OSM & François Pérusse | Toutes ces minutes (symphoniques) du peuple

par Jonathan Martin-Belec

Avec une certaine appréhension couplée à une réelle excitation, les fans finis des Albums du peuple venaient découvrir hier soir le mariage atypique entre François Pérusse et l’Orchestre symphonique de Montréal. Si ces albums ont joué en boucle dans les chaumières, c’était bien la première fois que ce maître des jeux de mots se présentait dans un tel concert. 

Bien que le public fût conquis d’avance,  certaines trames pré-enregistrées du « gars qui magasine » ont pu allume  l’audience avide de matériel inédit. Une des grandes interrogations à l’approche du spectacle était la façon dont l’artiste jouerait avec sa voix, loin du confort de son studio. Un pot-pourri présenté en début de programme nous en a fourni la réponse: deux choristes accompagnaient Pérusse et pas n’importe lesquelles, soit Marie-Pierre Arthur et Mara Tremblay. Le trio vocal aura fourni  plus qu’adéquatement les effets sonores nécessaires à l’exécution des chansons. 

L’interaction des vedettes avec l’OSM a déclenché quelques rires,  la majorité des chansons ayant eu droit à un sketch d’introduction hormis les pots-pourris. En outre,  François Pérusse organisa des « concours », question de piquer des jasettes avec des membres de l’orchestre : une harpiste peut-elle jouer du blues? Les conquêtes nocturnes d’un bassoniste ont autant de succès que celles d’un guitariste? Une octobasse « ça vient-tu » avec un étui?   

François profita de la carte blanche qui lui était offerte pour se gâter quelque peu avec des invités de marque, notamment ses deux fils qui l’ont joint à la batterie et à la basse pour quelques chansons. Un moment familial unique que de jammer avec l’orchestre.

N’étant pas un habitué de la Maison symphonique,  je retiens en outre l’interprétation à l’orgue de C’est encore Dieu qui m’a permis de savourer  l’acoustique de cette salle.

Pour ma part, le clou du spectacle a été un invité surprise qui n’était pas sur ma carte de bingo : Breen Leboeuf. Après un échange de politesses sur le respect et l’admiration de la carrière de chacun, Breen a notamment cité La Staga comme étant sa chanson préférée, la reprise symphonique  fut surréaliste !  Breen était en voix et a (évidemment)  interprété Mes Blues passent pu dans’porte de concert avec le public, ce qui lui valut une ovation amplement méritée. 

Il était d’ailleurs étonnant de voir Pérusse ainsi agir avec une telle aisance sur scène, lui qui en était à son premier vrai concert pour exécuter son œuvre. Cette soirée, c’était comme un jukebox rempli de ritournelles qu’on n’aurait jamais soupçonné être orchestré à un si haut niveau, notamment pour La Petite Scandinave, Assis sur mon tracteur, Brouillard sur le cimetière.  Chapeau au maestro Simon Rivard et  à Hugo  Bégin d’avoir su élever la musicalité pérussienne tout en en conservant l’essence.  

Cette expérience unique est un énième succès au palmarès de Pérusse, car public jeunes et moins jeunes ont totalement été conquis, seul bémol pour François, qui avoua en fin de concert qu’il manquait un petit quelque chose…  un bicyk jaune, rien qu’un petit.

Crédit photo: Antoine Saito

A Cappella / chant choral / classique moderne / musique sacrée

Au cœur de l’Estonie chorale

par Alain Brunet

Ce dimanche 15 février à la Maison symphonique, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie était très attendu, puisque cet ensemble de renommée mondiale n’avait jamais présenté un récital de cette envergure à Montréal. Les mélomanes furent servis !

 Sous la direction de Tõnu Kaljuste, le Choeur est venu présenter ce qu’il fait de mieux : interpréter la musique estonienne d’aujourd’hui avec au programme  les compositeurs Arvo Pärt, Veljo Tormis et Evelin Seppar, le tout complété par des œuvres chorales de Luciano Berio et Philip Glass.

La première partie était consacrée au plus célèbre compositeur vivant de musique sacrée sur cette petite planète, Arvo Pärt, que l’on a découvert dans les années 80, notamment grâce au flair du fameux producteur et propriétaire du label allemand ECM, Manfred Eicher. 

Nous avons eu droit au Magnificat de Pärt (1989),  dont les caractéristiques modernes ne sont pas apparentes mais qui s’impose par sa sobriété. Dès lors, on observe ces 24 voix de femmes et d’hommes également réparties, lignes pures, sans vibrato ou si peu, au service d’œuvres à la fois ancrées dans un lointain passé chrétien et aussi dans un monde actuel ayant mené Arvo Pärt à une profonde introspection mystique le  menant à la croyance fervente. Et puisque la foi transporte les montagnes, elle peut en faire de même avec les partitions, quoi qu’on pense de cette foi.

Les voix de femmes s’élèvent, les voix d’hommes répliquent avec des mesures dans les graves fréquences, les sexes fusionnent ensuite dans une ambiance céleste.

Which was the Son of… , la suivante, fut composée en 2005, une commande de la ville de Reykjavik pour le programme Voices of Europe. Cette œuvre me semble la plus prévisible au programme,  ode au Christ interprétée en anglais, avec des caractéristiques musicales très anciennes, fondées sur le mode appel et réponses entre sections féminine et masculine.

Créée en 2007, The Deer’s Cry s’inspire d’un texte de Saint-Patrick écrit au 5e siècle. La pièce de 5 minutes repose sur le leitmotiv Christ with me autour duquel le compositeur a imaginé un discours choral mixte survolé par des voix féminines. La sobriété des voix est frappante, ne reste qu’à se laisser por ter par cette beauté musicale sans singularité apparente, qui culmine dans un superbe dialogue masculin-féminin.

