirée montréalaise à 30 degrés. Témoignage de l’ingéniosité du public et de la popularité de Naïka, une trentaine de personnes avaient grimpé sur le toit d’un bar aménagé dans un conteneur pour mieux voir, et refusaient de quitter leur place lorsque la serveuse les a réprimandées. Tout autour, d’autres avaient eu la même idée : se poster sur le socle en béton des lampadaires ou se faufiler sur les terrasses VIP surélevées, tout cela pour mieux l’apercevoir.

Dès le début du spectacle, l’artiste, très élégante, n’a pas tardé à se débarrasser de certaines couches de ses vêtements, dévoilant une tenue parfaitement adaptée à la météo. Je laisserai le soin à la dame qui se tenait derrière moi – et qui s’est exclamée « Elle est tellement jolie ! » – d’exprimer mes impressions personnelles sur ce moment. Le regain d’enthousiasme général de la foule semblait d’ailleurs aller dans ce sens.

En ce qui concerne la musique elle-même, Naïka proposait au public une sélection mêlant des influences de dub, de kompa, de reggaeton et de rock. En effet, la quasi-totalité de son répertoire semble privilégier les morceaux dansants, mélodiques et pleins d’ambiance. La caméra faisait souvent un panoramique sur des spectateurs qui chantaient en chœur ses morceaux.

J’ai particulièrement apprécié son interprétation de « For Gerard », dont certains se souviendront grâce à une vidéo virale dans laquelle elle explique que l’intro est un échantillon tiré d’un album enregistré par son grand-oncle, qui était doué pour siffler. Un autre moment fort pour moi a été « Layers », qu’elle a introduit en précisant que cette chanson s’adressait à toutes les personnes aux origines et aux parcours complexes, car elle avait souvent l’impression d’avoir du mal à trouver sa place ici ou là. On comprend aisément pourquoi elle a pu écrire une chanson comme celle-ci quand on apprend qu’elle est née aux États-Unis mais qu’elle a des racines en Haïti, en France et à Madagascar, et qu’elle a grandi dans plusieurs pays durant sa jeunesse.

Tout au long du concert, son groupe a vraiment tenu le coup et a constitué une base solide comme le roc sur laquelle elle a pu briller vocalement, mais le groupe a lui aussi eu l’occasion de se mettre en valeur. En particulier, la guitariste Christopher (elle ne nous a pas donné son nom de famille lors des présentations) a livré plusieurs solos impressionnants en mode mineur, résolument ancrés dans l’univers rock, qui étaient mis en valeur par des rythmes principalement caribéens et latins à la batterie.

En effet, son style de R&B pan-caribéen est difficile à décrire et, bien sûr, il vaut mieux le découvrir par soi-même. Je pense que le public l’avait parfaitement compris, puisqu’il a chanté, dansé et s’est bousculé pour trouver une place avec une bonne vue jusque tard dans la nuit.

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Hip Hop

FIJM 2026 I The Alchemist démontre pourquoi il est le maître des beats et du sampling dans le hip-hop

par Stephan Boissonneault

Alan Daniel Maman s’est forgé, au fil de deux décennies, une réputation d’archéologue le plus patient du hip-hop : c’est lui qui se cache derrière certains des beats les plus célèbres de Mobb Deep, Snoop Dogg, Eminem, Freddie Gibbs, Larry June, Armand Hammer, Action Bronson et Earl Sweatshirt. Il exhume de ses caisses de vinyles des samples de soul et de jazz dont la plupart des gens avaient oublié l’existence, puis les transforme en quelque chose qui résonne comme un souvenir bienvenu. Oui, sous le nom de The Alchemist, c’est lui qui a popularisé les sonorités de l’underground, un rap nonchalant mêlant boom bap, lo-fi et une multitude d’échantillons. C’est grâce à lui que je connais l’existence des rappeurs Larry June, Conway the Machine et Curren$y. C’est grâce à lui que j’écoute encore tout ce que Freddie Gibbs a sorti depuis Fetti en 2018. C’est aussi un monstre de la production musicale, qui sort sans cesse de nouveaux morceaux. En février, il a sorti un nouvel album en collaboration avec Larry June et Curren$y, intitulé Spiral Staircase, puis un nouvel EP intitulé LIQUID FORM fin juin. Il s’apprête également à sortir un autre nouvel album avec Boldy James et un album – pas vraiment secret – avec Erykah Badu…

Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre de sa prestation de DJ en direct au Club Soda pendant le JazzFest. Allait-il simplement passer une sélection de ses plus grands succès, récents ou plus anciens ? Honnêtement, c’était ça, mais aussi un peu plus. The Alchemist dégage une énergie indéfinissable, c’est un gars qui incarne cette énergie typique de Los Angeles capable de faire bouger n’importe qui. Pendant son set, il a fait lever les poings et hocher la tête à tout le monde. Son installation était assez classique : une table de mixage de DJ avec quelques scratch pads qui font résonner ce son rap boom bap nostalgique de la côte ouest. Il avait également son propre micro pour hurler quelques « WHAT » ou « Vous êtes là et vous vous amusez avec moi, Montréal ? »

La plupart des morceaux étaient en fait des mix rapides qu’il enchaînait avec d’autres. Tout le monde s’est déchaîné sur sa collaboration avec Nas, « No Idea’s Original », qu’il a transformée en « 89 Earthquake », un morceau porté par le piano, issu de sa première collaboration avec Larry June, The Great Escape. Il avait passé « 60 Days », tiré du même album, quelques minutes auparavant, et m’a sincèrement surpris, ainsi qu’une partie du public, en rappant son propre couplet. Je ne m’en étais jamais vraiment rendu compte, et je m’en veux un peu, mais The Alchemist sait rapper comme un pro chevronné, et chaque fois qu’on ne parvient pas à distinguer qui rappe sur ses albums sans le nom de l’invité, c’est généralement lui. Cela prend tout son sens quand on se penche sur son parcours. Il faisait partie d’un duo de rap appelé The Whooliganz et est parti en tournée avec Cypress Hill et House of Pain dans les années 90, au sein du collectif de rap Soul Assassins.

Il a apporté un petit air de rap de la côte Est des années 2000 en entraînant la foule sur « We Gonna Make It », de Jadakiss. Je n’ai jamais vraiment aimé cette chanson, mais en live, on ne peut pas nier l’énergie qui s’en dégage, surtout quand ALC est au micro. Nous avons bien sûr entendu quelques morceaux d’Alfredo 2, son grand album suivant en collaboration avec Freddie Gibbs, et il semble que l’album préféré de The Alchemist parmi ceux sur lesquels il a travaillé soit le fantastique Life is Beautiful avec Larry June et 2 Chainz. Dans l’ensemble, le concert était vraiment très agréable, surtout vu d’en haut. Il a duré près de deux heures et m’a fait réaliser qu’il y a tellement de beats créés par The Alchemist que je n’ai pas encore découverts.

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jazz contemporain

FIJM 2026 | Ostara, femmes de jazz

par Michel Labrecque

Lundi soir, le club de jazz et restaurant Upstairs de la rue McKay était plein à craquer pour le premier de deux concerts du Ostara Project, le « super groupe » féminin qui regroupe six compositrices, qui dirigent chacune leur propre ensemble.

Les membres actuelles (ça change régulièrement) sont les deux initiatrices du projet, Jodi Proznick à la contrebasse et Amanda Tosoff, au piano. Flanquée de la saxophoniste ténor Claire Devlin, la trompettiste Rachel Therrien, la batteuse Valérie Lacombe et la chanteuse Kim Zombic. 

Ce double concert marquait la fin d’une tournée pan-canadienne des nombreux festivals de jazz, de Vancouver jusqu’à Montréal. Financée en partie par le Conseil des Arts du Canadas.

Certains politiciens québécois pourraient y voir un « sombre » exemple de « Nation Building »musical au profit du fédéralisme, à l’instar du projet de train à grande vitesse. Mais ce n’est pas du tout comme ça que ces femmes le vivent. « Elles sont devenues une espèce de famille », s’est exclamé la lavalloise Valérie Lacombe en anglais, devant le public, oubliant sans doute dans quelle ville elle se trouvait.

« C’est une plateforme extraordinaire pour promouvoir le travail des femmes en jazz » m’a confié Rachel Therrien, dans une entrevue publiée sur PAN M 360. 

Le sextette a repris beaucoup de morceaux de son plus récent album, Roots (2025), dans lequel chacune des membres explorait ses racines. Cela a donné une pièce savante inspirée des origines bulgares d’Amanda Tosoff; ou encore un jazz métissé d’influences ukrainiennes, issu de la famille de Jodo Proznick, transformé en hymne anti-guerre.

Puis, pour nous surprendre, Kim Zombik, la Bostonienne devenue Montréalaise, nous a entonné Avec Le Temps de Léo Ferré, s’excusant à l’avance pour son accent anglais un peu trop prononcé. Ça a fait mouche avec le public.

