afro-fusion / classique

Soirée réussie à l’OSM: Steven Banks fait briller le saxophone

par Jeremy Fortin

L’OSM présentait mercredi soir le concert López, Childs et Mahler : l’espoir au cœur de l’exil, un programme chargé et diversifié nous faisant explorer les différentes facettes de la musique classique.

Cette première partie de concert se déroula autour de deux pièces contemporaines, en commençant par Perú Negro, du compositeur en résidence à l’OSM, Jimmy López. Cette œuvre en six mouvements fut idéale pour entamer le concert. Puisant son inspiration dans la musique afro-péruvienne, López nous emporte à travers la culture péruvienne dans une ambiance rythmée, parsemée d’effets et grandement soutenue par les percussions.

Le concert se poursuit avec le saxophoniste américain Steven Banks, de passage pour interpréter le concerto pour saxophone du compositeur Billy Childs, Diaspora. La pièce, qui retrace l’exil du peuple afro-américain, nous illustre un monde sombre ancré dans la peur et les tiraillements internes de ce peuple envoyé par bateau en Amérique par les marchands d’esclaves.

La performance de Steven Banks fut à la hauteur des attentes. Non seulement le saxophoniste a su enchaîner les traits virtuoses, mais il a aussi fait preuve d’une grande sensibilité lors des cadences entourant les trois sections de la pièce. Après deux mouvements dramatiques, l’œuvre se termine sur une note beaucoup plus joyeuse, illustrant la résilience du peuple afro-américain.

Quant à la seconde partie du concert, Rafael Payare poursuit son cycle des symphonies de Mahler avec la quatrième du compositeur. Si vous êtes habitués à associer Mahler au dramatisme, détrompez-vous, car ce n’est certainement pas le cas de cette symphonie. Mahler utilise ici un langage beaucoup plus classique que dans certaines autres pièces de son répertoire.

Payare, quant à lui, a réussi à bien illustrer les nombreux changements de caractère, ainsi que le grand éventail de nuances requis pour faire vivre la pièce. Le concert se termine par le quatrième mouvement, qui inclut la soprano Nikola Hillebrand, venue en renfort pour remplacer Vuvu Mpofu, qui ne pouvait être présente. C’est avec brio que la soprano allemande interpréta ce dernier mouvement, offrant une texture vocale particulièrement intéressante.

EDM

Igloofest 2026, 4e semaine | Synthétiseurs analogues et EDM nostalgique à -14 °C

par Antoine Morin

Parfois, la musique électronique peut sembler déconnectée, presque irréelle. Et pourtant, ce jeudi soir à l’Igloofest, elle s’est révélée profondément incarnée. Une soirée mémorable, teintée d’une nostalgie inattendue. Les moments où une foule entière semble réellement à l’écoute sont rares, mais ce soir-là, au bord du fleuve gelé, l’Igloofest a dépassé le simple cadre du festival hivernal.

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LAURE

La soirée débute vers 19 h 30. À l’extérieur du site, j’entends déjà ce kick familier, quelque part entre 125 et 130 BPM, qui résonne au loin. À mon arrivée, le site est encore calme, presque timide. Peu d’activité, une foule clairsemée. Et pourtant, quelque chose intrigue : LAURE est déjà à l’œuvre sur la scène principale Sapporo.

DJ et productrice montréalaise, LAURE ouvre la soirée avec justesse et intelligence. Elle sait exactement comment installer une ambiance, comment faire monter la température sans brûler les étapes. Sa sélection navigue entre melodic house et deep progressive, portée par des leads de synthétiseurs aux couleurs nostalgiques, subtilement ancrés dans des rythmiques house classiques. Un son atmosphérique, émotionnel et élégant, où chaque transition semble pensée pour préparer la suite. Rien de tape-à-l’œil ici : de la finesse, du contrôle, et cette capacité à doucement rassembler la foule devant la scène.

Weval

Vers 20 h 30, place à Weval, mon véritable coup de cœur de la soirée, et déjà l’un de mes groupes de musique électronique préférés depuis quelques années. Le duo néerlandais, basé à Amsterdam, est en tournée nord-américaine pour présenter Chorophobia, leur plus récent album paru en 2025. Difficile de mieux les décrire qu’ainsi : ambivalents, audacieux et profondément libres dans leur approche.

Weval navigue dans une zone hybride, quelque part entre l’EDM et une électronica plus expérimentale, flirtant avec l’IDM. Leur musique, richement ornée de synthétiseurs analogiques polyphoniques, dégage une chaleur presque organique, renforçant ce sentiment de nostalgie omniprésent. Ils ouvrent leur set avec un remix de Alesis de Mk.gee, avant d’enchaîner avec plusieurs pièces de Chorophobia, un album plus éclectique et aventureux que le reste de leur discographie.

Le public écoute, attentif. Peu de téléphones levés. Juste des corps immobiles ou doucement en mouvement. Un véritable moment de grâce.

Elderbrook

En tête d’affiche, Elderbrook vient conclure la soirée. Un rappel évident de la puissance émotionnelle de l’EDM lorsqu’il est bien exécuté. Son set navigue entre remixes, notamment de RÜFÜS DU SOL et John Smith, et pièces originales issues de son propre répertoire. Des classiques fédérateurs, capables de rassembler une foule entière dans un même élan.


À ce moment-là, au cœur du pit, je me surprends à replonger en 2016, à l’époque où l’EDM et les raves occupaient une place centrale dans la musique électronique grand public. Tout le monde est synchronisé. Les basses frappent, les mains se lèvent, les regards se croisent. Malgré le froid, un ressenti bien en deçà de -14 °C, la communion est totale. Un moment sincère, beau et profondément unique à cette soirée.

