Ceux et celles qui connaissent la musique classique européenne comprendront la signification de la majuscule dans le terme Romantique du titre. Pour les autres, permettez-moi d’expliquer : le terme Romantique avec une majuscule ramène à la période de musique Romantique, celle qui fait environ tout le 19e siècle et se poursuit jusqu’au début du 20e, voir jusqu’à nos jours car cette esthétique continue d’être pratiquée (dans la grande musique de film, par exemple). Le mot ne fait pas référence à la sensualité amoureuse (quoique, c’est très possible), mais plutôt à l’affirmation personnelle et individuelle, l’expressivité intense, et d’autres caractéristiques précises qui font de la Période Romantique l’une des plus emblématiques de la musique occidentale. Pensez à Tchaïkovsky, pensez à Brahms, pensez aux opéras de Puccini, de Verdi, pensez à Mahler, pensez à Rachmaninov, etc., etc. Voilà.
MaqaMorphose a proposé dimanche soir une relecture en format quintette de chambre atypique (piano, violoncelle, qanun, ney et percussions) des musiques icôniques de Mohammed Abdelwahab, compositeur qui a écrit de nombreux tubes de la grande chanson classique arabe, et qui en a écrit d’autres pour des divas célèbres comme Fairouz, Warda et Oum Kalthoum.
Des relectures informées par le désir des deux initiateurs du projet, la qanuniste Chaima Gaddour et le violoncelliste Samih Souissi, de faire dialoguer la musique arabe et la musique occidentale, dans une esthétique près du classicisme savant transculturel. Abdelwahab se portait bien à cette initiative car il a lui-même puisé quelque fois chez Beethoven et d’autres, par respect et par ouverture.
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On est d’abord frappé par la sono, puissante. Personnellement, je trouve cela too much. J’aimerais entendre ces instruments dans leur personnalité authentique, et leurs relations croisées sans entraves. Dans cette amplification poussive, on perd le grain naturel du violoncelle. Du ney aussi. Je me suis renseigné : en raison de l’utilisation d’un piano synthétique, inévitablement amplifié, il a fallu amplifier les autres. Bon. Cela dit, quand vous aurez un piano acoustique, faites-moi signe, j’aurais beaucoup de plaisir à goûter l’essence véritable de cette jolie musique de chambre. Samih Souissi me dit d’ailleurs que c’est un work-in-progress. Des ajustements restent à faire. Je me rassure.
Faisant finalement abstraction de ce détail, je me concentre sur la musique elle-même, bien entendu. La première partie se focalise sur les chansons qu’Abdelwahab a interprétées lui-même, ainsi que sur sa musique de film et quelques pièces qu’il appelait ‘’symphonies instrumentales’’. Jolies compositions qui superposent parfois les inflexions en quart de ton, typique de la musique arabe, et orientale en générale, à la tonalité à tempérament égal imposée par la présence du piano. Des frottements qui paraîtront d’abord étranges, qui donneront parfois l’impression qu’on joue faux, mais qui demandent que l’on patiente jusqu’à leur résolution.
C’est dans la deuxième partie du concert que la musique soulève l’Ausgang Plaza pour de bon. MaqaMorphose propose alors une série de medleys en hommage au chansons qu’Abdelwahab a réalisées pour les chanteuses les plus populaires de l’âge d’or de la chanson arabe. Fairouz, Warda, Oum Kalthoum, trois noms qui ont traversé en Occident, mais qui résonnent encore comme des idoles dans le monde arabe. Un peu comme Édith Piaf, Juliette Gréco et Dalida, une Trinité de la mémoire collective. Les arrangements sont vivants, agréablement polyphoniques et les mélodies évoquées souvent reprises en chœur par le public, connaisseur, qui remplit l’espace intime du Ausgang Plaza.
Entre les pièces, de beaux textes récités par les divers musiciens, qui mettent la table pour une appréciation bonifiée de ce qu’on va entendre. Au départ, ces musiques étaient presque toutes chantées. Les textes, en musique arabe, sont centraux à la démarche artistique. La poésie, en général, reste une discipline reine, contrairement à l’Occident où elle est devenue marginale. Au final, même si MaqaMorphose souhaite émanciper cette musique de son lien subordonné au texte, l’ensemble ne peut faire totalement abstraction de son esprit omnipésent derrière ces compositions. L’astuce est bonne.
On sent que le matériel passe la rampe. Non seulement pour les nostalgiques, mais, pour ma part, pour le mélomane curieux et inspiré autant par la musique classique européenne que par les traditions non-européennes. Abdelwahab prend ici des habits de Romantique imprégné d’une personnalité créative unique et gonflée de belles richesses.
Au-delà de cet hommage à un compositeur bien connu de la tradition arabe, c’est un univers de rencontres et de dialogues transculturels et savants (dans un sens très positif, tout sauf pédant) que laisse entrevoir la démarche du groupe largement basé à Montréal (sauf pour le violoncelliste, basé à Paris).
En attendant, trouvez un bon Yamaha de bonne gamme classique (même pas obligés de courir les Steinway), et ramenez-nous cette musique en déploiement purement acoustique, dans une salle à cet effet, pour que l’on puisse jouir pleinement de cette offre stimulante.
MaqaMorphose :
Chaima Gaddour, qanun
Samih Souissi, violoncelle
Arden Arapyan, piano
Mohsen Achour, percussions
Aymen Trabelsi, ney























