classique

Toronto Symphony Orchestra et Emily D’Angelo : Entre l’ombre et la lumière

par Alexandre Villemaire

Après avoir accueilli l’Orchestre de Paris et son jeune chef Klaus Mäkela en mars dernier et l’Orchestre de Philadelphie avec Yannick Nézet-Séguin un mois plus tard, c’était maintenant au tour de l’orchestre de la Ville Reine d’être accueilli dimanche dernier à la Maison symphonique de Montréal. Le Toronto Symphony Orchestra et son chef Gustavo Gimeno étaient de passage dans la métropole pour y présenter avec la mezzo-soprano italo-canadienne Emily D’Angelo, la suite enargeia, issu de son premier album du même nom paru chez Deutsche Grammophon. 

Nous avions nous-mêmes recensé avec une grande appréciation ce disque lors de sa parution en octobre 2021, relevant « l’audace de la jeune chanteuse qui déjouait toutes conventions, au moyen d’un programme éclectique mélangeant œuvres médiévales enrobées d’indie rock électro et pièces de compositrices du XXIe siècle. » 

La transposition sur scène avec un plus large effectif orchestral a-t-elle été réussi à rendre justice à l’enregistrement? Dans l’ensemble, nous pouvons dire que oui. 

Dans cette version concert, D’Angelo ne retient que certains des éléments musicaux de son opus, conservant dans cette suite ceux qui nourrissent une trame narrative abordant la thématique de la mort et du repos. Après une ouverture résumant l’esthétique de l’œuvre par Jarkko Riihimäki qui signe également les arrangements des dix pièces de la Suite, Emily D’Angelo enchaîne les œuvres d’Hildegard von Bingen, Hildur Guðnadóttir, Missy Mazzoli et Sarah Kirkland Snider, oscillant entre une atmosphère planante et des moments de grande vitalité. 

Après une introduction méditative de l’antiphonaire O Frondens Virga soutenu par une pédale de cordes qui se prolonge sur Fólk fær andlit de Guðnadóttir, c’est une complainte animée et angoissante (The World Within Me Is Too Small) qui amène la thématique de la mort de front. Moment phare du cycle, la transition entre la pièce Dead Friends et Lotus Eaters de Snider fait interagir avec ces contours pop une ligne vocale d’une grande profondeur avec un habillage de cordes auquel s’ajoute un ensemble de percussions avec batterie. 

Sans perdre de son intensité, le retrait de l’arrangement de guitare électrique présente sur le disque, vraisemblablement pour des raisons d’équilibre et de balance sonore, changeait le lustre de la pièce et la particularité notable de cette pièce qui nous avait profondément saisi la première fois. Compréhensible, même si nous aurions aimé avoir droit à cette même audace. 

Droite et vêtue d’un costume monochrome, D’Angelo a offert une performance sentie, remplie d’intensité et de nuances, tant sur scène que vocalement, même si nous avions l’impression qu’en début de prestation, la voix semblait quelque peu éteinte. Une impression qui s’est estompée au fil de sa performance où sa voix chaude, grave et envoûtante s’est fait entendre. 

L’œuvre était encadrée de l’Ouverture Coriolan de Beethoven – interprété avec fougue et relief -, et la Symphonie no1 en do mineur de Brahms, autre pièce maîtresse de la soirée. C’est ici que le son et la direction mené par Gustavo Gimeno se révèlent. Gimeno – dans la même veine que Payare -, n’indique pas uniquement que des tempis, il dirige des phrases, des intentions musicales et des dynamiques. Cela confère à l’orchestre une amplitude d’une grande homogénéité et une sonorité claire et enveloppante. 

Du premier mouvement avec son thème au caractère dramatique et sombre au complexe et majestueux finale aux influences beethovénienne éclatante, Gimeno construit le matériel musical avec une direction passive mais signifiante, c’est-à-dire en donnant juste ce qu’il faut à l’orchestre comme indication pour évoluer dans leur jeux instrumentaux, porter à différents moments les solistes Jonathan Crow (premier violon), Joseph Johnson (violoncelle) et Eric Abramovitz (clarinette), développer les thèmes, les lignes et les nuances dans ce qui aura été une performance classique, satisfaisante dans un concert riche en couleurs et en affects.

Crédit photo: Allan Cabral

avant-pop / électronique / expérimental / moyen-oriental

BORN TO LEAVE (REVISITED) au Centre Phi: tragédie électronique sophocléenne aux saveurs du Liban

par Salima Bouaraour

Le Liban, un territoire au chassé-croisé des Phéniciens, des Arabes et de sa diversité ethno-religieuse, qui se manifeste dans l’Histoire telle une épopée lyrique et dramatique. Teinté de richesse et de beauté, ce pays vit aussi une tragédie sans nom depuis plusieurs décennies comme la guerre civile, la crise économique et l’instabilité régionale. Actuellement, on estime la diaspora libanaise à environ 12 millions d’individus dans le monde. 

Wake Island explore cette question dans un triptyque comprenant une performance immersive en direct, une expérience d’écoute audio spatiale et un jeu vidéo de rôle. 

En effet, Philippe Manasseh et Nadim Maghzal se sont associés à une équipe de créateurs médiatiques pour ré-inventer une nouvelle formule de leur album Born to Leave, paru en 2021, en un jeu 3D, centré sur les thèmes de l’immigration et de l’identité arabe ainsi qu’avec l’artiste, Radwan Ghazi Moumneh, afin de revisiter la conception sonore. 

Le mixage spatial est en écoute dans l’Habitat sonore et se décline en 9 pièces. 

