Alexandre Tharaud revient gâter ses fans: programme double, triple concept

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Très apprécié du public mélomane québécois, le pianiste français Alexandre Tharaud revient une deuxième fois à Montréal en quelques semaines, cette fois en solo avec invités. Le virtuose nous convie à un triple concept réparti en deux programmes. Ce vendredi, 19h, Salle Bourgie, le premier rendez-vous consiste à une « lecture musicale » du livre Montrez-moi vos mains écrit par le pianiste, suivi d’un récital en bonne et due forme avec des œuvres de son cru ainsi que de Rameau et Schubert. Présenté à 22h15, le second programme s’intitule Dodo Tharaud car il est présenté dans un contexte d’apaisement, sans éclairage et avec invités.  Joint en France, le musicien se prête au jeu des questions avant sa deuxième traversée printanière de l’Atlantique.

PAN M 360 : Ce copieux repas est donc décliné en plusieurs services!

ALEXANDRE THARAUD : Ça se déroule sur une soirée qui commence tôt et qui finit tard, et en trois étapes. Le premier, c’est une lecture de certains passages de mon livre Montrez moi vos mains, qui parle de la vie de soliste, mais vu des coulisses de l’intérieur. Ça parle des trains, des avions, des hôtels, des loges, de toutes ces salles d’attente… une sorte de sas entre la vie réelle et le monde de la scène. Et puis, je parle aussi du contact avec le public, des pistes, de l’avant, de l’après et du pendant le concert. Comme par exemple, comment on ressent Chopin ou Beethoven sur une scène. On ne joue pas du tout de la même manière quand on est sur une scène que chez soi. Bref, ça, c’est la première partie. Ensuite, il y a un deuxième concert qui est plus traditionnel : un récital de piano avec des œuvres de compositeurs, plus mes propres pièces. Le premier compositeur est Jean Philippe Rameau,  le deuxième est Franz Schubert, qui font partie de mes compositeurs fétiches. Je les mets dans les cinq premiers compositeurs en priorité dans mon répertoire.  

PAN M 360 : Vous jouez aussi vos propres œuvres, inconnues de ce côté de l’Atlantique. Qu’en est-il?

ALEXANDRE THARAUD : J’ai effectivement glissé entre Rameau et Schubert des œuvres que je joue très rarement, uniquement pour des publics qui me connaissent bien. Je l’ai déjà fait à Londres il y a quelques semaines, je le ferai à la Philharmonie de Paris en mai. Et donc à Montréal, je vais en jouer quelques-unes, tirées de Corpus Volubilis, un cycle de pièces dont le troisième livre (de partitions) va sortir ce printemps. En fait, chaque livre de Corpus Volubilis contient 20 pièces, donc j’en suis à 60 pièces, toutes très courtes. Donc là, je compte jouer six ou sept pièces. C’est donc une sorte de clin d’œil humble que je fais au public de Montréal pour lui montrer mon travail de compositeur que j’ai très peu mis en valeur ou même totalement caché pendant des années.

PAN M 360 :  Il est relativement fréquent que des pianistes de concert finissent par composer pour piano.  C’est donc votre cas!

ALEXANDRE THARAUD : Je me permets de vous reprendre parce que ce n’est pas « finir par écrire » dans mon cas. Car je ne voulais pas être pianiste mais bien compositeur. Enfant et adolescent, j’ai écrit des œuvres pour orchestre, des concertos, une cantate, un ballet, etc. Rien ne m’arrêtait d’aller de plus en plus loin. Et je ne voulais surtout pas être pianiste parce que je savais que c’était une vie difficile, quoique compositeur, ça n’aurait pas été facile non plus. Mais j’ai mis ça de côté et je n’ai pas voulu en parler pendant longtemps. Or finalement, grâce à la pandémie, cette période où on a fait des choses différentes, commencé à lire pour certains, faire des gâteaux pour d’autres…  Moi, j’ai repris certaines de mes pièces, je les ai mises au propre et les ai fait éditer et j’en ai même enregistré certaines. Donc c’est plutôt quelque chose qui vient de loin par rapport à d’autres pianistes qui, oui, ont envie de composer leurs œuvres à un moment, alors que moi c’est le contraire. C’était dans mon sang et je ne voulais pas être pianiste. 

