Il arrive parfois qu’on perde l’amour qu’on porte aux choses. Non pas parce qu’il disparaît, mais parce qu’on les prend trop pour acquises. Vendredi soir, à l’Igloofest, j’ai retrouvé l’un des miens : mon amour pour la techno.
La soirée s’annonçait pourtant minimale. Une soirée sobre, sans alcool, sans amis. Juste moi, le froid, la musique et une foule prête à braver l’hiver montréalais. À la météo, on annonçait un ressenti de -27°C. Sans surprise, aucun de mes proches n’a accepté de me suivre, même avec la promesse d’un pass gratuit. Et honnêtement ?
Ça ne m’a pas découragée. Pas plus que les milliers de festivaliers présents ce soir-là.
Avant de partir, j’ai tout prévu : sous-pull, pull, autre pull, hoodie, manteau. Moon boots, double paire de gants, combine de ski, lunettes de protection, cagoule « au cas où ». J’étais prête. Et contre toute attente, je n’ai pas eu froid une seule seconde (Je mens, peut-être un peu sur le chemin du retour…). À la job, on m’avait pourtant prévenue : « Danser dans ce froid-là, t’es folle. » Peut-être. Mais ce vortex de vents arctiques n’a visiblement pas effrayé les mélomanes. Et puis, avouons-le : il y a quelque chose d’un peu jubilatoire à se dire qu’on a dansé à -27°C, dans l’un des festivals les plus froids au monde.
La scène principale s’est remplie graduellement.
Logique, quand on sait que l’opening set était assuré par Kris Tin, DJ montréalaise avec qui j’ai eu le plaisir de m’entretenir plus tôt dans la semaine. Lors de notre discussion, elle me confiait à quel point l’art de l’opening set est souvent
sous-estimé. Hier soir, elle en a fait une démonstration magistrale. Une progression fine, intelligente, qui a doucement attiré le public vers l’avant de la scène. Une techno hypnotique, parfaitement calibrée pour ouvrir la voie à Misstress Barbara.
Avec une line-up 100 % féminine sur la grande scène, la soirée prenait des airs de girl power techno night. Trois figures majeures, trois visions complémentaires, réunies autour d’une techno qui retourne à l’essentiel : brute et immersive. Une techno qui frappe, qui enveloppe, qui fait danser plus fort: exactement ce qu’il fallait pour affronter une nuit aussi glaciale.
Ce qui a particulièrement marqué, au-delà de la musique, c’est la qualité du public. Une foule visiblement plus avertie, plus respectueuse. Peut-être plus locale, un peu plus âgée aussi. Les gens se laissaient de l’espace, même aux devants de la scène. Pas de bousculade, pas de tensions. Une rareté dans les grands événements.
Kris Tin cède la place à Misstress Barbara dans une accolade chaleureuse. Celle-ci rend la pareille lorsque Nicole Moudaber monte sur scène. La passation est fluide. Les trois artistes ensemble, sur cette même scène, ça faisait un sens fou. Une progression naturelle.
Les basses lâchent et les corps s’emballent. Pour se réchauffer, sans doute. Mais surtout grâce à la qualité irréprochable des mixes. Le B2B entre Misstress Barbara et Nicole Moudaber reste un classique, toujours aussi iconique. Difficile d’imaginer meilleure façon de clore la soirée : une légende locale et une figure internationale, réunies dans le froid montréalais.
Du côté de la petite scène, l’ambiance était tout aussi électronique, mais plus chaude, plus pop, plus extravagante. La scène Vidéotron avait été investie par le collectif montréalais Hauterageous, dont le mandat est clair : célébrer les queens locales et les DJ queer de la scène électronique. Moins techno pure, mais un plus extravagant. Un parfait contrepoint à la rigidité du quatre-quatre de la grande scène. Quand le besoin de changement se faisait sentir, on allait se perdre dans cette jungle sonore : pop, drum’n’bass, techno, rythmes parfois latins.
Je suis restée jusqu’à minuit, histoire d’attraper le début des derniers sets. Mais malgré toutes mes couches, force est d’admettre que danser pendant des heures dans le froid finit par bloquer certaines articulations (je vieillis, apparemment). Il était temps de rentrer, de se glisser sous les couvertures, de se réchauffer.
Mais une chose est sûre : j’ai passé une soirée exceptionnelle. Merci Igloofest. Merci aux artistes. Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant dansé sur de la techno et certainement jamais dans un froid aussi glacial.