Dopo la Vittoria fut créée en 2006, cette œuvre de 12 minutes est clairement plus substantielle que les précédentes. Et ce n’est pas par hasard que le chœur ait choisi de la positionner avant les extraits du Kanon pokajanen : Kondakion, Ikos, Prayor After the Kanon, une œuvre magistrale de Pärt sortie en 1997.  La profondeur conceptuelle de ces deux dernières œuvres est plus considérable, les univers investis sont plus diversifiés et on y sent davantage la touche de modernité, soit ces lignes dissonantes dérogeant des règles de l’harmonie classique, sans pour autant dénaturer le caractère ancien de la facture Arvo Pärt. Comme l’a résumé ma voisine de siège, ce fut « la simplicité parfaite avec un petit scrounch de modernité ».

La seconde partie sera plus contemporaine. D’inspiration mystique itou, The Bishop and the Pagan (1992) du compositeur estonien Velijo Tormis (1930-2017) porte beaucoup plus de caractéristiques contemporaines superbement intégrées à cette polyphonie vocale d’inspiration ancienne. Les parties des basses, par exemple, relèvent de procédés modernes du 20e siècle.

À mon sens, l’œuvre surprise de ce programme était signée Luciano Berio (1925-2003), pleine de surprises. À la manière d’une manif, elle s’amorce par le chant d’une soprano au mégaphone, ouvre des parenthèses texturale, atonales ou bruitistes,  tout en suivant une approche consonante où brillent tour à tour des solistes de toutes tessitures : soprano, alto, ténor, basse.  Puissant!  Voilà qui nous en dit encore plus sur la vastitude de l’univers de de ce grand compositeur italien.

On enchaînera avec une œuvre de l’Estonienne Evelyn Seppar, qui aura 40 ans cette année. Iris (2024) est un splendide continuum polyphonique, le discours orchestral se développe sans hachure, sans cassure, ondule élégamment pour atteindre son but, élever, nourrir. 

On conclura par Father Death Blues (1985) extrait de l’opéra de chambre Hydrogen Jukebox de Philip Glass. Construite sur la répétition de motifs et propos apparentés à  une prière ou un mantra, cette pièce n’est certes pas marquante dans l’œuvre de Glass, mais elle s’inscrit bien dans ce programme, non sans rappeler les louanges de The Deer’s Cry et Which was the Son of… en première partie.

Cohérence, cohésion, ravissement, en somme,  avec en prime deux généreux rappels: The Rose of Love, chanson folklorique du Danemark, ainsi que  Innarta Anaanaga de Frederik Elsner.

alt-rock

Taverne Tour | Sous le signe de la Saint-Valentin

par Simon Gervais

Le 14 février dernier, la Casa del Popolo accueillait pour la dernière soirée du Taverne Tour une foule dense et chaleureuse sous le signe de la Saint-Valentin. La salle, pleine à craquer d’un très beau public, retenait la chaleur si bien que l’air conditionné peinait à suivre; entre les prestations, on ouvrait grand la porte sur l’extérieur pour laisser tomber la température et reprendre souffle avant la prochaine montée sonore. 

La soirée débute dans l’allégresse avec Pastel Blank, un groupe basé à Victoria chapeauté par Angus Watt, alliant un groove funk et néo-disco aux particularités du art rock. Ce qui saute d’abord aux yeux sont le bassiste et le guitariste, tous deux vêtus d’amples vestons sable rappelant les boy bands des 60s. Ces deux grands lascars témoignent d’un plaisir contagieux alors qu’ils entonnent les back vocals des pièces entraînantes. La claviériste rappelle les années flower power avec ses grandes sarouel. Watt, quant à lui, évoque davantage les années 90, avec ses lunettes de soleil et son T-shirt serré où on peut lire ‘Love always wins’.

Le son du groupe évoque autant les Jackson Five que les Talking Heads et B52s. Vocalement, certains moments me rappellent le rock and roll des années 50 avec l’usage du fameux ‘hiccuping’, technique vocale caractéristique des Elvis ou Gene Vincent de ce monde. On a donc droit a plusieurs décennies distillées en un projet qui forme un tout véritablement attrayant. Le groupe déploie des grooves nerveux, entre new wave anguleuse et funk décalé. La basse propulse, les guitares s’imbriquent avec précision, les claviers très synthétiques ponctuent le tout. Les solos sont courts mais efficaces, ça crache juste assez avant un break qui nous prend de cours, à notre plus grand plaisir. Le groupe semble avoir un grand plaisir à jouer ensemble, qui devient sans effort contagieux.

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Avec Hélène Barbier, le ton se fait plus relâché, presque artisanal. Une présence scénique décontractée, un look casual, une basse rouge, de la flûte traversière, des rythmes légèrement de travers aux accents jazz et hypnotiques. C’est dissonant par petites touches, mais sincère, avec un fond americana attachant. Ce fut un moment agréable, sans prétention.

Sous les sons harmonieux et incongrus de N NAO, la salle se transforme en véritable théâtre onirique. Un effort scénographique est évident ; spots additionnels, machine à fumée, ventilateur, le tout afin de créer une expérience la plus immersive possible.Harpe, clochettes, mélodica, sonorités électroniques et éclairages vaporeux composent un univers féerique où la nature et le synthétique cohabitent dans une harmonie organiquement chaotique, une expérience à la fois déroutante et profondément immersive. Entre douceur pastorale et élans rythmiques soudains, la musique agit comme un sortilège. Les moments de grâce se succèdent alors que Naomie s’avance bravement dans la foule, illuminée de façon singulière. Une surprise aussi lorsque Helena Deland monte sur scène pour participer à une pièce en version acoustique. L’intention de N NAO est claire, explorer les diverses facettes de ce Nouveau Langage (titre de son récent album) qu’est la musique. La finale, inspirée de Hubert Aquin, ramène tout à une délicatesse suspendue. 

Une soirée remplie de chaleur humaine et d’amour ; parfait pour la Saint-Valentin.

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rock

Taverne Tour | Une clôture explosive au son du Lac avec Les Dales Hawerchuck

par Marilyn Bouchard

C’est gonflés à bloc que les frères Sébastien et Sylvain Séguin, accompagnés de leurs acolytes Charles Perron à la basse et Pierre Fortin à la batterie, sont montés sur la scène de la Taverne Saint-Sacrement pour clore le Taverne Tour. La formation de rock alternatif robervaloise, sans pareille, est revenue devant ses fans de la métropole pour offrir une bonne dose de « son du Lac » qui a électrisé la salle.