1. Habitat sonore. du 1er mai au 7 mai. Mixage spatial de l’album. 

Plongées dans la pénombre d’une salle immersive, pourvue d’une installation multicanaux, au son d’une perfection troublante, les conditions d’écoute sont plus qu’optimales. La musique vous transcende de toute part avec un subtile mélange de scénario digne d’une ambiance cinématographique telle que Dune et d’une ambiance électronique typique des performances immersives. On ressent plus que jamais la synthèse de deux entités: la narration de Wake Island et la mise en abîme sonore de Radwan: bouzouk, synthé, guitare électrique, pédale d’effet, vrombissement, son en echo, en spirale ou en résonance, voix lointaines, sensation d’un vent soufflant sur le sable, murs tremblant et détonation, basses profondes. À vivre absolument ! 

2. Jeu vidéo à jeu de rôle avec la bande son de l’album présenté le 3 mai. 

Dans des alcôves pourvues de coussins, plusieurs Ipads sont disposés pour accéder au jeu vidéo. Celui-ci consiste en un jeu de rôle où vous, le joueur, êtes plongé dans un vol Beyrouth-Montréal en phase d’atterrir à l’aéroport international Pierre-Elliott Trudeau. Vous rencontrez plusieurs personnages comme Maha, Bahia ou les agents de l’immigration canadienne ainsi que les deux personnages énigmatiques de Wake Island. Doublé d’un jeu de piste, plusieurs questions vous sont posées et chaque

réponse vous emmène vers la résolution d’une intrigue. Le décor est composé de visuels en 3D. Les scènes s’assimilent à des hallucinations psychédéliques sur fond de bande son de l’album et de crise politico-économique du Liban. Laissez-vous prendre au jeu !

3. le 3 mai. Performance immersive en direct avec Wake Island et Radwan Ghazi Moumneh + installation vidéo de Giotto remixant les visuels du jeu en 3D 

Sublime. Méditative. Envoûtante: une performance en direct digne d’une tragédie grecque des temps modernes. Dans la salle d’écoute, les artistes formaient un triptyque où le plateau se composait de synthés, ouds, guitare électrique, cithare, claviers et contrôleurs ableton ainsi que des pédales d’effets. L’installation et la conception s’assimilaient à une tragédie grecque antique mettant en scène des personnages illustres déchirés par des passions ou accablés par le destin. La trame sonore illustrait bien les pistes de l’album revisité mais se distinguait de l’écoute en salle immersive. La volonté était d’en faire clairement une expérience unique et ce fut une réussite! Les actes -exposition, rising action, climax, falling action-dénouement se sont déclinées sur une durée de 60 minutes environ. Nadim, Philippe et Radwan, les trois protagonistes, ont su captiver le public dans une prestation grandiose sur une scène ouverte circulaire, encerclée par le public. Les “musiciens-comédiens” se partageaient tous les rôles. La catharsis résidait dans le fil conducteur instillé par une nappe extrêmement vaporeuse et en répétition continue. Les chansons se succédaient pour mettre en exergue cette tragédie ‘libanaise” qui se jouait sous nos yeux et nos oreilles imprégnées d’une immense intensité poétique. La conception sonore était principalement ambient et planante mais le rythme lancinant était brisé par la voix de Philippe avec parcimonie et finesse. Une touche de vocoder et de vocalise orientalisante. Nadim créait de surcroît les saccades rythmiques et Radwan enveloppait le public dans des nappes envoûtantes. L’artiste visuel Giotto projetait des images du jeu vidéo en fond lumineux. Une pure tragédie électronique sophocléenne aux saveurs du Liban.

ACCÈS GRATUIT AU JEU VIDÉO ICI!

AUTRES INFOS SUR LE TRIPTYQUE ICI

cumbia

Less Toches remporte le Syli d’Or 2024, viva la cumbia !

par Alain Brunet

Less Toches, une formation émergente encline à la cumbia, a terminé en première place son parcours des Syli d’Or, compétition montréalaise consacrée à la diversité culturelle d’ici et mise de l’avant par les Productions Nuits d’Afrique. En cette soirée du jeudi 25 avril, la corolle de la Tulipe était remplie à ras bord, les fans des finalistes ont occupé bruyamment la place et le jury a choisi sciemment la formation ayant le meilleur potentiel de rayonnement, du moins à court terme. Le Syli d’Or fut remis au groupe en fin de soirée, soit par le cofondateur des Nuits d’Afrique, nul autre que Lamine Touré.

Porté par des percussionnistes aguerris, par un accordéoniste diatonique sensible aux origines colombiennes de la cumbia, par un bassiste dynamique et par un chanteur très à l’aise sur scène malgré ses limites vocales évidentes, Less Toches va droit au but et répand sans forcer une cumbia plutôt roots, incarnée, contagieuse à souhait. L’énergie et la ferveur sont les atouts principaux de cette jeune formation locale, qui ne réinvente pas la roue et qui se contente simplement de chercher la joie et les accroches nécessaires à la conquête de son public.

En première partie de cette finale, les Syli d’Or avaient sélectionné Boubé, un guitariste et chanteur du Niger enclin à ce blues du désert qui compte désormais son digne représentant à MTL. On sait que le style touareg a conquis la planète au tournant de ce siècle et  n’a cessé depuis de produire chanteurs, guitaristes et groupes très majoritairement localisés dans le Sahara et  dans la vaste zone qui en borde les limites méridionales. Montréalais d’adoption, Boubé est le seul guitariste du genre à s’exprimer ainsi dans l’île. Il chante dans la langue de sa région natale et aussi dans un français sommaire. Bon groove, beau duo de guitares, rythmes peut-être un peu minces vu la charge des cordes électriques,somme toute prometteur. Assez pour un Syli d’Argent, en tout cas.