Le groupe, qui n’est évidemment pas permanent, était bien soudé à l’issue d’une tournée pan canadienne. Au niveau de l’improvisation, le saxo de Claire Devlin et la trompette et le flugelhorn de Rachel Therrien se démarquent. Ces deux femmes semblent éprouver un grand plaisir à échanger musicalement.

Le projet Ostara a déjà un troisième album en banque. À suivre donc. En  attendant, restons attentif à la production solo de toutes ces artistes. Solidaires. 

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classique moderne / indie pop / indie rock / pop symphonique / post-minimaliste / post-romantique

FIJM 2026 | St.Vincent symphonique, ravissement total

par Alain Brunet

Annie Clarke, St.Vincent de son nom de scène, a ajouté dimanche une pierre symphonique à son édifice. Vêtue d’un tailleur sobre et élégant, assorti de chaussures écarlates, elle a brillé de tous ses feux, de la première à la dernière seconde de cette superbe prestation.

St.Vincent a enchaîné ses classiques avec aplomb et autorité, enchaînant les solos de guitare et les mouvements de scène selon une gestuelle étudiée, le tout ponctué par les fastes orchestrations venues magnifier le tout.

Le charisme sensuel de l’Américaine ne fait nul doute, sa posture intellectuelle impressionne encore et se fond en toute fluidité dans son personnage rock, sexy, lesbien, électrique, incandescent. La complexité symphonique est ici au service d’une femme associée à la culture rock, très à l’aise dans ce contexte, en équilibre parfait sur le fil reliant les deux mondes.

Constitué de musiciens locaux, un orchestre d’une soixantaine d’instrumentistes a enveloppé la quinzaine de chansons au programme de la Maison symphonique sur les arrangements de Jules Buckley , Rachel Eckroth, Sam Gale, Jochen Neuffer, Peter Riley, Tom Trapp. Brillant.

Ces arrangements ne sont pas homogènes, on en observe les différentes signatures d’une chanson à l’autre, tantôt post-romantique, tantôt post-minimaliste, tantôt moderne, tantôt contemporaine. Au lendemain de la prestation, on écoute le tout récent album Live in London! et on conclut à une belle cohésion. 

De manière générale, l’esprit des chansons y est étonnamment respecté, les guitares de la soliste y sont souvent mis de l’avant, la formation rock qui la soutient atteint un équilibre étonnant avec l’orchestre, On connaît la très grande difficulté à marier les esthétiques pop/rock et symphonique,  ce qui est encore trop rarement réussi. Or, les arrangements sont ici variés et propices à l’expression rock, celle d’une des plus singulières à s’être imposée internationalement depuis l’âge d’or de l’indie rock.

Le répertoire symphonique de St.Vincent s’exécute sous la direction du maestro Britannique Jules Buckley, à qui l’on doit une foule d’expériences orchestrales adaptées à différents contextes et styles contemporains:  pop culture d’aujourd’hui, jazz ou musique contemporaine.  Le chef du désormais célèbre Metropol Orkest (un autre que celui réuni à la salle Wilfrid-Pelletier dimanche) ratisse large, de Patrick Watson à Louis Cole en passant par Emilie Claire Barlow et… St.Vincent.

Longtemps, les orchestres symphoniques ont bonifié les chansons populaires en en éliminant les aspérités et les affects. Ce qu’on observe aujourd’hui est  fort différent : les arrangeurs de talent de notre époque ont saisi les enjeux de la pulsion rock, et nous en avions dimanche un exemple probant. Au service de St.Vincent.

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bebop / jazz / jazz-fusion / jazz-rock

FIJM 2026 I Hiromi Uehara, un voyage au pays des merveilles sonores

par Harry Skinner

Dimanche soir , le Festival de jazz de Montréal a accueilli Hiromi Uehara, la pianiste japonaise prodige. Elle est montée sur scène accompagnée de son groupe, Sonicwonder – un nom tout à fait approprié compte tenu de l’énergie électrique et de l’esprit d’exploration qui caractérisaient leur jeu. Le trompettiste Adam O’Farrill, le bassiste Hadrien Féraud et le batteur Gene Coye se sont joints à Hiromi pour une soirée musicale qui n’a laissé aucune piste inexplorée.

