Parler bien, trésor de la langue franco-ontarienne

Entrevue réalisée par Louis Garneau-Pilon

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On associe rarement la musique à la langue parlée. Pourtant, les deux ne sont pas opposés, il existe bel et bien une musique émanant de la parole. Dans leur album, Histoires du comté d’Essex, Nick Hyatt et Jane Chan en fournissent une preuve supplémentaire, c’est-à-dire en doublant des témoignages enregistrés auprès de Franco-Ontariens dans la région de Windsor, soit le comté d’Essex. Depuis 2018,  Parler bien s’applique à magnifier la beauté sonore émanant de la voix humaine. Histoires du comté d’Essex se veut un recueil de fragments de conversations assortis de piano, violoncelle, percussions et autres traitements sonores. L’auditeur peut y découvrir 13 intégrations entre musique et parole francophone pratiquée dans le sud ontarien. Effet saisissant ! Nick Hyatt en discute avec PAN M 360   

PAN M 360: Comment est-ce qu’on peut décrire Parler Bien et votre album, Histoire du comté d’Essex?

 NICK HYATT: Le groupe vient du désir de Jane et moi de coopérer et d’improviser musicalement. On s’est plongés ensemble dans la musique influencée par le texte. Notre nom est une sorte de joke. Dans le monde de la langue, les gens se disent tout le temps qu’ils parlent bien ou mal, donc on joue sur ça. Sur cet album, on voulait creuser dans un dialecte spécifique, celui des régions de Windsor et Essex.On présente une collection d’histoires de résidants et résidantes de la-bas. Je ne sais pas s’il y a un bon mot pour ça, c’est du speech music. C’est de la musique qui est influencée par la façon de parler et qui utilise les échantillons (samples) de voix enregistrées en entrevue. 

PAN M 360: Et pourquoi parler du comté d’Essex? 

NICK HYATT: Et bien c’est ma ville natale! C’est une petite communauté francophone qui est là depuis 1701. Ça fait bien longtemps qu’il y a une présence francisée là-bas. C’est une région qui devient de plus en plus anglaise. J’avais une certaine curiosité sur la façon dont on parle là-bas, surtout sur notre accent. On s’intéressait aux règles qui entourent le contexte du français quand il est dans une communauté minoritaire. Pour moi, ça décline aussi quelque chose d’un peu personnel. Dans l’album, il y a de ma famille, des voisins, des amis de longue date et de nouveaux amis. J’exprime une curiosité de ma réalité. Quand Jane a rejoint le projet en 2018, elle s’est lancée avec une énorme curiosité. C’est cool qu’elle ait pu écouter ça avec une perspective extérieure. 

PAN M 360: Quelles ont été vos grandes influences? 

NICK HYATT: Pour sûr, des albums parlés; Different Trains de Steve Reich. On aime beaucoup Le Trésor de La Langue de René Lussier. Aussi un album appelé The Happiness Project de Charles Spearin qui a tourné dans ma tête. Beaucoup de musique populaire mêlant du sampling et de l’électroacoustique. Je pense aussi à des chansons de Robert Normandeau, qui utilise beaucoup la voix. On a creusé dans plein d’affaires et en même temps, on essaie de faire de la musique un peu plus pop que certains; c’est un mix d’influences. On a essayé de faire un croisement entre mes goûts  pop et ceux de Jane qui sont bien plus dans les musiques instrumentales. 

PAN M 360: Comment trouve-t-on la musicalité dans les paroles? 

NICK HYATT: Avec mes études, j’ai pu creuser un peu sur la voix et la forme du mot. Dans l’album, on a essayé de prendre plus de distance que juste le mot. On a essayé d’utiliser la cadence dans laquelle les gens parlent. On a utilisé les moments qui nous parlaient. On est allé chercher soit le rythme ou la prosodie de la voix pour tracer la mélodie. On suivait la montée et la descente de la voix pour nos gestes musicaux. On a essayé de suivre ça même avec les percussions qui tentaient de suivre le rythme des hésitations de la voix. Parfois on jouait avec la voix, parfois on la prenait telle quelle. Il faut penser que les gens parlent de façon très spécifique, personne n’a un rythme fixe par exemple. Même si on devient meilleur avec les rythmes expérimentaux, il y a des petites précisions qui s’ajoutent dans la voix, et des micro-tonalités. Ça change toujours un peu. Ce rythme, c’est un travail de précision. Il faut aussi se rappeler que la façon dont on parle appartient à quelqu’un. Les gens nous ont carrément prêté leurs instruments; leurs voix. On voulait bien les respecter. On voulait donner de l’amour à chaque voix et s’assurer que chacun était heureux avec leurs façons de s’entendre. 

PAN M 360: Est-ce que la voix influence votre choix d’instruments? 

NICK HYATT: En fait, c’est influencé par les instruments qu’on joue nous-mêmes. Jane est violoncelliste donc beaucoup de nos compositions ont tourné autour de ça. Moi je suis surtout claviériste, notre producteur était drummer alors on a essayé d’intégrer ça. Il y a aussi un côté électroacoustique où on joue avec des pédales et du sampling fait à l’ordinateur.

 PAN M 360: Y’a-t-il un message plus large

NICK HYATT: C’est difficile pour moi de partager l’album à cause de cette question. D’un bord je suis très curieux de voir at face value ce que les gens en retiennent. Mais aussi il y a un but de documentation: c’est un français très spécifique dans un coin du monde très spécifique qui est en train d’évoluer. C’est un archivage de cette façon de parler, et je voulais qu’on entende cette façon de parler. Je voulais qu’on soit conscient de la réalité de ces gens. Il y a tellement de langues au Canada et j’espérais partager ça pour célébrer notre façon de parler. 

PAN M 360: Entendra-t-on parler de Parler Bien de nouveau à l’avenir ? 

NICK HYATT: On a un autre projet d’envergure. Une autre série d’entrevues. On développe encore le concept, mais ça tourne autour du rôle d’artiste quand on travaille avec des voix. On s’en va un peu dans le méta. On commence les entrevues dans quelques semaines. Au niveau du thème, on n’a pas encore creusé à 100%. On voudrait faire une grosse pièce dans laquelle on joue avec la forme. On aimerait faire quelque chose qui pourrait être joué par un ensemble live du début à la fin. 

PAN M 360: Parlant de live, de quoi aurait l’air un spectacle de Parler Bien? 


NICK HYATT: On avait des plans pour jouer ça à Montréal, à Windsor et même au Yukon. Mais deux ans après avoir enregistré, on commence à passer à autre chose. Le prochain projet, lui, serait vraiment plus adapté pour le live avec de la musique de chambre et du sampling. On n’a pas ciblé encore la meilleure façon de le faire, mais c’est certain qu’on veut de la voix et des musiciens.

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