Les musiciens les plus aguerris de la soirée étaient au service de Shahrzad, authentique virtuose des claviers jazz et latin jazz, reconvertie à la pop latino-orientale pour l’occasion. D’origine persane, la musicienne, chanteuse et danseuse avait réuni des artistes de très bon niveau – section rythmique élaborée, cordes électriques, anches, cuivres, choriste talentueuse. Tout était là sauf une direction artistique qui manquait peut-être de focus. On a peu senti la dimension orientale de cette musique essentiellement latine. Un peu too much dans sa volonté de séduire et de nous en mettre plein la face, Shahrzad n’a pas trouvé un angle artistique assez spécifique, assez singulier pour mettre en valeur ses très grandes qualités de musicienne. Voilà, pour l’instant du moins, qui l’a menée à l’obtention d’un Sily de Bronze à cette grande finale animée par notre estimé collègue Frédéric Cardin.

classique / période classique / période moderne / post-romantique

Schoenberg pré-révolutionnaire et Beethoven à l’OSM

par Alain Brunet

Pour le commun des mortels mélomanes, le nom d’Arnold Schoenberg (1874-1951), dont ce sera le 150e anniversaire de naissance le 13 septembre prochain, incarne la rupture entre la musique tonale, construite sur des gammes majeures et mineures, et se fondant en particulier sur la tonique (premier degré de la gamme) et la dominante (5e degré). Ce système fut privilégié en Occident du 17e siècle au tournant du 20e siècle, de Bach à Wagner. 

Or mercredi soir à la Maison symphonique, la rupture historique n’était pas prévue au programme, on y a plutôt privilégié le Schoenberg post-romantique au Schoenberg visionnaire. Et il faut dire que le règne du système tonal n’est pas vraiment terminé, puisqu’il domine encore largement les programmes classiques du monde occidental, sans compter ceux implantés désormais en Chine, au Japon ou en Amérique latine. Qui plus est, une large part de la musique populaire occidentale se fonde encore et toujours sur ce système tonal, bien qu’il fut largement influencé par le blues et le jazz afro-américain, sans compter plusieurs musiques non occidentales parvenues aux oreilles de l’Ouest.

Or, il faut rappeler le système tonal fut remis en question par des compositeurs européens de plus en plus influents à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Parmi créateurs, l’Autrichien Arnold Schoenberg (1874-1951) fut l’un des grands leaders esthétiques et théoriciens d’une musique fondée sur les 12 tons et demi-tons de la gamme et non de ses limites tonales fondées sur les 7 notes de l’échelle, tel que préconisé par JS Bach et autres compositeurs baroques au 17e siècle.

Comme ses contemporains, Arnold Schoenberg a été d’abord éduqué musicalement dans le courant romantique de sa jeunesse, et la première œuvre au programme de l’OSM cette semaine fut composée  bien avant sa révolution dodécaphonique. On peut toutefois en ressentir certaines prémisses dans certaines lignes mélodiques et choix harmoniques, mais il s’agit essentiellement de musique tonale. Profondément original même sur ce territoire, le compositeur avait déjà déjoué quelques façons de faire, du moins dans la construction de cette œuvre que Rafael Payare avait déjà dirigée à sa toute première expérience avec l’OSM.

Magnifique Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée) ! Ça dure 30 minutes sans interruption et ça ondule brillamment en s’inspirant d’un poème tiré de La Femme et le monde (Weib und Welt), un ouvrage de Richard Dehmel. Le texte décrit la promenade nocturne d’un couple amoureux dont la femme révèle qu’elle accouchera d’un enfant issu d’une autre liaison. Compréhensif, son amoureux lui assure sa volonté d’adopter l’enfant, le couple retrouve le bonheur dans cette « nuit transfigurée ». Pleine de nuances, assorties de quelques pointes d’intensité, cette musique décrit bien le ressenti de cette scène, cette passion larvée d’un couple improbable qui s’exprime dans un calme apparent. 

Au cours de cette même première partie, l’arrivée de la pianiste portugaise Maria-João Pires , qui aura 80 ans le 23 juillet prochain, ne fut pas un anti-climax. La dame a encore une articulation remarquable ! Côté attaque, elle n’a peut-être pas le tonus de ses meilleures années – et de toutes manières, son petit gabarit ne lui permet pas les salves les plus puissantes, encore moins à son grand âge. On sait qu’elle ne se produit plus très souvent depuis quelques années, mais elle peut  encore nous faire de l’effet en compensant par sa musicalité, son expérience, sa sensibilité et sa connaissance profonde de l’œuvre au programme : le Concerto de Beethoven pour piano no 4 en sol majeur. Son jeu est à la hauteur de la partition, on s’interroge rarement sur la précision de l’exécution dans les parties véloces, on peut observer parfois une certaine minceur dans le son mais on goûte généralement la présence de la soliste. Les pianistes étant généralement parmi les instrumentistes classiques les mieux préservés physiquement à un âge avancé (vu la positon plus équilibrée du corps face au clavier), Maria-João Pires peut encore nous faire tripper. C’est quand même impressionnant de voir à l’œuvre une quasi octogénaire capable de tant de choses sur les ivoires. Le principal agacement au programme enregistré ce soir-là était plutôt les applaudissements au terme du premier mouvement (Allegro moderato) en plein enregistrement, mais bon on n’ira pas là. Et on appréciera le rappel, soit un extrait fort connu de la Sonate no 8 pour piano de Beethove.
La seconde partie sera exclusivement consacrée à Schoenberg, car son poème symphonique Pelléas et Mélisande dure 41 minutes, inspiré d’un texte de l’écrivain belge Maurice Maeterlinck. Nous sommes dans les mêmes formes que La nuit transfigurée, c’est-à-dire structurée en fondus enchaînés de 4 parties, dont certains arrangements sont plus contrastés, notamment dans les cuivres (cors, trompettes,  trombones) et les bois (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons). L’écriture tonale de cette autre œuvre de jeunesse et son approche continuum représentent une excellente occasion de connaître Schoenberg et préfigurer ce qui l’a mené plus tard à la révolution dodécaphonique.

