Antilles / Caraïbes

Francos 2026 | Le RnBouyon de Fallon conquiert Montréal

par Sandra Gasana

Contrairement au concert de Kassav’ où toutes les générations étaient représentées, le public venu voir Fallon était principalement jeune. Cette artiste originaire de la Guadeloupe et de la Martinique semble avoir un fan club à Montréal. Et selon ma nièce, qui est dans la vingtaine, c’est surtout sur Tiktok qu’elle s’est fait connaitre.

Accompagnée d’un DJ venu mettre l’ambiance et qui jouait les instrumentaux sur lesquels elle posait sa voix, Fallon nous a déployé son RnBouyon, un style qu’elle a contribué à populariser, un mélange de RnB et de bouyon, très populaire dans ces deux îles des Antilles françaises.

 Vêtue d’une robe noire moulante, elle a joué ses titres les plus connus, entre autres « Normal », qui a dépassé 9 millions de streams, et « Memories », avec plus de 7 millions de streams. Elle collabore également avec d’autres artistes, comme Ronisia sur le titre « FAKE WOMAN (Et alors ?) ».

On voyait des drapeaux de la Guadeloupe et Martinique dans le public, au grand plaisir de l’artiste. « C’est la première fois que je viens ici. Je suis venue juste pour vous ! » annonce-t-elle. Elle a également inclus une reprise de « Thinking Bout You », de Frank Ocean qu’elle a mise à sa sauce. Certaines de ses chansons se ressemblaient un peu à mon goût, probablement à cause du même rythme bouyon qu’on y entend, mais dans l’ensemble, le public semblait satisfait du résultat.

Nous avons même eu droit à une exclusivité avec une toute nouvelle chanson enregistrée en studio la semaine dernière, dont le titre semble être « Deux minutes ».

« Je suis fière de ramener le RnBouyon de l’autre côté de l’Atlantique », admet-elle avant de jouer « Bout du monde », un morceau qu’elle a réalisé avec Nono La Grinta, avec des accents de trap. En plein concert, un festivalier lui a lancé son cellulaire sur la scène pour un selfie.

Les danseuses ont eu la chance de déployer leur talent durant le show pendant que le DJ ambiançait la foule. C’était une belle façon de terminer la première soirée des Francos, tout en restant dans le thème des Antilles françaises, après Kassav’.

Crédit photo: Productions Novak

Antilles / Caraïbes / zouk

Francos 2026 | Kassav’ prouve que le zouk n’a pas pris une ride

par Sandra Gasana

Les Francos ont réussi leur pari en décidant d’ouvrir cette édition avec le groupe mythique Kassav’ qui a popularisé le zouk. Avec des images du regretté Jacob Devarieux qui défilaient sur un écran, c’est ainsi qu’ils ont voulu lui rendre hommage, lui qui nous a quitté en 2021. Ce sont cinq chanteurs, incluant Jocelyne Béroard, et six musiciens qui ont envahi la scène Rogers, sous une chaleur accablante. Vêtue d’une longue tunique brillante bleue, Jocelyne sortait du lot avec sa voix qui n’a pas perdu de son intensité. Malgré ses 71 ans, elle parvient à faire des chorégraphies parfois exigeantes, sans trop de soucis. Cela dit, grâce à ses choristes, elle parvient à prendre quelques pauses durant le spectacle, reprenant des forces pour ce qui allait suivre.

Le groupe Kassav’ se réinvente en incluant une nouvelle génération au sein de ce collectif, le rendant par moments plus africanisé que créolisé. Pas de pause entre les morceaux, ou presque pas, puisqu’ils avaient 90 minutes pour mettre le feu à la place des Arts. Une parfaite façon de commencer l’été et d’ouvrir la saison des festivals.

Nous avons eu droit à un moment percussif entre le batteur et le percussionniste qui dialoguaient avec leur instrument. Cela a permis aux autres musiciens et chanteurs de sortir de scène pour souffler avant de revenir pour la 2ème partie. Une jeune fille dans la vingtaine qui était à côté de moi semblait connaitre toutes les paroles du répertoire, un indicateur de l’impact de ce groupe sur toutes les générations.

Jocelyne a pris la parole qu’une seule fois pour donner les instructions à la foule sur les passages à répéter alors que les solos de guitare et basse ont particulièrement plu à l’audience. Parmi les classiques, nous avons eu droit à « Kolé séré », « Rété », « Siwo », « Kay-manman », mais en mode medley.

