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Lee Perry, O.D. (20 mars 1936/ 29 août 2021)

par Richard Lafrance

Sorcier des manettes, visionnaire excentrique, le savant fou du reggae est définitivement parti en orbite, nous laissant en héritage une œuvre touffue, magistrale et fascinante.

Natif de Kendal, petit village du comté de Hanover dans l’ouest de la Jamaïque en 1936, le jeune Rainford Hugh Perry n’accorde que peu d’importance à la vie scolaire, préférant se consacrer à celle de la rue. Il perfectionne son jeu de domino afin d’en tirer profit et se fait connaître comme un danseur hors-pair. Dans la jeune vingtaine, à la fin des années 50, alors que le ska fait fureur sur l’ile, il est attiré par les possibilités qu’offre la capitale Kingston. Il passe d’abord quelques années à bosser pour le producteur musical influent du moment, Coxsone Dodd, qui, après un long refus, lui fera enregistrer un premier extrait, Chicken Scratch, à l’ouverture de son légendaire Studio One en 1963, extrait qui lui vaudra son premier surnom. Dodd lui offre ensuite des responsabilités artistiques, comme auditionner les nouveaux artistes, composer des chansons, en réaliser les arrangements. Mais le peu de reconnaissance du patron -bien connu dans l’histoire de la musique jamaïcaine- le poussera du côté de ses compétiteurs, Prince Buster d’abord, pour qui il enregistre quelques titres, puis Joe Gibbs, pour qui il produira en 1968 I Am The Upsetter (qui lui collera en tant que deuxième surnom et deviendra également le nom de son groupe d’accompagnement).

Il commence ensuite à enregistrer à son compte, bien qu’il ne possède pas encore son propre studio et place un premier titre au palmarès, People Funny Boy (1968), en réplique à Joe Gibbs, sur lequel il utilise probablement le premier échantillon sonore recensé : celui des pleurs de son fils Omar, à qui il dut donner la fessée…

En 1969, il fait la connaissance des Hippy Boys, jeune formation regroupant Aston «Family Man» Barrett à la basse, son frère Carlton à la batterie, Alva Lewis à la guitare et le saxophoniste Val Bennett. Avec cet ensemble, il fera paraître un premier album, The Return of Django, dont la chanson-titre au style early reggae, ou skinhead reggae, se hissera au numéro 5 des palmarès britanniques. On l’invita aussitôt à faire une première tournée en Angleterre. Il se fait alors une spécialité d’enregistrer des morceaux instrumentaux, influencés des films westerns italiens et des films de kung-fu.

À cette époque, les Wailers, en quête de nouveaux repères après leur passage à Studio One, l’approchent et Scratch décide que malgré leur talent évident, Bob semble d’après lui possédé par de mauvais esprits (duppys, mauvais esprits ou fantômes, très présents dans la culture jamaïcaine) et compose pour lui Duppy Conqueror. Jusqu’en 1971, Perry poussera Bob, Peter et Bunny à développer leur talent de composition et d’interprétation. À ce titre, il est aisé de constater la similitude entre la voix et le phrasé que Bob Marley a développées et celles du producteur. Lee Perry leur fait alors un coup bas : faire paraître leur production et encaisser leurs royautés au Royaume-Uni, sans leur en parler. Ils prendront leur revanche, en lui « volant » les frères Barrett, qui fondent alors la première mouture des Wailers. Quelques années plus tard, cette rivalité sera mise de côté, alors que Bob fera de nouveau appel à Perry pour réaliser Punky Reggae Party en 1977 et, finalement, Jah Live en 82, en réponse au décès de l’Empereur Haile Selassie.

Vers 1972, le son roots s’impose et Perry commence à expérimenter avec différents bruitage et effets sonores. Il enregistre de plus en plus de succès mémorables, tels les Fever et Curly Locks de Junior Byles, ainsi que To Be A Lover de George Faith. Ses expérimentations sonores l’amènent à reprendre ces pistes instrumentales qu’il retravaille, distord et remixe pour réaliser Blackboard Jungle, reconnu comme l’un des tout premiers albums dubs !

