Salle Bourgie : le Beethoven de Pascal Amoyel à travers les sonates pour piano

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : classique / période classique

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Virtuose du piano et aussi de la communication, Pascal Amoyel présentera à la Salle Bourgie un concert / spectacle en hommage à Ludwig van Beethoven, à travers ses brillantissimes sonates pour piano. 

Au terme d’intenses recherches biographiques et d’un jeu succinct de citations pianistiques, le soliste cherche à comprendre la quête de Beethoven, atteint d’une surdité de plus en plus sévère durant toutes ces années où il composa ses géniales sonates pour piano.

Voilà un exemple plus que probant de vulgarisation et de raffinement réunis, que l’artiste français maîtrise, puisqu’il a d’ores et déjà présenté de tels concerts/spectacles au sujet de son maître,  feu le pianiste György Cziffra, mais aussi au sujet de Franz Liszt et de Frédéric Chopin.

 Il nous en explique les tenants et aboutissants, en toute éloquence et générosité.

PAN M 360 :  Ce n’est pas seulement un concert que vous offrez; il y a une théâtralité autour de vos exécutions. Vous racontez votre rapport à Beethoven depuis votre adolescence. Il y a cette histoire dans le parc où une musique extraordinaire parvient à vos oreilles,sans que vous sachiez qu’il s’agit d’une sonate de Beethoven pour piano. À ce stade de votre existence, vous n’êtes pas trop fan de Beethoven, vous vous concentrez plutôt sur la musique de piano mi 19e début 20e-  Liszt, Chopin, Rachmaninov, etc.

PASCAL AMOYEL :  Exactement. Au conservatoire, on avait des professeurs qui nous disaient «Attention, cette sonate, on la joue pas avant d’avoir l’âge de la jouer ! » On nous disait ce qu’il fallait jouer et comment le jouer. Il y avait des interdits interdits avant même d’oser poser un doigt sur une touche. Et puis on voyait le buste sévère de Beethoven qui trônait dans les allées du conservatoire.

PAN M 360 : On peut comprendre les réserves des étudiants! Et votre surprise lorsque vous avez redécouvert Beethoven.

PASCAL AMOYEL :  Vous savez, il y a de ces moments où l’on n’est absolument préparé à rien, où l’on se trouve dans la méconnaissance totale, où il n’existe aucun a priori, aucune étiquette. Et du coup, on entend ou on voit les choses telles qu’elles sont vraiment. Où ces choses deviennent un point de repère J’ai alors entendu une musique très douce, très tendre. À ce moment précis je ne me dis  pas c’est du piano, c’est de la musique, j’entends juste une sorte de sentiment de beauté, voilà, de beauté. Et je me dis tiens, qu’est ce que c’est ? Qu’est ce que ça peut être ? Qu’est ce que je connais pas ce truc là et elle ? Et c’est justement parce que je ne le connais pas. Et là je me dis mais comment c’est possible que je sois passé à côté de cette beauté, cette tendresse!

PAN M 360 : Nous avons souvent l’impression que Beethoven est surjoué, surtout à cause de ses célèbres symphonies. Et un jour, on découvre d’autres œuvres, particulièrement ses sonates pour piano et ses quatuors à cordes comme on a peu le faire à travers le film Prénom Carmen de Jean-Luc Godard. 

PASCAL AMOYEL : Exactement.  Et donc je suis rentré chez moi, me demandant comment étais-je passé à côté de ça. Je me souviens avoir repris alors toutes les sonates de Beethoven et essayé de retrouver la fraîcheur de cette écoute dans le parc.  Et donc j’ai fait ma recherche personnelle sur toutes ces sonates. Et ça tombait bien. J’ai découvert par exemple qu’il y avait beaucoup de joie dans sa musique. Parce que voilà, on a souvent tendance à jouer Beethoven comme ça :  dès qu’il y a un passage fort, on le joue colérique, on le joue dramatique. Or il y a aussi beaucoup de joie, de jubilation, dans sa musique.  Et donc mes recherches sur sa musique et sa vie personnelle, qui étaient extrêmement liées, m’ont permis de voir que j’étais passé vraiment à côté de sa musique, qu’il fallait le faire redescendre de son piédestal et le mettre plus proche de nous.

PAN M 360 : Plus proche de nous et de lui-même! 