Crédit photo: Antoine Saito

Le même programme est présenté de nouveau ce jeudi 25 avril, 19h30, à la Maison symphonique. Billets et infos ici.

classique / post-romantique

Le niveau supérieur de l’Orchestre de Philadelphie

par Alain Brunet

On peut en témoigner au sortir de ce programme présenté vendredi à la Maison symphonique, il y a un lien fort entre Rachmaninov et l’Orchestre de Philadelphie. Le maestro Eugene Ormandy, chef principal à Philly de 1938 à 1980, a dirigé la première mondiale des Danses symphoniques en janvier 1941 en la présence du compositeur russe transplanté aux USA depuis la révolution bolchévique. Sous la baguette d’Ormandy, l’Orchestre a enregistré trois de ses concertos pour piano entre 1939 et 1941. Le maestro Leopold Stokowski a aussi enregistré deux versions du deuxième concerto pour piano de Rachmaninov.

On comprendra le choix de l’exécution réussie de la Symphonie No 2 pour cette tournée de l’Orchestre de Philadelphie, à l’évidence toujours l’un des 5 plus importants sur le continent nord-américain – le fameux Big Five.

On en constate l’envergure en temps réel, chaque section se trouve à un niveau supérieur aux moyennes internationales en matière symphonique. Bien sûr, il peut y avoir à redire sur de menus détails mais grosso modo, on se pâme devant cette supériorité orchestrale. On admire toutes les sections de l’Orchestre, on se range particulièrement du côté des cordes dont la richesse timbrale, l’articulation d’ensemble et la maturité collective sont tout simplement exemplaires.

On voyait Yannick Nézet-Séguin se réjouir de tant de beauté pendant qu’il dirigeait cette œuvre post-romantique, une œuvre archi-connue, même pour plein de gens qui ne l’ont jamais clairement identifiée et qui pourraient pourtant en reconnaître l’air principal de son 3e mouvement, adagio magnifiquement interprété vendredi soir. Or cette œuvre relève d’une esthétique beaucoup plus proche de la deuxième tranche du 19e siècle que du milieu du 20e . Cette musique plutôt retardataire plaisait tant à l’élite mélomane nord-américaine et aux producteurs d’Hollywood.

En première partie de programme, on a eu droit à la 4e Symphonie de la compositrice afro-américaine Florence Price (1887-1953), authentique pionnière de sa communauté dans le monde classique, que YNS a d’ailleurs enregistrée avec l’Orchestre de Philadelphie. À l’instar des compositeurs de sa générations aux USA, on pense notamment à George Gershwin, Florence Price entreprit d’intégrer à une approche post-romantique certains éléments de la culture populaire afro-américaine et de son répertoire sacré, d’où la singularité de cette esthétique qui fut rapidement récupérée par Hollywood et les séries télévisées… et qui fut méprisée par l’élite mélomane, vous vous en doutez bien.

Crédit photo: François Goupil

classique / période moderne

L’OSL et Naomi Woo : un parcours énergique au Nouveau Monde

par Alexandre Villemaire

Pour son troisième et avant-dernier grand concert de sa saison, l’Orchestre symphonique de Laval recevait comme cheffe invitée Naomi Woo, dont la dernière présence au podium remontait à mars 2023 où elle avait remplacé au pied levé Mélanie Léonard dans un programme mettant en lumière les compositrices pour la Journée internationale des droits des femmes.

Cette fois-ci en pleine maîtrise du programme, la maestra et l’orchestre ont offert au public lavallois un programme ancré dans des mondes musicaux de l’Amérique plurielle. Car, ce n’était pas que de la musique dite américaine, mais des Amériques, qui était mis de l’avant. Il convient à ce titre de souligner l’intelligence du programme proposé par Woo, qui conjugue à la fois élément connu – avec la Rhapsody in Blue et la Symphonie du Nouveau Monde -, et moins connu avec les deux pièces d’ouverture; deux œuvres de compositrices aux langages musicaux contemporains, mais qui demeurent accessible et cohérent dans l’unité thématique qui est tissé durant le concert.

Ainsi, l’orchestre a offert un départ explosif avec la très courte pièce Hullaballoo de Jocelyn Morlock. Composé dans le cadre des 150 ans du Canada, le caractère chaotique et angoissant de la pièce contraste avec le propos supposément festif entourant sa composition. Une manière pour Morlock selon Naomi Woo, d’exposer l’histoire compliqué du pays de la feuille d’érable. S’ensuivit l’Elegia andina de Gabriela Lena Frank.

Puisant dans ses origines culturelles sino-péruviennes, la compositrice accorde une place prépondérante aux percussions ainsi qu’aux vents dans cette œuvre pleine de contrastes. Le martèlement des sabots traversant les montagnes de la cordillère des Andes est soutenu par une enveloppe sonore portée notamment par les flûtes (excellents Benjamin Morency et Jean-Philippe Tanguay). Dans les deux cas, ces pièces proposent une musique d’effets où le timbre des différents instruments de l’orchestre est présenté avec différentes techniques de jeu, notamment pour les cordes, souvent sollicitées dans le suraigu en jouant sul ponticello ou encore par des attaques très percussives. 

