Depuis 2019, Mitski laisse discrètement entendre que son prochain album pourrait être le dernier. Une longue pause, aggravée par la pandémie, a prolongé le silence — jusqu’à l’arrivée, en 2022, de Laurel Hell, qui poussait encore plus loin l’exploration de la synth-pop des années 80 amorcée sur Be the Cowboy en 2018. Un an plus tard paraissait le feutré et patiné The Land Is Inhospitable and So Are We.
La tension au cœur de la carrière de Mitski tient au fait qu’elle pourrait facilement accéder à un statut de pop star du calibre de Sabrina Carpenter en misant sur des refrains synthétiques accrocheurs et accessibles. Mais ce choix trahirait l’identité artistique mélancolique et introspective qu’elle façonne depuis des années. Pour avoir maintenu ce cap, elle mérite un respect sans réserve.
Voici donc Nothing’s About to Happen to Me. Le morceau d’ouverture, In a Lake, reprend exactement là où s’arrêtait The Land Is Inhospitable and So Are We : une Americana alternative douce, contemplative, sans empressement. On aurait volontiers écouté un album entier dans cette veine. Mais Mitski bifurque. Where’s My Phone insuffle une énergie rock plus âpre, presque brouillonne, tandis que la coda incendiaire de If I Leave renoue frontalement avec l’esprit de Bury Me at Makeout Creek — plus brut, plus inflammable.
La formule en groupe complet lui convient particulièrement bien : lorsque des instruments bien présents soutiennent ses textes hantés par le repli et l’isolement, ses arrangements semblent toujours traversés d’une douleur sourde. L’album s’aventure aussi vers des couleurs orchestrales, notamment sur le ténébreux Dead Women et sur I’ll Change for You, aux inflexions de bossa nova.
C’est toutefois dans l’écriture que tout se joue. Mitski me convainc pleinement lorsqu’elle embrasse sans détour les thèmes de la solitude, de l’isolement et de la mort : alors, les chansons s’imposent durablement. Presque tous les titres — à l’exception de l’étrange ouverture Rules, construite comme une comptine énumérative — la montrent en train de sonder les zones les plus obscures de son intériorité et d’en extraire certains des textes les plus aboutis de sa carrière.
Un fil conducteur discret relie l’ensemble : la figure d’une femme seule dans une maison laissée à l’abandon. Conversations avec la mort, chats érigés en métaphores de liberté, lente acceptation d’un goût assumé pour la solitude — tout converge vers cette image. That White Cat constitue sans doute le sommet du disque : le morceau s’ouvre sur une tonalité presque légère avant de basculer imperceptiblement vers l’un de ses moments les plus sombres, porté par une guitare aux accents de western italien et par une nappe chorale inquiétante.
En clôture, Lightning s’élève progressivement, dans une montée rock tendue dont le motif principal évoque l’atmosphère singulière de Twin Peaks, avant d’exploser dans un pont qui rappelle clairement Your Best American Girl.
Au fond, Nothing’s About to Happen to Me montre que Mitski connaît suffisamment bien son propre parcours pour revisiter ses sonorités passées sans s’y réfugier, tout en explorant de nouvelles textures et en approfondissant ce qui affleurait déjà dans ses œuvres précédentes. L’album compte parmi ses réussites majeures.























