expérimental / jazz

Jon Hassell : Le mantra régénérateur (Interview)

par Alain Brunet

En peinture, le pentimento se décrit comme la réapparition fantomatique de formes ou de traits antérieurs ayant été modifiés ou effacés, et ensuite repeints sur un tableau. C’est ce à quoi s’applique Jon Hassell en musique, à tout le moins pour ses récents enregistrements répartis en deux « volumes », parus sous étiquette Ndeya : Listening to Pictures (2018) et Seeing Through Sound (juillet 2020). Maître de la surimpression, le trompettiste, compositeur et créateur électronique nous invite plus que jamais à une « écoute verticale » du son, pour reprendre sa propre expression. Joint à son domicile de Los Angeles, l’octogénaire fournit des indices afin d’expliquer l’étonnante fraîcheur de son art, sans cesse régénérée depuis sa prime jeunesse.

Photos : Roman Koval

PAN M 360 : Inspiré entre autres par votre ami feu le peintre et illustrateur allemand Mati Klarwein, à qui l’on doit plusieurs de vos pochettes d’albums, vous appliquez la technique picturale du pentimento à vos récentes compositions. Ainsi, les textures l’emportent largement sur l’articulation mélodique, la rapidité d’exécution ou la complexité apparente. La minutie de vos superpositions sonores génère des recherches texturales uniques, des ambiances somptueuses, des formes évanescentes qui incitent l’auditeur à une perception transversale du son.  

Or, depuis les débuts de votre carrière, la quête de textures inédites n’est-elle pas au cœur de votre démarche créative ?  

Jon Hassell : « Oui, je le crois. Récemment, d’ailleurs, j’ai découvert de nouvelles altérations électroniques, de nouveaux sons, de nouvelles boucles… Bien au-delà des lignes mélodiques jouées à la trompette, les sons modifiés électroniquement impliquent des progressions harmoniques dans ma musique, ce qui ajoute à la fluidité et à la diversité de l’information proposée. Les choses se développent, les possibilités sonores sont de plus en plus nombreuses, diversifiées, il s’agit simplement d’en être conscient. »

PAN M 360 : John von Seggern (basse, synthés, claviers), Rick Cox (guitare électrique, guitare midi, clarinette basse), Eivind Aarset (guitare électrique, échantillonneur), Hugh Marsh (violon, orchestrations) Kheir Eddine M’Kachiche (violon, échantillonneur), Sam Minaie (basse) et Peter Freeman (basse) ont été vos acolytes pour les enregistrements sous la bannière Pentimento, comment décrire cette collaboration ?

Jon Hassell : « Ces musiciens extraordinaires avec lesquels j’ai travaillé ont tous une approche personnalisée de leur instrument, et de cette sorte de mantra que nous partageons. Bien au-delà de leur virtuosité instrumentale, ils ont leur coloration, leurs pédales d’effets, leur propre connaissance de l’électronique. À l’aide de ces nouveaux outils électroniques, ils peuvent colorer les choses électroniquement. Ainsi, notre musique résulte d’un mélange de musique électronique, de musiques ethniques et de musiques occidentales que chacun d’entre nous a écoutées dans son propre parcours. »

PAN M 360 : Il y quatre décennies, soit à l’époque d’un album créé de concert avec Brian Eno, vous aviez formulé l’expression « quart-monde » (Fourth World) pour définir l’univers de vos inspirations. Musique classique indienne, musique d’Afrique de l’Ouest, jazz moderne, musique contemporaine occidentale et musiques électroniques figurent encore aujourd’hui parmi les couleurs de votre palette. 

En musique, la dynamique créative est-elle irrémédiablement planétaire ?

Jon Hassell : « Oui, absolument. Je ne suis pas le genre de personne à rester indéfiniment confiné dans un style particulier ou une communauté de musiciens ou quoi que ce soit de ce genre. J’ai toujours fait les choses de cette façon, d’ailleurs, qu’il s’agisse de musique contemporaine avec Stockhausen, de râgas avec Pandith Pran Nath ou encore de mon association avec La Monte Young et Terry Riley. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir apprendre de musiciens et de maîtres de partout sur Terre, ayant leurs propres traditions et façons de faire. J’aime les musiques d’Occident mais aussi d’Inde, d’Afrique de l’Ouest, ou encore du Brésil, là où l’impressionnisme de la musique française est devenu tropical. »

PAN M 360 : Comment parvenez-vous à maintenir votre état d’inspiration, voire cette fraîcheur exceptionnelle dans votre pratique créatrice ?

Jon Hassell : « Il faut toujours se demander ce que l’on aime vraiment. Même si on a eu au cours de sa vie un certain succès, célébrité ou notoriété, peu importe. Il est toujours bon de garder cela en tête lorsqu’on évalue son travail : est-il satisfaisant ? Suis-je satisfait de ce que j’ai accompli ? Ai-je conçu une œuvre inspirée ou plutôt un produit, pour ainsi dire, un produit musical ? Il faut tenter de faire une musique que l’on apprécie et qui reflète la façon dont on se perçoit en tant qu’être sensible, c’est ainsi qu’on peut poursuivre sans relâche son développement.  