Pour un jeudi soir, l’événement a largement dépassé mes attentes. Une soirée forte, marquante, que des milliers de festivaliers ont eu la chance de vivre. Si l’un de ces trois noms passe près de Montréal dans les prochains mois, un conseil : allez-y. Peu importe la température.

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techno / techno expérimentale / techno minimale

S.A.T. | Le techno intra-cellulaire de Marie-Davidson & Wata Igarashi

par Laurent Pellerin

La salle est presque vide à l’arrivée. Les projections se meuvent lentement et captent l’œil, parcimonieuses mais impressionnantes. La première DJ, Asha du collectif Ether, établit l’ambiance d’arrivée. Je m’assois près du bar, appréciant ce calme avant l’orage. Sous peu, la salle est pleine à craquer.

Les illusions de profondeur d’espace, générées par les projections sur les parois du dôme, oscillent constamment entre une immense profondeur intergalactique et une oppression claustrophobe intra-cellulaire. Si j’avais été légèrement plus sensible à ces drastiques changements de perception de l’espace, mon expérience d’écoute en aurait certainement été négativement affectée. Toutefois, les programmeurs visuels savaient bien calibrer le niveau d’intensité de façon à ce qu’une sensation d’unité émane des stimuli audio-visuels ; une sorte de synesthésie générale de l’énergie déployée entre sons et rythmes, couleurs et formes.

Nous nous avançons quelques minutes avant que Marie Davidson entre sur scène, s’immisçant tant bien que possible dans la foule enthousiaste.

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Marie-Davidson

Au moment où Marie Davidson entre sur scène, mon attention se redirige vers sa table de DJ. L’énergie de la salle change d’un coup, le public déjà enthousiaste s’avive de plus belle. Tout le monde est maintenant tourné vers l’avant, par attachement à la tradition du concert de scène, ou bien dans l’espoir de voir la musicienne à l’œuvre. De ma position, à peine quelques rangées de distance de l’estrade, on la décèle difficilement. Son set conserve une certaine parenté avec sa musique, qui s’influence fortement du séquençage, avec un léger ton kitsch dans l’esthétique. Très berlinois dans l’approche, presque cartésien dans la construction. On y décèle un clin d’œil aux pulsations minimalistes de Kraftwerk, mêlées à l’énergie electro-funk d’Afrika Bambaataa.

Après être rentré d’une courte pause de dix minutes, je remarque que le BPM a augmenté de 5 à 10 BPM. Marie préparait l’arrivée de Wata Igarashi. On s’est avancé vers l’avant pour prendre quelques clichés. Derrière Marie, une jeune femme danse et gesticule avec des mouvements fluides, observant avec attention son ombre au mur. Elle pourrait être une amie, une membre de la famille, une actrice employée pour participer à l’expérience globale.

Wata Igarashi

J’aperçois Igarashi posté à droite de la scène, observateur bienveillant qui semble s’intéresser aux projections et apprécier la performance de Marie. C’est possiblement le seul humain dans la salle dont le corps ne réagit point à la musique.

Quand Wata Igarashi arrive derrière les platines, on entre dans un univers à part. Il commence tranquillement en faisant jaillir des sirènes. Non pas métaphoriquement, mais littéralement des sirènes comme on entendrait avant l’arrivée d’un tsunami. Elles accélèrent et s’empilent jusqu’à devenir un orchestre de crapauds. C’est dans la profondeur de cet environnement imaginaire que la trance interminable de Igarashi débute.

Des kicks profonds poussant des rythmes carrés ponctués de snares, qui s’étendent toutefois dans des formes complexes. Une techno directe, mais traversée d’un mystère narratif, suspendue dans des drones détachés du rythme.

C’est un set de techno assez direct comprenant toutefois un élément mystérieux, un narratif qui se développe dans l’atmosphère de ses drones complètement détachés du rythme. La musique et les projections gagnent ce palier d’intensité supérieure tant attendu par la foule. Les projections sont moins fréquemment organiques et revêtent un aspect stroboscopique qui, encore une fois, complémente admirablement bien la musique. Des textures bruitées et répétitives qui me rappellent Shadow from Tartarus par Actress, hypnotisant et disloquant l’âme du corps.


Le temps passe sans qu’on le remarque ; il est 2 h 30 du matin et soudainement mon corps m’envoie un texto astral : il est temps d’y aller. Je reviens sur terre, dans le froid d’une cigarette bien méritée.

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Ramon Van Engelenhoven : le piano et l’élégance

par Pietro Freiburger

À la Salle Bourgie, un captivant concert a eu lieu du jeune pianiste néerlandais Ramon Van Engelenhoven, qui a accompagné le public à travers un programme varié : pièces du grand répertoire, musique contemporaine et ses propres transcriptions de musiques de film. L’idée de présenter à la première personne pour donner un peu de contexte au public, qui était assez nombreux et chaleureux, a été également appréciable.

Je me souviens avoir découvert Ramon Van Engelenhoven en 2018, quand j’ai trouvé une vidéo d’Images I de Debussy sur YouTube. Les aspects qui m’avaient frappé, c’étaient la pureté du son et l’élégance de l’idée musicale ; plusieurs années plus tard, ce sont toujours l’équilibre structurel et le raffinement sonore qui attirent.

Le concert s’ouvre avec la Sonate K330 de Mozart, bien pensée et bien interprétée. Le contrôle du son, du phrasé et de l’ornementation est excellent, et les moments les plus intenses surviennent dans le deuxième mouvement. Suit la Pavane pour une infante défunte de Ravel, interprétée avec lucidité structurelle et beauté sonore. Le concert poursuit avec deux pièces de Tagreshi, jeune compositeur ami du pianiste, qui exploitent toute l’extension de l’instrument, créant à la fois une aura de mystère et de lyrisme.

