Il y avait hier le premier concert de la série VoixMonde, menée par le percussionniste Ziya Tabassian. Une série qui nous mènera plus tard en Chine, en Amérique latine et dans l’univers juif du klezmer (avec le Montréalais Socalled). Hier à 17h dans le panorama Art déco du 9e étage du Centre Eaton, c’était l’africanité du Rwanda qui montait sur scène, avec le chanteur et instrumentiste Deo Munyakazi, interprète de l’inanga, un instrument traditionnel au coeur des traditions de ce petit pays de la régions des Grands Lacs africains.
La particularité de la série VoixMonde, et aussi sa mission, c’est de permettre un dialogue entre les traditions savantes non européennes, et la musique classique occidentale. Ainsi, pour les besoins de ce dialogue, la violoniste Karin Cuellar et le violoncelliste baroque Kyran Assing se joignaient à Munyakazi, ainsi que Ziya Tabassian lui-même aux percussions.
Dans un programme d’une heure, nous avons entendu des mélodies bellement déployées par la voix assurée de Munyakazi, qui s’accompagne élégamment avec son instrument à cordes pincées, dont le corps ressemble, un tant soit peu, à une planche de surf concave. Le son qui s’envole de cet instrument est d’une grande douceur, très velouté, mais doit parfois combattre désavantageusement la plus grande puissance de ses compagnons occidentaux, malgré l’amplification. Dans la dernière pièce, Ngwino urare, Munyakazi est sorti de sa réserve générale, en se levant et en enjoignant le public à chanter avec lui. Cette réserve était peut-être imposée par le lieu lui-même, car j’ai vu et entendu ce musicien ailleurs, et il sait faire lever le public avec passablement d’énergie.
Le croisement entre tradition rwandaise et musique classique s’est fait via deux chaconnes de compositeurs relativement obscurs du baroque européen : Antonio Bertali (1605-1669) et Nicola Matteis (1650-1713). La raison de ce dialogue, historiquement plausible, est à chercher dans les origines de cette forme, initialement dansée dans les colonies espagnoles. Celles-ci étaient déjà un espace de syncrétisme entre les cultures espagnole, autochtones et surtout africaines, provenant de la traite exclavagiste. Évidemment, tout cela a été largement distillé dans le résultat final européen, mais le clin d’oeil a servi de justification suffisante pour permettre à Deo Munyakazi (et Ziya Tabassian aux percussions) de pouvoir s’intégrer au jeu musical des deux spécialistes du baroque (Cuellar et Assing). J’aurais bien aimé que l’inanga de Munyakazi y joue un plus grand rôle, cela dit. Il était très discret (et seulement présent dans la chaconne de Matteis). Un croisement poli, donc, mais néanmoins de beaux moments musicaux, surtout en ce qui concerne la violoniste Karin Cuellar, très bonne interprète de musique ancienne. À la basse continue, Assing, qu’on devine tout aussi bon, n’a pas eu beaucoup d’espace pour rayonner. Mais c’est la nature d’une bonne partie de la musique de cette époque pour le violoncelle.
Finalement, nous avons eu droit à une rencontre agréable et respectueuse, un interculturalisme chic parfois touchant, et des mélodies de grande qualité (comme celle de la vidéo ci-haut). Un programme parfaitement calibré pour l’imposante aura du 9e étage.























