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FIJM 2026 | Chez Kassa Overall, pas de frontière entre jazz et hip-hop

par Harry Skinner

À l’heure actuelle, il n’est pas particulièrement controversé d’affirmer que le jazz et le hip-hop sont intrinsèquement liés ; beaucoup les considèrent comme deux dialectes distincts d’une même langue, dont les frontières sont floues. Des artistes comme Kassa Overall peuvent toutefois nous amener à nous demander s’il existe réellement une frontière entre ces genres. Jeudi soir, après que de fortes pluies se sont enfin calmées, lui et son groupe ont honoré de leur présence la scène du Pub Molson, heureusement abritée.

Le groove du morceau d’ouverture, Ready To Ball d’Overall, s’est progressivement dégagé d’un tapis de vagues sonores décalées jouées par le groupe, tandis que le leader élargissait le paysage sonore à l’aide d’effets électroniques. La manière dont le groupe a interprété ce morceau a clairement démontré l’homogénéité avec laquelle ses membres abordent le jazz et le hip-hop : d’un instant à l’autre, on entendait des sons électroniques et une section rythmique en direct ; un backbeat ferme et un accompagnement de piano épuré ; du rap et un swing au tempo soutenu, sans qu’aucun moment ne semble déplacé.

Overall a décrit chaque membre de son groupe comme étant « peut-être » le meilleur au monde à son instrument, et au vu de la complicité musicale qui se dégageait sur scène, il est évident qu’il ne disait pas cela par simple politesse. Le pianiste Matt Wong adhère clairement à la philosophie d’Overall, comme l’illustre son excellent solo sur Check the Rhime de A Tribe Called Quest, qui développait avec brio le motif mélodique issu de l’échantillon d’Average White Band. La complicité rythmique qui lie Overall au percussionniste Bendji Allonce et au bassiste Giulio Xavier ne pourrait guère être plus serrée, même s’ils étaient quantifiés dans une station de travail audio numérique (DAW). En tant qu’ensemble, le groupe a joué avec une grande intensité, l’un des moments forts du concert étant un solo fulgurant du saxophoniste ténor Isaiah Collier.

Ce qui distingue Kassa Overall des autres artistes mêlant jazz et hip-hop, c’est le niveau d’authenticité avec lequel il aborde cette fusion. Lorsqu’il propose une interprétation jazz modale de Rebirth of Slick (Cool Like Dat) des Digable Planets et qu’il fait progressivement passer le groove d’un swing rapide à un backbeat sans que l’on remarque le changement, c’est parce qu’il ressent véritablement le lien entre ces deux grooves. Quand il interprète Check the Rhime, c’est avec la même aisance et le même respect que s’il jouait un standard de jazz comme Passion Dance de McCoy Tyner – ce qui, d’ailleurs, correspond exactement à la direction prise par le morceau des Tribe. Il a véritablement un pied fermement ancré dans chaque univers et ne laisse jamais complètement l’un ou l’autre de côté. Il finit ainsi par créer un troisième univers qui lui est entièrement propre.

Crédit photo: Productions Novak

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FIJM 2026 | Domi & JD Beck: vibratoire, énergique, virtuose

par Vitta Morales

On peut dire sans se tromper que nous avons été gâtés en matière de concerts gratuits au Jazz Fest de cette année. Alors que chez PAN M, nous étions encore en train d’organiser notre couverture, j’ai d’ailleurs été surpris de découvrir combien d’artistes que je souhaitais voir cette année se produisaient gratuitement, notamment le duo élégant et dynamique formé par Domi et JD Beck. Et comme j’avais manqué la première venue de ce duo dynamique il y a trois ans, je ne voulais surtout pas les rater cette fois-ci.

Jeudi soir à 22 h 30, la scène Rogers semblait vide, à l’exception de l’installation du duo composée de claviers empilés et d’une batterie (avec une chaise en métal suspendue à la place d’une cymbale ride) ; ces installations se faisaient face au milieu de la scène. Soudain, une bande-son orchestrale s’est mise à jouer, faisant presque office de musique d’entrée. Les deux musiciens sont finalement apparus et il semblait que cette bande-son allait constituer un pilier du set, les deux artistes jouant sur les mélodies préprogrammées, tantôt en solo par-dessus, tantôt en accompagnement, tantôt pour les accentuer, tantôt en contrepoint.