« J’ai donc ce mantra : qu’est-ce que j’aime vraiment ? Cela signifie concrètement que l’on doit pousser un peu plus loin toutes ces choses que l’on aime ou peut-être les choses que l’on pense devoir faire pour maintenir un public que l’on a la chance d’avoir conquis. Il faut être honnête avec soi-même et admettre que le succès financier ou la célébrité peuvent être un obstacle à sa transition vers autre chose. Bien sûr cela dépend de sa propre propension à faire toujours la même chose… »

PAN M 360 : Vos collègues musiciens qui ont participé à vos récentes séances d’enregistrement partageaient-ils ces valeurs ? 

Jon Hassell : « Bien sûr ! Le processus créatif résulte de la mise en commun d’intérêts et de sensibilités afin d’atteindre un même objectif. Et aussi bien sûr de ce mantra qui nous tient alertes et créatifs, auquel nous ajoutons de nouvelles variations. Tout le monde avait cette même attitude : allons vers la musique qui sonne bien. Ensuite, il s’agissait de laisser chacun exercer son métier avec ses outils, sa propre encyclopédie sonore. Graduellement, les musiciens réunis au sein de ce groupe ont développé avec moi une sensibilité commune. Ces amis et collègues sont aussi devenus mes critiques et mes guides. »

PAN M 360 : Pourtant, la plupart des artistes abandonnent progressivement cet état lorsqu’ils ont conquis leur public. Seule une infime minorité y parvient, et vous faites partie de cette cohorte, est-ce une question de persistance ?

Jon Hassell :: « Si vous continuez à vous poser cette question, non seulement d’un point de vue neutre mais aussi d’un point de vue personnel, je pense que vous avez de bonnes chances de gagner en fraîcheur et de ne laisser entrer dans votre art que ce qui touche vraiment quelque chose en vous. Mais vous devez le découvrir vous-même. Il s’agit alors d’écouter son propre corps et de faire confiance à ses goûts. Il faut également avoir le courage de s’avouer à soi-même que certains sons que l’on a aimés dans son art n’ont plus la fraîcheur qu’ils avaient. À l’écoute de soi-même, on doit pouvoir identifier ce qui nous ennuie et se rendre compter qu’il est temps de passer à autre chose. C’est ainsi que, sans avoir à jouer un rôle qui n’est pas le vôtre, vous serez mieux disposé à entendre les sons qui constitueront votre nouvelle inspiration. »

PAN M 360 : N’avez-vous pas perpétué ce questionnement essentiel depuis vos débuts, en fait ?

Jon Hassell :: « Pour Pentimento comme pour mes projets antérieurs, j’ai suivi ce qui me plaisait vraiment, et ce mantra continue. Si vous êtes fidèle à vous-même, à long terme, vous pouvez vous rattraper, en étudiant n’importe quelle musique étonnante qui vient à vous, de Tom Jobim à Karlheinz Stockhausen. Il faut apprendre à être honnête avec soi et admettre que l’on ne peut pas continuer ainsi toute sa vie. Il est toujours bon aussi de rester un peu sur sa faim. »

PAN M 360 : Il n’y a pas de rupture majeure dans votre travail tel qu’on le connaît depuis les années 60-70, vous arrive-t-il de vous rappeler vos meilleurs faits d’armes ? 

Jon Hassell : « Pas vraiment. Je ne reste pas assis à me remémorer une période avec nostalgie et à souhaiter son retour. Encore une fois, mon mantra entre en jeu : si vous vous demandez ce que vous aimez vraiment, vous regardez droit devant et vous vous prémunissez contre ce qui est ennuyeux. Vous n’avez alors nul besoin de la nostalgie pour stimuler votre imagination et sentir avoir atteint l’essentiel de quelque chose que vous valorisez. »

PAN M 360 : Certains de vos prédécesseurs avaient la même attitude que la vôtre, quel que soit le style musical exploité, vous avez des exemples ?

Jon Hassell : « Duke Ellington est un bon exemple : de ses premières compositions jusqu’à la fin de sa vie, il a toujours eu conscience des possibilités qui s’offraient partout dans le monde. Il avait compris que si vous ne vous attachez pas au même groove, si vous ne marchez pas toujours dans les acquis du passé, vous pouviez identifier des choses inédites à partager avec d’autres musiciens à la recherche de nouveaux sons. C’est pourquoi Ellington était unique en son genre dans le jazz, ouvert à l’impressionnisme français et doté d’un dynamisme sans cesse renouvelé. Je ressens la même chose pour la vision harmonique de Gil Evans et le jeu de Miles Davis ; tout ce qu’ils faisaient avait une dimension très particulière, et aussi cette affinité harmonique avec la musique de Debussy et de Ravel. Il faut faire attention à ne pas se sentir trop en sécurité avec ses petites progressions d’accords. Même les toxicomanes peuvent se lasser de toujours consommer la même drogue! »

PAN M 360 : En cette période de pandémie, tout se passe bien de votre côté ?

Jon Hassell : « Oui, je vais bien et je reste à la maison. Je ne fais pas de tournée tant que de nouvelles façons de présenter les choses ne s’offrent pas à nous. Il s’agit donc d’attendre, d’observer et de rester à l’abri du virus. C’est une nouvelle époque… le public s’est décentralisé, ce n’est plus un groupe de personnes qui s’enthousiasment devant vous, sous un même toit. Ce n’est surtout pas le moment de rassembler de grandes foules comme le président Trump aime le faire (rires). Il faut donc faire avec, continuer à innover, à faire bouger les choses. »

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