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Le festival parisien « Restons Sérieux » prend les armes à la Bastille

par Louise Jaunet

Depuis 2016, la salle du Supersonic a su faire sa place dans le monde de la nuit parisienne et le démontre une nouvelle fois avec la 5e édition de son festival Restons Sérieux. Située dans une ancienne usine du XXe siècle sur la rue Biscornet tout près de la place de la Bastille, cette salle, maintenant devenue mythique, nous fait décoller plus vite que la vitesse du son de la scène techno et house encore majoritaire à Paris, à l’aide d’une programmation 100 % rock, ouverte principalement sur l’international.

Créée en référence au premier simple d’Oasis, la scène a notamment pu voir passer du beau monde comme The Vacant Lots, The Holydrug Couple, Lydia Lunch, Lorelle Meets The Obsolete, Orville Peck, Working Men’s Club ou les groupes montréalais Jesuslesfilles, The Besnard Lakes, Paul Jacobs et Elephant Stone. Également ouverte jusqu’au petit matin pour les soirées de sets de DJ, la salle peut être fière d’avoir accueilli des artistes réputés tels que Peter Hook, IDLES ou les Libertines derrière les platines. Fait notable, les concerts sont tous gratuits, permettant d’ouvrir la place aussi bien aux mélomanes aguerris qu’aux simples amateurs aux oreilles curieuses, avec une rémunération pour les artistes provenant majoritairement des recettes faites avec les soirées de DJ et les consommations, comme la Superpilsonic, bière signature de la maison. Depuis 2020, le club s’est même agrandi et comporte désormais un disquaire indépendant de vinyles neufs, où l’on peut voir placardées aux murs des affiches de Wooden Shjips, TV Priest, Metz, U.S. Girls ou Amyl and the Sniffers et trouver, dans le bac des nouveautés, les derniers Alan Vega, Tess Parks ou Vanishing Twin. Autant dire que n’importe quel amateur de rock se sent assez vite chez lui, dans ce microcosme.

Construit initialement autour d’une blague, le festival Restons Sérieux célébrait du 12 au 16 juillet derniers le beau et le bizarre de la contre-culture rock en français, afin de marquer le coup de la fête nationale du 14 juillet. Avec Infecticide, Mustang, Noir Boy George et Stereo Total comme têtes d’affiches des éditions précédentes, Restons Sérieux revient cette année avec une nouvelle émeute de 25 projets franchouillards tous un brin loufoque, pour donner la parole aux sans-culottes et aux sans-dents révoltés qui ont réussi à prendre d’assaut leur forteresse intérieure pour combattre le système despotique. PAN M 360 s’y est rendu pour vous et vous propose les sept projets coup de cœur de l’édition 2022. Cocorico!

Lou de la Falaise (pop-rock, tropicalisme)

Avec seulement deux titres parus en ligne, Lou de la Falaise a tout de même de quoi déjà convaincre les fans de pop française “chicosse” qui regrettent que tout le monde se foute désormais de la poésie. Accompagné de deux violonistes sur scène, le nouveau groupe fraîchement naissant mélange des sonorités classique, new wave ou tropicalisme et construit une pop haute couture en fleur, décomplexée et accessible qui rappelle la french touch de l’Impératrice, Magenta ou Juniore. Avec un humour au second degré bien à la française, son dernier titre Je suis cool tourne en dérision les bobos parisiens gonflés du bulbe car trop fiers d’écouter La Femme au Mexique et d’aimer le Schweppes à la quinine. Un peu de patience, le premier album de Lou de la Falaise ne devrait pas tarder à faire son saut dans l’inconnu. Affaire à suivre.

Casse Gueule (pop, expérimental, électro)

Aussi populaire qu’expérimental et dystopique, pour parler d’une France dépassée par les événements à venir, Casse Gueule raconte les aventures et expériences extralucides de Mannus avec ses synthétiseurs et ses boîtes à rythmes bien déglingués. Accompagné d’un chanteur hurluberlu habillé en bleu de travail qui ne peut pas s’empêcher de dévisager chaque personne du public et d’un joyeux luron en marcel blanc qui joue du synthé sur un bidon d’essence, Mannus fait parler une Intelligence Accidentelle venue d’une autre dimension qui guide le périple de ce trio farfelu. Casse Gueule nous présentait les morceaux de son prochain album de space-opéra où un cochon dans l’espace donne des leçons de génocide et de pacification à 8 milliards d’humains pour affronter l’hiver nucléaire. Tout comme Jacques, Salut c’est cool et CRABE, ces étranges créatures nous montrent finalement que le libre arbitre n’est bel et bien qu’une illusion.