Bien entendu, ils ne pouvaient pas terminer sans LA chanson « Zouk la sé sél médikaman nou ni », qui nous rappelle l’unique voix de Jacob Devarieux. Il n’était peut-être pas avec nous sur scène mais il semblait être présent en esprit tout au long de ce spectacle. Un hommage bien mérité.

Crédit photo: Frédérique Ménard-Aubin

période romantique

Classica 2026 – Trop chaud et humide pour Schubert, et les instruments

par Frédéric Cardin

Il faisait chaud et humide mercredi soir dernier à l’église Sainte-Famille de Boucherville. Remarquez, j’ai déjà vu pire, mais n’empêche… Le concert qui y était donné nous promettait de beaux moments de musique, avec de jeunes interprètes de premier plan : le violoncelliste Cameron Crozman, la violoniste Chloe Kim et la pianiste Meagan Milatz. Crozman et Milatz, je vous en ai déjà parlé. Il et elle sont excellents. Chloe Kim, je ne l’avais jamais entendu auparavant. 

Au programme, les deux merveilleux Trios pour piano de Schubert. Pour l’occasion, on nous les présentait sur instruments d’époque : un pianoforte de 1826 (contemporain de Schubert, donc) et un violon périodiste. Seul le violoncelle de Crozman demeurait moderne, mais avec des cordes en boyaux plutôt qu’en métal. Un son plus feutré, donc. 

Il faut comprendre quelque chose sur ces instruments (et les cordes en boyaux) : ce sont des petites bêtes très fragiles. Bien plus que leurs descendants modernes. Ces choses se désaccordent à rien, en plus d’avoir moins de puissance de projection. Et quand il fait chaud et humide, devinez-quoi, c’est pire. 

Résultat : le concert a fini par ressembler à un combat de tous les instants des interprètes pour donner de l’ampleur à leurs phrases et, surtout, à conserver leur justesse tonale. C’est moins vrai du pianoforte, dont la mécanique est plus résistante, mais pour le violon et le violoncelle, c’est autre chose. Ne connaissant pas Chloe Kim, je ne peux témoigner de ses aptitudes habituelles, en termes d’intonation. Elle est réputée excellente, et a joué avec Rachel Podger, Monica Huggett, Masaaki Suzuki, William Christie and Les Arts Florissants, et d’autres de ce calibre. Ces gens ne peuvent se tromper dans leur évaluation de partenaires de jeu. 

Ce que je peux dire, uniquement, c’est que les problèmes de justesse du violon hier soir étaient récurrents. Quelle part de la faute au violon et à l’interprète? Je refuse de me prononcer. Si je compare avec le violoncelle, ce dernier est apparu beaucoup moins fautif. En vérité, presque jamais. Il faut dire que, connaissant Cameron, je sais que c’est un musicien d’une exceptionnelle qualité. A-t-il eu plus d’aisance à compenser les conditions atmosphériques? Ses cordes étaient en boyau, mais son instrument demeure moderne, plus résilient. 

J’ai pris beaucoup de temps pour cette explication introductive, mais je pense que la mise en contexte était importante, car je devine que les musiciens en présence ont offert le meilleur d’eux et elles-mêmes. 

Ainsi, en faisant abstraction de la question d’intonation, les trois artistes ont démontré un jeu d’ensemble très solide, avec des constructions narratives vibrantes de naturel et de conviction. Crozman nous a offert de superbes lignes solaires dans les expositions des premiers mouvements des deux trios. Il a aussi chanté avec énormément de force émotive la fameuse mélodie de l’Andante du Trio no 2 en mi bémol, reprise avec une attention délicate et très expressive dans l’Allegro moderato final. 

Chloé Kim a démontré d’heureuses aptitudes techniques, s’exprimant avec beaucoup de clarté, même si je m’ennuyais un peu de l’éclat enveloppant d’un instrument moderne (je pense par exemple à Isabelle Faust, dans un magnifique enregistrement live). 

Cela dit, c’est Megan Milatz qui m’a particulièrement ravi. Ceux et celles qui l’ont déjà entendue ailleurs à Montréal (comme dans un concert HausMusique au 9e étage du Centre Eaton, par exemple), savent à quel point son jeu est d’une précision remarquable, tout en conservant une aisance plastique qui lui permet de faire danser n’importe quelle ligne chirurgicalement organisée. La jeune dame était en grandes dispositions hier, et nous a donné des passages précieux, sur un instrument particulier, un pianoforte anglais de marque Boradwood. 