Après deux morceaux d’ouverture, Hiromi a laissé le public reprendre son souffle avant de présenter son groupe, annonçant qu’ils allaient interpréter d’une traite, sans interruption, sa suite en quatre parties intitulée « Out There ». On aurait toutefois pu vous pardonner d’avoir perdu le fil du nombre de mouvements, car chacun d’entre eux subissait plusieurs changements de tempo, de mesure ou de groove, donnant l’impression de former une suite à part entière. L’effet était tel que la reprise du thème de chaque mouvement donnait l’impression de rentrer chez soi après un long voyage, dans une maison qui semble différente au retour.

Les talents musicaux d’Hiromi et des membres de Sonicwonder sont indéniables. Le son de piano d’Hiromi est imprégné de nombreuses influences, et sa capacité à laisser entrevoir ses racines bebop ou stride au cœur d’une épopée de fusion jazz/rock est tout simplement remarquable. Chaque membre du groupe s’est illustré par des solos alliant des mélodies raffinées à des idées rythmiques et harmoniques complexes. En tant qu’ensemble, ils ont joué avec une grande complicité, naviguant avec une aisance apparente entre des grooves maximalistes et des transitions déconcertantes.

S’il y a un point faible dans ce spectacle, c’est sans doute la profusion même d’idées présentées. Chaque moment musical du concert valait le détour et, ensemble, ces moments ont emmené le public dans un voyage exaltant, mais le set aurait peut-être pu comporter des moments de légèreté, un calme entre deux tempêtes. Si la nature maximaliste du set pouvait parfois sembler écrasante, c’est aussi un plaisir d’entendre un groupe qui tient véritablement l’auditeur en haleine tout au long de la prestation. L’aventure Sonicwonder vaut assurément le détour.

Photos by Benoit Rousseau

cosmic jazz / jazz

FIJM 2026 I Kamasi Washington nous emmène dans l’espace

par Stephan Boissonneault

Après une prestation absolument exceptionnelle de St. Vincent avec orchestre symphonique à la Salle Wilfrid-Pelletier, je me suis précipité dehors pour assister à mon tout premier concert de Kamasi Washington à la Scène TD. C’était un moment assez important pour moi, car j’avais manqué tous les concerts de Kamasi Washington au jazzfest et ses concerts en solo à Montréal ces cinq dernières années, et j’écoute très souvent ses épopées de jazz cosmique lorsque j’écris.

Ce dieu du saxophone jazz, âgé de 45 ans, débordait de style, vêtu d’un kimono noir, serrant son saxophone ténor comme un enfant émerveillé tandis qu’il regardait la chanteuse Patrice Quinn interpréter avec une puissance incroyable des paroles sur l’espace et l’univers. Elle terminait alors le morceau de 12 minutes – qui s’était en réalité étiré sur 15 minutes –, « Askim », tiré de l’album The Epic sorti en 2015. Washington a clôturé le morceau par un cri de saxophone plein d’énergie, qui semblait s’étirer pendant plusieurs minutes. Les poumons de cet homme sont incroyables.

Vint ensuite The Pslamnist, tiré de mon album préféré, Heaven and Earth, qui mettait en vedette des solos de trompette en direct de Ryan Porter, la contrebasse tonitruante de Miles Mosley et le jeu de batterie endiablé de Ronald Bruner Jr. (frère de Stephen Bruner, alias Thundercat). La maîtrise du saxophone de Washington est en soi un véritable spectacle, mais son arme pas si secrète que ça, c’est son groupe. Chaque musicien pourrait facilement diriger son propre groupe. Prenez par exemple l’ouverture au clavier de Cameron Graves, en parfaite synchronisation avec Bruner. On pourrait même dire en plaisantant que c’est tout aussi bon que Domi et JD Beck, honnêtement. « Y a-t-il des fans d’anime dans la salle ? », demande Washington à la foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Le morceau s’intitule « Lazarus », une chanson que Washington espérait voir devenir le générique d’ouverture du nouvel anime de Shinichirō Watanabe, Lazarus. Watanabe a finalement choisi « Vortex », mais c’est « Lazarus », avec son caractère imposant, qui nous touche le plus. Les chœurs, menés par Quinn, constituent la véritable clé du succès de ce morceau. Le saxophone hors du commun de Washington est, là encore, tout simplement irréel. Mosley a également livré un solo de contrebasse endiablé, ses doigts virevoltant comme des avions en délire tandis qu’il actionnait une pédale de phaser. Je n’ai jamais vu un solo de contrebasse rivaliser à ce point avec celui d’une basse électrique. Mosley est un autre dieu dans son art.

Après une magnifique et longue reprise de « Prologue », du compositeur de tango argentin Astor Piazzolla, Kamasi a annoncé qu’il reviendrait bientôt à Montréal. C’était sa troisième prestation au Festival de jazz de Washington ; je ne doute donc pas que nous le reverrons.