Pour illustrer la portion états-unienne du concert, Naomi Woo a eu l’idée de programmer la Rhapsody in Blue de George Gershwin avec la pianiste jazz Lorraine Desmarais comme soliste invitée afin qu’elle présente « sa » version l’œuvre. Cette portion du concert à véritablement mis de l’avant son jeu pianistique, l’orchestre et sa cheffe ne se limitant qu’a quelques interventions, laissant le champ libre à la pianiste. Une fois le premier thème exposé, Lorraine Desmarais, que l’on voyait visiblement habitée par cette musique, a laissé libre cours à son sens de l’improvisation, égrenant au fil de ces longs interludes pianistiques des thème musicaux de la pièce, mais aussi des extraits d’autres chansons connus du répertoire de Gershwin, tel Summertime et I Got Rhythm

Les plus puristes pourraient se demander si intégrer le style de jeu de Lorraine Desmarais, qui n’est pas représentatif du style de l’époque de Gershwin, dans une pièce qui ne porte pas forcément l’étiquette jazz, était une bonne idée. Même si nous pouvons noter un certain décalage stylistique l’expérience esthétique de voir une des grandes jazzwomen du Québec, s’approprier le matériel musical de Gershwin, le manipuler et le transformer en y juxtaposant différents thèmes aux caractères variés avec aplomb a offert une version de l’œuvre qui avait le mérite d’être audacieuse et rafraîchissante.

La Symphonie du Nouveau Monde d’Antonín Dvořák qui est venu clore la soirée a mis en valeur l’énergie débordante de celle qui est entre autres cheffe associée à l’Orchestre de Philadelphie et récemment directrice musicale de l’Orchestre national des jeunes du Canada. S’il y a un mot qui devrait venir qualifier la performance de Woo, c’est vélocité. Dès le premier mouvement, on perçoit le caractère et la direction active qu’elle donne à l’œuvre en maintenant une tension et un roulement constant au niveau de l’orchestre. Ce caractère offre un panache et un écrin éclatant dans l’Allegro molto et l’Allegro con fuoco et une dimension plus active et engagé dans les passages plus lents. Ce fut le cas notamment du fameux deuxième mouvement, légèrement plus allant qu’à l’accoutumée. Ce choix déstabilisant permet néanmoins à Naomi Woo de jouer avec les textures et les dynamiques pour créer des éléments de surprises et de contrastes au sein du discours musical. Notons à cet effet la fin du deuxième mouvement où le fameux thème du cor anglais est repris par les cordes, mais ici dans un traitement extrêmement intimiste à la manière d’une musique de chambre, qui vient parfaitement contrebalancer le tempo plus actif du début. 

Généreuse dans ses intentions, audacieuse dans sa direction artistique, nous avons là une cheffe dynamique et expressive qui demande beaucoup de ses musiciens en allant tirer le maximum de leur jeu avec une intelligence interprétative énergique et contrasté, tant dans les moments les plus intenses que dans ceux nécessitant une extrême délicatesse. Avec un Orchestre symphonique de Laval en grande forme, manœuvrant toujours dans une salle, qui, bien que pratique et fonctionnelle, ne rend pas justice à ses ambitions, nous avons eu droit à un concert bien ficelé réfléchi et enlevant duquel on ressort immanquablement avec des airs mémorables en tête.

 Crédit photos – Annie Diotte

Université de Montréal | L’au revoir grandiose de Jean-François Rivest

par Elena Mandolini

La Salle Claude-Champagne de l’Université de Montréal était pleine à craquer samedi soir pour assister à un concert exceptionnel. Non seulement le programme était ambitieux (on proposait la deuxième symphonie de Mahler), c’était également le dernier concert de la saison de l’Orchestre de l’Université de Montréal (OUM), et le dernier de Jean-François Rivet comme chef, celui-ci prenant sa retraite à la fin de la session universitaire. Pour toutes ces raisons, il fallait souligner l’occasion en grand. Quelques 250 musicien.ne.s se sont réuni.e.s sur scène pour faire vibrer les murs de la Salle Claude-Champagne de leur interprétation remarquable de cette Symphonie de Mahler.

S’il fallait décrire cette œuvre de Mahler en un mot, ce serait probablement contrastes. Contrastes de nuances, de ton, de taille aussi. L’OUM transmet parfaitement toutes ces subtilités. Malgré le grand effectif, les nuances pianissimo le sont véritablement. Dans cette deuxième symphonie, en particulier dans le premier mouvement, on retrouve plusieurs mélodies superposées, que se partagent les différentes sections de l’orchestre. L’équilibre entre ces sections est excellent, ce qui nous permet d’entendre chacune de ces mélodies distinctement. Les instruments graves, notamment les contrebasses, sont le moteur de cette œuvre, et, tout au long de la soirée, on les entend porter l’orchestre avec une précision sans failles.

Si le premier mouvement est dramatique et puissant, le deuxième est plus joueur, s’apparentant à une danse. On admire cette capacité de l’OUM de passer de la puissance sans bornes à la retenue, sans qu’il en perde pour autant de sa précision. Jean-François Rivest guide ces transitions avec des gestes très évocateurs, fidèle à la précision qu’on lui connaît. Le troisième mouvement laisse place à de beaux échanges de la mélodie entre différents instruments. Là encore, les moments de montée en intensité, plus chargés et touffus, ne sont jamais confus. Le volume qu’atteint l’orchestre est par moments renversant. Dans le quatrième mouvement, l’orchestre accompagne très bien Mireille Lebel, mezzo-soprano. Ce mouvement, très court se termine tout en délicatesse avec un son doux et enveloppant. On salue l’exécution de la dernière note de ce mouvement, qui semble s’évanouir, sans jamais vaciller.