Ils ont présenté un collage musical composé de chansons de leur nouvel album Attaque à cinq, dont l’excellente Megastar, ainsi que de quelques incontournables des albums précédents, le tout avec fougue et bonne humeur. Le public était passionné, dansant et scandant les paroles avec eux, particulièrement pendant CommandoJ’monte au Lac et Carnior, puis est devenu survolté pour la dernière, la fameuse Dale Hawerchuk, qui a consacré leur apparition dans le paysage musical québécois. Les gars ont eu la générosité d’offrir deux rappels, étirant le plaisir de tout le monde.

Une soirée comme on les aime, remplie d’excellente musique et de sourires. Les gars ont livré une performance d’une rare énergie, un show digne des meilleures scènes rock. Rien de moins que nos Offspring québécois pour une finale explosive de ce Taverne Tour.

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chanson française / disco punk

Taverne Tour | L’homme et la bête: Bernardino Femminieli

par Loic Minty

photo de couverture: Bernardino Femminieli, le « break dealer »

Lunettes fumées, regard pointé au fond de la pièce. “Celle là est à propos de mon avocat et de ma femme”. Micro collé au long poils de sa moustache, il commence à marmoner comme Gainsbourg après quelques vermouths. 

Peut-être que je suis sourd après avoir fait tout le Taverne Tour sans bouchons à oreilles, mais j’entends rien de ce qu’il dit sauf quelques passages à propos du sexe anal et du facisme. Le lien entre les deux reste un mystère. Nul besoin de comprendre les paroles en entier, son côté plus italien- animé et corporel- raconte l’histoire à leur place.

Il se rapproche de nous, enlève ses lunettes fumées et déboutonne sa blouse faisant paraître un joli tableau de chaines en or et de pelage bouclé. D’un moment, il dance subtilement d’un élan sensuel, de l’autre, il arrache son coeur de sa poitrine. Il semble complexé par la conscience de ses pechés, mais retourne toujours à ce petit sourire malicieux, fier de nous dire qu’au final, il s’en est sorti vainceur. La performance fait garder un sourire permanent, mais c’est vraiment lorsque la musique arrête que ce sourire explose en rires.

Comme un mononcle saoul, Bernardino se confèsse à nous.

“La scène c’est une thérapie, et vous êtes tout aussi malade que moi en étant ici”

À chaque chanson est une dédicace, fruit d’une histoire mal virée; une date pleine de remords avec Gigi, un stand de micro lancé dans la foule sous un nuage de colère” Bernardino Femminieli est un homme brisé, mais honnête du moins.

“Je pourrais devenir violent ce soir”, il dit, en expliquant comment les larsens du micro mal ajusté mélangé avec l’alcool ont déjà poussé les limites de son état mental déjà assez fragile à la violence. “C’était un ami mais tsé, je pense que y’a des séquels” Avec un regard morose il retourne vers sa console pour partir un rythme kitsch et heureux typique des années 80. Le contraste ridicule fait éclater la salle de rire. Cette fois il souffle des grongments graves en italien: “Te quiero”. À force d’alterner musique et stand-up, Bernardino Femminieli a vu son personnage dépasser la performance pour devenir, sous nos yeux, une véritable figure culte.

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Derrière cette façade d’humour noir, il y a quelque chose de profond dans le personnage de Bernardino Femminieli. À travers ses propos provocateurs se faufile une critique absurde des choses, un peu à la dada.

Ses poèmes prennent la forme d’histoires détaillées qui mettent en lumière les conflits d’intérêts du pouvoir, la corruption policière et les paradoxes de l’amour monogame. Il ne prêche jamais frontalement. Il préfère l’aveu bancal, la phrase trop grande, l’image déplacée. Ce sont ces excès qui dévoilent l’hypocrisie des structures qu’il évoque.

On rit de lui, mais on rit aussi de ce qu’il expose en nous.

Alt-punk / no-wave

Taverne Tour | Riffs tranchants, rythmes cycliques

par Antoine Morin

image de couverture: That Static

Troisième soir du festival Taverne Tour. Rien de mieux pour conclure que de la musique qui décape les tympans. Une soirée que j’attendais avec impatience : le Quai des Brumes rempli à pleine capacité, plusieurs spectateurs avec des bouchons d’oreilles (fortement recommandés pour ce genre de programme). L’anticipation était palpable.

That Static
Le premier groupe embarque sur scène. Je les avais déjà vus, mais c’était la première fois en quatuor plutôt qu’en trio. Dès 20 h, une Jazzmaster stridente et perçante déchire la salle, venant du chanteur principal. Un son si particulier qu’on se demande si ce sera vraiment celui qu’il gardera toute la soirée. Rapidement, l’arrivée du reste du groupe confirme : malgré le chaos apparent, chaque élément est réfléchi et distinctement audible.

Le second guitariste occupe le registre médium, tandis que la bassiste joue une Jaguar montée avec des flatwounds, faisant ressortir puissamment les basses fréquences. L’ensemble fonctionne comme un bloc cohérent. Tous les deux morceaux, les guitaristes changent de guitare pour explorer différents accordages, souvent plus graves ou volontairement dissonants. Ces choix rappellent immédiatement Sonic Youth.

Le groupe ne joue pas avec les dynamiques, mais plutôt avec les rythmes, la cyclicité et l’agressivité : chaque motif répétitif, chaque micro-variation captive et crée un groove hypnotique. L’intensité du jeu est telle qu’à la fin du set, la guitare du guitariste est littéralement couverte de sang. Le chant, très crié et émotionnel, contraste avec la voix douce de la bassiste, ajoutant une tension qui m’a rappelé Everything and Nothing de Soft Play

Aucun matériel officiel n’est encore sorti, mais le groupe a récemment enregistré au Holy Mountain Studio à Montréal. Sur scène, leur son se situe entre Unwound, Television et Sonic Youth, mais poussé vers quelque chose de plus tendu et tranchant, porté par une urgence constante. 

