expérimental / contemporain / Multidisciplinaire

Semaine du Neuf | Solitude, hyperréalité, connexion, méchante claque

par Alain Brunet

Parmi les grands crus (sinon le plus grand) de cette Semaine du Neuf, Hide to Show est une œuvre hallucinante, exigeant une virtuosité extrême au service d’une métaphore de l’univers virtuel dans lequel nous sommes désormais plongés. L’interview réalisée par son directeur artistique, le violoncelliste Pieter Matthynssens, nous avait mis la puce à l’oreille, l’exécution de samedi après-midi dans un studio-théâtre du Wilder malheureusement épars, a définitivement convaincu la majorité des personnes s’étant présentées à ce spectacle pour le moins marquant.

L’œuvre de Micheal Biel, compositeur de Cologne, a mené les 8 interprètes de l’ensemble belge flamand Nadar (violoncelle, violon, clarinette, saxophone, flûte, trombone, clavier, percussion) à acquérir une expertise nouvelle : jouer une partition extrêmement complexe en symbiose avec une trame électronique, chanter, danser, se déplacer dans l’espace, actionner des stores vénitiens d’un des six cubicules installés en milieu de scène, jouer en formation, en duo ou individuellement.

Pendant 70 minutes, ce feu roulant est inédit, bien que cette œuvre soit sûrement descendante des collages intégrés multi-styles, on pense notamment aux travaux de John Zorn, Hermeto Pascoal, Frank Zappa ou Sun Râ. Une ou deux générations plus tard, l’époque actuelle a mené le compositeur Michael Biel, qui n’est pas un leader d’orchestre comme ceux mentionnés précédemment, à faire évoluer son langage/collage de concert avec l’ensemble Nadar, afin de malaxer de multiples référents musicaux, provenant de l’électro, de l’anime japonais, de la pop, de la musique moderne pour le cinéma, et aussi de la musique contemporaine de descendance classique. Mais… d’une certaine façon, convenons que Nadar est un peu le band de Michael Biel, enfin pour la suite d’oeuvres proposées au fil du temps. 

L’inspiration en musique est un état des lieux, et nous pouvions en contempler la diversité dans Hide to Show. Cet éclatement de l’écoute sur le web mène forcément à une culture multi-genres, le compositeur en témoigne afin de servir aussi son propos : ce qui est vrai devant vous et ce qui ne l’est pas, joué ou projeté sur écran. Micheal Biel n’explore pas ici le deep fake (on imagine que ça viendra!) mais l’exécution réelle ou virtuelle à l’intérieur d’une œuvre où les interprètes évoquent la solitude du web et la manière de chacun de s’y exprimer sans toujours révéler sa véritable identité, ou encore la révéler partiellement. 

Ainsi, on brouille  brillamment les cartes et le jeu consiste forcément à essayer de distinguer ce qui est joué en temps réel et ce qui a été préalablement enregistré par les caméras de la production. Les enregistrements réinjectés sont donc parties prenantes de Hide to Show, à tel point qu’on abandonne progressivement notre intérêt pour distinguer ce qui est joué en temps réel et ce qui ne l’est pas. Et comme le soulignait en interview Pieter Matthynssens.Ce tourbillon hallucinant peut être aussi considéré comme un prolongement légitime du théâtre musical ou de l’opéra de chambre, sorte d’hybridation de la performance multimédia des formes l’ayant précédé comme nous l’avions observé la veille avec Quigital Corporate Retreat, autre œuvre excellente mise de l’avant par la soprano Sarah Albu et Architek Percussion. Voilà où nous en sommes, et Hide to Show nous aspire vers le haut.

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