La deuxième partie du concert s’ouvre sur Rachmaninov, avec deux Préludes de l’op. 32 et deux de l’op. 23, qui nous transportent dans des atmosphères enveloppantes et dans un lyrisme séduisant. Deux transcriptions du pianiste clôturent le concert : une Suite tirée de Vertigo de Herrmann et The « Ride of the Cossacks » tirée de Taras Bulba de Waxman. Et c’est précisément dans les transcriptions que la passion et l’intensité nous investissent. Le public admiratif bénéficie d’un encore, la Novelette n° 1 de Poulenc, qui nous offre à nouveau un Engelenhoven sobre et mesuré. Un pianiste à suivre.

Photo credit: Florence Geneau

électronique

Igloofest 2026 | On conclut derrière le mainstream avec Ferias

par Félicité Couëlle-Brunet

Rentrer dans le vortex d’Igloofest peut être chaotique et déboussolant, soit en passant par des luminaires de toutes sortes, une vraie foire pour adultes, des stimuli qui éclatent de partout – roue de la fortune, installations, écrans géants. Comme s’il fallait traverser cette épreuve grandiose et sensationnelle avant d’accéder aux endroits plus cachés, plus intimes, comme la scène Vidéotron.

Clôturée jusqu’à 20 h et reléguée sur le côté arrière de l’aire centrale,  elle attire les curieux pendant que la majorité de la foule se rue vers la scène Sapporo, où la house éclectique d’Andrea De Tour fait bondir les corps dans tous les sens. Le froid nous envahit peu à peu, jusqu’au moment où je comprends que je n’ai plus le choix de danser. Juste à temps, le portail de la scène mystère s’ouvre et je me faufile dans le petit chemin sombre. À droite, l’expérience commence. Un sentier de neige bordé de lumières féériques suspendues, étrangement chaleureuses. Comme si on nous préparait à un espoir discret. Puis un tunnel lumineux prolonge la traversée, nous enveloppant dans une ambiance feutrée où la neige et les

installations absorbent peu à peu les basses lointaines de De Tour. J’entends des guitares, des nappes de synthé, quelque chose de plus organique, de plus humain.

Au bout, un espace circulaire aux airs rétro. Un petit groupe danse déjà dans la neige, avec un groove qui rappelle Luther Vandross. Je me sens instantanément plus à l’aise, plus libre dans mon corps. Les rythmes invitent à bouger en entier, sans retenue, avec une douceur presque candide. Derrière les platines : Guthrie Drake et Alina Byrne, alias Ferias. Plus

qu’un duo de DJs, ils cultivent des espaces où la fête devient un point de rencontre entre époques, styles, inconnus. Leur musique voyage sans se laisser enfermer en passant par soul, house, dub, rythmes afro-latins, envolées vocales. Et dans ce coin caché d’Igloofest, loin du spectaculaire, c’est exactement ce dont on a besoin, non pas un show, mais une communauté momentanée, rassemblée par la chaleur improbable d’une piste de danse en plein hiver. C’est beau de voir le duo rassembler différentes générations ouvertes à la danse et au mouvement qu’apportent leur variété de styles. Voilà  qui nous rend plus libre dans notre corps. Merci Ferias de nous apporter du bonheur par ce froid de février !

électronique

Igloofest 2026 | Au pied des 2 scènes, une vraie soirée d’hiver

par Léa Dieghi

Il faisait froid, en cette soirée d’ouverture Igloofest 2026. Avec un ressenti de -15 °C, le site du festival était entouré d’un nuage de fumée formé par les respirations du public, par celles des food trucks qui servaient de la poutine, par les différentes zones de chaleur proposées pour se réchauffer, ainsi que par les célèbres feux de camp à guimauves, disséminés ici et là.

La file d’entrées des détenteurs de tickets d’assemblée générale était particulièrement longue, en cette première soirée. Si les portes se sont ouvertes avec un léger retard d’environ vingt minutes, le public, lui, était extrêmement impatient, s’agitant pour combattre le froid et trépignant d’impatience à l’idée de pouvoir enfin fouler la piste de danse et profiter des autres activités du festival. Dès leur entrée, les gens couraient littéralement pour rejoindre les devants de la scène principale. La programmation de ce jeudi soir était très certainement une des plus attendues de la semaine, avec une billetterie affichant “COMPLET”, sur place et sur internet.

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SCÈNE VIDEOTRON

Aux contrôles de la petite scène Vidéotron, nous avions Liv K et Cult Member, deux figures établies de la scène électronique montréalaise.

Très présente sur la scène marginale montréalaise, Liv K est une DJ et une programmatrice pour Parquette, un lieu transitoire culturel, queer et très impliqué dans le milieu des raves. Si on la voit plus fréquemment dans des événements de collectifs tels que Flush, Bijou et Discono, c’était une première fois pour la DJ à l’Igloofest. Son set, très éclectique et énergétique, passait de la techno classique en quatre-quatre, à des remix de musiques hip-hop contemporaines, glissant du Doechii par-ci, par-là.

Quant à lui, l’artiste en vogue Cult Member, qui s’est taillé une réputation internationale dans le milieu de la musique électronique, a offert un set captivant, alliant techno et Rally House, avec des influences de musique de club et des incontournables de la French House, comme Thomas Bangalter.