Le duo a fait la démonstration de son talent pendant une grande partie du concert (j’aurais été déçu s’ils ne l’avaient pas fait), Beck jouant des notes partielles en triolets de la main gauche sur sa batterie ou se lançant dans des improvisations de style drum and bass en doubles croches, tandis que Domi se lançait dans des solos avec des sons de clavier parfois très fantaisistes, notamment des sons rappelant une flûte MIDI, un piano jouet, des cordes pincées et bien d’autres encore.

À mi-parcours du concert, Beck a expliqué que ces interludes orchestraux et ces pistes d’accompagnement correspondaient à des morceaux tirés de leur nouvel album, qui n’était pas encore sorti au moment où j’écris ces lignes. Il a déclaré, mi-sérieux mi-plaisant, que ces interludes servaient à reprendre leur souffle, avant d’ajouter simplement : « On essaie des trucs. »

Et c’est ainsi que s’est déroulée la majeure partie du concert. Pour ma part, j’ai énormément apprécié leur talent musical, mais pas le son de la batterie de Beck, notamment sa caisse claire fine comme du papier, qui était noyée par le déclencheur MIDI de sa grosse caisse produisant, pour autant que je puisse en juger, des notes de basse profondes. Un autre de mes reproches concernait la variété compositionnelle des morceaux ; ne me demandez pas de vous chanter un passage précis de l’un d’entre eux, car au bout d’une heure, ils étaient devenus indiscernables dans ma tête. En d’autres termes, au risque de passer pour un profane en jazz, tout cela sonnait un peu pareil. Cela dit, leur prochain album s’intitule Who Asked ?, alors peut-être que cela leur importe peu.

Ce n’est qu’à la toute fin, lors des deux dernières chansons du set en fait, que le duo a abandonné les pistes d’accompagnement pour commencer à jouer l’un avec l’autre, et l’un pour l’autre. La complicité entre eux était bien plus forte lorsqu’ils n’avaient pas à tenir compte d’un troisième membre du groupe, immuable et indifférent, sous la forme d’un enregistrement préenregistré. C’est là que j’ai pu entrevoir l’ambiance, l’énergie et le talent musical qui ont propulsé la carrière du duo en 2022 et leur ont valu des éloges bien mérités.

Crédit photo: Frédérique Ménard-Aubin

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FIJM 2026 | Anamaria Oramas fait rayonner un jazz colombien authentique

par Michel Labrecque

En retrait de la foule imposante qui s’acheminait vers le concert de Patrick Watson, les spectateurs qui avaient choisi le Pub Molson ont eu droit, tout au long de la soirée, à des moments de musiques latines variées et généreux.

Suivez-moi et vous allez comprendre que « toutte est dans toutte », comme disait le poète Raoul Duguay. À 19 heures, la trompettiste québécoise Rachel Therrien nous présentait son spectacle de jazz latin; au beau milieu, elle nous présente sa « grande amie »de Colombie, Anamaria Oramas. Les deux femmes s’embarquent dans un dialogue flûte et flugelhorn plutôt inspirant.

Une fois le spectacle terminé, je me dirige vers la rue Ste-Catherine, où Hilario Duran s’apprête à livrer une performance de piano solo, en plein milieu de la rue. Cubain d’origine, Duran habite à Toronto depuis deux décennies. Est-il le meilleur pianiste vivant au Canada en ce moment? La question mérite d’être posée. Une performance en solo magnifique, un moment de grâce, seulement gâté par la présence trop omniprésente d’un haut parleur qui diffusait une musique totalement différente, trop proche.

De retour au Pub Molson à 21 heures, c’était au tour de la flûtiste colombienne, Anamaria Oramas, d’entrer en scène. C’était sa première présence au FIJM, nous a-t-elle dit dans un français teinté d’espagnol, mais au bout de cinq minutes, elle avait gagné un public, quand même assez nombreux.

La flûtiste, qui joue de la flûte traversière mais aussi de la gaita typiquement colombienne et de la gauta, une sorte de mélange des deux instruments, nous a rapidement fait comprendre que sa musique était un jazz percussion qui englobe toutes les influences musicales colombiennes. Et ça fonctionnait très bien.

Flanquée d’un excellent trio, batterie, contrebasse et guitare électrique, Anamaria nous a livré une musique originale, vivante, qu’elle a présenté comme une forme de résistance et de liberté.

Son pays, la Colombie a remporté son match de soccer contre le Ghana, en même temps qu’elle jouait à Montréal. Par contre, il vient d’élire un émule de Donald Trump comme nouveau président.