Photos by Victor Diaz Lamich

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jazz moderne

FIJM 2026 | Charles Lloyd, admirer un mythe et plus encore

par Alain Brunet

Être octogénaire bientôt nonagénaire, jouer du saxo ténor et de la flûte traversière. Généralement, lorsqu’on assiste au concert d’un musicien aussi âgé, on se mire dans son glorieux passé puisque nous sommes là devant un mythe vivant, à tout le moins un artiste respecté. Généralement, l’image qu’on en a l’emporte largement sur la qualité réelle de son exécution. C’est ce à quoi je m’attendais de Charles Lloyd samedi soir.

Et je m’étais trompé.

À 88 ans, le musicien américain devrait normalement avoir sérieusement décliné. Le son devrait s’être aminci, l’articulation nettement moins moindre qu’elle ne le fut, l’acuité des idées plus floue, en proie à la redondance. Étonnamment, Charles Lloyd réussit à déjouer les pronostics et le préjugé de l’âgisme. Bien sûr, il n’a pas le niveau qu’il a déjà eu, mais il réussit admirablement à exécuter de superbes musiques improvisées, sans ne rien laisser paraître de ce qui pourrait illustrer son propre déclin, voire sa disparition prochaine.

Le dos à peine voûté, Charles Lloyd reste longtemps debout, on lui donnerait 20 ans de moins pendant qu’il arpente, observe, écoute, joue. La sonorité toujours très ronde de son sax ténor est assorti de pétillements qui lui confèrent une texture unique, surout dans les mouvements lents de ses interprétations. Le phrasé est encore là au saxo comme il l’est à la flûte dont il tire encore un son acceptable.

Sur des tempos lents ou moyens, c’est une longue vie qui s’exprime ici avec le goût sûr qu’on connaît de ce légendaire hippie du jazz, entouré samedi de James Francies au piano, de Harish Raghavan à la contrebasse et Kwebu Sumbry à la batterie. Mon seul hic est le style extrêmement puissant de Francies, qui rappelle un tantinet McCoy Tyner, alors que les pianistes associés récemment à Charles Lloyd, Jason Moran et Gerald Clayton, me semble mieux assortis à l’approche zen et contemplative de leur vénérable employeur.

Ce fut quand même très beau de manière générale, surtout pour la verdeur d’un musicien qu’on allait admirer sans rien lui demander de grandiose. Contre toute attente, ce fut plus grand que nature.

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math rock / microtonal / prog / rock

FIJM 2026 | Les extra-terrestres à pois atterrissent sur une Place des Festivals archi-bondée

par Vitta Morales

La vague québécoise des extraterrestres à pois a déferlé, mesdames et messieurs, pour employer un euphémisme. Les festivaliers lambda et les auditeurs occasionnels entendront sans aucun doute de plus en plus souvent le nom d’Angine de Poitrine, à mesure que leur carrière, tout comme leur vaisseau-mère, poursuivra son ascension stratosphérique.

Le math rock aux accents prog, qui a toujours été un genre à prédominance masculine (et, dans le pire des cas, snob et méfiant envers les outsiders), a désormais une figure de proue grand public au Québec, voire dans le monde entier. C’est une affirmation audacieuse, mais j’estime que leur attrait auprès du grand public s’est manifesté par le nombre impressionnant de personnes qui attendaient leur concert avec impatience ; une foule absolument gigantesque, serrée comme des sardines, s’était formée devant la scène TD deux bonnes heures avant le début de leur prestation. J’avais entendu dire que certains fans inconditionnels avaient attendu toute la journée pour s’assurer une bonne place, et avaient donc assisté à tous les autres concerts programmés sur cette même scène ce jour-là.

Et quand Angine s’est enfin produit, j’ai entendu certaines estimations situer le nombre total de spectateurs à cent mille. Honnêtement, je ne pouvais pas voir la fin de la foule depuis l’endroit où je me trouvais, mais on m’a dit qu’elle s’étendait jusqu’au boulevard René-Lévesque. En la contemplant, j’ai vu des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, dont beaucoup portaient les mêmes hauts à pois et le même maquillage que leurs héros microtonaux. De plus, des drapeaux québécois revisités flottaient dans la nuit ; un éclair stroboscopique faisait ressortir leur fleur de lys dorée et leurs pois noirs et blancs. Une illustration de l’immense joyau culturel que ce duo atypique originaire du Saguenay est devenu en très peu de temps.