Puis, le cinquième mouvement demande un retour en force. On y retrouve la même énergie et puissance que dans le premier mouvement, mais avec encore plus de grandeur. Dans ce mouvement, des cuivres doivent jouer en coulisses. La Salle Claude-Champagne n’étant pas tout à fait adaptée à cela à notre avis, ces instruments sont peu audibles, mais l’écho des coulisses crée un très bel effet. Dans ce mouvement intervient également un grand chœur. C’est là qu’on retrouve un bémol. L’exécution des nuances douces donne l’impression que le chœur hésite. On aurait apprécié un peu plus de certitude dans les entrées du chœur dans les passages doux et presque a cappella, en accompagnement de la soprano Layla Claire, et plus de puissance dans les derniers instants de l’œuvre, fortissimo. Mais la symphonie se termine de manière grandiose, avec, entre autres, une impressionnante section de cuivres et quelques accords à l’orgue.

La soirée était tout à fait à la hauteur des événements à souligner. L’OUM a de nouveau démontré son grand talent et sa capacité à relever haut la main d’ambitieux défis. Il s’agissait là d’un très bel hommage à Jean-François Rivest pour sa dernière soirée à la barre de cet orchestre.

Pour connaître le calendrier des événements de la Faculté de musique de l’Université de Montréal, c’est ICI!

Willows et Soleil Launière : Une soirée post-éclipse lumineuse

par Michel Labrecque

Dans le cadre des soirées Plateau Double au bar le Verre Bouteille du Plateau Mont-Royal, les chanteuses et compositrices autochtones Willows et Soleil Launière nous ont conviés à une introspection de leurs racines qui s’est révélée lumineuse en cette journée historique d’éclipse totale. Michel Labrecque y a assisté.

D’abord, une confession : Willows, alias de Geneviève Toupin, fait partie de ma famille élargie. Je ferai de mon mieux pour rester objectif…

La chanteuse métis originaire du Manitoba inaugurait ce plateau double avec une formation en trio : le batteur Vincent Carré, le bassiste Guillaume Bourque et Geneviève aux guitares et avec sa voix unique. 

Elle nous a livré l’essentiel de son album de 2023, Maison Vent, qui se veut une synthèse de ses différentes identités : métis, franco-manitobaine et désormais québécoise et montréalaise. Elle nous a raconté des tas d’histoires pour mettre tout cela en contexte. 

Pour compenser l’absence des magnifiques harmonies vocales et des arrangements somptueux de Maison Vent, Willows et ses deux comparses ont présenté une version plus brute, plus rock de certaines chansons, mais avec beaucoup de créativité musicale. Le public a apprécié, à en juger par les applaudissements. 

Geneviève Toupin, c’est d’abord une voix, qui a la capacité de transmettre beaucoup d’émotions variées, juste par ses différentes inflexions et intonations. Quand elle chante a capella, c’est comme si on assistait a une éclipse solaire…sonore. 

Après le concert de Willows, place à l’artiste multidisciplinaire Soleil Launière, une Innue de Mashteuiatsh, au Lac St-Jean. En octobre dernier, elle a fait paraître Taueu, un album qui mélange racines et musiques synthétiques, tradition et modernité. Soleil Launière est issue d’une mère québécoise et d’un père Innu. Elle n’a pas d’autre choix que de mélanger les cultures.

Également dramaturge, Soleil offre un spectacle à la fois musical et théâtral. Parfois, elle crie, met son corps en scène. La musique aussi revêt des aspect théâtraux. Parfois, on jongle avec la saturation sonore.

Au fait, pour accompagner la chanteuse, on retrouve le groupe Chances, composé de Chloé Lacasse (synthèse-voix), Vincent Carré (batterie)…et Geneviève Toupin (synthés-voix) ! Il y a aussi l’excellent guitariste et arrangeur Simon Walls. Tout cela donne de magnifiques harmonies vocales qui remuent l’intérieur. La salle était peut-être trop petite pour absorber un groupe aussi puissant. 

Soleil Launière nous fait partager sa redécouverte de ses racines. Elle est en train d’apprendre la langue de ses ancêtres, que son père ne parlait pas. On sent une artiste qui est en train d’explorer et qui n’a pas fini de nous surprendre. 

Après plus de deux heures de musique, le public semblait repus et très content. Après l’éclipse solaire, l’éclipse musicale autochtone. Tout un 8 avril!

classique persan / musique contemporaine

L’Iran féministe de Bahar Harandi

par Frédéric Cardin

Le 2 avril dernier, un concert de découvertes et d’affirmation féministe a eu lieu à la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal. La soprano montréalaise, d’origine iranienne, Bahar Harandi était accompagnée d’Amir Eslami au ney (flûte traditionnelle iranienne), Saba Yousefi au violon et Hooshyar Khayam au piano. À travers un répertoire constitué d’oeuvres contemporaines écrites par autant de compositrices irano-canadiennes, c’est tout un univers inspiré des racines persanes et de sa richesse historique qui nous a été présenté. Quelques pièces traditionnelles arrangées pour ney et piano ont débuté le concert, plongeant les spectateurs dans un décor sonore exotique mais aussi relativement près de la musique de Gurdjieff/Hartmann, du début du 20e siècle. Les autres pièces au programmes, de Parisa Sabet (née en 1980), Aida Shirazi (née en 1987) et Mina Arissian (née en 1979) ont démontré un très bon niveau de savoir-faire, allant du consonant de Sabet à l’expressionnisme plus exigeant de Shirazi, avant de revenir aux inspirations scriabiniennes de Arissian. 