Ce qui me pose toujours le dilemme de l’Amérique latine et du sud: comment la musique et la culture peuvent être si audacieuses alors que ces pays sont si accablés par les problèmes d’inégalités et de corruption?

Au beau milieu de son concert, la colombienne a invité son amie québécoise, Rachel Therrien, à venir performer avec elle. Rebelotte. Elle nous a appris que les deux femmes ont fait leurs études universitaires musicales ensemble, à Cuba, il y a 20 ans.

Il ne manquait que la présence de Hilario Duran sur scène pour compléter le tour du chapeau latino.

C’était une soirée qui a semblé combler les amateurs de musiques innovantes. Incluant celui qui vous livre ce texte.

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FIJM 2026 | L’art du trio parfait chez Upstairs avec Billy Childs

par Frédéric Cardin

Le pianiste Billy Childs n’est peut-être pas une super vedette du piano jazz, comme Brad Mehldau, Robert Glasper ou Vijay Iyer, mais il trace un chemin personnel de très haute tenue depuis une quarantaine d’années et sait offrir aux mélomanes des soirées de jazz exceptionnelles. C’est exactement ce qui est arrivé vendredi soir au club Upstairs, qui a eu la main heureuse en l’accueillant pour la première de deux soirées (quatre sets, donc) qui resteront dans les mémoires. Si vous lisez ce texte en ce petit samedi matin, sachez qu’il vous reste peut-être quelques rares places pour ce soir. Peut-être. 

Childs a lancé son programme avec 34 Skidoo de Bill Evans. Le message passe : il y aura un bonne énergie, sans esbroufe mais avec beaucoup de classe. Childs est un marathonien du clavier : il maintient le rythme sans se presser, il ose parfois quelques déviations, mais le focus général est inébranlable, assuré, logique, et surtout inspiré. Il est avec deux pointures, géantes, de la section rythmique : Matt penman à la contrebasse et Ari Hoenig à la batterie. Ces deux garçons encadrent finement le discours du leader, mais pas que. Ils font intrinsèquement partie de la discussion, sortent souvent du squelette pulsatif pour jaser plus librement. Cela dit, jamais on ne perd le fil. Une symbiose étroite et intime. 

Childs introduit ensuite une de ses compos, Tight Rope, puis une autre, Like Father, Like Son, hommage au paternel. L’une des premières pièces de Childs, sortie sur l’album Twilight Is Upon Us en 1989. Excitantes envolées hard bop sur coussin rythmique solide mais subtilement ondoyant. Suit un classique de Dexter Gordon, autre géant du Hard Bop. 

Entre les pièces, Childs nous présente succinctement les pièces, sans fla fla, mais parfois avec une anecdote, une réflexion. Surtout, avec classe, réserve et authenticité. Dans l’atmosphère feutrée, bondée d’oreilles attentives, de Upstairs, c’est une expérience de jazz d’un grand niveau de classicisme, et d’intelligence, que nous vivons ensemble. Upstairs est l’un des meilleurs clubs en Amérique du Nord, peut-être dans le monde. En voici la preuve.

Le set se termine (officiellement) sur New World Disorder, un commentaire engagé remontant à l’époque du président étatsunien Bush père, mais qui s’applique avec encore plus d’acuité en 2026. Les accords piquants, la pulsation disjointe apportent une dose de modernité peu entendue jusque là. Une curieuse façon de terminer un concert. Ce que le ‘’rappel’’ (Whisper Not de Benny Golson, un standard bienfaisant) a corrigé rapidement. 

Les musicophiles et autres curieux-curieuses présents chez Upstairs ont eu de la chance : on a peu entendu Childs en format trio ces dernières années. La sortie récente de l’album Triumvirate d’ailleurs est un retour à la forme après une trentaine d’années d’éloignement! Encore une fois, les trois maîtres seront encore sur place ce soir, samedi 4 juillet. 

Dépêchez-vous d’appeler Joel (Giberovitch, le proprio de Upstairs) pour espérer avoir une place (s’il en reste, franchement je ne suis pas certain). 

INFOS ET BILLETS

FIJM 2026 | Un moment Kind of Blue

par Michel Labrecque

En cette veille du 250e anniversaire des États-Unis, ou, si vous préférez, États-Divisés, le Gésu célébrait le centième anniversaire de la naissance du mythique trompettiste Miles Davis, en reprenant son album de 1959, le tout aussi mythique Kind Of Blue, qui a transformé en profondeur le jazz de cette époque. 