La musique était aussi puissante qu’on pouvait s’y attendre. Sur la plupart des morceaux, Khn de Poitrine superposait trois parties de guitare en boucle et une partie de basse, créant ainsi une base pour ses solos et permettant à Klek de Poitrine de jouer de la batterie en suivant linéairement le rythme des lignes mélodiques, note pour note, avant de faire monter l’intensité avec un groove percutant. Cela semble être la formule gagnante d’Angine sur le plan logistique, puisque le duo parvient à produire un son percutant sans avoir besoin de l’aide d’autres extraterrestres ou d’humains. De nombreux riffs microtonaux seront familiers à ceux qui ont dévoré les enregistrements du groupe, et les incontournables mouvements de balancement de haut en bas accompagnés de symboles triangulaires ont fait leur apparition. C’était en effet un spectacle impressionnant de voir des milliers de personnes joindre leurs mains pour former un triangle et le lever au-dessus de leur tête à l’invitation du groupe, tout en se balançant au rythme de morceaux aux mesures irrégulières.

Vraiment, toute la soirée, entre la maîtrise technique des musiciens, le volume sonore et l’enthousiasme de la foule, on n’a pas pu s’empêcher de s’exclamer « Yeah mec ! » tout au long du spectacle ; et au bout de soixante-quinze minutes environ, les cent mille personnes présentes se sont dispersées, replongeant brusquement dans leurs réalités extraterrestres sans pois. Elles se souviendront sans doute où elles se trouvaient ce soir-là, cependant. Des cris de « Olé, olé, olé » ont retenti après le dernier accord ; ce chant, habituellement réservé aux équipes sportives emblématiques de la ville et à la Fête Nationale, servait désormais à rendre hommage à Angine de Poitrine. On peut affirmer sans ambages que le Québec accueille à bras ouverts ses fils extraterrestres nés sur son sol.

Photo credit: Benoît Rousseau

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Électro / jazz / soul

FIJM 2026 | Dominique Fils-Aimé, impériale et apaisante

par Michel Labrecque

Dominique Fils-Aimé est de passage à la maison pour deux jours, alors qu’elle poursuit une tournée internationale qui l’amènera en Europe en juillet, puis aux États-Unis en septembre.

Vendredi, le Théâtre Maisonneuve affichait complet. Montréal attendait son enfant prodigue avec bonheur, pendant qu’à l’extérieur, des milliers de personnes prenaient d’assaut la grande place où allait jouer Angine de Poitrine.

C’est ça le Québec d’aujourd’hui: une Haïtienne qui chante majoritairement en anglais et un duo Jeannois qui chante dans une langue que personne ne comprend. Et les deux font salle comble. De toute évidence, le Québec évolue plus vite que ses politiciens.

Dominique n’avait pas encore prononcé un seul mot que la foule l’acclamait. Le concert s’est ouvert (et s’est terminé) sur une chanson que sa mère lui chantait quand elle était enfant, conformément à son plus récent opus qui s’intitule My World Is The Sun.

Le spectacle est largement consacré à cet album, mais pas que. On entend aussi quelques chansons de sa trilogie d’albums précédents. Dominique Fils-Aimé nous emmène dans un voyage émotif, qui représente une journée ou un cycle temporel, dans lequel on est parfois apaisé, parfois choqué, parfois confus, avant de revenir dans le calme.

La chanteuse est entourée de six musiciens et d’une sonorisatrice qui est, en elle-même, un instrument supplémentaire, tellement elle utilise l’écho et la réverbération de façon brillante. Est-ce parce que nous nous trouvons au FIJM, les musiciens improvisent beaucoup plus que dans d’autres concerts auxquels j’ai assisté dans les années précédentes. Ce qui donne de forts jolis solos et donne du coffre à la musique.

Le concert est très construit, souvent les pièces s’enchaînent automatiquement, nous changeons de climat sans nous en rendre compte. Toutefois, quand elle s’arrête de chanter, Dominique est très volubile. Elle ressent vraiment le besoin de nous parler, de nous partager ses tranches de vie. Elle mentionne à plusieurs reprises qu’elle veut nous faire oublier nos mauvais moments, ainsi que le monde divisé dans lequel nous vivons.

La dernière partie du spectacle est quasi cinématographique, où on retrouve les arrangements plus dépouillés de ses disques, on entre presque dans une transe, avant de retomber avec l’interprétation d’une chanson de Francis Cabrel et de la berceuse maternelle.

Dominique nous a prévenu: pas de rappel, le concert se termine de lui-même. Excellente idée!