Ces deux sets à l’énergie un peu différente, mais pourtant complémentaire, ont été musicalement, de mon côté, une de mes expériences favorites de cette soirée… Bien que la majorité du public ait passé la plupart du temps en face de la scène principale… Avait-on oublié que la scène Vidéotron existait ? Ou encore ne l’on a-t-il pas vue, un peu cachée en arrière de tout ? Ou bien est-ce l’effet Disco Lines, ce producteur-vedette dont le morceau No broke Boys a explosé sur les réseaux sociaux cet été, qui lui, jouait sur la scène principale?

SCÈNE SAPPORO

Il en a fallu un peu de temps, pour que les devants de la scène se remplissent: sûrement dû à la file à l’entrée un peu trop longue, mais aussi peut-être à cause de l’excitation des spectateurs de découvrir le site. Mais après seulement une heure et demie d’ouverture, Gudfella, de son vrai nom Kyle Domingo,jouait déjà devant un terrain saturé de monde. En tant que DJ d’ouverture sur la scène de Sapporo, il a offert une prestation à la hauteur de sa réputation : un set dansant et groovy, mélangeant house, techno, pop et disco. L’artiste américain, recouvert de plusieurs couches de vêtements, dansait derrière ses platines, dézippant un peu son manteau, preuve de l’énergie donnée pour exécuter son set.

Et tandis que le public se poussait de plus en plus vers l’avant de la scène, la foule se transforma bientôt en une masse compacte. J’ai rarement vu une foule aussi serrée, et aussi déjantée. Les gens se poussaient les uns contre les autres, chaque corps inconnu se trouvant collé contre d’autres corps inconnus. Et avec l’arrivée de Disco Lines, headliner de la programmation, l’énergie de la foule sembla vivre son apothéose. Le mélange de musique house, de pop et de remix de musique commerciale a su répondre aux attentes de la foule, venues ici en grand nombre en partie pour le voir.

Honnêtement, c’était la folie au sol. Les gens montaient sur les épaules des uns et des autres, certains se poussaient avec force, donnant des coups de codes pour rejoindre l’avant, les bières volaient dans les airs, mouillant les cheveux et bonnets.

Pendant un instant, je me suis réjouie de ne plus être agoraphobe: dans cet espace aussi serré, j’aurai très certainement démarré une crise.

Quand la musique tant attendue « No Broke Boys » de Disco Lines et Tinashe retentit enfin, le public, principalement composé de la génération Z, sembla — littéralement — exploser. Ça danse, ça crie, ça chante, ça se pousse. La civilité est remplacée par la fureur.

Si ce set n’était pas forcément ce que je tends à aimer, ou à rechercher, j’avoue que l’énergie y était au rendez-vous, et malgré la foule compacte, j’ai quand même pu placer quelques petits mouvements de danse, et repartir avec de beaux rires, et de beaux souvenirs.

classique moderne / minimaliste / orgue / post-minimaliste

Stellaire : Orgue et cirque en accord majeur

par Frédéric Cardin

Une très belle idée que cette combinaison de l’orgue avec les arts du cirque. À première vue, on pourrait penser que c’est l’orgue qui a besoin du cirque pour augmenter sa visibilité et sa popularité. Mais une fois assis dans la Maison symphonique (remplie), et en portant attention à la ‘’vibe’’, on se rencontre que pas mal de monde était là pour ‘’triper’’ sur l’orgue, et sur les musiques proposées dans le programme. Particulièrement les extraits de la musique du film Interstellaire de Christopher Nolan, que Hans Zimmer a mémorablement habillée d’une partition aux couleurs minimalistes/épiques. À elle seule, cette musique de cinéma a contribué plus que n’importe quelle activité de ‘’démocratisation’’ à une nouvelle ‘’coolitude’’ du roi des instruments.

Bref, le public nombreux semblait l’attendre, et il n’a pas été déçu, le soliste Jean-Willy Kunz y allant de ses plus beaux et grands jeux pour investir puissamment toute la salle. La résonance finale n’avait pas le temps de s’épanouir que déjà les milliers de personnes applaudissaient. 

100 ans d’orgue

Au-delà de cette musique emblématique, le public a pu entendre un parcours choisi des cent dernières années à l’orgue : le Cortège et Litanie de Marcel Dupré (1922), le Banquet céleste (1928) de Messiaen, du Philip Glass (Mad Rush et les Études 6 et 8), Miroir dans un miroir de Arvo Pärt et deux oeuvres que je ne connaissais pas : la Toccata Andromeda (1999) de Paul Halley et la très récente Limina Luminis (2023) d’Olivia Belli.

Acrobaties symbiotiques

Les acrobaties proposées par Cirque Le Monastère étaient assez classiques, mais leur union avec la musique apportait une touche de poésie souvent séduisante. J’ai retenu le très beau numéro de suspension capillaire sur bungee qui, avec la musique planante de Pärt, a élevé le public avec lui dans une apesanteur sereine très réussie. Également, le numéro de câbles MultiLED, dans lesquels tournoyait Manolo Gonzalo sur une Étude de Glass, avait quelque chose de cyberchic plutôt attrayant. 

Le numéro de roue Cyr était on ne peut plus approprié pour ‘’fitter’’ avec le Mad Rush de Glass et ses arpèges papillonnants en parfaite harmonie avec les rondes tourbillonnantes réalisées par l’artiste Cléa Perion. Camille Tremblay a osé quelque chose que probablement personne n’avait encore fait : un numéro d’équilibrisme en partie réalisé sur le clavier de l’orgue! Jean-Willy Kunz n’a pas semblé trop dérouté par la chose. La finale, avec tous les artistes réunis et la musique post-minimaliste d’Olivia Belli a offert une conclusion satisfaisante. 