Ouvrons ici une parenthèse sur cet instrument. Au début du 19e siècle, il y avait différents facteurs de pianofortes (ancêtres du piano moderne). Chacun avait son style de fabrication. On distingue principalement deux modèles : Anglais et Austro-allemand. Les Anglais (dont Broadwood) avaient une architecture plus robuste et des détails de construction (cordes, types de coussinets sur les marteaux, etc.) qui donnent encore aujourd’hui des machines sonores avec un son plus rond, moins lumineux, que leurs cousins germaniques. 

L’utilisation d’un modèle Broadwood était une expérience ‘’intéressante’’, selon les mots mêmes de Cameron Crozman en introduction de concert. Surtout parce que ce n’est pas le type d’instrument que Schubert aurait utilisé. 

L’expérience a été en effet intéressante, et j’imagine peu d’artistes qui auraient pu faire aussi bien que Meagan Milatz dans l’apport de couleurs et d’expressivité à cette musique qui résonne habituellement d’une manière plus radieuse avec un instrument d’époque austro-allemand ou carrément moderne. L’instrument lui-même, une propriété du mécène Jacques Marchand, si j’ai bien compris, est de toute évidence excellent. 

Cela dit, je ne suis pas convaincu que j’ai envie de réentendre cette musique avec ce genre de modèle sonore. La ‘’brume’’ entourant le discours pianistique (expression de Meagan Milatz elle-même) finit par créer un manque. On s’attend à une présence plus affirmative de l’instrument dans le récit complexe et étoffé construit par Schubert. Elle n’est pas là. L’instrument s’efface trop facilement. 

Conclusion : je suis sorti en me disant que j’avais très envie d’entendre ces artistes jouer le même programme soit dans une salle climatisée, soit sur instruments modernes, soit les deux. 

rap français

Francos 2026 | Orelsan, LA tête d’affiche de la francophonie cette année à MTL

par Alain Brunet

Affublé d’un jersey du CH au numéro 85 de l’estimé hockeyeur français Alexandre Texier (évidemment), prisonnier d’une armure débusquée du Japon ancestal à la nôtre ou encore vêtu en toute normalité, Orelsan a fait cette démonstration : être devenu la plus importante tête d’affiche venue de France en 2026. En ce jeudi de Francos 2026, dans un Centre Bell peuplé de 8000 fans montréalais, majoritairement d’origine française si on se fie à ses oreilles, Orelsan a assurément triomphé.

Huit années se sont écoulées depuis son passage remarqué dans un amphithéâtre moins fourni que celui de jeudi. Deux décennies de progression scénique l’ont mené à un show d’aréna en bonne et due forme, avec projections 3D, chroégraphies de ninjas, multiples évocations japonaises dans les décors de scène, on en passe. Le temps a passé avec Perdu d’avance, Le chant des sirènes, La fête est finie et Civilisation, dont il reprend quelques classiques mais surtout les titres de La fuite en avant, son plus récent sorti en 2025 – Plus rien, Ailleurs, Boss…

Le spectacle évoquait aussi plusieurs extraits de Yoroï , film dont il a participé à la coscénarisation. Réalisé par David Tomaszewski, ce film met en scène la migration d’Aurélien (Orelsan) et de sa femme enceinte. En pleine rénovation, le personnage principal débusque une armure ancestrale qui déclenche le retour des Yokaïs, étranges créatures qui hanteront la maison et leurs occupants. L’exploration du puits de la maison le mènera aussi à de sombres découvertes, à la lisère du fantastique ou de l’horreur. Il enchaînera alors Pour le pire, Jimmy Punchline, À l’heure où je me couche, La pluie, Rêves bizarres.

Scènes de combat, scène de danse, scène de provocation sympathique lorsque le rappeur-auteur se met à dénigrer le Keb sans identité, ni Français ni Nord-Américain, dont il n’arrive pas à comprendre l’accent des huées. Excellent haha!! Parfait enchaînement pour Sama, qui incarne le côté sombre de l’auteur et se rit de tous les travers du mode de vie parisien.

