Nous étions loin, mais alors là très loin des sentiers battus en ce vendredi 9 octobre frisquet à la chapelle des Hospitalières.
D’abord avec le Mubone Collective, un groupe de performance multidisciplinaire qui partage son temps entre Montréal et Copenhague et dont le travail sonore se situe dans la mouvance des arts technologiques.
Le mubone, est le nom donné à d’un système de capteurs portables (comme ceux des téléphones intelligents) mis au point par le tromboniste et compositeur Kalun Leung et le luthier numérique Travis West, qui permet de transformer un geste, un mouvement physique en son spatialisé.
Outre Leung et West, ce collectif réunit la danseuse Bettina Szabó, la chanteuse et productrice artistique Kirsten Voss et la percussionniste-compositrice Sara Nigard Rosendal. Et ils étaient tous là, bien sapés, avec leurs instruments de percussion variés de part et d’autre de l’autel, West assis bien droit derrière son ordinateur portable.
Dominée par des voix tantôt psalmodiantes, tantôt haletantes, la musique minimaliste et énigmatique produite avait quelque chose de cérémoniel et un brin inquiétant, et parfois même un peu oppressant, comme pour une messe noire, qui aurait bien convenu à la scène du manoir dans le Eyes Wide Shut de Kubrick, impression amplifiée par la réverbération de la chapelle des Hospitalières.
Puis, notre attention s’est portée sur la danseuse qui, armée d’un des capteurs portables dans chaque main, s’est mise à exécuter une chorégraphie où elle pointait différents points dans l’espace, illustrant ainsi les propriétés spatialisatrices du système mubone. L’ennui, c’est que ce genre de démonstration distrait considérablement de la musique, pour ne pas dire qu’elle l’éclipse complètement. Mais ça demeure fascinant. Jusqu’à ce que ce genre de gadget devienne monnaie courante.
Suivait le quintette de saxophones microtonal montréalais FROTAE,
acronyme de « For Reasons of Tone and Economy » (pour des raisons de tonalité et d’économie). Il est composé de Geneviève Gauthier à l’alto, René Zeledon au ténor, Allison Burik au baryton, Philippe Lauzier à l’alto et au soprano, et de Naomi McCarroll Butler au ténor et au Glissotar.
Inventé par le musicien hongrois Dániel Váczi, le Glissotar est un instrument hybride qui s’inspire du tárogató (qu’affectionnait Peter Brötzmann) et du violon. À la place des clés traditionnelles, il est doté d’une fente longitudinale recouverte d’une bande magnétique qui contrôle la hauteur des sons et est capable de produire des sons microtonaux tout en offrant la possibilité d’effets comme le glissando, la trille, le vibrato, le tremolo et les demi-tons.
Pour la compositrice et directrice musicale du groupe, Liberté-Anne Lymberiou, qui se situe à cheval entre le jazz expérimental et musique contemporaine et musique actuelle, la volonté d’approfondir le timbre et l’intonation n’est pas simplement d’ordre esthétique. Elle voit d’ailleurs dans « la microtonalité et l’orchestration axée sur le timbre comme un moyen de s’affranchir de la rigidité métaphysique imposée par les notions de ce qui est “correct” (masculin) et de ce qui est “chaotique/incorrect” (féminin). » C’est donc dans une certaine mesure une musique transgressive qui vise à renverser l’ordre établi.
L’ensemble des œuvres présentées – que l’on retrouve dans le disque Volume 2 – s’est déployé avec lenteur, profitant ainsi de la réverbération de la chapelle (laquelle est d‘une durée de huit secondes, m’a-t-on rapporté). C’est une musique méditative et introspective, aux harmonies songées, tour à tour solennelle et ethérée, parfois même ludique dans sa façon de faire se chevaucher des éléments, qui donne à l’auditeur tout le loisir de s’abîmer dans la contemplation des timbres qui résonnent et de leur texture.
La poète et slammeuse Stella Adjokê est brièvement venue rompre la quiétude du déroulement de ces pièces introspectives au beau milieu par la déclamation tonique de l’un de ses textes.
Photo : compte Instagram de Liberteanne , prise à l’espace Oroboro