À la sortie, le public souriait, semblait comblé. Mon voisin de siège était impressionné. C’était sa première expérience Fils-Aiméenne.

Dominique Fils-Aimé construit sa voix, qui mélange le jazz, la soul, l’électro, ainsi qu’Haïti et son âme vibrante. Elle ne possède pas le registre vocal de Cécile McLorin Salvant, entendue dans la même salle, la veille. Mais elle ira loin, de façon différente. D’ailleurs, je suis convaincu que ces deux femmes libres, d’origine haïtienne, une de Montréal, l’autre de Miami, pourraient chanter ensemble.

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jazz-funk

FIJM 2026 | MA:Q, une bonne dose de jazz groove vancouverois

par Michel Labrecque

Le Pub Molson, situé sur la Place Tranquille, est le lieu qui réunit les vrais amateurs de jazz du FIJM, pour ce qui est de la programmation gratuite. Ici, point de blues, de folk ou de musiques « du monde ». Par contre, du jazz sous toutes ses formes. 

L’endroit est agréable: près de la scène, c’est couvert. Plus loin, on trouve des places pour s’asseoir. On peut aussi jouer à la pétanque ou au ping pong. Mais le public est d’abord là pour découvrir des sons moins connus, se faire l’oreille au jazz. Et c’est souvent vachement interpellant!

Ce jeudi, 26 juin, nous avions droit à un quartette de Vancouver, mené par la claviériste Philippine-Canadienne Mary Ancheta. Son nom: MA:Q. Avec Dominic Conway au saxophone, Matt Reid à la basse électrique et Paul Clark à la batterie, en plus de la pianiste et arrangeure. 

Le quartette vient de faire paraître son premier album, When The Light Comes To Play. Il ne cache pas les influences de Weather Report ou de McCoy Tyner ou même de David Byrne. Ce qui donne un jazz funky ou fusion très convenable pour nos oreilles. 

Sur scène, le groupe sonne plus funky que sur disque. Le batteur, Paul Clarke, tape fort sur ses caisses. La basse claquante de Matt Reid est omniprésente. 

Pour leur part, le saxophoniste Dominic Conway et la pianiste claviériste Mary Ancheta nous ont livré des solos plutôt inspirés. Ce groupe ne réinvente pas le jazz, mais nous a offert une performance très agréable à écouter. Il sera intéressant à suivre, dans les prochaines années.

Une anecdote sympathique: un rappeur, croisé par le groupe une heure auparavant, a été invité à s’exécuter sur une pièce du quartette. Apparemment, ils font ça à chaque concert quand c’est possible.

Nous savons que la scène jazz montréalaise est très riche, mais celle de Vancouver n’est pas mal non plus. MA:Q en est un exemple.

Crédit photo: Victor Diaz Lamich

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jazz moderne

FIJM 2026 | Cécile Mc-Lorin Salvant remporte le Prix Ella-Fitzgerald lors d’un concert du tonnerre!

par Michel Labrecque

Ce vendredi 26 juin n’était pas un jour comme les autres pour Cécile Mc Lorin Salvant, la chanteuse américano-franco-haïtienne, qui a grandi à Miami. Son tout nouvel opus, intitulé With Every Breath I Take, paraissait  à la même occasion. Et voilà la prime: elle l’ignorait au début de la soirée, mais le Festival International De Jazz allait lui remettre le Prix Ella Fitzgerald, qui récompense un chanteur ou une chanteuse s’étant distingué.e sur la scène internationale. 

Le concert a incidemment débuté sur la pièce titre du nouvel album. Toutefois, alors que ce disque a été enregistré avec le Metropol Orchestra sous la direction du chef Jules Buckley, nous avons eu droit à une version plus intime. D’emblée, le trio qui accompagne Cécile, le pianiste et claviériste Sullivan Fortner, la contrebassiste Yashushi Nakamura et le batteur Kyle Poole, nous a démontré sa grande capacité et une sensibilité musicale hors du commun. 

Madame McLorin Salvant a tout de suite installé une atmosphère, démontrant son registre vocal hallucinant, mais toujours en subtilité et en retenue. Parfois, sa voix explose, mais jamais en excès. Immédiatement après, on revient au calme, au chuchotement. Et surtout, la dame fait preuve d’un éclectisme consommé et d’une curiosité des plus contagieuses.

Après cette première pièce, nous nous sentions déjà sur le chemin du  paradis. Et nous y sommes allés  ! Un parcours  riche en étonnements et en surprises.