Des bémols? Le flow d’Orelsan le rappeur est OK, sans plus, la voix d’Orelsan le chanteur est très moyenne, comme c’est le cas d’une majorité de rappeurs qui finissent immanquablement par faire de la soul-pop afin d’étendre leur rayonnement.

Les qualités de cet artiste ne sont pas là : Orelsan est d’abord un écrivain, communicateur, scénariste, parolier brillant et réaliste, plus proche en fait de la littérature que de la musique, observateur lucide de son époque, auteur en macro ou en micro, très drôle par moments, fin descripteur de son couple, de sa paternité et de son cercle immédiat, mais aussi peintre de l’universel et bâtisseur d’un refuge salvateur dans une séduisante fiction à saveur asiatique.

Orelsan n’hésite pas à incarner les travers masculins et aussi la vulnérabilité masculine de notre temps, il danse bellement sur la clôture qui sépare la réalité de la fiction. En conférant à sa pensée un cadre hip-hop avec attitude rock (4 musiciens sur scène avec lui), Orelsan devient une figure majeure de l’expression populaire et francophone sur cette petite planète.

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classique / klezmer / période romantique

Classica 2026 | Jorane et Oktopus: unir les couleurs

par Ariel Rutherford

Avec mon père, on arrive un peu fesses. Le concert débute à 09h30, nous prenons place sur les bancs de l’église Sainte-Famille à 09h25.  En attendant que débute le spectacle, nous admirons le plafond peint de la nef. C’est une merveilleuse petite église où s’apprête à prendre place Rêvance sans paroles, une collaboration inédite entre la compositrice-interprète Jorane et l’octuor Oktopus. 

Je ne sais pas trop à quoi m’attendre : Oktopus se spécialise dans la tradition musicale de l’Europe de l’Est, fusionnant musiques folkloriques et compositions classiques, tandis que Jorane offre à découvrir un univers tout contemporain, planant, où le chant dénué de mots devient une pure texture sonore. Le mélange pouvait s’avérer risqué.

C’est jorane qui ouvre le bal, avec son violoncelle et son chant iconoclaste, pour interpréter une de ses compositions. Rien à redire sur la performance, mais notons cependant un problème technique qui perdurera sur la durée du spectacle : peut-être un problème de câble, mais par moment le micro du violoncelle laisse entendre des grésillements. Pas de quoi gâcher le concert, mais un bémol néanmoins regrettable. 

C’est ensuite le tour d’Oktopus de saisir la scène et de nous embarquer immédiatement dans un déluge klezmer jouissif, donnant envie de taper du pied. 

Après avoir ainsi établi leurs langages respectifs, c’est sur des morceaux communs, que la collaboration Oktopus/Jorane vient pleinement se révéler. Il me faut avouer que la formule chant abstrait/violoncelle de Jorane n’est pas tant ma tasse de thé. Je suis beaucoup plus sensible à la palette d’Oktopus. Par contre, sur des morceaux tels que Le rêve d’Anne Frank ou encore Pour Gabriel, accompagnée d’Oktopus et prenant le rôle de cantor, le chant théâtral de Jorane, émergeant du flux des trombones et dialoguant avec la clarinette, devient une évidence. Les univers musicaux respectifs entrent alors en harmonie et offrent à entendre une riche palette de couleurs et de sonorités, bénéficiant de la théâtralité aux accents mystiques de Jorane.   

En tout et pour tout ce fut un concert les plus agréables, tout en crescendo, Gardant les meilleurs moments pour la fin. L’apogée fut certainement la Rhapsodie Hongroise n.2 de Franz Liszt, arrangée par Francis Pigeon le trompettiste d’Oktopus en une version espiègle et humoristique. Des passages solos truculents, étirant des conclusions de manière intentionnellement superfétatoires, particulièrement celui du pianiste Guillaume Martineau, arrachèrent plusieurs rires et applaudissements à la salle, pour se conclure sur un tonnerre d’applaudissements.

On eut droit en rappel à un morceau traditionnel klezmer, une fois de plus avec Jorane au chant, pour un final en beauté, les musiciens prenant visiblement grand plaisir à être sur scène et à interpréter leur musique pour notre plus grand plaisir.

Le concert fini, mon père et moi flânons un moment sur le bord du fleuve, qui fait face à l’église. Puis on rentre chez nous, en écoutant du David Krakauer dans la voiture.