Les concepteur.trice.s du spectacle ont eu la bonne idée de ne pas sentir le besoin d’accompagner chaque pièce d’une chorégraphie. Ainsi, Cortège et Litanie, le Banquet céleste et une partie de Interstellar ont pu être appréciées simplement en tant que musique, jouées sur la scène par Jean-Willy Kunz. L’orgue n’a donc pas servi exclusivement de faire-valoir, mais plutôt de partenaire égal avec le cirque. 

Une belle idée, simple et efficace, réalisée avec succès. 

chant choral / musique sacrée / musique traditionnelle juive

ArtChoral | Authentique rencontre interculturelle au 9e

par Alain Brunet

Un mardi midi de février, les mélomanes présents à la salle Le 9e ont assisté à une authentique expérience interculturelle, soit la rencontre de l’Ensemble ArtChoral et de l’identité juive dans le chant choral, sacré ou profane. Ce concert coïncidait avec la sortie de l’album Hallelujah chez ATMA classique, dont l’objet était le même que celui de ce  superbe programme.

D’entrée de jeu, la musique chorale du compositeur montréalais Jaap Nico Hamburger exhalait une spiritualité évidente. Les airs de The Uninterrupted Melody étaient exposés en deux temps relativement courts: d’abord une séquence lente et soyeuse avec ce titre de complainte How long will you forget me, forever? , suivie de Rescue them,  discours plus syncopé que les voix féminines auront dominé. Ce travail s’inscrit dans le répertoire contemporain des musiques enclines à la spiritualité, juive dans le cas qui nous occupe.

Ce concert, a-t-on observé, ne fut pas calqué sur le nouvel album. Le rôle accru de l’excellent ténor Gideon Zelermyer, qui a participé à l’album Hallelujah et à qui l’on doit la direction chorale de la synagogue montréalaise Shaar Hashomayim, à mon sens la contribution musicale la plus marquante de l’ultime album de Leonard Cohen, You Want It Darker.

 La première intervention du ténor consistait à interpréter avec ArtChoral la pièce Min Hametzar, composée en France au 19e siècle par un compositeur juif, Jacques Fromental Halévy. La langue et le texte confèrent la singularité de ce chant choral s’inscrivant dans une esthétique européenne, pas exactement orientale.

La pièce qui suivit était assurée par le chœur sans soliste principal, un air d’Ernest Bloch composé au 20e siècle, Y’Hiyu L’ratzon. Encore là, le chant est typique de sa modernité chorale, seul le texte le distingue de l’époque dont il est issu. On enchaîna par un chant de même lignée, mais avec plus de profondeur mélodico-harmonique, gracieuseté de Leonard Bernstein, typique des grands chœurs modernes des années 50 et 60. 

On peut aussi associer cette esthétique occidentale au personnel du chœur en tant que tel, si on le compare aux chœurs juifs de musique sacrée, traditionnellement masculins dans les offices orthodoxes. 

On trouve des inflexions vocales particulières à ces chœurs masculins et aussi des vocalises du cantor, non sans rappeler celles de la musique baroque ou ancienne d’Europe, sans compter certains micro-intervalles au-dessous ou au-dessus de la note que prévoit le système tonal. 

ArtChoral peut se rapprocher de ces pratiques, mais reste différent  par sa mixité et sa laïcité, ce qui n’est aucunement une entrave à cette communion avec le cantor Gideon Zelermyer, ténor de haut niveau, dont la formation a été parachevée auprès d’un maître cantor de Jérusalem, Naftali Herstik, décédé en 2024. On aura d’ailleurs eu droit à deux œuvres de son cru en fin de programme, Unetane Tokef et Michtam L’David/Psaume 16.

Ces deux brillantes interprétations furent entrelardées de l’incontournable Hallelujah de notre Leonard Cohen national, exécutée en version chorale avec un relai de solistes des plus créatifs selon un arrangement créatif d’Andre van der Merwe. Excellent choix de la direction artistique assurée par le chef d’ArtChoral, Matthias Maute.

Voilà qui nous confirme une fois de plus l’effet bénéfique, voire salvateur de la musique dans les existences interculturelles des êtres humains de bonne volonté.

Igloofest 2026, week-end 3 | Soir de rap, de trap, de shatta

par Léa Dieghi

C’est un jeudi soir qui ne ressemble à aucun autre au Quai Jacques-Cartier. Exit la techno minimale, place au carrefour du rap, de la trap et du shatta. Pour son troisième week-end 2026, Igloofest a laissé les clés de la maison à Hamza, ainsi qu’à Manaré (Paris), Yaya La Bae (Montréal) et High Klassified (Montréal).

On y était, entre deux contrôles d’identité et une marée de téléphones. Dès l’entrée, on comprend que la soirée va être spéciale. Pour la première fois à Igloofest (et j’en ai vu passer des tuques à l’Igloo ces deux dernières années…), on me demande ma pièce d’identité. Avec le « Sauce God » (comme on l’appelle) belge en tête d’affiche, l’organisation n’a pas pris de risques : on veut éviter que le dancefloor ne se transforme en cour de récré, le festival étant strictement 18+. Et pourtant, le coup de vieux est immédiat. On n’a même pas trente ans, mais face à cette foule de visages juvéniles venus célébrer le rappeur d’origine marocaine, on se sent presque comme des ancêtres.

Côté sécurité, donc,  le festival a visiblement doublé la mise. Est-ce un feedback post-Disco Lines ? Peut-être. En tout cas, les gardes sont partout, prêts à canaliser l’énergie débordante d’une foule qui n’a clairement pas peur des engelures, ou d’être autant collés-serrés. 