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Penny & The Pits
C’était le seul nom que je ne reconnaissais pas sur l’affiche. Rapidement, j’ai compris que la chanteuse principale joue également dans MotherhoodLe groupe vient des Maritimes, et il s’agissait de leurs premières dates montréalaises sous ce projet. Quelle meilleure soirée pour un premier spectacle en ville ?

J’ai été frappé par la diversité de leur approche musicale : parfois deux guitares, parfois une seule accompagnée d’un synthétiseur. Le groupe alterne des morceaux nerveux post-punk ou garage punk et des pièces plus longues basées sur des notes pédales, évoquant Slint. Les paroles ne sont habituellement pas mon point d’ancrage, mais ce soir-là, elles faisaient clairement référence aux injustices sociales et aux réalités vécues par les femmes, la chanteuse donnant aussi du contexte entre les morceaux.

Musicalement, j’entendais des échos de Deerhoof, Amyl and the Sniffers (qui ont d’ailleurs repris une de leurs pièces en cover), et Thee Oh Sees dans les moments les plus chaotiques. Un groupe rafraîchissant, avec lequel la salle semblait entièrement connectée.

Last Waltzon
En tête d’affiche, Last Waltzon débarque sur scène avec chaos et assurance, clairement pas leur premier rodéo. Chaque morceau donne l’impression qu’il faut l’attraper au vol : aucun temps mort, on enchaîne sans détour. Les deux guitaristes se partagent les voix, accentuant le caractère brut et viscéral de la performance.

Une urgence palpable, presque fébrile, traverse l’ensemble du set. Pourtant, à travers le déluge sonore, des lignes mélodiques et des rythmes cycliques ramènent constamment l’auditeur vers quelque chose de familier. Cette tension m’a rappelé le deuxième album plus punk de Brian Eno, Taking Tiger Mountain (By Strategy), où la répétition et l’expérimentation servent autant l’énergie que la structure. Le chaos est maîtrisé, tendu, redoutablement efficace. Dans la salle, chaque note résonne jusque dans les chairs : on est happé, secoué, entièrement captivé. Last Waltzon impose une énergie furieuse mais concentrée, poussée jusqu’au point de rupture sans jamais perdre le contrôle.

Cette soirée m’a ramené aux premières éditions du festival. Une salle entièrement captive, happée par le noise rock et le post-punk livré sans compromis par chaque groupe. J’ai quitté la salle avec les tympans bourdonnants, le corps encore secoué par l’énergie brute des groupes, et l’impression que chaque riff et chaque rythme répétitif allait me hanter longtemps, avec l’envie irrépressible de réécouter ces morceaux dès que possible.

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new wave / no-wave / rock industriel

Taverne Tour | Entre hommage et réinvention 

par Laurent Pellerin

Mes attentes pour ce spectacle étaient fondées sur ce que je pouvais lire sur la page web du Taverne Tour: un hommage à Alan Vega et Suicide, un groupe dans lequel je me suis plongé avec plus de sérieux dans les derniers mois. Je m’étais toutefois volontairement abstenu d’aller me renseigner sur le sujet des deux artistes, Lydia Lunch et Marc Hurtado, dans le but de me réserver une surprise, et sur ce dernier point, je fus loin d’être déçu.

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J’entre en salle en vivant immédiatement un choc, c’était comme se faire couper le souffle en s’immergeant dans l’eau froide. Pour décrire ma perception initiale de la musique jouée, parler d’abrasif serait m’exprimer en euphémisme. Disons que les premiers sons m’ayant percé les tympans étaient antipodes de la douceur, de la tendresse, de la chaleur et du réconfort. C’était à ce point dissonant avec mon idée préconçue que je me suis momentanément demandé si je me retrouvais bien dans la bonne salle. J’ai ensuite aperçu Lydia Lunch devant ses microphones, sans toutefois rien entendre de sa voix. J’étais plutôt frappé par ces nappes sonores tonitruantes, qui en bien peu de temps ont javellisé mes oreilles et mes attentes. Sans perdre un moment, je me dirige vers l’avant-scène, contournant des dizaines de visages ravis d’être là.

À partir de mon nouveau point d’observation, je parviens à distinguer les sources sonores responsables de ce splendide fracas. Marc Hurtado est placé derrière une table où il déclenche des séquences rythmiques et les annihile aussitôt par une multitude d’effets de désintégration de signal. Il est muni d’un micro dans lequel il lâche des cris sporadiques qui se combinent à merveille avec la décapante trame musicale. Ses cris sont envoyés à travers une chaîne de lents délais qui leur accorde une certaine valeur de claustration, comme si le signal ajouté en temps réel ne pouvait lui-même s’échapper de cette musique de tonnerre. Marc Hurtado est solidement planté, sa veste en cuir et ses verres fumés contribuant à la prestance dans son rôle de DJ industriel.

Devant lui, Lydia Lunch, appuyée sur ses deux microphones. Je constate que l’un d’entre-eux envoie un signal dry, sans effet notable, tandis que l’autre envoie un signal radicalement opposé, une sorte de piscine de réverbération et de modulation, me rappelant le genre d’effets utilisés sur la voix d’Alan Vega avec Suicide. Dans mon imagination, ils furent baptisés microphone narratif (sans effets) et microphone prophétique (avec effets). Le microphone narratif semble être celui qui accueille le plus de mots, une prose plus constante, alors que le microphone prophétique est utilisé pour des effets d’insistance, de répétition ; les effets appliqués à ce dernier parviennent à extirper le signal vocal de la masse sonore opaque, certains mots sont ainsi plus facilement décelables. Quand elle n’est pas aux microphones, Lydia Lunch s’assoit à une table ronde, en bordure de scène, sur laquelle on retrouve une bouteille de Hennesy (qui était consommée au trois-quarts avant même que débute le spectacle), son verre jamais tout à fait vide, des feuilles vierges pêle-mêle qu’elle feuillette frénétiquement, une sacoche ainsi qu’un vaillant éventail qu’elle utilise fréquemment, au grand bonheur de certain/es spectateurs/trices.

