free jazz

Suoni: retour sur Luke Stewart + Tcheser Holmes + Aquiles Navarro + Keir Neuringer + Nicolas Caloia + skin tone + Geneviève Gauthier + Jason « Blackbird » Selman + Charlotte Layec + Dave Rempis + Tashi Dorji + Eric Hove

par Alain Brunet

Un festival international peut désormais avoir plusieurs dimensions, tant les réseaux culturels se sont multipliés de manière exponentielle au cours des dernières décennies. Les Suoni Per Il Popolo s’inscrivent dans cette réalité et on pouvait l’observer cette semaine à la Sala Rossa et la Casa del Popolo, notamment avec cette rencontre entre musiciens de Philadelphie et de Montréal, réunis sur une même scène. 

La soirée de lundi a commencé par une mauvaise nouvelle : Moor Mother, l’artiste la plus connue de l’aréopage from Philly, avait pris un vol qui s’est mal terminé car son avion a dû rebrousser chemin à cause d’un passager en crise. Moor Mother devait remettre ça au lendemain mardi et a finalement annulé son engagement. Ce fut donc l’occasion de découvrir ses collègues afro-américains, réunis sous la bannière du collectif Irreversible Entanglements (enchevêtrements irréversibles).

Luke Stewart (contrebasse), Tcheser Holmes (batterie), Aquiles Navarro (trompette, électronique),  Keir Neuringuer (saxophones alto + soprano , électronique), auxquels se sont  joints les Montréalais.e.s Geneviève Gauthier (sax alto),  Nicola Caloia (contrebasse), skin tone (mbira, électroniques, saxo), Jason « Blackbird » Selman (poésie et trompette) et Kim Zombik (chant).

La soirée s’est construite sur une série d’interventions typiquement free jazz, à géométrie variable. Saxo solo d’Aquiles Navarro, puis de contrebasse-voix-poésie (Caloia, Zombik, Selman), le tout entrelardé de mbira (instrument à lamelles de métal que certains nomment le piano africain), après quoi les artistes de MTL et Philly se sont progressivement mélangés jusqu’à ce que le quartette Irreversible Entanglements puisse conclure la soirée, ce qui fut également le cas le lendemain mardi.

À celles et ceux qui prêtent au free-jazz une forme redondante impliquant des techniques limitées de la part de leurs interprètes, sachez que la haute virtuosité est aussi au rendez-vous, plusieurs excellents musiciens de jazz plus conservateur s’investissent aussi dans l’improvisation libre. L’excellente saxophoniste Geneviève Gauthier, par exemple, brille dans plusieurs contextes différents, dont l’improvisation libre et (surtout) atonale. 

Le quatuor de Philadelphie, pour sa part, ne s’en tient pas aux formes convenues de free jazz, y greffant des grooves polyrythmiques, typiques du jazz contemporain ou carrément jazz-fusion, ce qui diffère considérablement de l’approche « swing déconstruit » des générations précédentes. L’influx de musiques électroniques via claviers, ordinateurs et autres technologies de pointe confère de nouvelles couleurs à l’improvisation libre. Assurément, la nouvelle génération de musiciens improvisateurs aborde le free-jazz en y enrichissant le discours de composantes typiques de la lutherie de 2024.

Autre observation faite le lendemain mardi à la sala Rossa, à la suite de la projection d’un concert groove mené par le saxophoniste Eric Hove et tourné dans la Biosphère du parc Jean-Drapeau, la mélodie et la tonalité/modalité ne sont pas exclues du discours soi-disant free, on l’a observé et savouré durant le duo que forment la chanteuse inspirée Kim Zombic et le contrebassiste Nicola Caloia, le meilleur du genre à Montréal depuis l’époque (de plus en plus lointaine) du tandem Michel Donato/Karen Young. 

On a observé de nouveau cette approche hybride  jeudi soir à la Casa Del Popolo, alors que la clarinette basse de la Montréalaise Charlotte Layec juxtaposait son jeu en temps réel avec une série d’enregistrements filtrés et recomposés de musiques surtout folkloriques. C’était aussi observable avec le duo mettant aux prises le saxophoniste de Chicago(alto et soprano) Dave Rempis et du guitariste Tashi Dorji, originaire du Bhoutan et installé à Asheville,Caroline du Nord. Si le jeu du saxophoniste, fort bon au demeurant, ne nous a pas appris grand-chose du vocabulaire free tel qu’on l’imagine, le jeu de Dorji s’est avéré fort singulier pour ses explorations de saturation, son approche percussive et autre recherches texturales via un vaste assortiment de pédales d’effets.

Reste à souhaiter que cette approche hybride saura trouver des publics moins confidentiels  et galvaniser les jazzophiles à une plus grande échelle.

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