Seule la scène Sapporo est ouverte ce soir, et elle est déjà bien compacte. Yaya La Bae lance les hostilités, mais c’est l’enfant du pays, High Klassified, qui fait monter la température. Le Lavallois s’amuse, glisse du dubstep et de la drum’n’bass au milieu des bangers, et lâche un mash-up dévastateur sur Chargé  (tube français de 2025), .

Manaré prend la suite avec une technique de puriste hip-hop. Ça coupe et ça mash-up.  Il bombarde du Kendrick Lamar (Not Like us), du Sexyy Red et du Moneybagg Yo. Le set est électrique, avant de ralentir étrangement sur la fin….

Choix délibéré pour créer une tension ? Toujours est-il que l’attente de quinze minutes avant l’arrivée d”Hamza fait redescendre la pression… 

Et quand Hamza déboule enfin, accompagné de son beatmaker, le dancefloor ne ressemble plus vraiment à un concert, mais plus à un immense champ d’écrans lumineux. Impossible de voir l’artiste autrement qu’à travers l’iPhone 15 du voisin de devant. La foule est  -de nouveau- compacte, et  l’espace vital est un concept lointain. Inconnus contre inconnus, tout le monde saute, et tant pis pour les orteils gelés.

Grâce à la passe média, je m’extirpe de ce chaos pour observer la scène de plus près. Hamza court partout, interagit avec ses fans, et enchaîne ses hymnes : Fade Up, God Bless, Murder, Life.

Parlons vrai : oui, il y avait  aussi du playback. Certains râlent dans la foule, blaguent sur le fait qu’il ne connaîtrait pas ses textes. Soyons indulgents : chanter une heure par des températures polaires, c’est l’assurance de finir la gorge en lambeaux avant le rappel. Malgré ça, l’énergie est là. Le rappeur, figure de proue de cette nouvelle vague du rap belge au même titre que Damso, a prouvé que sa musique est désormais inscrite dans la mémoire d’une génération. (Il n’y avait qu’à voir le nombre de personnes qui chantaient les paroles de ses chansons à la perfection…) 

Que l’on soit puriste du rap ou fan de trap, on ne peut que s’incliner : hier soir, Hamza a fait d’Igloofest son propre club privé. C’était « sauce » (un terme qui, dans le monde du rap, veut dire que c’était confiant et assuré…) ,et c’était exactement ce dont Montréal avait besoin pour briser la glace.

classique occidental / musique contemporaine / période classique

Daniel Bartholomew-Poyser chez Obiora : charisme et clarté

par Frédéric Cardin

Un concert de l’Ensemble Obiora a de quoi rendre heureux n’importe qui. Un, l’orchestre est bon, deux, l’ambiance est souriante et familiale (il y a des jeunes partout!) et trois, on y fait souvent de belles découvertes musicales, côtoyant quelques bons piliers du répertoire. 

Hier soir à la salle Pierre-Mercure à Montréal, on a eu droit à tout cela. En plus, il s’agissait aussi du premier concert de Daniel Bartholomew-Poyser en tant que Chef invité principal. L’homme a du charisme. Il s’exprime dans un un bon français et bien sûr en anglais, dans un échange spontané entre les deux langues, ‘’Montreal style’’. Il a de l’humour et trahit sympathiquement sa passion du classique. On peut dire que, en termes d’image et de marketing, Obiora semble avoir fait un bon choix. 

LISEZ L’ENTREVUE AVEC LA DIRECTRICE GÉNÉRALE ET CO-FONDATRICE DE L’ENSEMBLE OBIORA, ALLISON MIGEON, QUI PARLE DE DANIEL BARTHOLOMEW-POYSER

Côté musical, on découvre également un artiste qui aime beaucoup construire son ensemble selon des critères de clarté et de précision très appuyés. L’homme est un affineur de détails. 

Le berceau de la symphonie classique

Une évidence en entrée de jeu, alors qu’on a joué la rarement entendue première symphonie de Haydn. Comme l’a dit Bartholomew-Poyser de façon rigolote, pas de no 104, ou 103, ou 88, ou aucune autre sans la no 1! Le chef a immédiatement installé sa vision d’une musique hyper découpée, portée par des rythmes ciselés. Une jolie introduction, nonobstant le fait que ça reste du Haydn pas encore totalement au sommet de son art de la concision : le deuxième mouvement est trop long. 

Afin de donner l’occasion à la section des vents de resplendir, le chef a choisi d’enchaîner avec les délicates et néo-classiques Trois Pièces Brèves pour quintette à vent, de Jacques Ibert. Un univers résolument français, fait d’élégance et de pureté instrumentale, fort bien interprété par les premières chaises de flûte, hautbois, clarinette, basson et cor de l’ensemble. 

Une tornade en Première mondiale

Then the sky was amber, un concerto pour alto au caractère de poème symphonique suivait, en première mondiale. La nouvelle création de l’Irano-canadien (de Toronto) Saman Shahi évoque, dans un langage oscillant entre atonalité contemporaine et chromatisme cinématographique, la construction d’une tempête.

D’abord éloignée, puis se rapprochant et enveloppant tout, pour se résorber et laisser derrière elle un paysage dévasté mais coiffé par la beauté évanescente d’un ciel ambré (d’où le titre de l’oeuvre). La soliste Sharon Wei a navigué à travers les rafales de la musique très expressive de Shahi, alliant virtuosité et puissance sonore. Tour à tour résistant vaillamment à la tourmente et commentant pensivement un décor laissé exsangue, l’alto de Mme Wei a résonné avec force. 

