minimaliste

Attention : Glass fragile

par Frédéric Cardin

Dans une salle du Conservatoire passablement pleine, l’aura de Philip Glass imprégnait le public présent. On avait hâte d’y être pour entendre les quatre derniers quatuors du célèbre compositeur. D’autant plus célèbre qu’il a récemment fait un pied de nez à Donald Trump en annulant la création de sa quinzième symphonie au Kennedy Center à Washington. En réaction à l’ajout du nom Trump devant celui de l’ancien président démocrate. Bravo. Rien à dire de plus là-dessus. 

Glass nouveau

Les derniers quatuors de Glass sont encore assez récents pour n’avoir rarement été joués à date, du moins ici. Le Quatuor Molinari les préparent en vue de leur enregistrement en août prochain. Ils s’ajouteront aux autres, déjà gravés numériquement, et formeront une intégrale qu’on a hâte de goûter. 

Ces derniers quatuors, dans la perspective chambriste de Glass, sont innovateurs, voire, souvent, étonnants. On y entend des harmonies jamais vraiment exploitées dans les cinq premiers, mieux connus. Des mélodies parfois éloignées de la plénitude somptueuse du style Glass habituel, et des supports architecturaux différents du motivisme répétitif cellulaire auquel l’Étatsunien nous a habitué (par exemple dans le Quatuor 9, King Lear). 

Ils sont, du coup, dangereux pour les interprètes, car ils ne sont pas ‘’intuitifs’’. Des pièges y sont tendus un peu partout, et il est facile de briser leur solidité narrative et discursive. Celle-ci tient d’ailleurs souvent à peu de choses, à des détails infimes qui se doivent d’être parfaitement rendus, au risque de voir tout l’édifice se fissurer. 

L’effet Beethoven

J’ose comparer ces quatuors aux derniers de Beethoven. Pour Philip Glass, ils ont peut-être cette signification. Bien entendu pas en ce qui concerne le style et les velléités philosophiques et spirituelles, mais assurément pour la place qu’ils semblent donner au renouvellement du langage technique du maître. Aux graines plantées aussi pour une prochaine génération de Minimalistes qui se revendiqueront de son école de pensée. 

La Suite Bent, extraite d’une musique de film, dessine des paysages sobres, qui accompagnent l’histoire de la persécutions des personnes homosexuelles sous le régime Nazi. La partition offre plusieurs passages en solo, en duo et en trio. Une sorte d’intimité des sonorités, donc. Un côté épuré dont il faut maîtriser la projection sonore avec soin, au risque de sonner aigre. C’est un peu arrivé hier, dans le quatrième mouvement, par exemple. 

Quartet Satz (Mouvement en allemand) a été écrit pour le projet Fifty for the Future du quatuor Kronos (et pour lequel la Montréalais Nicole Lizée avait également été mise à contribution). C’est une pièce d’à peine 8 minutes, en forme d’arche qui démarre dans le calme, se gonfle d’intensité sonore avant de repartir dans l’apaisement. Beau, efficace, parfaitement rendu par les Molinari.

Classicisme renouvelé

Le Quatuor no. 8 est, dit-on, un ‘’retour au classicisme glassien’’. Mes oreilles me disent quand même qu’il ose des détours mélodiques très inusités pour le compositeur. Ce quatuor est un champ de mines qui teste constamment la justesse d’ensemble et la cohésion rythmique d’un groupe. Sur des arpèges aux lignes plus effilées, aux écarts de notes amincis, se superposent des mélodies ou un contrepoint dangereusement chromatique. Le dernier mouvement impose des échanges de montées et de descentes arpégées très difficiles à coordonner entre les instruments, du moins pour en assurer la fluidité idéale. Le Molinari en est ressorti avec quelques écorchures, sans perdre de sa vitalité cela dit.

Un chef-d’oeuvre et un testament nommé Lear

Le programme s’est terminé avec le magistral Quatuor no 9 King Lear. Il a été commandé à Glass en 2022 pour accompagner une production de King Lear de Shakespeare à New York. Le compositeur s’est amplement plongé dans l’histoire de ce roi fou, mort dans une tempête avec ses filles, pour écrire une partition qui se divise en morceaux substantiels qui reviennent et se métamorphosent au fil du parcours. Différente de la méthode habituelle, donc. En général, Glass réutilisent des motifs répétés, courts et presque atomiques dans leur simplicité individuelle. Ici, les arpèges sont certes présents, mais incrustés dans des morceaux musicaux plus vastes, chacun portant sa personnalité, son atmosphère, son caractère. Ces mouvements sont réutilisés en alternance avec d’autres, puis transformés. Comme si l’architecture glassienne était ici formée non pas de briques unique, mais de blocs préfabriqués. 

Surtout, ce quatuor présente des idées marquantes, comme ce violoncelle grondant, qui semble préparer la tempête finale, ou ces frappes avec la pointe de l’archet créant un effet frogorifique, comme de la glace qui craque. Le Quatuor King Lear est un chef-d’œuvre. Si cela devait s’avérer le testament musical de Philip Glass pour le quatuor, c’en serait un mémorable qu’on rejouera encore souvent et longtemps. 