électronique / immersif

SAT – Futurs Antérieurs | « Lueurs quantiques », espace de perception suspendu

par Félicité Couëlle-Brunet

Présentée le samedi soir 6 juin comme sortie de résidence du dôme de la SAT dans le cadre de l’événement Futurs Antérieurs, Lueurs Quantiques de France Jobin et Markus Heckmann mettait en lumière un espace de perception suspendu, où le dôme devenait un champ d’expérimentation. Sous la Satosphère, l’écoute se déployait dans une spatialisation à plus de 90 haut-parleurs, fragmentant l’air en déplacements imperceptibles.

Le travail sonore de France Jobin, fondé sur une pratique minimaliste qu’elle conçoit comme une sculpture de l’écoute, s’y manifeste dans des micro-événements précis, presque effacés, qui circulent comme des poussières en apesanteur. La retenue devient matière, et le silence un vecteur de tension, structurant un espace où chaque variation d’intensité redéfinit la profondeur.

En réponse, les systèmes visuels de Markus Heckmann génèrent des flux lumineux en temps réel. Brume, faisceaux et ombres y émergent comme des phénomènes instables, immédiatement absorbés par l’obscurité. La lumière n’y dessine pas des formes fixes, mais des états transitoires.

Inspirée par les logiques de la physique quantique et les structures de l’espace architectural, l’œuvre explore des zones d’indétermination où perception et disparition cohabitent sans hiérarchie. Dans cette sortie de résidence, le processus reste perceptible, comme une matière encore en formation.

Sous le dôme, Futurs Antérieurs prend alors une résonance littérale : un futur déjà advenu, encore en train de se déplier dans l’ombre de ce qui n’a pas encore eu lieu.

crédit photo: Nina Gibelin Souchon

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SAT – Futurs Antérieurs | Jacques Greene & Martyn Bootyspon, dans la filiation post-club

par Félicité Couëlle-Brunet

En parcourant récemment une page Instagram d’archives (lastcallmtl), qui documente la scène musicale montréalaise entre 2005 et 2015, une continuité s’impose entre ces fragments du passé et les formes actuelles du club. On y reconnaît les germes d’une esthétique post-club encore active aujourd’hui, où les trajectoires artistiques se sont croisées, déplacées, transformées sans jamais disparaître. Sous  le dôme de la SAT, le B2B entre Martyn Bootyspoon et Jacques Greene s’inscrit précisément dans cette filiation. Tous deux issus de cet écosystème montréalais en constante mutation, ils incarnent deux inflexions d’un même héritage.

Bootyspoon prolonge une énergie post-club faite de collision et d’excès contrôlé : sub-bass saturés, rythmiques fragmentées, edits vocaux absurdes. Le geste y est rapide, instable, traversé d’humour et de rupture, comme si le dancefloor devenait un espace de dérèglement joyeux. Jacques Greene explore à l’inverse une forme de densité émotionnelle plus contenue, où la texture prime sur la rupture. Sa musique construit des espaces immersifs, tendus entre mélodie, matière et résonance affective, où le club devient un lieu d’écoute autant que de mouvement. Ces deux approches se rejoignent sans s’annuler.

La spatialisation du dôme agit comme un tissu commun, les transitions deviennent des circulations, les contrastes des prolongements. Le son se déplace dans un espace qui ne sépare plus les esthétiques mais les relie. Ce B2B apparaît alors comme une mise en perspective de la scène dont ils sont issus. Une mémoire active du club montréalais, où les formes d’hier continuent de se reconfigurer dans le présent du corps en mouvement.

crédit photo: Nina Gibelin Souchon

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électronique

SAT – Futurs Antérieurs | Mozhgan, messe industrielle dans la Satosphère

par Marc-Antoine Bernier

Déjà passée à MTL en janvier 2025 (série Dômesicle), Mozhgan revenait le 6 juin à la Satosphère pour Futurs Antérieurs et les 30 ans de la SAT. Sa prestation s’est avérée un puissant moment de transition, au cœur d’une soirée marquée par la recherche d’expériences immersives et sensorielles.

Dès les premières minutes, Mozhgan installe un univers sonore sombre, dense, profondément psychédélique. Son approche repose sur des tempos moyens et  lourds, qui imposent une dynamique lente mais implacable, transformant progressivement la piste en un espace rituel. À travers cette pulsation régulière, elle construit une tension continue, presque incantatoire, qui absorbe le public.