Attrayante modernité de Caroline Shaw

J’aime énormément la musique de la compositrice qui suivait dans le programme : Caroline Shaw. L’États-Unienne sait très habilement mêler les techniques de l’avant-garde moderne avec l’écriture néo-tonale accessible. Ses idées sont souvent simples mais construites avec beaucoup d’efficacité. La pièce choisie par Bartholomew-Poyser, Entr’acte, est un hommage en forme de déconstruction du langage classique (clin d’œil à Haydn), tant harmonique que rythmique. Comme dans une pulsation organisée par des inspiration-expirations, une mélodie simple et élégante est régulièrement triturée, désarticulée, avant de revenir à son état d’origine. C’est une musique fine, agréable à découvrir et stimulante. On attend avec plaisir la prochaine itération ‘’destructive’’ afin de voir quelle tactique la compositrice utilisera pour illustrer son propos. 

Pulcinella 

Le Pulcinella de Stravinsky terminait la soirée. Une façon pour le chef d’utiliser l’entièreté des possibilités techniques de l’ensemble. Une version très correcte, si ce n’est de quelque aigreur dans les premiers violons, ou le hautbois ne démontrant pas la tenue narrative voulue dans la Serenata (2e mouvement). Il y avait également un nombre un peu trop élevé de déchirures chez les cors plus loin dans l’œuvre. 

Au-delà de ce chipotage, on a apprécié l’exceptionnelle précision de la construction des portraits et des décors par le chef. À l’image de ce qu’il nous a montré en début de concert, Bartholomew-Poyser tisse des toiles presque arachnéennes avec son orchestre. Un travail assidu de la sorte donnera certainement de très beaux résultats à moyen terme. On appréciera de sa part, éventuellement, l’ajout d’un liant holistique, un velours timbral d’ensemble qui évitera de tomber dans la granularité sonore excessive. Mais cela viendra en temps et lieu.

En attendant, le nouveau Chef invité principal a démontré de fort belles qualités de direction musicale, mais aussi de communication et de choix artistiques. J’aurai grand plaisir à voir et entendre ce qu’il fera dans les trois prochaines années de son nouveau contrat. 

musique contemporaine

Fougue concertante à la SMCQ : la génération Z aux commandes

par Frédéric Cardin

Le concert Fougue concertante de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) présentait hier soir trois concertos de très haute tenue musicale interprétés par autant de solistes issus de la Génération Z. Du moins il me semble, à vue d’œil d’un homme de l’âge des X. Peut-être une ou deux sont-elles en fait dans la catégorie précédente de deux ou trois années? Enfin, peu importe, ça faisait bien dans le titre…

Le premier des concerts de l’hiver-printemps 2026 célébrant les 60 ans de l’honorable institution de musique savante d’aujourd’hui, Fougue concertante donnait donc l’occasion à trois jeunes solistes l’occasion de briller dans un concerto récent, Catherine Cherrier aux percussions, Élise Poulin au hautbois et Bailey Wantuch au violon.  

ÉCOUTEZ L’ENTREVUE AVEC LE DIRECTEUR ARTISTIQUE DE LA SMCQ, SIMON BERTRAND, À PROPOS DE LA SÉRIE DE CONCERTS DU 60E ANNIVERSAIRE

En prélude au programme principal, la SMCQ a rendu hommage à Margareta Jerić, jeune compositrice montréalaise d’origine croate, décédée à 43 ans à peine en novembre 2025. 

Hommage touchant

Les échos de l’Adriatique, une œuvre accompagnée d’images vidéo d’une vieille usine de productions de sardines croate, traite avec beaucoup de vivacité de l’opposition entre le beau et le laid, la nature et l’industrie. C’est une musique de caractère ludique et de nature pixellaire, ou chaque note nourrit la suivante afin de créer un ensemble très séduisant. La disparition de cette artiste qui a étudié avec Ana Sokolovic (d’origine serbe) est d’autant plus regrettable qu’elle était en train de construire, avec son ancienne professeure, une sorte de connexion balkanique en musique contemporaine montréalaise. 

Détournement musical

Dans (d)Tourner, Philippe Leroux évoque la circularité. Pas nécessairement celle d’un objet situé et mouvant, mais plutôt, par exemple, des sons dans l’espace scénique ou de la rotation des mouvements mélodiques et rythmiques. Et, comme le titre l’indique, cette ronde n’est pas conçue comme une ritournelle perpétuelle, ou une démarche répétitive et tonale comme chez les minimalistes, mais plutôt comme un mouvement menant à une expansion et une transformation dans l’abstraction harmonique. Pour l’auditeur, cette circularité est d’abord difficile à déceler. On est ici dans une démarche conceptuelle appliquée. Mais au fil de l’évolution de la pièce d’une vingtaine de minutes, l’idée s’incarne de mieux en mieux et traverse l’espace entre la scène et la salle. À travers une écriture assez touffue, les ‘’mouvements’’ sonores prennent chair et consistance. Jusqu’au derniers gestes de la soliste, qui doit tourner sur elle-même en jouant le marimba, en frappant ses baguettes l’une contre l’autre et en terminant sur la caisse claire. Deux fois. Au-delà de cette physicalité empreinte de théâtralité et concrétisant finalement la physicalité de l’idée principale, Catherine Cherrier a offert une prestation impeccable et dynamique. 