PASCAL AMOYEL : Oui, ce qu’il était vraiment. Même dans les passages où il va très loin spirituellement, c’est moins une transcendance qu’une immanence. C’est très proche de l’intime. Et c’est ça que je veux dire dans ce spectacle. Et donc voilà, je passe en revue non pas les 32 sonates – ça dure 1 h 20 –  mais j’essaie de montrer le parcours de cet homme qui, en fai, avait une approche extrêmement intuitive. Notamment parce qu’il était d’abord un improvisateur extraordinaire.

PAN M 360 :  Comme tous les grands musiciens de cette époque.

PASCAL AMOYEL :  Voilà ! Quand on allait entendre jouer Mozart, on allait  à un concert de musique improvisée. C’était idem pour ses successeurs dont Beethoven. Et il y eut ce fameux concert de 1808 e où il créa en tant que chef d’orchestre la cinquième et la sixième (Pastorale). Il avait aussi joué lui-même la partie de piano de son quatrième concerto pour piano et il avait improvisé encore pendant près d’une heure d’un concert qui en dura.

Richard Kramer disait « Quiconque n’a pas entendu Beethoven improviser ne peut pas avoir conscience de son génie. » Et c’était pareil pour Chopin selon Julian Fontana : « Si, si, vous pouvez, si vous avez pas entendu Chopin improviser ou vous savez pas qui est Chopin »  Et donc on ne saura jamais exactement. 

PAN M 360 : Et puis la musique classique a complètement rejeté la notion d’improvisation. Longtemps, les connaisseurs de musique classique ont méprisé la musique improvisée, même lorsque  le jazz est devenu une musique plus savante à partir des années 40.  

PASCAL AMOYEL : Exactement. Et d’ailleurs, je tente moi-même de remettre ça un peu au goût du jour en présentant des duels d’improvisation avec des collègues, parfois même du jazz, Antoine Hervé et Baptiste Trotignon, entre autres.

PAN M 360 : Votre compatriote Lucas Debargue, excellent pianiste classique au demeurant, est aussi parmi ceux qui aiment la musique improvisée.

PASCAL AMOYEL :  Exact. L’improvisation en fait, c’est mes premières amours, ma première approche de la musique. J’ai toujours improvisé, je fais encore ça tout le temps. Et ça demeure très important aussi dans ma manière d’aborder l’interprétation classique. Dans ce spectacle, donc, je souligne l’approche intuitive de Beethoven qui se fait connaître en tant que improvisateur. Dans les salons, il écrase tout le monde sur son passage, et même mieux : il rencontre Mozart et lui joue des œuvres. Mozart indique qu’il n’a pas trop de temps et Beethoven lui dit « Attendez, je vais improviser quelque chose sur vous. » Et c’est là que Mozart le remarque et lui dit « Vous allez faire parler de vous. » Donc il y a ce côté de Beethove totalement en contradiction avec ce côté reproduction parfaite d’une sonate. Il y a énormément de passages d’improvisations chez Beethoven, on le ressent dans ses œuvres écrites, dans ses cadences et plus encore.

PAN M 360 : Comment avez-vous découpé ces 32 sonates pour en choisir les morceaux et en constituer un tout cohérent d’une heure et 20 minutes? 

PASCAL AMOYEL :  J’essaie de suivre une sorte de cheminement. Pour la plupart, les sonates de Beethoven (composées à partir de 1795)  sont l’œuvre de quelqu’un ayant des soucis de surdité de plus en plus prononcés. Ces sonates sont marquées par des moments de joie, et puis aussi de moments sombres où il comprend que son mal est irrémédiable. Comme dans le mythe de Prométhée, ce titan qui vola le feu sacré de l’Olympe pour en faire cadeau aux hommes et finalement condamné à souffrir pour l’éternité. Beethoven souffre comme Prométhée. Il accepte de souffrir et ne se suicidera pas. Sa souffrance ne sera pas vaine, elle sera le prix à payer pour éclairer les hommes. Il voudra que quiconque entendra sa musique soit délivré de la souffrance. 

PAN M 360 : Ce cheminement est donc au coeur de votre spectacle.

PASCAL AMOYEL :  C’est le fil directeur du spectacle. Beethove, essayait de prendre le matériau musical pour créer la joie en soi-même et pour les autres. Ce mal  dont il était atteint allait lui permettre de dire encore plus fort. C’est ma thèse, enfin mon opinion là-dessus : il a trouvé dans sa surdité une sorte de source spirituelle. Ce silence lui a permis de contracter quelque chose qui à mon sens n’a jamais été dit en musique.