Les textes, plusieurs de Rumi, sont utilisés de façon symbolique dans le contexte de ce concert, même si leur prémisse initiale n’avait pas ces velléités. Par exemple, Be still, de Parisa Sabet (sur un texte de Rumi) nous dit : 

Assieds-toi, reste tranquille et écoute,

parce que tu es saoul

et nous sommes en bordure du ciel

On n’a pas été surpris que la force expressive donnée à la voix se soit concentrée sur la première strophe. Bahar Harandi y a mis beaucoup d’intensité et il était impossible de penser à autre chose qu’un homme ordonnant cela à une femme dans l’Iran moderne (ou même ailleurs). Il y avait d’ailleurs plusieurs moments de puissante force dramatique un peu partout dans un programme assez varié en termes de texture musicale, de rythmes et d’atmosphère.

Harandi a chanté avec une voix belle et très bien équilibrée, alliant maîtrise technique et beaucoup de caractère émotionnel. La soprano a su également démontrer un bon jeu dramatique, accentuant certains passages de façon ici mordante, ailleurs plus cynique, ou encore avec une grande douceur. 

Le sirocco est un courant d’air chaud et vaste que s’échangent l’Afrique du nord et l’Europe du sud. C’est également le symbole dont se sert le violoncelliste sud-africain Abel Selaocoe pour inspirer un esprit d’échanges musicaux entre l’Afrique et l’Europe dans un programme de concert que lui et ses amis du Manchester Collective promènent dans une importante tournée nord-américaine dont Montréal était une étape jeudi dernier. 

L’artiste est aussi solide dans Beethoven et Debussy que dans des arrangements de pièces traditionnelles pan-africaines ou même ses propres compositions. Le concert Sirocco, donné devant une salle Bourgie électrifiée par sa présence scénique très charismatique, laissait un peu de place aux classiques européens (très brefs Haydn, Berio et Hans Abrahamsen, folklores scandinaves), mais en donnait surtout aux sonorités et particularités techniques issues de l’Afrique (Mali, Afrique du Sud). Plus que du crossover, bien que parfois ça y ressemblait un peu, Selaocoe a surtout offert une vision interculturelle de la musique de chambre, où un quatuor de Haydn avait la résonance d’un chant spirituel anti-Apartheid d’Afrique du Sud, et des techniques percussives lancées sur les cordes ou la caisse du violoncelle s’accordaient avec des inflexions vocales surprenantes, même impressionnantes. Le musicien versatile naviguait habilement autant dans des aigus délicats que dans des graves grondants qui faisaient penser à des chants de gorge tibétains. Il faut croire qu’entre l’Afrique et l’Asie de l’est, des traditions millénaires ont réussi à se frayer un chemin culturel permanent. 

Selaocoe et les musiciens du Manchester Collective (deux violons, un alto, un percussionniste et une basse électrique) ont insufflé une énergie contagieuse qui leur a valu une longue et chaleureuse ovation. Les puristes d’un autre temps auraient détesté ce genre de programme, et pourtant, Selaocoe est porteur d’un nouvel avenir pour la musique classique et son message de renouveau interculturel rejoint manifestement un public nombreux et surtout pas mal jeune. 

Photos : Abel Selaocoe et le Manchester Collective crédit Anna Kaiava

alt-rock / indie / indie folk / jazz

Anti Jazz Police Festival – Jour 4

par Frédéric Cardin

Puisque toute chose, même la meilleure, doit avoir une fin, la quatrième et dernière soirée de l’Anti Jazz Police Festival chez Ursa, avait lieu hier dans une atmosphère de satisfaction complète. La petite salle de l’Avenue du Parc était bondée d’un public bigarré, heureux, attentif, multilingue et chaleureux. Totalement Mile-End-ien quoi.

Écoutez l’entrevue que j’ai réalisée avec Martha Wainwright à propos du Montreal Anti-Jazz Police Festival

Cette ultime séance de bonheur musical a débuté avec les rêves martiens de la harpiste Sarah Pagé, qui nous présentait du matériel qui se retrouvera sur son prochain album intitulé Utopia Planitia. La grande plaine visitée récemment par un rover de la NASA a donc servi d’inspiration lévitante pour l’évocation de paysages étranges, sur lesquels des nappes d’arpèges et d’échos éthérés venaient apporter une touche de couleur plus terrestre. La saxophoniste Charlotte Greve suivait et nous a elle aussi grandement séduit avec son minimalisme symbolique, tendance spirituelle, sur lequel elle déploie de fort belles lignes vocales flottantes et inspirantes. Le ténor de Greve s’exprime avec une très belle rondeur qui nous fait penser à Garbarek chez ECM. Quelque part au ⅔ de la perfo, le rythme s’est activé pour donner une finition plus pop à l’ensemble, auquel l’excellente Sarah Rossy est venue apporter sa propre touche. Progression dynamique et stylistique impeccable qui dressait la table pour le deuxième acte de la soirée. 