Le Molinari a ici excellé et maîtrisé le déploiement de cette construction riche et très touchante. 

Prochains rendez-vous

Il reste encore plusieurs mois avant l’enregistrement, ce qui laisse assez de temps pour faire quelques ajustements et fignoler tout l’ensemble. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’implication émotionnelle est au rendez-vous, et la conviction aussi.

Notons que l’altiste habituelle, Cynthia Blanchon, qui vient de donner naissance (bravo!!), était remplacée à pied levé et de superbe façon par Sebastian Gonzalez Mora, musicien à l’OSM. 

Prochains concerts du Quatuor Molinari : 

29 mars 2026 (Glass et autres) – Fondation Molinari

28,29,30 mai 2026 (Chostakovitch) – Salle du Conservatoire

Tout le contenu 360

Akousma | Ka Baird, radicalisme un peu mince…

Akousma | Ka Baird, radicalisme un peu mince…

Akousma | .618, Vows of Return, échos d’un rituel

Akousma | .618, Vows of Return, échos d’un rituel

Acousma | Constellation d’Alexis Blais, une mécanique céleste et sensible

Acousma | Constellation d’Alexis Blais, une mécanique céleste et sensible

Akousma | Lost In Liquid Noise, quelque part entre l’art et le documentaire scientifique

Akousma | Lost In Liquid Noise, quelque part entre l’art et le documentaire scientifique

Akousma | Matière limpide pour Eaux mêlées

Akousma | Matière limpide pour Eaux mêlées

Akousma | Mélanie Zhou et les échos du deuil

Akousma | Mélanie Zhou et les échos du deuil

Akousma | Le legs de feue Chantal Dumas

Akousma | Le legs de feue Chantal Dumas

Akousma | Manipulations en temps réel et douce violence chez Xavier Ménard et Diego Bermudez-Chamberland

Akousma | Manipulations en temps réel et douce violence chez Xavier Ménard et Diego Bermudez-Chamberland

Akousma | Synthèse rétroactive selon Alex Brisson

Akousma | Synthèse rétroactive selon Alex Brisson

Akousma | Manuella Blackburn, une poétique de l’ordinaire

Akousma | Manuella Blackburn, une poétique de l’ordinaire

Oktoecho x FMA | Katia Makdissi-Warren, 25 ans de pratiques métissées et nouvelles collaborations symphoniques

Oktoecho x FMA | Katia Makdissi-Warren, 25 ans de pratiques métissées et nouvelles collaborations symphoniques

Guillaume Côté et Les Songes d’une nuit d’été : le chorégraphe nous parle de son rapport intime avec la musique

Guillaume Côté et Les Songes d’une nuit d’été : le chorégraphe nous parle de son rapport intime avec la musique

SQMC/Chapelle historique du Bon-Pasteur : à la découverte de la musique contemporaine québécoise

SQMC/Chapelle historique du Bon-Pasteur : à la découverte de la musique contemporaine québécoise

OSM | De la virtuosité de Kavákos au flamboyant Oiseau de feu

OSM | De la virtuosité de Kavákos au flamboyant Oiseau de feu

Jayleen McCarty : «Je ne suis pas née reine, je le suis devenue»

Jayleen McCarty : «Je ne suis pas née reine, je le suis devenue»

Akousma| Felix Deufel nous fait découvrir la richesse sonore inouïe de l’Arctique

Akousma| Felix Deufel nous fait découvrir la richesse sonore inouïe de l’Arctique

Akousma | Les Artefacts sonores de Roxanne Turcotte

Akousma | Les Artefacts sonores de Roxanne Turcotte

Akousma | Duo Audréanne Filion et Myriam Bleau : là où réel et virtuel se confondent

Akousma | Duo Audréanne Filion et Myriam Bleau : là où réel et virtuel se confondent

Akousma | Exzald S, la violence du calme

Akousma | Exzald S, la violence du calme

Mois du Créole 2026 | Richy Jay fait vivre le konpa et le zouk à Montréal

Mois du Créole 2026 | Richy Jay fait vivre le konpa et le zouk à Montréal

OSM | D’un quatuor à l’autre à Bourgie, Debussy révèle toute la complicité des musiciens de l’OSM

OSM | D’un quatuor à l’autre à Bourgie, Debussy révèle toute la complicité des musiciens de l’OSM

Akousma | Melanie Zhou : façonner le son, traduire l’émotion

Akousma | Melanie Zhou : façonner le son, traduire l’émotion

Akousma | Alex Brisson et l’exploration musicale du feedback

Akousma | Alex Brisson et l’exploration musicale du feedback

Caprice au 9e : un agréable essai de rencontre baroque et carnatique

Caprice au 9e : un agréable essai de rencontre baroque et carnatique

Inscrivez-vous à l'infolettre

Inscription
Infolettre

« * » indique les champs nécessaires

Type d'abonné