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Chaque pièce suit une formule similaire: Hurtado débute en déclenchant un capharnaüm industriel pour battre la mesure, Lydia Lunch se lève de table et se dirige vers les microphones pour nous lancer gestes et paroles prophétiques, poésies improvisées et commentaires socio-politiques. Son compagnon ponctue ce narratif de hurlements qui épaississent une trame sonore déjà saturée, jusqu’à ce que Lunch retourne s’asseoir à table et que l’on soit laissé avec le retentissant DJ pour ses derniers élans de violence musicale. 

Somme toute, j’ai été charmé par ces propositions musicales et conceptuelles. Les deux artistes, qui sans aucun doute éprouvent un profond respect pour la carrière musicale d’Alan Vega (et de Martin Rev, second génie créatif de Suicide), choisissent d’utiliser la plateforme de « l’hommage » comme tremplin, afin de véhiculer de nouveaux messages, de réactualiser l’art dans un esprit foncièrement punk. En d’autres termes, je comprends qu’en faisant revivre un groupe et sa musique, il faut parfois l’adapter pour éviter une accumulation de poussière et de moisissure, la remanier pour garder la proposition fraîche, exaltante, même près de cinquante ans plus tard.

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hardcore / pop / punk hardcore

Taverne Tour | Vagabonder entre pop et hardcore

par Laurent Pellerin

image de couverture: Faze

Jane Inc.

Le O Patro Vys est une salle intime et décontractée que j’avais auparavant visitée pour assister à un jam de hip-hop/jazz. Ce vendredi de Taverne Tour, à mon arrivée, j’aurais pu m’imaginer entrer dans un night club. Les rythmes de facture électronique qui font vibrer les murs appuient les lignes vocales de Carolyn Bezic, leader du groupe Jane Inc.

Aux premiers abords, je remarque l’effectif sur scène: deux choristes à droite de la chanteuse et un claviériste à sa gauche. Le groupe occupe la scène sur sa largeur, mais je ressens une impression de vide. Il ne m’en faut peu pour réaliser que la bonne partie de la musique que nous percevons est issue d’une bande autonome, qui me semble être déclenchée par le claviériste au début de chaque morceau. 

Bien que l’on voit ce dernier jouer et Carolyn chanter, que parfois même elle agrémente certains morceaux de guitare électrique, la constatation que la moitié des personnes sur scène ne sont impliquées que de façon intermittente m’empêche d’être complètement engagé avec la performance. À cet égard, la foule bruyante qui m’entoure n’aide pas à la cause, surtout dans les pièces aux nuances plus douces. 

Néanmoins, j’apprécie la prestance de cette chanteuse qui semble ne reculer devant rien pour livrer un bon spectacle. Le groupe revient d’ailleurs à un répertoire énergique pour les dernières pièces, où l’on retrouve alors un public plus engagé. La chanteuse termine son set en descendant dans la foule, provoquant des duels de danse momentanés avec les plus enthousiastes des premières rangées.

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CEASE

La salle de la Toscadura est plus profonde et plus large que la précédente. La vastitude de l’espace est toutefois comblée de camarades me rappelant des spectacles enivrants de mes années d’adolescence. La communauté punk et métal a pour moi ce don d’accorder un sentiment de sécurité familière à n’importe quel lieu de spectacle. 

J’entre au tout début du set. Si les silences entre les pièces de Jane Inc. étaient couverts par la foule du O Patro Vys, ils le sont ici par les feedbacks criards de la guitare et de la basse. Quatre musiciens, des monolithes d’amplis au fond de la scène ; je suis prêt à recevoir ce que CEASE a à m’offrir. Sans perdre de temps, le guitariste décroche un riff rapide avant que l’on se fasse percuter par un violent mur de son. Les musiciens sont affairés à leur instrument alors que la chanteuse oscille entre des manifestations d’intense agressivité et d’épuisement. Ainsi vont les vingt prochaines minutes: le groupe marie blastbeats et riffs pesants, le jeu d’effets de tension et de détente s’effectue par des fréquents breaks de quelques secondes où l’on est privé de tempo, on est tirés entre ces instants d’apesanteur et les rechutes dans le grand vacarme.

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Faze

Les musiciens n’ont pas besoin de jouer pour que je pressente leur assurance. Je les observe installer leur équipement tranquillement, le batteur procède à de nombreux micro-ajustements de sa caisse claire et de ses toms. Au début, je distingue mal qui prendra le micro, pour moi un excellent signe dans ce genre de contexte musical.

Au bout de quelques minutes, le chanteur s’avance et demande à ce que le technicien diminue l’intensité des lumières de scène. Il ouvre grand les yeux, sourit, envoie un pouce en l’air.

Le batteur débute un ostinato de toms alors que gémissent les guitares en feedback, introduction typiquement hardcore qui mène irréductiblement à une hausse de la fréquence cardiaque des spectateurs. L’excitation est à son comble quand le chanteur laisse échapper un cri et la musique envahit la pièce comme une détonation d’explosifs. L’aspect « béton » de Faze est immédiatement dévoilé. Le chanteur se tortille en folle jubilation, comme une sangsue sur laquelle on aurait versé du sel, rattrapant le micro de justesse pour déclencher une cascade d’échos par ses hurlements rythmiques. Du naturel de ce chahut transparaît l’’expérience de scène du groupe: la proprioception des musiciens est impressionnante, chacun d’entre eux se balançant constamment sans jamais se heurter les uns contre les autres.

Le fameux trombone est vite dévoilé, pour être joué trente secondes avant d’être abandonné à la multitude. Par moments, on le revoit refaire surface, porté par un corps qui s’élève au-dessus des bras de la foule.

Leur set est généreux en intensité, nous invitant corps et âme à joindre l’heureux tintamarre de cette deuxième soirée du Taverne Tour.

Je ressors de la Toscadura repus, comme purifié. J’ai un sourire d’accroché aux lèvres et les oreilles qui silent.