Son langage musical puise dans les esthétiques de l’EBM, de la cold wave et du post-punk, avec des lignes de synthés acides et des basses métalliques directement héritées de l’industriel des années 1980. Ces éléments sont hybridés à des structures techno et house contemporaines, créant un dialogue constant entre nostalgie sombre et modernité souterraine. Le résultat est une matière sonore granuleuse, à la fois mécanique et énergique.

Tout au long du set, Mozhgan injecte une dose assumée de chaos contrôlé. Ses transitions abruptes, passant du techno leftfield à des détours disco ou post-punk, maintiennent le public dans un état d’instabilité volontaire. Cette approche renforce la dimension cinématique et dystopique de son univers, amplifiée par les visuels immersifs de la Satosphère, signés SULFATION et al11z, dont les projections prolongent la transe sonore en une véritable scénographie synesthésique au sein de laquelle le public se retrouve encapsulé.

En combinant intensité rythmique, références industrielles et chaos contrôlé, elle a transformé l’espace en véritable rituel sonore, marquant l’un des moments les plus singuliers de la soirée avant les performances de Jacques Greene et Martyn Bootyspoon.

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électronique

SAT- Futurs Antérieurs | Kaitlyn Aurelia Smith amène ses breakbeats cathartiques

par Marc-Antoine Bernier

Présentée le samedi 6 juin dans le cadre de Futurs Antérieurs, la performance de Kaitlyn Aurelia Smith se voulait un premier aperçu de son prochain album, attendu le 2 octobre 2026.

Dans une salle enveloppée de fumée, l’artiste américaine a déployé un live hardware set où synthétiseurs, séquenceurs et traitements sonores se répondaient dans une expérience à la fois physique et émotionnelle.

L’ouverture du concert frappe d’emblée par la richesse de son design sonore : des textures organiques et des sonorités de cordes émergent d’une synthèse dense et puissante, traversée de timbres graves, rugueux et presque gutturaux qui semblent pousser le système dans ses retranchements.

Smith enchaîne ensuite avec Ruin, son plus récent simple paru à la fin mai. Portée par des breakbeats drum and bass qui se fracassent à travers une matière sonore foisonnante, la pièce marque un virage important dans son parcours créatif. Délaissant les paysages ambient qui occupaient une place centrale dans ses deux derniers albums, elle embrasse ici des rythmiques de breakbeats plus affirmées, teintées de glitch pop.

Le reste de la performance joue avec cette tension entre intensité et apaisement. Les nouvelles compositions inédites semblent prolonger cette exploration, où des nappes spatiales accueillent des rythmes toujours plus complexes. Certains passages s’ancrent davantage dans le future garage avec des motifs 2-step plus lents et mélancoliques, tandis que d’autres rappellent l’énergie des jungle rollers, ces morceaux propulsés par des breakbeats rapides et des lignes de basse hypnotiques.
À l’occasion de l’annonce de ce nouvel album, Ruin: It’s Not Just Music, Smith expliquait vouloir créer une œuvre confrontante, presque un « combat sonore », conçue comme un « choc et un après-choc » dans un monde en perpétuelle rupture. Cette intention traverse l’ensemble de la prestation : parfois de manière éclatante, parfois plus subtilement, mais toujours avec une sincérité qui donne à cette nouvelle direction artistique toute sa force.

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électronique

SAT – Futurs antérieurs | Mattias Aguayo, danses et incantations organiques

par Ariel Rutherford

Après avoir passé un moment fantastique avec Johnny Jewel,  je me dirigeais vers le 3e étage de la SAT, continuant d’explorer l’événement Futurs Antérieurs, cette fois à la rencontre de Matias Aguayo, musicien et DJ d’origine chilienne dont les performances joueuses mélangent live et DJing.

Sans pour autant être absolument ma tasse de thé, ce fut une expérience des plus plaisantes. Arrivé en début de set, je pénétrai dans la Satosphère pour y découvrir un paysage sonore organique, rhizomatique. Sonorité plutôt minimales, mais traversées d’une multitude d’extraits sonores comme des animalcules venant peupler l’espace acoustique avec espièglerie, des pulsations liquides, comme des bulles remontant à la surface d’un bain pétri. Quelque chose me rappelant le groupe Bloto, mais plus adapté à la danse.