Les Clopes (pop, coldwave, synthwave)

Shooté à la nicotine et à la coldwave, Les Clopes est manifestement le groupe de craignos cools le plus mortel et apprécié en ville de cette édition. Mené par Guillaume Patrick, sa perruque et son débit de parole hyper simpliste découpé au couteau, le groupe rappelle facilement la new wave d’Indochine, sans forcément chercher à produire quelque chose de bien sérieux pour allumer le gaz au Zippo. Cachés derrière leurs lunettes fumées de lendemain de soirée d’orgie, ils chantent des idées morbides faites de saucisse, de cimetière, de HLM et de dépression, pour les polygames incompris qui aiment fumer des clopes dans un blockhaus noir parce qu’ils sont déprimés par cette chienne de vie. Putain que c’est glauque. Bisous.

Ultramoderne (électro-punk, post-punk)

Formé autour d’Aline au chant et de Crush aux machines, Ultramoderne est un duo issu de la scène anarcho punk de Blois. Resté coincé dans l’espace-temps des machines analogiques des années 2000, Ultramoderne se sent paradoxalement dépassé par la vie contemporaine infernale et le progrès mensonger et propose une musique electroclash et post-punk totalement outdated mais pleinement assumée. Présentant sur scène son dernier album sorti en 2019 La performance est vulgaire, Ultramoderne donne avec son cœur une place aux voix silencieuses des ouvriers de Peugeot déprimés et aux caissières de supermarchés robotisées.

Poltergeist (coldwave)

Poltergeist est un mot allemand intraduisible en français, qui désigne un phénomène paranormal défiant la raison et la logique, se manifestant par des événements ou des apparitions inexplicables provoqués par des esprits désincarnés. C’est aussi le nom du projet d’Ari Girard, un homme-orchestre âgé d’à peine 20 ans et caché derrière la guitare et les synthés de son premier album KÄMPFER. Rappelant vaguement l’ambiance feutrée et torturée de Boy Harsher, Poltergeist donne vie sur scène à un soldat fantôme franco-allemand, pris dans la bataille du chemin de La Grande Dame qui cherche désespérément la rédemption de Mère Nature dans les tranchées de la matrix. Envoûtant.


Musique Post-Bourgeoise (électro, chanson à texte)

L’artiste Olivier Urman, tête pensante derrière le projet Musique Post-Bourgeoise, clame des textes poétiques qui semblent être écrits pour le monologue d’une pièce de théâtre existentialiste moderne. Alors qu’il fréquente les galeries d’art pour lutter contre la fin des choses, l’enfer ne se trouve pas que chez les autres selon lui, mais bel et bien à l’intérieur de soi. Publié sur le label MisèRécords (avec comme devise “l’absurdité nous a créés, nous créons l’absurdité”), son dernier album La Limite, paru en 2021, réussit largement à faire danser les foules pour provoquer “la révolte contre soi-même, le seul obstacle à son propre avancement” et ainsi créer l’espace clos de la vacuité dans le vide.

La Jungle (krautrock, trance, noise)

Après son passage au festival des Vieilles Charrues, La Jungle est venu créer un chaos monstrueux au Supersonic pour présenter son cinquième album Ephemeral Feast. Ce duo belge qui mélange des influences krautrock, noise et trance, a provoqué un véritable mur de son aussi puissant qu’A Place to Bury Strangers et aussi transcendant que la techno-kraut analogique et chamanique du groupe chilien Föllakzoid. Entre les onomatopées incompréhensibles, les riffs cinglants de guitare en boucle et les percussions qui provoquent la tachycardie, le duo implose les barrières mensongères de nos têtes et nous plonge dans des profondeurs intérieures insoupçonnées. L’herbe est sans aucun doute plus verte dans l’antre de La Jungle.

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