LISEZ L’ENTREVUE D’ALAIN BRUNET AVEC PHILIPPE LEROUX

 »Varèse qui swingue »

Suivait une superbe découverte pour votre humble chroniqueur : l’excellent Trame I de Martin Matalon pour hautbois et ensemble. Fait d’entrelacements sonores et inspiré d’un poème homonyme de Jorge Luis Borges, le concerto de Matalon est une bulle de plaisir de quelque quinze minutes ou les infinies possibilités coloristique du hautbois et de l’ensemble offrent un véritable buffet pour les oreilles, en plus d’inviter au hochement de tête car le monsieur à un excellent sens du rythme. ‘’Varèse qui swingue’’, pour paraphraser le directeur artistique de la SMCQ, Simon Bertrand, à qui je jasait avant le concert. Élise Poulin, admirable de virtuosité et de précision sans faille dans cette écriture redoutablement exigeante, tout cela avec un son instrumental radieux, a offert une lecture impressionnante de cette musique. 

Le Graal de la soirée

La dernière œuvre au programme, aussi la plus substantielle, était Graal Théâtre de la Finlandaise Kaija Saariaho, un concerto musclé d’une trentaine de minutes, pour violon et orchestre. Ce concerto entièrement acoustique, chose relativement inhabituelle chez Saariaho qui aime bien incorporer l’électronique dans sa musique, a déployé une ampleur texturale et caractérielle presque romantique. On y trouve de nombreux trait d’un grand concerto hérité de la tradition du 19e siècle : les élans lyriques, les doubles cordes athlétiques, les épisodes de virtuosité spectaculaire, etc. Tout cela dans un langage scintillant et cristallin typique de la dame. Vous dire que la jeune Bailey Wantuch, artiste native de Chicago mais solidement installée dans notre métropole depuis quelques années, était bonne, serait passer largement en-dessous de la vérité. La demoiselle de stature physique pour le moins diminutive n’en dégage pas moins une force expressive étonnante et communicative. Une violoniste d’exception assurément. Wantuch fait aussi partie du tout nouveau Quatuor Mémoire, dont je vous ai parlé récemment dans une critique très positive de leur premier album Chronos, Kaïros et Aiôn (TEXTE À LIRE ICI). 

Mentionnons avant de terminer l’apport de très très haute tenue de l’ensemble de la SMCQ sous la direction infaillible de Cristian Gort. Un ensemble presque entièrement renouvelé depuis l’arrivée de ce directeur musical efficace, bien que discret. Impeccable prestation en support à des solistes qui pouvaient se concentrer totalement sur leur jeu sans craindre quoi que ce soit.

Au final, la SMCQ nous a démontré que les rumeurs alliant tel type de ‘’génération’’ avec paresse ou laisser-aller ne sont que foutaises, du moins dans le milieu de l’art créatif et contemporain. Ici, trois enfants associées à ‘l’âge Z’’ ont pris les commandes de la créativité et nous ont fait faire un sacré beau bout de chemin avec elles. On rembarque le plus tôt possible!

autochtone

Alanis Obomsawin et Jeremy Dutcher, deux générations de beauté autochtone

par Ariel Rutherford

Cette soirée de mercredi à la salle Bourgie s’est déroulée sous le thème de la passation autochtone. Un dialogue entre générations, la nonagénaire Alanis Obomsawin, cinéaste et artiste multidisciplinaire abénakise que l’on peut aisément qualifier de mythique, et le trentenaire Jeremy Dutcher, chanteur de puissance, compositeur, musicologue, visionnaire, deux fois lauréat du prix Polaris.

Du haut de ses 93 ans, elle marchait lentement au bras de son directeur musical Radwan Ghazi Moumneh, s’appuyant sur sa canne avant de s’asseoir au centre de notre champ de vision. Ovationnée par le public debout, elle nous apparaissait sans conteste comme une figure de proue de la culture autochtone moderne. 

Ne s’étant pas produite devant public depuis un moment, elle ne cachait pas une touchante nervosité en prenant place devant son micro. Il y avait une solennité palpable dans la salle alors que celle-ci entamait le premier couplet d’Odana, morceau d’introduction de Bush Lady, album sorti en 1988 et revampé en 2018 chez Constellation.

On s’entend  que la grande dame n’avait pas les ressources physiques nécessaires à une grande performance, que sa voix avait pris de l’âge…

C’était loin d’être parfait mais là n’est pas la question: l’objet  était de voir cette artiste majeure, là, devant nous, redonnant vie à l’œuvre de ses débuts. Un hommage, en fait. C’était familial, c’était une berceuse chantée par notre grand-mère. C’était beau parce que c’était elle, possiblement pour une dernière fois dans un tel contexte. Parce que c’était important, parce que c’était l’apparition d’un monument. Il y avait une chaleur dans cette voix fragile, portée par la musique du tambour sur cadre, des flûtes, du cor anglais et des violons. Fort à propos, Obomsawin a conclu sa courte prestation avec une comptine crie, avant de repartir à petits pas sous une seconde ovation.

N’oublions pas le second  volet de la soirée:  Jeremy Dutcher est un showman fantastique, plein de verve et d’humour, dont la puissante voix de ténor a fait vibrer la salle. Une image flamboyante qui reprend le flambeau, deux générations après celle d’Alanis Obomsawin. Ressuscitant des airs ancestraux en wolastoqey, en anglais et en français, dialoguant avec le passé par le biais d’enregistrements centenaires, le chanteur a su émouvoir. Accompagné d’une batterie et d’une clarinette basse, il s’accompagnait lui-même au piano à la manière d’un trio jazz. En bref, Jeremy Dutcher nous a offert de la beauté.

Je conclurais en citant l’ami qui m’a accompagné : « Quand c’est vraiment bon, je ne sais plus critiquer. Je ne suis capable que d’aimer ».

  • Par Ariel Rutherford avec le soutien de la rédaction

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