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minimaliste

Attention : Glass fragile

par Frédéric Cardin

Dans une salle du Conservatoire passablement pleine, l’aura de Philip Glass imprégnait le public présent. On avait hâte d’y être pour entendre les quatre derniers quatuors du célèbre compositeur. D’autant plus célèbre qu’il a récemment fait un pied de nez à Donald Trump en annulant la création de sa quinzième symphonie au Kennedy Center à Washington. En réaction à l’ajout du nom Trump devant celui de l’ancien président démocrate. Bravo. Rien à dire de plus là-dessus. 

Glass nouveau

Les derniers quatuors de Glass sont encore assez récents pour n’avoir rarement été joués à date, du moins ici. Le Quatuor Molinari les préparent en vue de leur enregistrement en août prochain. Ils s’ajouteront aux autres, déjà gravés numériquement, et formeront une intégrale qu’on a hâte de goûter. 

Ces derniers quatuors, dans la perspective chambriste de Glass, sont innovateurs, voire, souvent, étonnants. On y entend des harmonies jamais vraiment exploitées dans les cinq premiers, mieux connus. Des mélodies parfois éloignées de la plénitude somptueuse du style Glass habituel, et des supports architecturaux différents du motivisme répétitif cellulaire auquel l’Étatsunien nous a habitué (par exemple dans le Quatuor 9, King Lear). 

Ils sont, du coup, dangereux pour les interprètes, car ils ne sont pas ‘’intuitifs’’. Des pièges y sont tendus un peu partout, et il est facile de briser leur solidité narrative et discursive. Celle-ci tient d’ailleurs souvent à peu de choses, à des détails infimes qui se doivent d’être parfaitement rendus, au risque de voir tout l’édifice se fissurer. 

L’effet Beethoven

J’ose comparer ces quatuors aux derniers de Beethoven. Pour Philip Glass, ils ont peut-être cette signification. Bien entendu pas en ce qui concerne le style et les velléités philosophiques et spirituelles, mais assurément pour la place qu’ils semblent donner au renouvellement du langage technique du maître. Aux graines plantées aussi pour une prochaine génération de Minimalistes qui se revendiqueront de son école de pensée. 

La Suite Bent, extraite d’une musique de film, dessine des paysages sobres, qui accompagnent l’histoire de la persécutions des personnes homosexuelles sous le régime Nazi. La partition offre plusieurs passages en solo, en duo et en trio. Une sorte d’intimité des sonorités, donc. Un côté épuré dont il faut maîtriser la projection sonore avec soin, au risque de sonner aigre. C’est un peu arrivé hier, dans le quatrième mouvement, par exemple. 

Quartet Satz (Mouvement en allemand) a été écrit pour le projet Fifty for the Future du quatuor Kronos (et pour lequel la Montréalais Nicole Lizée avait également été mise à contribution). C’est une pièce d’à peine 8 minutes, en forme d’arche qui démarre dans le calme, se gonfle d’intensité sonore avant de repartir dans l’apaisement. Beau, efficace, parfaitement rendu par les Molinari.

Classicisme renouvelé

Le Quatuor no. 8 est, dit-on, un ‘’retour au classicisme glassien’’. Mes oreilles me disent quand même qu’il ose des détours mélodiques très inusités pour le compositeur. Ce quatuor est un champ de mines qui teste constamment la justesse d’ensemble et la cohésion rythmique d’un groupe. Sur des arpèges aux lignes plus effilées, aux écarts de notes amincis, se superposent des mélodies ou un contrepoint dangereusement chromatique. Le dernier mouvement impose des échanges de montées et de descentes arpégées très difficiles à coordonner entre les instruments, du moins pour en assurer la fluidité idéale. Le Molinari en est ressorti avec quelques écorchures, sans perdre de sa vitalité cela dit.

Un chef-d’oeuvre et un testament nommé Lear

Le programme s’est terminé avec le magistral Quatuor no 9 King Lear. Il a été commandé à Glass en 2022 pour accompagner une production de King Lear de Shakespeare à New York. Le compositeur s’est amplement plongé dans l’histoire de ce roi fou, mort dans une tempête avec ses filles, pour écrire une partition qui se divise en morceaux substantiels qui reviennent et se métamorphosent au fil du parcours. Différente de la méthode habituelle, donc. En général, Glass réutilisent des motifs répétés, courts et presque atomiques dans leur simplicité individuelle. Ici, les arpèges sont certes présents, mais incrustés dans des morceaux musicaux plus vastes, chacun portant sa personnalité, son atmosphère, son caractère. Ces mouvements sont réutilisés en alternance avec d’autres, puis transformés. Comme si l’architecture glassienne était ici formée non pas de briques unique, mais de blocs préfabriqués. 

Surtout, ce quatuor présente des idées marquantes, comme ce violoncelle grondant, qui semble préparer la tempête finale, ou ces frappes avec la pointe de l’archet créant un effet frogorifique, comme de la glace qui craque. Le Quatuor King Lear est un chef-d’œuvre. Si cela devait s’avérer le testament musical de Philip Glass pour le quatuor, c’en serait un mémorable qu’on rejouera encore souvent et longtemps. 

Le Molinari a ici excellé et maîtrisé le déploiement de cette construction riche et très touchante. 

Prochains rendez-vous

Il reste encore plusieurs mois avant l’enregistrement, ce qui laisse assez de temps pour faire quelques ajustements et fignoler tout l’ensemble. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’implication émotionnelle est au rendez-vous, et la conviction aussi.

Notons que l’altiste habituelle, Cynthia Blanchon, qui vient de donner naissance (bravo!!), était remplacée à pied levé et de superbe façon par Sebastian Gonzalez Mora, musicien à l’OSM. 

Prochains concerts du Quatuor Molinari

29 mars 2026 (Glass et autres) – Fondation Molinari

28,29,30 mai 2026 (Chostakovitch) – Salle du Conservatoire

post-punk

Taverne Tour 2026 | Voyage dans les profondeurs de La Sotterenea 

par Simon Gervais

Le 13 février, mon Taverne Tour se poursuit toujours sous le signe du post-punk à La Sotterenea, salle souterraine par excellence. L’endroit se prête bien à une musique qui travaille les tensions, les répétitions et les zones d’ombre. J’atteins cet environnement troglodyte alors que résonne les basses fréquences ténébreuses de Bonnie Trash.  