Le trompettiste montréalais Ron Di Lauro a conçu ce projet en 2010 et le ressuscite à l’occasion depuis. Puisqu’on parle de jazz et d’improvisation, ce projet n’est jamais exactement semblable quand il renaît. 

Pas évident pour ce sextet de musiciens montréalais d’incarner Miles, John Coltrane et Cannonball Adderley au saxo, Bill Evans au piano, Paul Chambers à la basse, Mike de Masi à la contrebasse et Jimmy Cobb à la batterie. Et pourtant c’est possible, comme il l’a démontré avec conviction. 

Le Gésu était largement rempli, de têtes à majorité blanches ou poivre et sel, en pleine forme pour un concert qui commençait 22 heures 30. Beaucoup de fans inconditionnels du Miles Davis de cette époque et parfois, quelques plus jeunes, bien éduqués par leurs parents ou profs de musique. 

La recette Di Laurienne de cette réincarnation: certes, on joue un classique, on respecte sa forme, mais quand vient le temps des solos, de la magique improvisation, on reste soi-même et, en cela, on donne un nouveau souffle à la musique. 

Yannick Rieu et Jean-Pierre Zanella assuraient les saxos ténor et alto, un plus voluptueux l’autre plus nerveux et virtuose. On les reconnaissait. Taurey Butler, l’américain devenu montréalais, s’est passablement distancé de Bill Evans dans des solos beaucoup plus longs. And why not? 

Martin Auguste à la batterie assurait la rythmique avec subtilité et le contrebassiste, dont j’oublie le nom, y est allé de solos plus innovants que son prédécesseur sur Kind of Blue. Nous sommes quand même 63 ans plus tard et il faut que nous le sentions. 

Et Ron Di Lauro était Ron Di Lauro. L’ancien professeur d’université connaît sa trompette et sait utiliser la sourdine pour résonner comme Miles.  Tout en s’assumant dans les solos. Un mélange de respect et de renouvellement. 

J’ai passé un très bon moment. À en juger par la force des applaudissements, un moment au rappel, je n’étais pas le seul. 

Salut Miles et salut à ces musiciens montréalais qui nous l’ont réincarné!

Photo Frédérique Ménard-Aubin

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FIJM 2026 | Musique pour un ascenseur bondé

par Frédéric Cardin

Jeudi soir au Gesù était donné un ciné-concert comme aucun autre. Ascenseur pour l’échafaud, film de Louis Malle sorti en 1958 et dont la trame sonore presque entièrement improvisée de Miles Davis a autant contribué au succès et à la renommée du film que la qualité de la réalisation de Malle lui-même. Il fallait donc se poser la question suivante : doit-on rejouer note pour note une partition originellement créée spontanément, trahissant ainsi son esprit premier, ou droit-on plutôt rendre hommage à cet esprit en improvisant de nouveau, quitte à briser les repères solidement enracinés dans la tête des cinéphiles?

À ce dilemme, le trompettiste Rémi Cormier a clairement choisi son camp en favorisant la deuxième solution. Le Montréalais, déjà à l’aise dans le style groove nocturne et urbain de la musique d’origine (écoutez sa musique sur Bandcamp), y est allé d’ambiances parfois feutrées, parfois plus dynamiques, propulsives (pour les scènes en voiture, par exemple). Musicalement parlant, Cormier tisse une toile assez veloutée, avec d’occasionnelles saillies dissonantes ou grinçantes. Un tableau de couleurs chaudes, tamisées. Ses collègues Théo Abellard au piano, Levi Dover à la basse, Louis-Vincent Hamel à la batterie et Nick Di Giovanni à la guitare jouent le jeu et insèrent leurs propres interventions dans le cadre assez droit des émotions et atmosphères suggérées. En termes d’hommage à la musique de Miles, c’est efficace et très séduisant. On notera des passages déséquilibrés au niveau du volume de la musique face à celui du film et des dialogues. Le genre de chose qui se peaufine avec le temps.

Voilà pour l’aspect purement musical et technique de la relation de la musique avec le film. C’est au niveau de son lien dramatique et émotionnel avec les images que l’on se demande parfois ce qui aurait dû être fait différemment. Plusieurs scènes silencieuses à l’origine (il y en a pas mal, étant donné qu’il n’y avait qu’environ 20 minutes de musique, sur 1h30 de film, dans le montage final, je vous le rappelle!) semblent ici surchargées, comme tapissées un peu trop abondamment de ‘’mood’’ et d’ambiance. Nonobstant la qualité de la partition improvisée par le quintette de Rémi Cormier, on ne peut faire abstraction de la relation symbiotique avec les images. 

