opéra contemporain

Classica X Le Vivier | L’hiver m’attendait au tournant… un 14 juin

par Ariel Rutherford

Dimanche 14 juin, 15h, Studio-Théâtre des Grands Ballets, édifice Wilder. Accompagné d’une amie mélomane, je viens découvrir l’opéra L’hiver attend beaucoup de moi,  livret de Pascale Saint-Onge et musique de Laurence Jobidon. 

Il s’agit de la première représentation sur une scène québécoise de cet opéra créé en 2018 à l’initiative d’Opéra Magnolia (alors Opéra M3F)  mais reportée pour cause de pandémie. Initialement une œuvre pour deux solistes (ici Kristin Hoff, Mezzo-Soprano et Marianne Lambert, Soprano) avec accompagnement au piano, nous découvrons aujourd’hui une version remaniée accompagnée de six instrumentistes de l’ensemble Paramirabo, dirigé pour l’occasion par Mélanie Léonard.

D’entrée, une vision saisissante : sur la scène, d’énormes pans de plastique diaphanes pendent du plafond, linceuls encadrant un décor dévasté, arrière-cour abandonnée ou dépotoir sauvage. « Wow » laisse échapper mon amie. Alors que nous prenons place, les haut-parleurs diffusent des sont venteux. Nous voilà un peu dans un autre monde.

Avant l’opéra, une œuvre en ouverture: Rien n’est dit – tout est engagé, composition pour six instruments de Laurence Jobidon, commandée par Paramirabo et présentée en première mondiale.

Débute cette première pièce. C’est un petit bijou. Il s’ouvre sur un motif rythmique sinueux, comme suivant le cours ondulant d’une rivière gelée, instaurant une atmosphère de forêt enneigée. Les passages qui s’y succèdent comme autant de tableaux sont entraînants: parfois calmes, apaisants, mais aussi inquiétants, tendus. On navigue en eaux vives. Jouant avec les leitmotivs, on ne tombe pourtant pas dans la monotonie, il y a toutes sortes d’embellissements, de petites touches sonores impromptues, alors même que la pièce nous entraîne dans des territoires inattendus, au fond des bois.

 Je confesse avoir un faible pour l’usage ici fait des percussions, toujours judicieux mais néanmoins joueur, comme cette inattendue mais bienvenue quasi marche militaire, dans la 2e moitié de la pièce. Excellent.

L’atmosphère hivernale ainsi venue, voici la pièce maîtresse : L’hiver attend beaucoup de moi. Et la musique s’installe, intrigante, déconstruite : non pas un flot continu de notes, mais comme des pas mal assurés sur un sol gelé. Apparaît une ombre, projetée sur les grands pans de plastique nous cachant l’arrière-scène. C’est Léa (Marianne Lambert) qui, dans sa fuite désespérée, pénètre sur scène précédée de son ombre. Bientôt rejointe par Madeleine (Kristin Hoff), sa guide, annoncée par la lampe torche qu’elle brandit. Ombre et lumière. Nous sommes à présent au cœur de l’hiver, dans un bois hanté par les ombres, les murmures du passé, et la violence. Au loin, peut-être, un refuge, une maison brûlante, qui saurait les réchauffer.

On explore ici la violence faite aux femmes. Ce n’est pas un thème joyeux, et il s’agit de nous faire ressentir les émotions de ces deux femmes hantées. La pièce qui se dévoile à nous est ainsi construite sur un jeu de dissonances et convergences, chaos et mélodies. Cela se joue autant dans la relation entre l’orchestre et les solistes qu’entre les solistes elles-mêmes. 

Particulièrement marquant sont certains passages chantés en cœur, mais où un unique mot diverge, ou parfois la phrase entière. Une excellente manière de mettre à la fois leurs similarités et différences en exergue. Véritable moteur de l’œuvre, l’orchestration joue un rôle similaire. Parfois, l’ensemble paraît se désagréger, chaque instrument partant dans propres partitions syncopées, accompagnant l’errance des héroïnes, y faisant échos en canon. 

En d’autres moments, la musique se fait au contraire déterminée, réunie en un même motif énergique, en contrepoint du chant, nous entraînant dans les méandres de l’histoire et elles, Léa, Madeleine, vers le prochain tournant, malgré le désarroi qui résonne dans leur chant.

Un mot sur le texte et la mise en scène : Le décor est saisissant, j’oserais dire magnifique, et la scénographie très efficace. Dès les premiers instants, elle nous happe et traduit parfaitement l’abattement et le dénuement des deux femmes qui se démènent sous nos yeux, tout en mettant l’accent sur les divers moments clés, par un usage parcimonieux des effets d’éclairage.

Les images du texte sont fortes, ces murmures dans les bois, ces murmures fantômes qui suggèrent des visions d’outre-tombe, cette maison brûlante mais pourtant salvatrice, chèrement espérée et ce verger qui fait figure de paradis. Ce symbolisme me paraît pourtant par moment desservir le spectacle, amenant un certain manque de clarté dans la structure générale.

On ne sait trop si les protagonistes sont restées frappées de stupeur dans la clairière initiale, ou bien si elles cahotent malgré tout sur un chemin forestier. Cette incertitude est renforcée par la mise en scène qui, visant à évoquer l’itinérance, amène les deux interprètes à souvent demeurer immobiles, assises, prostrées, couchées au sol, emmitouflées dans les débris.

 Cela nous offre un univers visuel marquant, assurément, mais qui renforce ce sentiment d’immobilité, ce qui peut s’avérer frustrant. De fait, une certaine monotonie s’installe dans le dernier quart de l’œuvre. On est ainsi laissé sur une fin ouverte, qui demeure troublante, mais qui ne me satisfait pas complètement, faute de savoir si nous sommes bel et bien arrivés quelque part, nous demandant ce qu’il est advenu de ce fameux refuge, cette maison brûlante qui semble être simplement disparue.

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