Dans une apparente simplicité, se révélait une scénographie acoustique constamment changeante, qui parvenait à nous entraîner dans son rythme sans s’avérer lassante. Quittant ces platines, micro à la main, Matias Aguayo est maintes fois descendu dans la fosse, psalmodiant un champ incantatoire, principalement en espagnol, parfois en anglais. Cela, mâtiné d’une réverbération comme venue du fond d’un long couloir de pierre, pour un effet un brin post-punk mais espiègle également. 

Si je passais un bon moment, je ne pouvais m’empêcher d’espérer un petit oumpf supplémentaire. Je me laissais entraîner dans la musique sans pour autant m’y perdre complètement.  Je pris une pause pour aller découvrir d’autres performances occurrentes aux différents étages du bâtiment, avant de revenir à Mathias avec une oreille renouvelée. 

Après avoir traversé des paysages sonores plus rétro, rappelant un brin Kraftwerk (mes amours <3) le set était imprégné de sonorités technos, tout en se dirigeant vers des contrées résolument latines, d’où émergeait des mélodies à la flûte de pan et des rythmes caractéristiques de la guaracha électronique. Continuant d’osciller entre les diverses sonorités ayant marqué son set de Futurs Antérieurs dans un juste équilibre, Aguayo est venu conclure sa performance sur un déchaînement de rythmes latins percussifs et enlevants. Ce fut un bon set. J’y tombais même par hasard sur des amis, et nous y dansâmes ensemble un bon moment.

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DJ set / musique de film

SAT – Futurs Antérieurs | Johnny Jewel, comme au ciné

par Ariel Rutherford

Hier, à l’heure exacte où j’écris ces lignes, j’arrivais à la SAT pour me joindre à la première soirée de l’événement Futurs Antérieurs, une célébration du trentenaire de la Société des Arts Technologiques. Parmi les 10 artistes invités à performer au cours de ce premier soir, Johnny Jewel étaient de ceux qui m’intriguaient le plus. J’arrivais justement pile pour le début de son set. Avec plus de 30 ans d’expérience et plusieurs albums instrumentaux sous la ceinture issus de divers projets, Jewel a rencontré le succès avec la création de bandes sonores pour le cinéma. Réalisant, entre autres, celle du film Lost River de Ryan Gosling, ou encore collaborant au paysage musical de la 3e saison de l’iconique série Twin Peaks aux côtés de sa femme Megan Louise, avec qui il forme le duo Desire.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en pénétrant sur le dancefloor enfumé, éclairé par des écrans projetant des extraits tirés de multitudes de films, de Clockwork Orange à Mulholland Drive. Ce que j’avais écouté de Jewel étant des plus atmosphériques, je n’étais pas certain de comment cela se traduirait dans le contexte d’un set de DJ. J’eu ma réponse immédiatement : merveilleusement bien.

Épaulé par la projection continue d’extraits filmiques sur 3 larges écrans, instaurant une ambiance déstabilisante, tout en jump cut, s’offrit à moi un voyage dans des contrées sonores immersives, continuellement changeantes, où des boucles de synthés entêtantes et hypnotiques surnageaient dans un océan de drones inquiétants et industriels. Il y avait quelque chose de profondément lynchéen, dans les cassures abruptes, les changements d’ambiance soudains, le passage de synthés rétro, entrainants, aguicheurs et reluisants, à de lourdes de nappes sonores suintant l’angoisse, le mystère, et rappelant la bande son d’Eraserhead.

Ce n’est pas un hasard si, à mi-chemin de sa performance, Johnny Jewel nous a offert un hommage à David Lynch, où l’on a, entre autres, entendu la célébrissime chanson-thème de Twin Peaks à la sauce Jewel. Une main d’applaudissements, initiée par Jewel, fut même dédiée à cet icône du 7e art récemment décédé. L’empreinte de Lynch, son sens de l’ambiance, usant de candeur pour ensuite mieux déstabiliser, a été présente tout au long de la performance de Jewel. Un des grands succès étant de nous avoir fait danser sans pour autant compromettre un sentiment de narration, de tension cinématographique. J’avais l’impression de me trouver au sein d’un thriller policier fantastique, filmé en 35 mm, où les néons vibrants de la ville n’assurent aux protagonistes aucune certitude d’en sortir en vie de la jungle de béton.

