Trois œuvres substantielles pour accordéon et orchestre, de la part de trois compositeurs baltes : Tüür et Kõrvits les Estoniens, Vasks le Letton. Chacun de ces trois artistes a réussi depuis quelques décennies non seulement à créer son propre univers sonore, mais à s’élever au rang des créateurs les plus admirés dans le monde de la musique contemporaine. Ksenija Sidorova est une jeune accordéoniste lettone d’immense talent qui joue de son instrument depuis l’âge de six ans. J’aime beaucoup les trois compositeurs en présence, et ce depuis longtemps. Leur langage représente ce qu’il y a de mieux en nouvelle musique : rigueur intellectuelle, exigence d’écoute et sens de la narration dramatique qui rend l’expérience auditive passionnante.
C’est exactement le cas de Prophecy, la pièce titre de l’album, un concerto pour accordéon et orchestre de Erkki-Sven Tüür. Le concerto est divisé en quatre sections sans interruption, autant d’atmosphères dramatiques dessinées avec vivacité et très forte expressivité. Prophecy s’inspire du personnage du devin, capable de prédire l’avenir, un individu ironiquement souvent ostracisé par sa société. L’accordéon autant que l’orchestre sont utilisés avec une étendue sonore et timbrale poussée, combinant effets de masses et passages d’une grande subtilité pointilliste. Tüür emprunte à la musique spectrale des scintillements texturaux foisonnants, mais de façon distillée dans une trame plutôt classiquement moderniste. La partition écrite pour Ksenija Sidorova est spectaculairement détaillée et réclame un investissement personnel de haut niveau, que la jeune dame réalise avec force et conviction. Une œuvre exceptionnelle.
Suivent les quatre Dances de Tõnu Kõrvits, nommées Darkness, Passacaglia, Siciliana et Sarabande, donc d’inspiration baroque. Le style est différent de l’œuvre précédente : les textures se font plus somptueuses, avec des cordes généreuses sur lesquelles flottent de façon plus ou moins agitée l’accordéon et les bois en dévoilements de couleurs. Très évocatrices, parfois envoûtantes, ces danses semblent conçues pour accompagner quelque panorama cinématographique. Cela dit, elles sont tout sauf des pastiches racoleurs. Plutôt des paysages abstraits avec un caractère séducteur. Magnifiques.
L’album se termine avec la courte pièce The Fruit of Silence de Peteris Vasks, inspirée d’un texte de Mère Teresa. À l’origine, elle était écrite pour chœur et piano, mais elle a été arrangée ici pour accordéon, vibraphone et cordes. La musique s’y trouve grandement apaisée, voire contemplative, un peu, mais avec des différences, comme une partition d’Arvo Pärt. Sidorova y fait montre, après les gestes robustes et virtuoses exprimés précédemment, d’une grande subtilité tonale et dynamique.
L’orchestre estonien dirigé par Paavo Järvi est dans son élément, c’est le moins que l’on puisse dire.
Cet album est source de plaisirs sonores et musicaux exceptionnels.






















