Ma toute première interview de La Presse, réalisée en mars 1985, fut accordée par René Lussier, que je suivais depuis un moment via le groupe Conventum et ce qui s’ensuivit. Mon premier concert de René Lussier et Fred Frith, réunis sur scène, remonte à une quarantaine d’années, il y eut d’autres concerts en tandem depuis. Je ne pouvais donc manquer le rendez-vous fixé par le tandem, samedi soir 26 septembre 2026 au Théâtre Outremont, bien qu’il en ait eu quelques-uns au fil du temps au Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville (FIMAV).
Fred Frith, guitariste anglais, improvisateur, multi-instrumentiste, chanteur, chercheur et pédagogue, fut l’une des grandes vedettes de ce qu’on nommait autrefois la musique actuelle, une expression encore utilisée par les vétérans mais discutable puisque son corpus représente aujourd’hui une portion infinitésimale de la nouvelle musique, et aussi une portion minoritaire des musiques de création plus complexes du specter musical. Cela dit, ce travail de grande qualité mérite toujours d’être observé et ressenti de près, et c’est ce qu’on a pu observer samedi.
Le guitariste, multi-instrumentiste (dont son fidèle daxophone à une corde), compositeur, improvisateur, René Lussier était à l’époque une de nos plus acclamés représentants québécois de cette approche ouverte, tributaire du mouvement britannique rock in opposition: expression au départ d’esprit rock, mais aussi encline à tous les courants d’avant-garde en musique instrumentale, ceci incluant le bruitisme et improvisation libre. Les structures du rock prog et du jazz-fusion de l’époque étaient ainsi démantelées et reconstruites aux aléas de l’improvisation ici et maintenant, mais aussi à travers un langage bruitiste et textural, beaucoup moins aléatoire qu’il n’y paraît encore maintenant.
Or, les assortiment de pédales d’effet et autres bidules servant à transformer le son originel d’une guitare, ne sont plus les mêmes. La connaissance et la réflexion des musiciens sont plus profondes, et certaines de leurs découvertes sont devenues des classiques de la musique de création. Bref, c’est encore meilleur.
Le lexique de la musique improvisée n’est donc pas ce que les néophytes pourraient qualifier de n’importe quoi… par ignorance. Plusieurs sons, phrases, motifs, textures, constructions rythmiques en enrichissent le langage, et cette soirée de samedi en fut une éloquente démonstration.
D’entrée de jeu, Erika Angell, Suédoise devenue Québécoise depuis plusieurs années, poursuivait son travail qu’elle a amorcé seule: un gear électroacoustique au service d’une voix splendide et d’une immense curiosité. Erika est une grande artiste, à l’origine issue de la culture indie mais qui n’a cessé d’étoffer ses propositions et de s’ouvrir à des langages plus complexes sans pour autant laisser de côté le viscéral de son expression, Robbie Kuster était à ses côtés pour que les sons des tambours et cymbales puissent muscler la proposition de son employeure. Qui plus est, Erika Angell a évolué dans son interaction avec le public en lui suggérant de réagir.
Puis ce fut la pause et puis environ une heure et demie de musique à trois. Robbie Kuster est aussi un collaborateur régulier de René Lussier et le “fit” était parfait pour compléter le duo Frith-Lussier. Les paysages se succèdent et se distinguent les uns des autres, les percussions légères peuvent devenir violentes , le rythme peut être inexistant et soudain devenir structuré et parfaitement exécuté. Les guitares peuvent émettre des harmonies consonantes et référentielles, comme le fut le rappel à saveur americana. Elles peuvent aussi émettre des concepts harmoniques purement contemporains, se transformer en claviers, en kanouns ou en instruments de percussions. Émanant d’un véritable orchestre de pédales d’effets, les textures sonores sont multiples. Bref, un dialogue de sages et d’érudits, quatre décennies de réflexion, de ressenti, de maîtrise, de liberté.