Dans le film de 1958, Malle avait délibérément choisi de restreindre les interventions musicales à quelques moments choisis. Il y avait une raison à cela. L’effet dramatique, l’expression communicative et émotionnelle de la psyché des personnages, tout cela était distillé parcimonieusement, et surtout équilibré entre la vitalité ‘’naturelle’’ du jeu d’acteurs et la prestation ‘’commentée’’ par la trame sonore. Dans le film, tel qu’on le verra sur n’importe quel site de streaming, l’arrivée de la musique marque chaque fois un moment important, une sortie de l’espace cru de l’histoire, un mouvement de recul pour mieux embrasser une perspective plus large des émotions et de l’intériorité des protagonistes. 

Dans la version présentée au Gesù, cet équilibre est brisé par la présence, presque mur à mur, paroi à paroi, de la musique qui couvre tout. On est un peu inondés, dans un ascenseur clos, et les repères s’effritent. Même si la compo de Rémi Cormier est très bonne, elle est largement surutilisée. Je me suis fait la remarque, plusieurs fois, que j’aimerais que ce fut un simple concert plutôt qu’un ciné-concert.

Un exemple probant : la scène où Florence (Jeanne Moreau) sort du café, après avoir demandé au barman s’il avait vu Julien (coincé dans l’ascenseur). Le sentiment de solitude de celle-ci, baigné dans l’urbanité nocturne, est magnifié par l’apparition de la trompette et de sa mélodie lancinante, doucement coussinée par le reste du quintette. Après presque trente minutes sans musique, la force tranquille de ce moment est marquante. Hier soir, elle était entièrement effacée par la présence incessante, depuis les premiers instants du film, de la trame sonore. Une apparition à l’origine significative désormais délestée de tout intérêt particulier.

Je ne dis pas qu’il aurait fallu rejouer la musique note pour note non plus. L’argument de Cormier me semble très juste : Miles n’aurait jamais fait cela. Mais il me semble que l’esprit de cette musique ne réside pas uniquement dans son style et ses sonorités, mais aussi dans sa place dans le déroulement narratif et dramatique. Autrement dit, moins de notes et plus de silences auraient également dû faire partie de l’analyse du caractère de cette musique. 

Même si on devra revoir le dosage, le concept, audacieux, et la belle partition, sont menés avec une implication authentique et pleinement réussie.

Quelle sera votre intention première en allant à ce concert : écouter de la bonne musique inspirée par Miles Davis, ou faire l’expérience d’une relation très spéciale entre images et sons? La réponse influencera certainement votre degré de satisfaction.

jazz

FIJM 2026 | Le chant nocturne du trombone de Kalia Vandever

par Frédéric Cardin

Au Pub Molson sur l’Esplanade Tranquille, nous étions assez nombreux mercredi soir pour goûter la musique de Kalia Vandever, nouvelle voix du trombone, dont vous pouvez par ailleurs explorer les réflexions plus conséquemment en lisant l’entrevue que j’ai réalisée avec iel.

LISEZ L’ENTREVUE AVEC KALIA VANDEVER

L’artiste basée à New York (Brooklyn) manipule sont instrument d’une manière différente de ses collègues du jazz habituel. Ne pensez pas à Trombone Shorty, Steve Turre, Wycliffe Gordon, etc. Vandever ne prend pas tellement de plaisir à distribuer des bouquets de notes en feux d’artifice virtuoses. Ce sont les longues et patientes lignes mélodiques, autant de coussins pour des impros élégantes, qui l’inspirent. 

Vandever crée des atmosphères, qui oscillent entre l’ambient et le groove rock-chambriste hérité de la précédente génération (E.S.T.), adoubé par l’actuelle (Bad Plus). Iel est appuyé solidement par ses collègues sur scène dans le déploiement de structures horizontales bien charpentées. Le squelette rythmique est bien tenu par Kayvon Gordon (batterie) et Kanoa Mendenhall (contrebasse), les mêmes que sur l’album Another View (sorti en 2025) et qui constitue l’essentiel de la prestation. À la guitare, seule incartade au line up du disque, Gregory Uhlmann sait y faire. Bien que Mary Halvorsen soit inimitable dans ses créations timbrales inusitées, Uhlmann tire tout de même son épingle du jeu. Il sait colorer le discours et même générer des espaces sonores étonnants. Il nous surprend à imiter un saxophone dans un passage bluffant. 