Celui-ci s’est présenté sous le nom d’Oren Bloedown, chanteur, guitariste et bassiste new yorkais, qu’on a connu pour Elysian Fields, mais aussi avec les Lounge Lizards, Bruce Springsteen, Meshell Ndegeocello… Le type connaît bien le genre Ursa : il possède et gère habilement The Owl Music Parlor, petite place hyper chouette pour soutenir la bonne musique locale à Brooklyn. Bloedown fait dans le jazz côté rock, pop, blues, un peu R’n’B. Des riffs efficaces et une musique pleine et entière maîtrisée par ses amis du moment, Rémi-Jean Leblanc à la basse et Samuel Joly à la batterie, superbes. Martha, toujours là, est venue nous donner son habituelle chanson… Attendez, non : deux! Quel honneur, mais c’était la finale, alors, un petit cadeau boni de finition est bien compréhensible. Joel Zifkin au violon puis Charlotte Greve sont venus en ajouter une couche non négligeable de couleurs complémentaires. Le feeling était super bon, et la soirée n’en était qu’à la moitié.

L’avant-dernier set de cette conclusion événementielle était tenu par Unessential Oils, toute nouvelle incarnation de Warren Spicer (Plants and Animal). À ses côtés, Tommy Crane, Sergio D’Isanto et Claire Devlin entre autres. Unessential Oils, c’est rien que du bon groove feel good, dynamique mais pas précipité, de caractère solaire et qui verse dans une très belle plénitude sonore, enveloppante d’émotions. Les lignes lyriques, presque chorales, de Devlin au saxo sont comme des envolées qui nous entraînent avec elles. Ce qu’on a entendu sera dispo sur le premier album du band, éponyme, en vente le 24 mai prochain. Réservez votre copie tout de suite!

La grande finale du Montreal Anti-Jazz Police Festival semble avoir été pensée pour les ‘’Polices du Jazz’’, les snobs et puristes, à qui peu de fleurs ont été lancées dans ces quatre jours de musique très très élargie, de cœur et de style. En effet, le duo Concurrence, de Nashville, formé de Paul Horton au piano (Alabama Shakes) et Greg Bryant à la basse (additionné de Tommy Crane à la batterie) nous a offert le set le plus ‘’authentiquement’’ jazz de tout le festival. Et quelle belle heure et quelque ce fut! Du très très haut niveau d’impro, d’écoute mutuelle, de versatilité rythmique et de qualité technique. Des compos originales fortement teintées de commentaire social et quelques standards/hommages bien lancés comme ce Now’s the Time de Bird, complètement et brillamment réinventé. 

Une finition parfaite qui va pérenniser dans les esprits des mélomanes l’image d’un événement d’une très grande qualité, malgré son côté bon enfant et un peu spontané, ce qui, en vérité, est exactement la raison de son succès (car j’affirme que c’est un succès). Le DIY montréalais dans toute sa splendeur et son honnêteté, même parfois ses erreurs. Toutes les personnes présentes, un panorama de ce qu’il y a de beau et de diversifié dans cette métropole, ont ressenti viscéralement l’atmosphère amicale, voire familiale, de ce festival. Bravo. 

Aucune promesse n’a été faite sur une potentielle deuxième édition. On l’espère fort, fort, fort bien sûr. Mais, au cas, on va s’accrocher à ces superbes souvenirs.

Merci Martha, merci Tommy Crane, merci l’équipe du Ursa et merci au public, nombreux et enthousiaste. Mission accomplie.

jazz / jazz contemporain / jazz de chambre / jazz moderne

Les Supersaxes de l’ONJM

par Varun Swarup

Je trouve qu’une des caractéristiques d’une performance de jazz exceptionnelle se manifeste souvent lorsque le public peine à contenir son applaudissement, et de tels moments étaient nombreux lors de l’événement d’hier soir. L’Orchestre national de jazz de Montréal (ONJM) a présenté un spectacle mémorable et intimiste, exploitant leur redoutable section de saxophones pour livrer un répertoire captivant comprenant à la fois des classiques bien-aimés tels que « Stolen Moments », « Night in Tunisia » et « Infant Eyes », ainsi que des originaux évocateurs, comme le poignant hommage de Jean-Pierre Zanella à son regretté technicien de saxophone.

Les saxophonistes de l’ensemble, Jean-Pierre Zanella, André Leroux, Samuel Blais, Frank Lozano et Alexandre Côté, ont fait preuve d’une précision remarquable dans leurs lignes unisson, devenant efficacement une seule voix, et lors de leurs solos, permettant à leurs styles de jeu uniques de briller. Inutile de dire que la section rythmique, avec Marianne Trudel au piano, Rémi-Jean LeBlanc à la contrebasse et Kevin Warren à la batterie, a fait preuve d’une cohésion exemplaire. L’interaction nuancée et la chimie musicale entre ces musiciens étaient particulièrement évidentes dans cette configuration plus épurée de l’orchestre, permettant une meilleure appréciation de leur art collectif.

Le jeu dynamique et passionné du batteur Kevin Warren était une caractéristique marquante, entraînant constamment le groupe avec précision et élan. Sa maîtrise à créer le cadre du succès de l’ensemble était indéniable, contribuant de manière significative à l’énergie globale et à l’impact de la performance. De plus, l’inclusion de musiciens invités, le tromboniste David Grott et Lex French, a ajouté une profondeur et une diversité supplémentaires aux offrandes musicales de la soirée, ce dernier offrant notamment une interprétation particulièrement émouvante de Lover Man en duo avec Marianne Trudel.

La performance exceptionnelle de l’ONJM a suscité deux ovations debout bien méritées, servant de rappel poignant de l’héritage durable de l’ensemble en tant qu’institution chère à Montréal. Avec plus d’une décennie d’excellence inébranlable, l’orchestre continue de captiver les auditoires avec leur art exceptionnel et leur dévouement à la tradition du jazz, laissant une impression durable à tous ceux qui ont le privilège de vivre leur musique.

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