Concluant la performance de Jewel, Megan Louise, sa partenaire dans la vie et au sein du duo Desire, est venue le rejoindre pour interpréter certains de leurs morceaux communs, entre autres Under Your Spell, de la bande sonore du film Drive. En tout et pour tout, c’était excellent, un Midnight Movie avec une bande son de fou, et je vous passe sous silence bien des détails par souci de brièveté. La prochaine fois, il faudra y être.

baroque / classique / musique contemporaine / période classique

Caprice & Art Choral | Trois époques se chevauchent et culminent avec le Magnificat

par Alain Brunet

Sous la direction de Matthias Maute, l’Ensemble Caprice et l’Ensemble Art Choral  ont coiffé leur saison 2025-2026 par une aventure consentie, soit l’accueil du violoniste de concert Mark Fewer, iconoclaste du monde classique. Avec sa chemise et ses baskets turquoises, il intervient d’abord  avec l’interprétation de Bellatrix, introduite par une alternance de cris et de lignes aléatoires au violon, discours chromatique apparenté au free jazz ou autres formes d’improvisation libre, mais pourtant écrit par Jeffrey Ryan.

Pour les mélomanes enclins à cette pratique, rien de neuf dans sous le soleil de ce vocabulaire contemporain mais pour le public de Caprice / Art Choral, c’était possiblement une plongée vivifiante dans des eaux inconnues. Plusieurs ont ri d’étonnement, plusieurs ont été divertis, aucune réprobation exprimée, on a plutôt senti l’ouverture pour cette dose de musique nouvelle, preuve du chemin parcouru par ce genre d’esthétique musicale.

Mark Fewer était aussi le soliste pour le Concerto pour violon no 2 en mi mineur, op. 64 MWV O 14 de Felix Mendelssohn, créé en 1845, et qui comporte 3 mouvements – Allegro molto appassionato en mi mineur, Andante en do majeur, Allegretto non troppo – Allegro molto vivace en mi majeur. Le style flamboyant du violoniste invité cadrait bien avec la configuration orchestrale (une quarantaine d’interprètes), car son discours fut intelligible du début à la fin. L’orchestre dirigé par Matthias Maute était clairement au service du soliste et de l’œuvre ici mise de l’avant, une œuvre archi-connue et exécutée cette fois par un orchestre dont l’instrumentation d’époque génère forcément une sonorité différente, plus duveteuse, avec des instruments différents des suivant la période baroque. Encore là, c’est une particularité aventurière de Maute et ses deux orchestres : transgresser les répertoire, superposer les époques et ainsi produire des sons singuliers, qui sortent de l’ordinaire classique et font ainsi vivre des choses différentes aux mélomanes.

Après l’entracte, le Magnificat (BWV 243) de Johann Sebastian Bach, créée en 1723 à Leipzig, est l’œuvre maîtresse au programme, précédée d’une version chorale du célébrissime Jésus, que ma joie demeure (BWV 147), un air gravé dans l’imaginaire collectif occidental et plus encore. L’ œuvre évoque la visite de la Vierge Marie enceinte à sa cousine Elizabeth, aussi enceinte. Le Magnificat est réparti en 12 mouvements, l’œuvre était cette fois exécutée par Caprice et le choeur Art Choral disposé sur scène  avec les instrumentistes (et non derrière l’orchestre), avec pour solistes la soprano Janelle Lucyk, le ténor Angelo Moretti, le contre-ténor Ian Sabourin, le baryton/basse Dion Mazerolle.

Voilà la version plus que bonne d’une œuvre fondamentale du répertoire baroque, exécutée par des musicien.ne.s baroques. Respectueux de l’esthétique baroque et ses vocalises distinctives, les solistes se seront illustrés au 2e mouvement(soprano), au 5e (basse), au 6e (contre-ténor et ténor), au 8e (ténor), au 9e (contre-ténor), au 10e (soprano), au 11 (tous les solistes et choeur), les autres mouvement étant réservés au chant collectif, en apothéose aux 11e et 12e mouvement avec le concert des instrumentistes et leur chef attentionné, doublé d’un animateur hors pair devant son public montréalais.

La combinaison des deux parties au programme nous a donc sortis de l’orthodoxie ou du purisme baroque, nous avons eu droit à l’amalgame étonnant de trois époques, preuve que l’on peut voyager dans le temps, le temps d’un concert.

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