PAN M 360 : Si on essaie de percevoir très sommairement votre approche compositionnelle, où vous inscrivez-vous ? 

ALEXANDRE THARAUD : Quand j’étais jeune, j’étais très inspiré par Gérard Grisey, par exemple, que je considère toujours comme un immense compositeur. Et puis, petit à petit, j’ai composé de la musique atonale… je ne cherche pas à plaire. Et quand on écrit beaucoup, il y a un moment où on ne peut plus mettre précisément une filiation dans ce que l’on écrit.  Tout ce que je peux dire c’est que ça vient de certaines figures très importantes de la musique dans les années 80, c’est-à-dire quand j’ai commencé à écrire. Et puis après, ça s’en est détourné obligatoirement. Quand on crée, on se détourne toujours, au bout d’un moment, des figures qui nous ont inspirés. 

PAN M 360 :  Maintenant, pour le Rameau… composé à l’origine pour le clavecin, est joué au piano.

ALEXANDRE THARAUD :  Je trouve ça magnifiquement beau que de jouer la même partition de Rameau au piano au lieu d’un clavecin, mais c’est la partition originale. Ce qui est beau dans le clavecin, cependant, c’est la pureté; le clavecin a quelque chose d’extrêmement centré, il dit les choses, il dit la musique ou la chante sans en rajouter. Alors que le piano, ça déborde toujours.

PAN M 360 : Et donc vous jouez 3 époques musicales distinctes dans ce programme : période baroque avec Rameau, période romantique avec Schubert et vous, période actuelle.

ALEXANDRE THARAUD : Exactement.

PAN M 360 : Le concept du second concert (avec invités spéciaux) est peu courant, son titre donne le ton : Dodo Tharaud

ALEXANDRE THARAUD :  Ça aussi, c’est quelque chose que je fais assez rarement, mais quand même un peu plus souvent que jouer mes propres œuvres. Ça aussi, c’est quelque chose que je fais assez rarement, mais quand même un peu plus souvent que jouer mes propres œuvres. C’est un concert dans le noir, sans lumière sauf évidemment les issues de sécurité et peut être une petite lampe sur le clavier et sur le pupitre de mes invités. C’est un concert où le public peut s’allonger et écouter. Et donc, allongé, on ne voit pas les musiciens; on regarde le plafond ou bien on ferme les yeux. Et voilà l’assistance que j’aime, qui n’est pas à regarder le concert mais plutôt le ressentir profondément, quitte à s’endormir – puisque c’est un concert très, très calme. Personne n’a de programme, donc on ne sait pas ce qu’on écoute. J’ai des invités, nous jouons l’un après l’autre comme ça, de petites choses très, très pianissimo. Et souvent à la fin, il y a des gens qui sont endormis ou qui se sont tellement calmés, à tel point qu’ils ne veulent plus repartir !

PAN M 360 : Parlez-nous brièvement de vos invités, qui sont déjà annoncés sur le site de la Salle Bourgie.


ALEXANDRE THARAUD : Il y a l’extraordinaire Jean Marchand,  aussi bon musicien que comédien, ce qui je pense est unique au monde. Il y a Marina Thibeault, l’altiste qui fait une carrière maintenant internationale et que j’ai connue il y a plus de dix ans, quand elle était toute jeune. Et puis, Daniel Brière lit la majeure partie du texte « Montrez moi vos mains » dans le premier concert. Enfin, il y a le violoncelliste Joshua Morris.

PAN M 360 :  La formule de ce concert se prête-t-elle à différents contextes?

ALEXANDRE THARAUD : Je l’ai fait dans plein d’endroits différents, en général dans des endroits qui ne sont pas dédiés aux concerts. Personne ne sait ce qu’il va entendre, ce qui permet de ne pas avoir de jugement ou d’avis préconçu. Il faut rendre la musique telle qu’elle est, il y a peut être des pièces que l’on reconnaît et d’autres qu’on ne va pas connaître ou encore des poèmes ou d’autres éléments qui nous sont étrangers. Au fond, c’est un concert où il est interdit de juger.  

PAN M 360 :  Avec ces lectures et plongées dans le noir, peut-on parler de théâtralisation de la musique classique comme on l’observe de plus en plus fréquemment ?

