Broadway / chant lyrique / comédie musicale / jazz

Opéra M3F | Sharon, une création sur pattes

par Alain Brunet

En causant avec Sharon Azrieli en amont de son spectacle présenté mardi dernier par l’organisme OpéraM3F, j’apprenais que la soprano montréalaise avait aussi vécu à New York. Que sa formation classique est assortie d’une connaissance profonde du Great American Songbook et des musicals américains. Que son esprit est vif, incisif, mais aussi affable, chaleureux, convivial.

J’ai eu tôt fait de déduire que cette dame s’avère une créature plus spéciale que je ne l’aurais cru d’emblée, personnage haut en couleurs, parfaitement représentatif de cette culture juive de la côte est nord-américaine dans sa déclinaison montréalaise. En la voyant évoluer sur scène en cette fin d’après-midi au 9e du Centre Eaton, ces impressions se sont décuplées, des sourires se sont accrochés à mes lèvres.

Ainsi, le répertoire choisi était majoritairement juif américain et il s’amorçait par Tonight du maestro et compositeur Leonard Bernstein, l’incarnation même du classicisme moderne made in USA et de ses incursions dans la culture populaire des années 50 et 60. 

Sharon Azrieli s’inscrit dans cette esthétique qui lui va comme un gant : la dame assume pleinement son chant classique, en témoigne une version sentie de O Mio Babbino Caro, elle assume aussi sa culture des musicals et films américains, de West Side Story à Yentl en passant par The Nine-Fifteen Revue, sans compter le jazz vocal dont elle connaît aussi les inflexions qu’elle adapte à sa technique opératique.  

Visiblement, Sharon  a été biberonnée aux répertoires de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim, Michel Legrand (partiellement d’origine arménienne mais proche de la culture juive comme on le sait) et autres Harold Arlen,  mais aussi aux grands artistes  américains de la génération l’ayant précédée, à commencer par Judy Garland dont elle reprend Get Happy dans une sympathique version chorégraphiée avec danseurs/chanteurs s’il-vous-plaît.

En interview, Sharon confiait n’avoir jamais présenté un tel alliage de pop et de classique, elle ne pouvait présumer parfaitement du résultat. À mon sens, le risque en valait la chandelle car son personnage réel sied parfaitement à cette culture composite from New York, assortie d’une culture canado-montréalaise dont elle est visiblement fière.

De fait, l’artiste fait l’effort de chanter en français avec, notamment, une jolie version jazzy piano-voix de C’est si bon. On remarquera aussi l’insertion de citations québécoises francophones dans un mashup hommage au Canada  – à ce titre, cependant , il faut souligner que l’extrait de l’hymne Il me reste un pays de Gilles Vigneault est ici maladroitement choisi, cette citation étant purement séparatiste (!), très clairement aux antipodes du fédéralisme canadien que défend la principale intéressée. On pardonnera cette méconnaissance à Mme Azrieli, car sa prestation s’avère divertissante dans l’ensemble, au-delà des attentes.

Dans un décor de théâtre musical, elle chante, blague, danse tout en résumant sa propre existence de chanteuse, de mère, grand-mère et même de chantre juive, ce qui est (de moins en moins) atypique pour une femme dont on apprécie l’humour  autodérisoire (notamment sur la stridence de sa propre voix lorsqu’elle veut se faire entendre), absurde, goguenard… typiquement juif pour quiconque a déjà carburé à Seinfeld et autres Joan Rivers.

À l’évidence, Sharon Azrieli a soigneusement conçu ce spectacle d’une heure et quart avec l’excellent pianiste de jazz John Roney, le tout assorti des danseurs et chanteurs, Ronnie S Bowman, Daniel Z Miller, Bruce Landry, Matthew Mucha, visiblement éduqués à la comédie musicale. À l’évidence, Sharon Azrieli a travaillé sérieusement sur son show sans trop se prendre au sérieux.

Voir se démener sur scène une grand-mère aussi  joyeuse, enjouée, carrément délurée jusqu’à frôler la caricature par moments, forte d’une dégaine aussi sympa et d’une exécution professionnelle à n’en point douter, voilà qui ne peut que nous détendre, nous divertir et aussi nous instruire sur une culture hybride très importante qui est la sienne.

Force est aussi d’observer que Sharon Azrieli est dotée d’un ego solidement posé sur le socle de son existence. Sûre de ses effets, elle manifeste encore un grand appétit d’amour du public venu remplir cette salle mythique du centre-ville. 

En terminant ce compte-rendu, je dois admettre ne pas bien connaître la carrière classique de Sharon Azrieli, connue également comme l’une des plus importantes mécènes de l’écosystème musical montréalais, québécois ou canadien. Je connais peu ou pas son passé professionnel , mais je connais désormais son présent et peut-être même son avenir si la vie lui est clémente.

Bien que rigoureusement intégrés, tous les référents de son spectacle sont certes connus et prévisibles… sauf l’être humain à qui l’on doit cet effort scénique plus qu’honnête. Sharon est une création sur pattes, une œuvre en elle-même, et c’est ce qui rend son spectacle unique.

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