danse / électronique / minimaliste / post-minimaliste

Submergés par (LA)HORDE

par Frédéric Cardin

Dans Age of Content, présenté du 27 février au 7 mars 2026 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts à Montréal, les spectateur.trices sont frappés de plein fouet par un feu roulant d’esthétisme urbain post-industriel. Je peux témoigner de la force de cette création hyper actuelle qui questionne la nature humaine, et ce dans une construction qui va à contresens des développements contemporains. 

Fétichisme machiniste

L’intérieur d’un entrepôt industriel. Une voiture entre à travers les rideaux du fond de la scène. Une carcasse de voiture plutôt, un simple squelette téléguidé, sur lequel une première danseuse commencera à lover, jusqu’à une sorte de fétichisme sexuel façon Crash de David Cronenberg. N’y a-t-il pas une sorte de masturbation auto-selfiste chez chaque personne qui cherche à s’approprier un outil (mécanique/électronique) afin de grimper à son sommet? Pourquoi? Attirer l’attention? C’est exactement ce qui arrive. Et quand on invite les autres à admirer ce que nous sommes et ce que nous possédons, on les invite aussi, potentiellement, à vouloir nous l’enlever. Là vous avez compris ce qui s’en vient.

L’humain est conflit

Un autre danseur arrive, veut s’approprier la machine. Combat. D’autres se joignent à la rixe, qui devient une guerre civile. La voiture elle-même danse (ingénieux système hydraulique la faisant tanguer de gauche à droite et d’avant en arrière), sur une musique qui oscille entre l’ambiant électro, le choral céleste et la techno pulsatile. Bravo Pierre Aviat pour éviter de tout noyer dans le beat, sans s’en priver occasionnellement. Ça rend l’ensemble bien plus subtil, plus raffiné, moins littéral. Et absolument pas superficiel. 

Finalement, qu’est-ce ici? Une humanité qui s’abaisse devant la mécanique? Qui s’efface devant la technique/culture synthétique du web? C’est ce que l’on devine. Mais il y a peut-être plus aussi. Votre humble chroniqueur a raté la discussion pré-spectacle. Je me permets donc de coucher ici des impressions et des intuitions. Aidé aussi par l’indispensable ‘’+1’’ qui accompagnait ma soirée. Merci Claudia de tes lumières! 

Impressions et intuition seront d’ailleurs les principaux recours de la plupart de ceux et celles qui iront voir ce spectacle foudroyant. 

Voici donc un premier tableau (il y en aura quatre) disséqué. On est déjà happés. LA(HORDE) est un trio de chorégraphes/artistes de danse qui est à la tête du Ballet national de Marseilles. Vous avez déjà vu ça ailleurs vous, une compagnie de danse classique menée par un trio d’artistes biberonnés à la culture street/geek/platiniste? Alors làa, chapeau pour l’audace. Ça marche fort. 

Mais continuons.

Les androïdes et leurs fantasmes

Un deuxième tableau met en scène un premier personnage que l’on identifie rapidement comme un robot. Pas le genre des années 80, un peu trop carré dans ses mouvements. Plutôt les plus récents modèles. Ceux qui s’apprêtent à entrer dans nos maisons, dans nos usines, dans nos restos. Et qui feront un travail semblable au nôtre. Il y a quand même quelque chose de saccadé dans les mouvements, mais avec une plus belle élégance, une sorte de fluidité ponctuée de pulsations vitales, comme des respirations mécaniques. Bref, ledit roboto est rejoint par d’autres, et d’autres. Ils sont partout. Ont-ils remplacés les humains? À savoir. Mais quelque chose se passe : ils commencent à s’ausculter mutuellement, à se ‘’physicaliser’’ ensemble dans des simulacres violents et maladroits d’une sorte d’échanges sexuels. 

Au fond de la scène, les rideaux ont laissé place à un décor sombre et brumeux. On est dans Blade Runner, ou comme. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? C’est le titre original que Philip K. Dick avait donné à sa nouvelle qui a inspiré le film bien connu (Do Androids Dream of Electric Sheep?). Ici, on se demande s’ils forniquent à l’aide de tiges télescopiques et de cavités huilées au WD-40. Toujours cette musique qui mélange minimalisme, transcendance chorale et beat grondant. Incertitude, donc, mais beauté, séduction, malgré l’étrangeté. Et ça bouge, ça bouillonne d’énergie contenue puis relâchée. On ne peut détourner le regard. 

Chorégraphier la sexualité

Le troisième tableau laisse un peu plus perplexe, même s’il est fascinant. On se demande si les humains sont revenus ou si ce sont les androïdes qui ont ‘’mutés’’? Bref, poursuivant sur la lancée précédente, on les voit devenir totalement lubriques, dans une sorte d’orgie virtuose, à la fois explicite et anti-vulgaire. J’ai rarement vu telle capacité à évoquer différents actes sexuels, presque pornographiques, avec une si parfaite réussite à le faire dans l’élégance et le respect. Vous devrez le voir pour comprendre. 