ALEXANDRE THARAUD : Je pense que faire un concert dans le noir n’est pas une théâtralisation. Je trouve au contraire que ce qui n’est pas naturel, c’est plutôt d’avoir un pianiste qui joue pendant deux heures sous les projecteurs,  que tout le monde applaudit, qui se lève et qui s’en va. Ça, c’est une théâtralisation en soi que j’aime néanmoins, c’est mon métier. Mais je trouve aussi qu’écouter la musique, ça peut aller beaucoup plus loin si on est dans le noir et si on enlève la dimension visuelle de l’exécution. Pour moi donc le Dodo Tharaud, c’est l’opposé de la théâtralisation, c’est-à-dire le retour  à l’écoute la plus directe, sans que l’auditeur se dise « Ah oui, ça c’est bien, ça c’est pas bien. » ou « Ah, elle a une robe trop longue » ou « Il a un pantalon froissé » ou « L’acoustique n’est pas très bonne. » Quand on est allongé et les yeux fermés, on ne pense plus à tout ça. On reçoit la musique directement, sans filtre. 

PAN M 360 :  Il y a donc toutes sortes de stratégies intéressantes et créatives pour communiquer la musique, dont l’invitation de comédiens qui interviennent sur scène ? 

ALEXANDRE THARAUD :  Oui, comme le faisaient nos ancêtres, d’ailleurs. Chopin, quand il jouait en concert, il était aussi mime et lisait des poèmes, il y avait presque toujours des acteurs ou des chanteurs qui participaient à ses programmes. Quand Liszt donnait ses récitals, il pouvait être habillé en collants, avec des cheveux longs, plaqués. Au fond, notre métier était comme ça depuis le départ, le pianiste était presque toujours entouré et créatif dans sa présentation. C’est plutôt à la fin du XIXᵉ siècle et je dirais surtout dans la première partie du XXᵉ siècle que ce métier s’est rigidifié avec des récitals de piano extrêmement sévères. Auparavant, les pianos étaient couleur bois naturel, blancs ou colorés. Et puis ils sont devenus noirs comme des cercueils. Les pianistes étaient des rock stars et se sont transformés en hommes d’église, sans affectation aucune. 

PAN M 360 : Oui, et cette austérité coïncide aussi avec la disparition de l’improvisation.

ALEXANDRE THARAUD : Ça, c’est vrai, alors qu’au départ, tous les pianistes étaient des improvisateurs et des compositeurs. L’improvisation a vraiment déserté quasi totalement l’approche des pianistes, à de rares exceptions près.

PAN M 360 :  Vous avez un public fidèle au Québec, on peut dire que vous êtes un habitué des scènes de Montréal depuis un bon moment et que ça se poursuit tout naturellement. 

ALEXANDRE THARAUD : Oui, j’ai une histoire d’amour très forte avec Montréal. D’ailleurs, ma première histoire d’amour, quand j’avais 17 ans, je l’ai vécue à Montréal. Et puis… je ne sais pas si c’est ma première histoire d’amour qui me lie à Montréal ou si c’est mon histoire d’amour avec Montréal qui me lie à son public. 

PAN M 360 : Qu’importe, on comprend que vous y revenez toujours dans d’excellentes dispositions!

ALEXANDRE THARAUD : Oui!  Et donc, depuis l’âge de 17 ans, je n’ai cessé d’y retourner, d’interroger cette ville, de tisser des liens amicaux très forts.  Je m’y sens extrêmement bien, c’est comme une deuxième famille! 

PROGRAMME  1, 19H. INFOS ET BILLETS ICI

LECTURE :Lecture musicale du livre d’Alexandre Tharaud Montrez-moi vos mains suivie d’un récital solo.  Alexandre Tharaud, piano. Avec la participation spéciale du comédien Daniel Brière

RÉCITAL :

RAMEAU Pièces en la des Nouvelles Suites de pièces de clavecin (extraits)

Alexandre THARAUD Corpus Volubilis, Livre
SCHUBERT Quatre Impromptus, op. 90

PROGRAMME 2 , 22h15 : DODO THARAUD INFOS ET BILLETS ICI

Alexandre Tharaud, piano
Avec la participation spéciale des comédiens Daniel Brière et Jean Marchand ainsi que de l’altiste Marina Thibeault et du violoncelliste Joshua Morris.

PROGRAMME : SURPRISE! 

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