Pays : Québec Label : L-A be Genres et styles : Chanson francophone / électronique Année : 2025

Louise Forestier – Vieille corneille

· par Alain Brunet

J’étais présent lorsque cet “oratorio électro”  de cinq “voyages” répartis sur neuf chansons fut spatialisé au Conservatoire de musique de MTL, le 26 mars dernier. Je me suis dit alors que cette trace serait importante dans le legs de Louise Forestier. L’album sera officiellement rendu public le 4 avril.

Vieille corneille est ce projet de déconstruction de la forme chansonnière, cet ouvrage résulte de sa rencontre avec la musique électronique de pointe. Plus précisément, sa rencontre avec le compositeur Louis Dufort, aussi professeur à l’UdeM et directeur artistique du festival Akousma.

Louise Forestier avait repéré Louis Dufort par ses trames sonores au service de la danseuse et chorégraphe Marie Chouinard. La rencontre eut lieu, un pacte de création fut éventuellement conclu. Les rencontres intergénérationnelles avec la chanson font toujours plaisir, à condition bien sûr qu’elles fournissent une plus-value au-delà de l’expérience. Liza Minnelli avec les Pet Shop Boys, Jeanne Moreau avec Étienne Daho, Lady Gaga avec Tony Bennett, David Bowie avec Bing Crosby et ainsi de suite, avez-vous observé que ces rencontres  se tiennent sur le territoire de l’art populaire.

Dans le cas québécois qui nous occupe, ce n’est pas exactement le cas: Louise Forestier a travaillé avec un musicien et compositeur aucunement associé à toutes formes de pop culture. Néanmoins, Louis Dufort ne correspond pas aux préjugés régulièrement associés à la musique électroacoustique « old school »: avant d’investir ce territoire conceptuel et d’en faire sa profession, il a trippé hip-hop, soul/R&B, techno, house, etc. 

Particulier ? Pas tant. Louis Dufort est plutôt représentatif de la mélomanie électroacoustique, qui consiste à admettre au laboratoire des formes plus pop de la vaste mouvance électro.

Ce à quoi consent ici Louise Forestier est énorme pour une artiste octogénaire, n’ayant jamais investi ce territoire – ambient, drone, techno, électro allemande époque krautrock, on en passe. La forme AABA  est ici exclue, les phrases sont couchées sur le son même si rimées.Dite ou chantée, cette prose poétique aux contours de chanson se fond dans le son, la voix de Louise est ici magnifiée dans un contexte qui lui est totalement inédit.

La vieillesse, la sagesse et la lucidité sont les vecteurs principaux du texte ici mis de l’avant par l’autrice.  Vieille corneille, premier « voyage » au programme, dresse la nappe en ce sens. L’assomption de l’âge, une fléchette lancée à la morale progressiste. « la censure formatée » et « l’agonie des mots interdits » sont mis en abîme dans Les mots maudits, sorte de pamphlet aux contours poétiques.

Un enfant sans prénom est observé par son aïeule dans Je m’appelle « Je ». Le souvenir sombre d’un agresseur, remémoré dans un décor dystopique, voilà La menace. Le bout du banc : l’allégorie de la corneille s’incarne dans la relation de la narratrice avec ce volatile des plus intelligents, qui fascine Louise Forestier au point d’en avoir déterminé la métaphore principale. La corneille  et l’âge avancé réapparaissent dans Ce n’est pas demain (… la vieille), l’expression d’une certaine sérénité, plaisir éphémère dans une époque impitoyable où « la chasse aux vieux est commencée ». La vision d’un environnement terrestre ravagé et l’espoir fragile d’un renouveau sont exprimés dans l’Île flottante, enchaînée carrément avec Si c’était la fin… évidente d’un monde dans le quel nous observons l’inéluctable déclin. La finale, En-Fin, se veut une prédiction poétique de la narratrice s’adressant à Gabriela, dont la destinée se trouve dans un univers propice au transhumanisme. L’écriture est typique de l’œuvre littéraire de Louise Forestier, on pourrait y suggérer des corrections d’édition. Du point de vue sonore, la musique excellente de Louis Dufort (sauf de petits écarts d’intelligibilité vocale lorsque le beat est puissant) et la voix remarquable de l’interprète (sauf de petits écarts de justesse) au service d’un projet inusité l’emportent largement sur ces considérations.

Respect, vieille corneille.

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