PAN M 360 :  Cela a donc transcendé les œuvres qu’il aurait écrites de l’âge de 27 ans (début de sa surdité) jusqu’à sa mort ?

PASCAL AMOYEL : Et de trouver la sagesse, un sens à l’existence jusqu’à la fin de sa vie. Il était musicien, aussi philosophe. Il fallait une pensée nettement supérieure à celle de la stricte composition. 

PAN M 360 : Les meilleurs artistes, effectivement, ont une vision du monde plus étoffée  qui est intrinsèquement liée à l’évolution formelle de leur art. 

PASCAL AMOYEL :  Ainsi, on peut changer le monde par la musique. Beethoven voulait changer le monde par la musique.  Créer des passerelles avec le cosmos, avec la sagesse, avec la spiritualité, avec aussi la matérialité. 

PAN M 360 : C’est clairement votre angle d’attaque dans ce spectacle/concert.

PASCAL AMOYEL :  C’est moi, oui. C’est aussi le contraste qu’il y a entre ce que je viens de dire sur l’artiste et  l’homme qui devient complètement reclus. Les rares personnes qui arrivent à entrer chez lui découvrent un homme crasseux, pas rasé, qui porte une veste déchirée de peau de chèvre dans un lieu où les restes de  repas traînent partout. Un homme bougon, grincheux, furieux, qui se met à hurler dans les rues et qui dirige des orchestres imaginaires, qui balance des œufs sur les gens du haut de son immeuble.

PAN M 360 :  Vu de l’extérieur, il devient complètement fou!

PASCAL AMOYEL : Les gens le croient misanthrope, fou, mais voilà un homme qui vit dans sa souffrance. Et cette souffrance devient aussi de la musique. Cette musique dit tellement l’inverse de ce qu’on voit de lui,  cette musique est tellement universelle. Elle évoque aussi ce monde d’amour universel, un monde extrêmement romanesque. En n’entendant  plus rien et en composant des œuvres de génie, des œuvres de perfection, il crée à partir de son entendement intérieur.

PAN M 360 : Pour ainsi raconter tout ça au public en plus de jouer, vous avez aussi une pratique d’acteur, n’est pas?

PASCAL AMOYEL : Un tout petit peu. J’ai déjà fait des spectacles avec des acteurs comme Francis Huster ou Jean Piat, je leur ai donné la réplique mais je ne me considère pas comme acteur. Les conseils reçus de ces acteurs m’ont aidé, bien sûr, à faire ce que je fais aujourd’hui.  Ça fait des décennies que je pratique la musique, je ne sais toujours pas ce qu’est la musique. Ce qui me fascine c’est le pourquoi la musique et non sa nature même. Pourquoi la musique  depuis la nuit des temps ? Pourquoi  ça nous touche ? Pourquoi ça nous lie ?  

PAN M 360 : Effectivement, il est très complexe de parler de musique immanente, résultant de sons immanents, issus de la nature. À ce titre, le débat perdure depuis le début de la modernité. Plus on avance dans le temps, moins les fréquences  « naturelles » dominent puisqu’on va chercher des éléments de texture très différents, non seulement avec les instruments classiques, mais surtout avec la musique électronique. 

PASCAL AMOYEL : C’est marrant que vous parliez de ça parce que mon prochain spectacle sera une histoire  du monde, du big bang à nos jours. Et avec piano préparé.

PAN M 360 : Avec vos autres spectacles avec narration spécialisée, vous avez visiblement pris goût à ce type de présentation!

PASCAL AMOYEL : Ça  m’inspire. Il m’arrive d’être d’abord, d’être un pianiste normal et de faire des récitals. Mais là, en fait, la gageure de ces spectacles, c’est de se dire voilà les mélomanes qui viennent souvent, ils connaissent pas tellement, c’est vrai, mais ça y est, ça leur permet de se trouver dans un contexte affectif, social, historique d’un compositeur. Et donc j’essaye de les intéresser, de leur apprendre des choses que je ne savais pas en tant que pianiste professionnel qui ai beaucoup lu sur la musique. Dans les trois ans qu’il m’a fallu pour préparer ce spectacle, je vous assure avoir appris plein de choses.Parce qu’on n’a jamais fini d’apprendre, en fait. 

SUR LES TRACES DE BEETHOVEN, SPECTACLE/CONCERT DE PASCAL AMOYEL, EST PRÉSENTÉ LE MERCREDI 22 FÉVRIER, 19H30, SALLE BOURGIE. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

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