CEASE: Une violence nécessaire
Le groupe powerviolence CEASE, originaire de Hamilton, en Ontario, est l’un des petits trésors de la programmatrice Rose Cormier. CEASE a toutes les cartes en main. La chanteuse monte sur scène déjà furieuse, une émotion qui ne fait que s’intensifier. Un larsen assourdissant déchire la salle avant que le batteur et le bassiste ne sombrent dans une convulsion violente. Surcharge sensorielle immédiate. La chanteuse, bouillonnante de l’intérieur, laisse échapper la vapeur. Le visage rouge écarlate, les yeux au bord de la rupture, les muscles tendus jusqu’au cou. Des cris que l’on sent dans les os.

Bien que les paroles soient à peine audibles, les breakdowns portent une forme de mantra : « I can’t afford it. »
Rappel qu’un deux-pièces coûte 2 148 $ et un studio 1 809 $, selon l’édition du jour du Hamilton Spectator.
À Hamilton, et au Canada plus largement, l’inaccessibilité des besoins de base devient une forme de traumatisme complexe, dont la gravité semble encore dramatiquement sous-estimée. CEASE nous apprend à dire non quand ça fait mal. Ils nous rappellent que personne n’a jamais obtenu ses droits en les demandant poliment. La tension se délite en exaspération. La violence éclate comme du pus d’une vieille blessure.
« On apprécierait vraiment que vous marchiez d’un côté à l’autre comme un homme des cavernes. »
Parmi les coupables : un gars filiforme qui sprinte d’un bout à l’autre, manquant de percer un trou dans le mur. La fille de 4 pieds 11 devant moi est la seule barrière entre eux et la caméra que j’ai empruntée. Elle a un immense sourire aux lèvres.

La Sottarenea: L’acte terrorisant de Mickey Dagger
Mickey Dagger est un véritable cas. Même parmi les personnalités de scène les plus rugueuses et intimidantes vues jusqu’ici, il y a généralement une distance, une conscience de soi qui leur permet de rester sains d’esprit une fois rentrés chez eux. Avec Mickey Dagger, difficile de dire s’il s’agit d’un numéro ou s’il agit par pure nécessité, pour soulager une âme tourmentée.
Il chante sur une boîte à rythmes inspirée de Martin Rev, tandis que deux guitaristes et deux saxophonistes bourdonnent à des vitesses psychédéliques. Avec un long slapback delay sur la voix, il glisse dans un flot narratif, mimant une scène violente de trahison avant de s’écraser au sol dans un cri interminable, sans jamais perdre le regard.

Le mélodrame frôle le comique, rendu encore plus drôle par son engagement total. Plus ça dure, plus je me surprends à sourire devant le théâtre de Mickey Dagger. Cela aurait pu sembler excessif, mais la musique — tout simplement incroyable — maintient l’ensemble. Le groupe exécute à la perfection cette atmosphère tordue de punk industriel expérimental, tout en gardant une forme d’accessibilité. Les morceaux évoluent de manière chaotique, mais reviennent à des motifs forts, la large tessiture vocale de Mickey traversant nettement le vacarme. Ça se termine avec Mickey Dagger à genoux, dos à la foule, comme s’il se faisait arrêter, avant de mimer se tirer une balle dans la tête. « Vous m’aurez jamais. »
Sala Rosa: Les Enfants Sauvages
Impossible de parler d’hier soir sans mentionner le concert inoubliable — peut-être historique — d’Enfant Sauvage à la Sala Rosa. À un moment et dans un lieu où l’identité québécoise est scrutée de près, Enfants Sauvages sont, comme leur nom l’indique, indompté·es. Avec Enfants Sauvages, aucune honte à être fier·e de ses origines. « On vient de Saint-Roch tabarnak ! » Vêtue d’une salopette en denim d’une seule pièce avec une fleur-de-lys scintillante au dos, la chanteuse nous a montré exactement où mettre cette inhibition.

Avec des vétérans de la scène sur scène, la musique plonge et remonte à travers des breakdowns et des tempos fulgurants qui dépassent leurs propres limites, jusqu’à ce que la main d’un guitariste commence à saigner. « Pas besoin de guénilles esti, quelqu’un pitchez-nous votre chandail ! » En un instant, cinq chandails sont lancés sur scène pour servir de bandages improvisés. Leurs riffs semblent redevables au mouvement riot grrrl, mais avec quelque chose de plus lourd issu du hardcore, une sorte de grunge sauvage et animal.
Mais le groupe punk-garage-hardcore est plus que de la musique. Une véritable pièce théâtrale se déploie parallèlement aux paroles. Deux jumelles aux perruques carrées se déshabillent à chaque extrémité de la scène, éclairées par des lampes de poche tenues par des silhouettes encapuchonnées. L’ensemble évoque un flash mob de Pussy Riot.
Elles croquent des pommes et les recrachent dans la foule, lancent des avions en papier vers le bar et font semblant d’appeler Dieu sur un téléphone fixe. Entre le spectacle incessant, le guitariste ensanglanté qui shred sans relâche et la chanteuse qui frôle la nudité totale en déboutonnant sa combinaison, la Sala Rosa se transforme en asile de chaos poétique. Partir donne l’impression de tomber d’un nuage.
Quoi qu’il arrive demain, la nuit dernière à la Taverne Tour continue de vibrer dans aujourd’hui. Le festival semble plus grand cette année, presque chaque salle déborde, et la musique traverse la ville comme un courant à ciel ouvert, chaque pièce vibrant d’urgence, de sueur et du frisson de quelque chose qui refuse d’être contenu. Nommons-le punk.