Formé en 2013 par les sœurs jumelles Emmalia et Sarafina Bortolon-Vettor, le quatuor féminin présente des riffs lourds mêlant post-punk, goth rock et doom. La chanteuse déclame des textes d’une voix grave qui glace les os. Elle a une apparence saisissante ; crâne rasé, habits de cuir et tatouages. Le menton levé, elle maintient un regard défiant. Leurs chansons horrorgaze fouillent l’horreur tapie dans le quotidien, les violences diffuses et la mortalité ordinaire. Une noirceur lucide et une lourdeur unique, qui donne au spectacle une force d’attraction irrésistible.

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On sort prendre l’air un instant, puis retour dans la salle sous-terraine pour Jessica93. Après un sound check légèrement laborieux, Geoffroy Laporte lance « On est des bras cassés, ça prend un peu plus de temps.» 

Seul sur scène, l’artiste français part une piste qui ressemble à un drum machine version rock. Grâce à une pédale de loop, il ajoute une couche de basse lourde qui vient appuyer les martèlement intoxiquants des tambours enregistrés, puis s’élance sur une guitare déchirante pour des solos endiablés. Les cheveux longs dans le visage, des baskets Nike et des track pants Adidas, cela n’enlève rien à la profondeur de la posture résolument hard de Jessica93. On sent des influences shoegaze, grunge avec quelques touches de desert punk. 

Les textes, quant à eux, sont marmonnés dans un français parfois timide, parfois saisissant d’intentionnalité. « C’est une chanson d’amour ça s’appelle La colline du crack » lance-t-il à un certain moment. Les loops, la distorsion, le martèlement le tout fonctionne dans un résultat DIY et bruitiste presque post-apocalyptique. C’est impressionnant de voir un seul homme porter le poids d’un tel projet expérimental!

Cette deuxième soirée du Taverne Tour à La Sotterenea fut une soirée de découvertes saisissantes dans l’infinité des sous-terrains de nos âmes.

Alt-punk / garage punk / grind-punk

Taverne Tour | Les punks prennent d’assaut

par Loic Minty

CEASE: Une violence nécessaire

Le groupe powerviolence CEASE, originaire de Hamilton, en Ontario, est l’un des petits trésors de la programmatrice Rose Cormier. CEASE a toutes les cartes en main. La chanteuse monte sur scène déjà furieuse, une émotion qui ne fait que s’intensifier. Un larsen assourdissant déchire la salle avant que le batteur et le bassiste ne sombrent dans une convulsion violente. Surcharge sensorielle immédiate. La chanteuse, bouillonnante de l’intérieur, laisse échapper la vapeur. Le visage rouge écarlate, les yeux au bord de la rupture, les muscles tendus jusqu’au cou. Des cris que l’on sent dans les os.

Bien que les paroles soient à peine audibles, les breakdowns portent une forme de mantra : « I can’t afford it. »

Rappel qu’un deux-pièces coûte 2 148 $ et un studio 1 809 $, selon l’édition du jour du Hamilton Spectator.

À Hamilton, et au Canada plus largement, l’inaccessibilité des besoins de base devient une forme de traumatisme complexe, dont la gravité semble encore dramatiquement sous-estimée. CEASE nous apprend à dire non quand ça fait mal. Ils nous rappellent que personne n’a jamais obtenu ses droits en les demandant poliment. La tension se délite en exaspération. La violence éclate comme du pus d’une vieille blessure.

« On apprécierait vraiment que vous marchiez d’un côté à l’autre comme un homme des cavernes. »

Parmi les coupables : un gars filiforme qui sprinte d’un bout à l’autre, manquant de percer un trou dans le mur. La fille de 4 pieds 11 devant moi est la seule barrière entre eux et la caméra que j’ai empruntée. Elle a un immense sourire aux lèvres.

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La Sottarenea: L’acte terrorisant de Mickey Dagger

Mickey Dagger est un véritable cas. Même parmi les personnalités de scène les plus rugueuses et intimidantes vues jusqu’ici, il y a généralement une distance, une conscience de soi qui leur permet de rester sains d’esprit une fois rentrés chez eux. Avec Mickey Dagger, difficile de dire s’il s’agit d’un numéro ou s’il agit par pure nécessité, pour soulager une âme tourmentée.

Il chante sur une boîte à rythmes inspirée de Martin Rev, tandis que deux guitaristes et deux saxophonistes bourdonnent à des vitesses psychédéliques. Avec un long slapback delay sur la voix, il glisse dans un flot narratif, mimant une scène violente de trahison avant de s’écraser au sol dans un cri interminable, sans jamais perdre le regard.

Le mélodrame frôle le comique, rendu encore plus drôle par son engagement total. Plus ça dure, plus je me surprends à sourire devant le théâtre de Mickey Dagger. Cela aurait pu sembler excessif, mais la musique — tout simplement incroyable — maintient l’ensemble. Le groupe exécute à la perfection cette atmosphère tordue de punk industriel expérimental, tout en gardant une forme d’accessibilité. Les morceaux évoluent de manière chaotique, mais reviennent à des motifs forts, la large tessiture vocale de Mickey traversant nettement le vacarme. Ça se termine avec Mickey Dagger à genoux, dos à la foule, comme s’il se faisait arrêter, avant de mimer se tirer une balle dans la tête. « Vous m’aurez jamais. »

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Sala Rosa: Les Enfants Sauvages

Impossible de parler d’hier soir sans mentionner le concert inoubliable — peut-être historique — d’Enfant Sauvage à la Sala Rosa. À un moment et dans un lieu où l’identité québécoise est scrutée de près, Enfants Sauvages sont, comme leur nom l’indique, indompté·es. Avec Enfants Sauvages, aucune honte à être fier·e de ses origines. « On vient de Saint-Roch tabarnak ! » Vêtue d’une salopette en denim d’une seule pièce avec une fleur-de-lys scintillante au dos, la chanteuse nous a montré exactement où mettre cette inhibition.

