Cette soirée de mercredi à la salle Bourgie s’est déroulée sous le thème de la passation autochtone. Un dialogue entre générations, la nonagénaire Alanis Obomsawin, cinéaste et artiste multidisciplinaire abénakise que l’on peut aisément qualifier de mythique, et le trentenaire Jeremy Dutcher, chanteur de puissance, compositeur, musicologue, visionnaire, deux fois lauréat du prix Polaris.
Du haut de ses 93 ans, elle marchait lentement au bras de son directeur musical Radwan Ghazi Moumneh, s’appuyant sur sa canne avant de s’asseoir au centre de notre champ de vision. Ovationnée par le public debout, elle nous apparaissait sans conteste comme une figure de proue de la culture autochtone moderne.
Ne s’étant pas produite devant public depuis un moment, elle ne cachait pas une touchante nervosité en prenant place devant son micro. Il y avait une solennité palpable dans la salle alors que celle-ci entamait le premier couplet d’Odana, morceau d’introduction de Bush Lady, album sorti en 1988 et revampé en 2018 chez Constellation.
On s’entend que la grande dame n’avait pas les ressources physiques nécessaires à une grande performance, que sa voix avait pris de l’âge…
C’était loin d’être parfait mais là n’est pas la question: l’objet était de voir cette artiste majeure, là, devant nous, redonnant vie à l’œuvre de ses débuts. Un hommage, en fait. C’était familial, c’était une berceuse chantée par notre grand-mère. C’était beau parce que c’était elle, possiblement pour une dernière fois dans un tel contexte. Parce que c’était important, parce que c’était l’apparition d’un monument. Il y avait une chaleur dans cette voix fragile, portée par la musique du tambour sur cadre, des flûtes, du cor anglais et des violons. Fort à propos, Obomsawin a conclu sa courte prestation avec une comptine crie, avant de repartir à petits pas sous une seconde ovation.
N’oublions pas le second volet de la soirée: Jeremy Dutcher est un showman fantastique, plein de verve et d’humour, dont la puissante voix de ténor a fait vibrer la salle. Une image flamboyante qui reprend le flambeau, deux générations après celle d’Alanis Obomsawin. Ressuscitant des airs ancestraux en wolastoqey, en anglais et en français, dialoguant avec le passé par le biais d’enregistrements centenaires, le chanteur a su émouvoir. Accompagné d’une batterie et d’une clarinette basse, il s’accompagnait lui-même au piano à la manière d’un trio jazz. En bref, Jeremy Dutcher nous a offert de la beauté.
Je conclurais en citant l’ami qui m’a accompagné : « Quand c’est vraiment bon, je ne sais plus critiquer. Je ne suis capable que d’aimer ».
- Par Ariel Rutherford avec le soutien de la rédaction
