Extase finale

Le dernier tableau est une sorte d’extase sensorielle qui convoque les yeux (véritable tornade tournoyante chorégraphique) et les oreilles (musique de Philip Glass : The Grid extrait de Koyaanisqatsi). Pendant une quinzaine de minutes qui tournent au buzz collectif et à la transe esthético-spirituelle, les danseurs semblent célébrer la vie de la manière la plus viscérale et exutoire possible, dans une explosion de bonheur. 

Victoire de l’humain? De l’humanisme? Ou d’une symbiose devenue parfaite entre la machine et l’organique, ce qu’on appelle le transhumanisme? Peu importe. C’est juste magistral, enlevant, envoûtant, totalement prenant. On est à bout de souffle. On imagine même pas les artistes eux-mêmes. 

Age of Content se poursuit jusqu’au 7 mars 2026. Ne manquez surtout pas ça. 

DÉTAILS ET BILLETS

Contenu similaire : 

La danse qui vit, la vie qui chante et la musique qui danse : époustouflant  »Sol Invictus »

La Création de Haydn aux Grands Ballets : Et ils trouvèrent que c’était Bon…

Tout le contenu 360

Mois du Créole 2026 | Jocelyne et Tony : deux voix, des générations et un Monument-National debout

Mois du Créole 2026 | Jocelyne et Tony : deux voix, des générations et un Monument-National debout

QMP 2026 | Explorations microtonales et puis hardcore expérimental, avant-rock, bruitisme…

QMP 2026 | Explorations microtonales et puis hardcore expérimental, avant-rock, bruitisme…

QMP 2026 | Hugo Blouin, le trésor du palais

QMP 2026 | Hugo Blouin, le trésor du palais

Flux 2026 | Bob Stewart, le doyen des tubistes à Montréal

Flux 2026 | Bob Stewart, le doyen des tubistes à Montréal

Flux 2026 | Liberté-Anne présente Frotae vol. 2

Flux 2026 | Liberté-Anne présente Frotae vol. 2

Flux 2026 | No Hay Banda invite Erika Angell et rend hommage à Suoni per il popolo

Flux 2026 | No Hay Banda invite Erika Angell et rend hommage à Suoni per il popolo

Nicolas Ellis, Elizabeth St-Gelais et l’Orchestre de l’Agora à Bourgie : Sous le regard de la Lune, des anges passent

Nicolas Ellis, Elizabeth St-Gelais et l’Orchestre de l’Agora à Bourgie : Sous le regard de la Lune, des anges passent

Waahli | « Soap Club Vol. 1 », l’art de sortir des sentiers battus

Waahli | « Soap Club Vol. 1 », l’art de sortir des sentiers battus

FLUX x Vivier x QMP 2026 | Épatants quatuors de George Lewis par Bozzini

FLUX x Vivier x QMP 2026 | Épatants quatuors de George Lewis par Bozzini

SAT / Making Time | Lorsqu’une amitié devient un événement

SAT / Making Time | Lorsqu’une amitié devient un événement

BLAMM «Paroles en l’air» au Cabaret Lion D’or

BLAMM «Paroles en l’air» au Cabaret Lion D’or

SAT/ Making Time | « Hardware live set » à venir côté Aurora Halal

SAT/ Making Time | « Hardware live set » à venir côté Aurora Halal

Flux 2026 | 1er week-end expliqué par Peter Burton

Flux 2026 | 1er week-end expliqué par Peter Burton

OM | Entre Chostakovitch et improvisation, Gabriela Montero raconte la liberté

OM | Entre Chostakovitch et improvisation, Gabriela Montero raconte la liberté

25e Mois du Créole | La grande Jocelyne Béroard pour une première fois en solo à MTL

25e Mois du Créole | La grande Jocelyne Béroard pour une première fois en solo à MTL

QMP 2026 | Ackermann et D’Orion : la complémentarité des extrêmes

QMP 2026 | Ackermann et D’Orion : la complémentarité des extrêmes

QMP 2026 | De l’imaginaire du Tarot à la transcendance d’une plante, la matière sonore s’offre une soirée d’improvisation

QMP 2026 | De l’imaginaire du Tarot à la transcendance d’une plante, la matière sonore s’offre une soirée d’improvisation

MUZ 2026 | Jour 4: Soirée de clôture signée Djely Tapa

MUZ 2026 | Jour 4: Soirée de clôture signée Djely Tapa

QMP 2026 | Fantômes et partitions d’Érick d’Orion

QMP 2026 | Fantômes et partitions d’Érick d’Orion

QMP 2026 | Le Québec est parallèle, du 30 septembre au 25 octobre

QMP 2026 | Le Québec est parallèle, du 30 septembre au 25 octobre

MÁM de Teaċ Daṁsa : l’Irlande de tous les fantasmes

MÁM de Teaċ Daṁsa : l’Irlande de tous les fantasmes

Palais Montcalm | Joep Beving, d’abord l’imagination et la réflexion

Palais Montcalm | Joep Beving, d’abord l’imagination et la réflexion

MUZ 2026 | Jour 3 : Dernière escale musicale entre Méditerranée, Amériques et Afrique

MUZ 2026 | Jour 3 : Dernière escale musicale entre Méditerranée, Amériques et Afrique

Inscrivez-vous à l'infolettre

Inscription
Infolettre

« * » indique les champs nécessaires

Type d'abonné