Avec des vétérans de la scène sur scène, la musique plonge et remonte à travers des breakdowns et des tempos fulgurants qui dépassent leurs propres limites, jusqu’à ce que la main d’un guitariste commence à saigner. « Pas besoin de guénilles esti, quelqu’un pitchez-nous votre chandail ! » En un instant, cinq chandails sont lancés sur scène pour servir de bandages improvisés. Leurs riffs semblent redevables au mouvement riot grrrl, mais avec quelque chose de plus lourd issu du hardcore, une sorte de grunge sauvage et animal.

Mais le groupe punk-garage-hardcore est plus que de la musique. Une véritable pièce théâtrale se déploie parallèlement aux paroles. Deux jumelles aux perruques carrées se déshabillent à chaque extrémité de la scène, éclairées par des lampes de poche tenues par des silhouettes encapuchonnées. L’ensemble évoque un flash mob de Pussy Riot.

Elles croquent des pommes et les recrachent dans la foule, lancent des avions en papier vers le bar et font semblant d’appeler Dieu sur un téléphone fixe. Entre le spectacle incessant, le guitariste ensanglanté qui shred sans relâche et la chanteuse qui frôle la nudité totale en déboutonnant sa combinaison, la Sala Rosa se transforme en asile de chaos poétique. Partir donne l’impression de tomber d’un nuage.

Quoi qu’il arrive demain, la nuit dernière à la Taverne Tour continue de vibrer dans aujourd’hui. Le festival semble plus grand cette année, presque chaque salle déborde, et la musique traverse la ville comme un courant à ciel ouvert, chaque pièce vibrant d’urgence, de sueur et du frisson de quelque chose qui refuse d’être contenu. Nommons-le punk.

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pop

Taverne Tour | Sean Nicholas Savage envoûte la Sala Rossa

par Laurent Pellerin

J’entre en salle durant l’avant-dernière pièce du groupe de première partie, Fine Food Market. On capte rapidement le niveau musical de certains musiciens, particulièrement celui des joueurs de saxophone et de pedal steel. Bien que cette aisance prédomine sur la cohésion générale du groupe, un impressionnant solo de pedal steel dans la toute dernière pièce nous donne cette soif de stimulation musicale qui débute bien une soirée. 

Une vingtaine de minutes s’écoulent avant l’arrivée de Sean Nicholas Savage, l’artiste que je tenais à voir. Je l’aperçois quelques minutes avant le début, s’entretenant avec le saxophoniste de Fine Food Market, et ne comprenant que par après que Savage devait être en train de lui proposer de les joindre plus tard sur scène, question de jammer quelques notes avec eux. 

Des expériences qui m’ont été partagées sur les performances de cet artiste mythique, je retenais une désinvolture et une liberté totale dans l’exécution des pièces, comme dans une tentative de les réinventer chaque soir. On m’avait aussi averti de son expressivité artistique hors-pair, deux points sur lesquels je ne fus pas déçu. Le groupe se place sur scène. Deux claviéristes, ainsi qu’un batteur électronique, utilisant ce qui semble être un Roland SPD. Le chanteur s’avance, portant un veston ocre sur un tricot rouge, et sans attendre, nous dévoile l’entièreté de son caractère dès les premières notes. 

Sa flamboyance est magnétique. Très expressif avec son corps, sa physionomie et ses gestes, on est immédiatement happés dans un monde à part. La musique du groupe exhale une forte nostalgie pop des années 1980, mais d’une manière si foncièrement assumée qu’elle semble transcender les stéréotypes associés avec l’époque. Les claviers s’entremêlent dans des timbres rappelant les émulations du synthétiseur FM Yamaha DX7 ; chaque coup de caisse claire du batteur nous ramène à un timbre entendu chez Prince ou Phil Collins… on se laisse transporter par ce navire de l’esthétique kitsch remise à neuf.

Bien que la prose de Sean Nicholas Savage n’a pas le mérite d’atteindre la profondeur de celle d’un Leonard Cohen ou d’un David Berman, elle nous touche et elle est authentique. Elle permet de tendre le pont entre le monde personnel de l’artiste et le public, entre ses idéations et notre perception.

Au cours du spectacle d’à peine une heure, les courtes pièces excédent rarement quatre minutes. La parcimonie d’interventions verbales entre les pièces (sauf pour présenter chaleureusement ses musiciens accompagnateurs) nous garde immergés dans l’atmosphère amenée par l’artiste. On ne peut que sourire avec lui en le voyant changer d’accoutrement pratiquement à chaque pièce: retirer le veston, puis le tricot, garder la chemise telle quelle, puis la rentrer dans ses pantalons, puis enfiler le veston à nouveau, le retirer, etc. Aucune combinaison de vêtement n’a échappé au chanteur frénétique qui semble toujours vouloir s’émanciper de ses dernières cinq minutes d’existence sur scène.

Sa maîtrise vocale est agrémentée de ses jeux acoustiques avec le microphone, qu’il place de biais à sa bouche et déplace continuellement comme s’il tenait un archet. Son lyrisme et son vibrato nous rappelle d’ailleurs le jeu d’un violoniste. D’une chanson à l’autre, alors que l’on se sent de plus en plus investi dans cet univers excentrique, l’heure file rapidement.

Au retour d’une pause de vingt minutes, Christopher Owens ne parvient pas à rétablir l’énergie déployée par Sean Nicholas Savage, et en toute honnêteté, on ne peut le blâmer. Bien que l’on constate des lacunes de préparation — hésitations sur ses accords ou incapacité de lire ses paroles écrites au sol — le public ne semble pas s’être préparé à cette chute drastique d’énergie. L’intimité des textes et le jeu à la guitare acoustique d’Owens, couplés à une chevelure voilant complètement le visage de l’artiste, génèrent une scissure trop forte avec l’acte précédent. Je quitte après quelques chansons, remarquant que la salle s’est déjà vidée de moitié. Dehors, le boulevard Saint-Laurent foisonne d’activités en cette première soirée de Taverne Tour.

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