Virtuose de posture agriculturelle parce qu’il s’inquiète du sort de notre petite planète et se consacre à construire des ponts entre culture et agriculture biologique, le violoniste Emmanuel Vukovich poursuivait dimanche la mise en œuvre de concerts estivaux dans cette salle de concert aménagée à la ferme Cadet Roussel dans la municipalité rurale de Mont Saint-Grégoire en Montérégie. L’enregistrement public de la création de trois duos violon piano de la compositrice fut une expérience d’élévation pour le petit auditoire présent, et le sera fort possiblement pour celles et ceux qui s’immergeront dans cet enregistrement audio et vidéo.
En amont de ce concert présenté le dimanche 14 septembre, nous avions parlé de ce projet avec les trois artistes directement concernés : Emmanuel, la pianiste et maestra canadienne Maria Fuller (de Saskatchewan) et la compositrice américaine Sheila Silver (upstate New York), pour l’enregistrement public de Resilient Earth. Dans un contexte de grande fragilité environnementale, l’inspiration d’une réplique de notre planète aux actions néfastes du genre humain est plus que légitime.
Dans cette optique, Sheila Silver a imaginé une œuvre pour violon et piano trois parties distinctes. Il s’agit d’un prolongement de Resilient Earth, soit quatre caprices pour violon seul composés entre l’été 2020 et février 2022. Pendant la période pandémique, la compositrice a réfléchi à la destruction continue de notre environnement et s’est intéressée aux solutions écologiques pour y remédier. Un enregistrement fut fait, son interprète et la compositrice ont convenu de poursuivre l’expérience avec ces duos flambant neufs.
D’entrée de jeu, les Danses populaires roumaines de Béla Bartók, que maîtrisent à l’évidence Emmanuel Vukovich et sa collègue Maria Fuller, sont très clairement inspirés du folklore balkanique et migrent progressivement vers la modernité pour se conclure dans une gigue musclée, percussive côté claviers, très appuyée dans les attaques du violon. Composée il y a 110 ans, ces danses annonçaient l’immense chantier de Bartok dans l’aventure moderne de la musique au 20e siècle. Nous étions donc en terrain connu avant de passer au plat principal, les trois duos de Sheila Silver.
Trees come from the Skies se déploie dans la lenteur de sa progression harmonique au clavier, les harmonies explorées y sont très clairement modernes – trois premières décennies du 20e siècle. Cette œuvre évoque le miracle sylvestre tel que ressenti par la compositrice, cette capacité qu’ont les arbres de se régénérer et de nous oxygéner. Les phrases mélodiques du violon permettent ici de belles envolées dans les hautes fréquences, on apprécie ensuite le dialogue du violon en pizzicato avec le piano que les motifs alimentent bellement. Bref, une proposition néo-moderne que tout amateur de musique classique devrait comprendre sans forcer.
On se dirige vers Photosynthesis – Magic, une ode à la photosynthèse et à la capacité de régénérescence terrestre. Le jeu se calme pendant un moment, jusqu’à ce qu’il investisse une construction en mesures composées, qui permettent aux deux instruments la superposition d’un discours contrapuntique. Cela, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler le modernisme balkanique à la Bartok, qui s’adoucit et propose de magnifiques motifs pianistiques permettant au violon d’élaborer un discours complémentaire. Les changements de tempo ajoutent à cette théâtralité du son.
Le point culminant sera atteint avec Dracula Reimagined, assurément la plus violente des trois propositions de Sheila Silver. Les avant-bras plaqués sur le clavier, les 10 doigts bien enfoncés dans les ivoires, les motifs atonaux, les cadences violentes, le maelström organisé, voilà un beau raccourci pour passer à un discours hybride, construit sur des harmonies modernes du siècle précédent. En somme, les formes observées à travers ces trois œuvres sont connues, digérées, même celles de Dracula Reimagined, plus violentes et plus atonales par moments. Sheila Silver préfère accomplir un très beau jeu de références que d’en imposer des nouvelles, au plus grand plaisir de son public.
En conclusion, on a posé la deuxième tranche de ce succulent sandwich moderne, soit la Rhapsodie pour violon et piano n° 1 de Béla Bartók ainsi que la Rhapsodie tzigane de concert de Maurice Ravel. Le choix de Bartok et Ravel en introduction et en conclusion de programme n’est pas aléatoire, il s’inscrit parfaitement dans l’esthétique néo-moderne de Sheila Silver, qui peut lorgner néanmoins des périodes esthétiques plus récentes, sans bouleverser quoi que ce soit de ce qu’on en connaît.
Il va sans dire qu’une telle immersion dans cette modernité musicale demeure et demeurera une expérience des plus nourrissantes pour une vaste majorité de mélomanes habitués aux référents baroques, classiques ou romantiques. Voilà une autre clé pour ouvrir les portes du présent.
PROGRAMME :
Danses folkloriques roumaines – Béla Bartók
Trees come from the Skies – Sheila Silver
Photosynthesis – Magic – Sheila Silver
Dracula Reimagined – Sheila Silver
Rhapsodie pour violon et piano n° 1 – Béla Bartók
Rhapsodie tzigane de concert – Maurice Ravel
MUSICIENS :
Maria Fuller – piano
Emmanuel Vukovich – violon
