Une prestation qui laisse un agréable souvenir, comme un moment moelleux de mood nocturne et groovy dans une fin de soirée moite et légèrement pluvieuse. 

On a beaucoup aimé. 

americana / jazz

FIJM 2026 | BEATrio: un déluge de notes bienveillantes

par Michel Labrecque

« Nous sommes le groupe de jazz le plus bizarre de la planète », a déclaré le batteur Antonio Sanchez, sur la scène d’un Théâtre Maisonneuve très plein un 1er juillet, pour parler de lui et de ses deux complices, Edmar Castañeda et Bela Fleck. Un banjo, une harpe colombienne et une batterie, c’est effectivement un peu weird.

J’ai déjà énoncé tout le bien que je pense de ce groupe, choisissant leur album unique dans mes cinq coups de cœur de 2025 pour PAN M 360. Après un concert de près de deux heures, je suis sorti ébloui, comme la majorité des spectateurs. 

D’autant plus que le Mexicain Antonio Sanchez nous a dit: « s’il vous plaît, ne devenez pas le cinquante et unième état des Etats-Unis, vous méritez mieux », sous un tonnerre d’applaudissements. 

Ce trio improbable illustre l’ouverture musicale et la musique américaine à son meilleur. Entendez ici Amérique comme territoire qui va de la terre de Baffin au sud de l’Argentine. Un Colombien, un Mexicain et un New-yorkais qui se sont rencontrés à New-York, où ils ont tous vécu.

Nous avons affaire à trois virtuoses de leur instrument, ouverts à des tas de styles. Bela Fleck a joué du Bach au banjo, a improvisé avec le grand pianiste de jazz Chick Corea, a joué avec des musiciens indiens et africains, en plus de faire des albums de bluegrass avec son épouse, Abigail Washington. 

Antonio Sanchez a joué plusieurs années avec le guitariste Pat Metheny et vient de participer au Trio Elipsis, en compagnie du Cubain Pedrito Sanchez et du multi-instrumentiste Michael League, qui dirige plusieurs groupes, dont Snarky Puppy. 

Et Edmar Castañeda a joué sa harpe latino américaine avec des tas d’artistes, de la mexicaine Lila Downs à la piniaste japonaise Hiromi. 

En ce 1er juillet, Edmar Castañeda semblait particulièrement en forme. Je vous avoue: parfois, je m’inquiétais pour sa harpe Llanera, plus petite que la harpe occidentale et au son très particulier. Il la triturait, la frappait, l’étirait pour faire sonner les cordes différemment, mais toujours avec un immense sourire. Cet instrument est parfois réverbéré par des pédales d’effets. C’était particulièrement la cas sur Whisper of Resilience, un morceau qu’il a composé à un moment où sa vie allait mal, une composition qui nous fait pénétrer des des états d’âmes différents, du malheur à l’espoir. Un grand moment. 

Bela Fleck nous a démontré tout ce qu’on peut arriver à faire avec un banjo, en reprenant la pièce orchestrale de George Gershwin, Rhapsody In Blue, à laquelle il a consacré un album en 2024, pour souligner son centième anniversaire. On entend une complexité d’harmonies et d’accords étonnants. 

Sur sa batterie, Antonio Sanchez peut taper très fort, pour ensuite gratter sa cymbale pour en faire sortir des sons étranges. Ou jouer en subtilité.

Toutefois, au-delà des énormes capacités musicales de chacun, ce qui émerge avant tout est la connivence et la synergie entre les trois. Le banjo et la harpe se fondent, les percussions également. 

« Nous sommes un groupe démocratique et nous n’aimons pas les discours autoritaires », a dit Antonio Sanchez. Il n’a pas nommé le président américain, mais nous avons tous compris. 

Le BEATrio-ce nom vient des initiales des prénoms de chacun, incarne les États-Unis de l’ouverture à l’immigration, à la diversité, à l’imagination. Tout le contraire de ce que prône l’homme dont nous nous abstiendrons de prononcer le nom.

Photo: Victor Diaz Lamich

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jazz contemporain / jazz groove / jazz modal / jazz moderne

FIJM 2026 | Kind of Blue et A Love Supreme au même programme… A Supreme Blue… Quel est le rapport ?

par Alain Brunet

Parmi les programmes commémoratifs des centenaires de Miles Davis et de John Coltrane,  il y avait le mashup Supreme Blue présenté en fin de soirée le lundi 29 juin, soit la relecture combinée des albums cultes Kind of Blue (Miles) et A Love Supreme (Trane) par le trompettiste Nicholas Payton et la formation groove jazz  Butcher Brown, originaire de Virginie – Marcus Tenney (saxophone), Morgan Burrs (guitare), Corey Fonville (percussion), Andrew Randazzo (basse).