Après cette chanson de comédie musicale, nous avons eu droit à un extrait de Oh Snap, son disque le plus aventureux, avec moult synthétiseurs et batterie électronique. Puis nous sommes entrés dans l’univers de Bertold Brecht et Kurt Weill, fameux créateurs allemands de l’Opéra de quat’sous, des années 30. Par la suite, une version méconnaissable de Until, une chanson de Sting noyée dans l’improvisation fébrile de son trio des plus polyvalents. 

Depuis le début de ce concert, elle ne s’était adressée qu’en anglais au public. Au moment où j’étais sous l’impression qu’elle était en déni de ses origines francophones, elle est passée au français pour nous offrir trois pièces d’affilée dans notre langue. Une pièce de musique ancienne, apprise au conservatoire de musique d’Aix-En-Provence, qui a démontré ses capacités en chant classique, avec de petits clins d’œil jazzistiques. Une version déjantée de La route enchantée de Charles Trenet, avec synthés et vocalises. Enfin, un magistral Ne me quitte pas de Jacques Brel. 

Cécile McLorin Salvant a conclu sa prestation avec un mélange musical qui a commencé par la pièce Oh Snap (2025) et qui s’est conclu sur I Feel Love de Donna Summer, la reine du disco. 

Nous étions arrivés à destination:  le paradis musical. Puis ce fut la remise du Prix Ella Fitzgerald et nous avons eu droit à trois rappels, dont le plus étonnant était « une chanson que mes parents m’ont obligée chanter quand j’étais enfant, mais que j’ai appris à aimer », nous a confié Cécile. 

Elle a chanté Stone, de Starmania. Inattendu !

Cette femme libre et audacieuse n’a pas fini de nous surprendre. Savez-vous qu’elle chante aussi en espagnol? Ce sera pour la prochaine fois. D’ici là, écoutez sa riche discographie, dont le tout nouveau With Every Breath I Take.

Crédit photo: Victor Diaz Lamich

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musique de chambre / néoclassique / post-minimaliste / prog

FIJM 2026 | Flore Laurentienne, suprême consécration

par Alain Brunet

Le vendredi 26 juin, Flore Laurentienne a atteint sa pleine maturité dans une Maison symphonique pleine à ras-bord. Le vaisseau de Mathieu David Gagnon, compositeur et leader d’orchestre, mérite tout notre respect et notre admiration, car cette façon de faire se démarque de toutes propositions du paysage néoclassique. Ce brillant orchestre dont on pourrait qualifier l’esthétique de « prog de chambre », doit être désormais considéré comme un fleuron québécois, l’indice de découvrabilité internationale est à son max!

Normalement, je ne suis pas très friand des œuvres instrumentales exclusivement tonales lorsqu’elles sont imaginées à notre époque, c’est-à-dire excluant le dodécaphonisme et autres systèmes compositionnels différents des acquis du romantisme et de la musique moderne au début du siècle précédent. 

Mathieu David Gagnon n’est pas de l’école contemporaine, sa signature se trouve ailleurs  : dans l’instrumentation et dans le son plutôt que dans les harmonies et mélodies. Aux cordes (violons, alto, violoncelle, harpe, etc.) et aux percussions de son ensemble, il greffe différents claviers analogiques pour créer un effet textural des plus singuliers. Qui plus est,  l’orgue de l’OSM en format de scène s’avère un ajout substantiel à la proposition.

Ainsi, cette brillante avancée texturale confère aux compositions de Mathieu David Gagnon un caractère absolument unique, au confluent du prog, du néoclassicisme et du post-minimalisme.

Dans les fortissimos, cette puissance harmonique devient tout simplement éblouissante! Comment ne pas être emporté par de telles montées dramatiques, à la fois d’une grande profondeur et d’une simplicité apparente?

Depuis Fleuve 1, une pièce emblématique de Flore Laurentienne sortie en 2019 et jouée vendredi en fin de programme, cette “dramaturgie sonore’ a pris de l’ampleur, ces montées d’intensité étaient d’ailleurs repérables dans plusieurs extraits de l’album sorti ce printemps, l’excellent Volume III – qui constituait la première partie du concert, suivi des « grands succès » de Flore Laurentienne, tels que qualifiés par leur compositeur, impassible et pince-sans-rire.

Inutile de conclure que ce très doué musicien québécois a trouvé une voie unique dans la musique instrumentale mondiale, prédisons que cette œuvre  fera plusieurs fois le tour de cette petite planète… qui a tant besoin de ces ondes salvatrices.

Crédit photos: Frédérique Ménard-Aubin

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