Vers la fin de 1973, Scratch a une vision : il doit bâtir son propre studio d’enregistrement, chez lui à Washington Gardens, une banlieue chic de Kingston, qu’il baptisera The Black Ark. La musique qu’il y enregistrera pour les 5 prochaines années, sur un 4 pistes qui donne pourtant l’impression d’en avoir 24, marquera un tournant dans l’histoire du reggae. Le musicologue Steve Barrow explique alors que : « Le son Black Ark était comme la signature d’un peintre sur sa toile ». Or, quelques années plus tard, dans une entrevue pour le magazine Rolling Stone, c’était au tour de Keith Richards de déclarer : « On ne peut décrire Lee Perry : c’est le Salvator Dali de la musique ».

De 1974 à 1979, Le Black Ark produit plusieurs pièces maîtresses de l’âge d’or du reggae : War In A Babylon de Max Romeo; Super Ape des Upsetters; Police And Thieves de Junior Murvin; Party Time des Heptones, mais surtout Heart Of The Congos des Congos, probablement son album le plus créatif et novateur. Puis, alors que le pays sombre dans ce qui s’apparente à une guerre civile, de nombreuses chansons anti-violence y voient le jour, comme Cross Over, de Junior Murvin, où City Too Hot, de Perry lui-même. Il signe alors un contrat de distribution internationale avec Island Records et le son du studio attirera l’attention d’artistes rocks, tels que Paul McCartney, Robert Palmer et The Clash.

Mais le succès a souvent un côté sombre : De nombreux pique-assiettes, vagabonds et truands gravitent autour du Black Ark, souvent dans l’espoir de lui soutirer de l’argent. Scratch ressent la pression, peine à se consacrer à sa musique et carbure de plus en plus à la ganja et au rhum blanc. En 1979, le studio cesse ses opérations et Pauline, sa femme quitte la maison avec ses enfants. Pour les quatre ans qui vont suivre, les visiteurs réguliers retrouvent un Lee Perry qui semble rapidement sombrer dans la folie. Un matin de 1983, le Black Ark flambe. Le producteur a déclaré de nombreuses fois qu’il avait lui-même brûlé le studio dans un accès de frustration, mais il aurait pu aussi s’agir d’un problème électrique. On risque maintenant de ne jamais le savoir précisément.

En exil à Londres pour les 6 prochaines années, il enfile les collaborations plus ou moins fructueuses, jusqu’à ce qu’il enregistre Time Boom avec Adrian Sherwood, ce qui contribue à le remettre sur pied. En 1989, il s’installe en Suisse avec sa nouvelle femme, Mireille Ruegg, qui deviendra sa gérante et avec qui il aura deux enfants, Gabriel et Shiva. En 1995, il inaugure son nouveau studio, The White Ark, son laboratoire secret… qui brûlera également, cette fois par accident; une chandelle oubliée, semble-t-il.

Le vieux shaman, étonnement vigoureux lors des 20 dernières années de sa vie, a collaboré avec plusieurs artistes reconnus internationalement, avec plus ou moins de succès. L’une de ses plus récente tournée en 2013, en compagnie du collectif américain Subatomic Sound System, ramenait au-devant de la scène ses compositions remixées parues sous le titre Super Ape Returns To Conquer et lui a sûrement valu de nouveaux fans. D’autre part, rappelons que sa période Black Ark, alors qu’il était au sommet de sa créativité, fut amplement documentée avec la réédition de plusieurs albums et anthologies, particulièrement la plus définitive, celle de son biographe attitré David Katz, Arkology (1997). Trois ans plus tard, Katz publiera la biographie officielle de Scratch, People Funny Boy : The Genius Of Lee « Scratch » Perry, une lecture fortement conseillée.

La surprise fut de taille, le 29 août dernier, quand on a constaté que ce vieux fou du roi hyperactif n’était finalement pas immortel. La raison exacte de son décès n’a été précisée nulle part, mais on a eu vent d’une attaque cardiaque. Un tel visionnaire, qui a révélé Bob Marley à lui-même, développé le concept du dub et d’échantillonnage sonore pour les générations et styles musicaux à venir, ne foule pas la face de cette terre très souvent. Lee Scratch Perry, Ordre de la Distinction de la Jamaïque, se mérite une place de choix au panthéon de la musique tout court.

https://www.youtube.com/watch?v=cG-FNwBCvO8

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