Butcher Brown ne nous a pas habitués à ce type de répertoire, il était aisé de croire que le groove funk ou même afrobeats serait de la partie pour ces adaptations imaginées de concert avec le trompettiste louisianais Nicholas Payton qui, lui, investit régulièrement ce répertoire.

On  entrelarde ainsi les titres de Kind of Blue (So What, Freddie Freeloader, Blue in Green, All Blues, Flamenco Sketches) et ceux de A Love Supreme ( Acknowledgement, Pursuance, Psalm). Par exemple,  Freddie Freeloader peut se fondre dans Acknowledgement et exprimer deux états d’esprit, somme toute fort différents.

Kind of Blue fut un des premiers albums de musiques modales en jazz moderne , exécuté par l’un des meilleurs ensembles de Miles (Trane, Cannonball, Bill Evans, Wynton Kelly, Paul Chambers, Jimmy Cobb) et  qui devint un des plus grands succès commerciaux du jazz moderne à la fin des années 50 (1959).  Pas grand-chose à voir avec le succès fort important de A Love Supreme, paru en janvier 1965, était une véritable incantation mystique, profession de foi en l’amour divin proférée par le fameux quartette de Coltrane (avec Elvin Jones, McCoy Tyner, Jimmy Garrison).

Installé sur le flanc gauche de  la Scène Rogers, Nicholas Payton joue régulièrement les harmonies au programme en complément du guitariste Morgan Burrs, en plus de pousser quelques solos de grande qualité et de grande puissance.  Le saxo ténor de Marcus Tenney sera aussi mis à contribution, des solos substantiels seront extirpés du colosse.  

La fusion des deux albums dans un même programme est avant justifiée ici par le centenaire des deux monuments, et on veut ici adapter ce répertoire presque sacré au jazz sudiste et afro-descendant, très ancré dans la soul, le R&B et le blues. Payton vient de Louisiane, Butcher Brown vient de Virginie, cette culture black a ses caractéristiques propres et on le constate ici dans l’adaptation des œuvres ici magnifiée dans une approche plus proche des musiques populaires afro-américaines de la période actuelle. Je reste néanmoins perplexe sur les liens esthétiques entre Kind of Blue et A Love Supreme, dont les intentions et les climats sont extrêmement différents… et passés cette fois dans le tamis du jazz sudiste.

crédit photo: Benoît Rousseau

jazz / jazz contemporain / jazz-fusion

FIJM 2026 / Chief Xian aTunde Adjuah: Anti-Jazz Hero… néanmoins… Chef!

par Varun Swarup

Le concert de Chief Xian aTunde Adjuah, anciennement connu sous le nom de Christian Scott, présenté hier soir au Théâtre Jean-Duceppe, relevait moins du simple spectacle que d’une véritable déclaration d’intention. Le compositeur originaire de la Louisiane a profité de cette soirée pour dévoiler une grande partie de la musique de son prochain album, Anti-Jazz Hero, attendu en 2027. À travers ce projet, il cherche à remettre en question ce que signifie le jazz près d’un siècle après son émergence. La réinvention a toujours été au cœur de sa démarche artistique, mais ce nouveau chapitre semble être le plus audacieux de sa carrière.

En s’éloignant des conventions du jazz contemporain pour remonter vers ses racines africaines, Adjuah a conçu son propre instrument, l’Adjuah’s Bow, un hybride complexe inspiré de trois harpes africaines. Associé à une impressionnante panoplie de pédales d’effets, cet instrument est devenu le moteur de la première moitié du concert. La musique évoquait souvent davantage une œuvre de création électronique qu’un langage jazz immédiatement reconnaissable, s’appuyant sur des grooves hypnotiques, des textures foisonnantes et un dialogue rythmique d’une intensité saisissante. Les échanges entre le batteur et le joueur de djembé furent particulièrement électrisants et captivaient l’attention de bout en bout.

La seconde partie a pris une direction différente, mais tout aussi convaincante. Sa collaboratrice de longue date, Elena Pinderhughes, a rejoint l’ensemble, apportant un lyrisme bienvenu qui contrastait magnifiquement avec la puissance brute de la première partie. Délaissant l’Adjuah’s Bow, il est revenu à la trompette, rappelant qu’au-delà de toutes ses expérimentations demeure l’une des voix les plus singulières de la scène jazz actuelle. Son phrasé conservait toute l’urgence émotionnelle qui caractérise son œuvre, porté par un groupe dont chaque musicien semblait animé par le même esprit d’exploration.

Reste à voir si Anti-Jazz Hero parviendra véritablement à transformer la manière dont on pense le jazz. Une chose est néanmoins certaine : Chief Adjuah ne s’intéresse guère à la préservation de la tradition pour la tradition elle-même.

Photo: Benoît Rousseau

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jazz / jazz contemporain / jazz moderne

FIJM 2026 | Elena Pinderhughes, des débuts tout en finesse

par Varun Swarup

Elena Pinderhughes avait sans doute l’une des missions les plus difficiles de cette édition du FIJM. La scène Pub Molson, coincée entre les deux plus grandes scènes extérieures du festival, n’est pas l’endroit le plus propice pour captiver un public, et pour une flûtiste, c’est encore moins un cadre idéal pour présenter un nouveau groupe. Pourtant, rien de tout cela ne semblait déstabiliser Pinderhughes. À seulement 31 ans, elle possède déjà l’assurance d’une cheffe d’orchestre aguerrie, et sa technique, toujours aussi irréprochable, traversait sans peine l’air lourd et le brouhaha ambiant.

Le concert s’appuyait principalement sur des pièces de son prochain album, dont plusieurs n’avaient même pas encore de titre. Elles offraient un vaste terrain de jeu pour des improvisations lyriques et mettaient parfaitement en valeur les solos éblouissants de Pinderhughes. En tant que compositions, en revanche, elles laissaient rarement une impression durable. La plupart évoluaient dans un même univers où se mêlaient soul contemporaine et jazz moderne. Mon moment préféré fut un duo avec son frère, Samora Pinderhughes, au piano. Libérés de la batterie et de la basse, les deux musiciens pouvaient véritablement prendre leur envol. Ces instants révélaient une profondeur émotionnelle que le reste du concert n’atteignait qu’à de rares occasions. Des mélodies plus marquantes, ou simplement des contrastes plus affirmés dans les climats, auraient donné davantage de relief à l’ensemble.

Il n’en demeure pas moins que le talent d’interprète de Pinderhughes suffisait à maintenir l’intérêt du public du début à la fin. Son jeu est resté lumineux malgré des conditions peu favorables, et sa générosité sur scène insufflait à la musique une chaleur que les compositions, à elles seules, ne parvenaient pas toujours à transmettre.

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jazz contemporain

FIJM 2026 | Le grand art du trio chez Craig Taborn

par Alain Brunet

Je suis fan de Craig Taborn depuis ses débuts à Montréal, dans une formation de Steve Coleman. Rien n’indique que cette admiration à son endroit pourrait fléchir, car  le pianiste américain a offert mardi un des meilleurs programmes de ce FIJM.  Nous étions le 30 juin 2026, cette musique était du 30 juin 2026, conceptuellement et sensuellement. 

Les recherches de motifs harmoniques et figures rythmiques au clavier ont toujours été l’objet de surprise et d’admiration en ce qui a trait à Craig Taborn. Jamais s’est-il imposé comme un maître des formes classiques du jazz ou de la musique européenne, le piano est chez lui un objet de création et de recherche en plus d’être le véhicule d’une virtuosité . Car il s’agit bien d’un style taillé sur mesure pour le principal intéressé.

Les accords sont très appuyés, parfois martelés jusqu’à la lisière du bruitisme. Les phrasés reposent toujours sur des patrons rythmiques très contemporains, bien au-delà des avenues binaires ou ternaires. Pour la haute voltige, main droite peut décoller à tout moment. La beauté de tout ça, c’est que la complexité rythmique n’exclut pas le groove, l’auditoire en ressent toute la pulsion et réagit spontanément. Aucune prise de tête à l’horizon, car l’équilibre des références connues et inconnues est toujours maintenu, c’est-à-dire qu’il y a assez de mélodies, d’harmonies et rythmes connus de toustes, ce qui permet ensuite la prise de risque.

Taborn  est appuyé par la batterie et la contrebasse, ce qui engendre une très puissante créature tricéphale.  L’apport subtil du formidable contrebassiste Thomas Morgan et le jeu du redoutable batteur Tim Angulo magnifient la vision absolument unique de Craig Taborn.

Voilà, en 2026, mon trio de jazz préféré dans une configuration piano-contrebasse-batterie.

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