Venir au Théâtre Outremont ramène toujours des souvenirs pour quelqu’un de ma génération. Je pense que le premier spectacle que j’y ai vu était le groupe québécois Les Séguin, avec un grand ensemble, au sommet de leur gloire. C’était il y a très longtemps… odeurs de patchouli et de cannabis…
Des décennies plus tard, le jazz envahit la vénérable salle. Pour quatre soirées d’affilée à l’occasion de ce mini-festival appelé Jazz@Vue. Disons-le d’emblée: jeudi, le premier concert ne nous a pas déçus, bien au contraire. Un programme double passionnant!
En premier lieu, un duo flamand a mis les spectateurs en état d’apesanteur. Le pianiste belge Jef Neve et son comparse néerlandais Teus Nobel, à la trompette et (surtout) au bugle (flugelhorn).
Le duo a commencé par Bluesette, un standard composé par l’harmoniciste et guitariste Toots Thielemans, un des grands jazzmen de l’histoire de la Belgique. Sauf qu’au lieu d’un harmonica chromatique et d’une guitare, nous avons eu droit à un exercice de haute voltige piano et bugle.
Jef Neve possède, de toute évidence, une solide formation classique. Mais il sait également improviser. Il semble entretenir une prédilection pour les notes aiguës, on a parfois l’impression que son piano siffle. Par ailleurs, son piano peut devenir très percussif dans les basses, allant même jusqu’à tripoter les cordes de son instrument. Un Claude Debussy ou un Maurice Ravel jazz, transposé au 21e siècle.
La chimie s’opère très bien avec le complice Teus Nobel. Personnellement, préfère souvent le son du flugelhorn à celui de la trompette, je suis donc servi ! Quand trompette il y a, j’adore la sourdine. J’ai donc été tout à fait comblé, puisque mes préférences se sont matérialisées sur cette scène. Le monsieur se débrouille de façon plutôt savante et originale sur ses instruments.
Le duo a interprété Sunflower du grand trompettiste Freddie Hubbard (popularisé jadis par le vibraphoniste Milt Jackson), puis a abordé ses propres compositions. Un jazz ludique évoquant une traversée du désert. Esho Funi, pièce titre de leur première album, vise à injecter un peu de paix bouddhiste dans notre monde compliqué. Jef Neve a fait allusion, dans un excellent français, à ce qui se passe chez nos voisins du Sud….
Nous avons eu affaire à du jazz européen, au meilleur sens de l’expression. Dans une douceur méditative avec quelques montées émotives.
En deuxième partie, la lévitation a fait place au groove. Le nouveau projet du pianiste Félix Stüssi a ouvert la machine. Le vétéran de la scène jazz montréalaise a décidé de faire de la musique avec des jeunes. Pourquoi pas?
Ce concert constituait, par les hasards du calendrier, une sorte de répétition générale en vue du premier album du groupe, qui sera très bientôt enregistré.
Alex Leblanc à la contrebasse, a amorcé la performance par un solo d’archet qui flirtait avec le moyen orient. Le batteur Jules Payette a fait rapidement preuve d’inventivité, tout en subtilité. Ici, nous n’avons pas affaire à un batteur qui tape fort, et c’est très bien.
Félix Stüssi s’éclate comme il sait le faire, au piano, tout en composant des thèmes inspirants. Son jeu est fluide. Notez que, malgré ce mix générationnel, nous écoutons ici un trio de jazz classique, qui ne flirte pas, comme beaucoup d’autres, avec les instruments électriques ou synthétiques. Ce qui n’empêche en rien l’innovation dans les improvisations ou les échanges.
Les deux « jeunes » ont aussi droit à leurs compositions, dont Pléonasme, une super balade aux tonalités post monkiennes, du batteur Jules Payette.
Plus le temps avançait, plus on sentait la soudure entre les trois musiciens, opérer. Le projet est nouveau, mais il se met en place.
Félix Stüssi parle d’abondance des compositions au programme et de leur contexte, avec son charmant accent suisse-alémanique, bien qu’il s’exprime dans un excellent français. Toutefois, ne doutez surtout pas de son intégration chez nous. Sa discographie déborde de titres très québécois. Il a même formé un groupe appelé Les Malcommodes. Hier soir, il nous a présenté Mouches Noires à l’Heure Bleue, inspirée d’un séjour dans l’Estrie. La contrebasse d’Alex Leblanc s’est transformée en maringouin.
Bzzzzzzzzzz!
Cette performance s’est conclue sur un hommage au pianiste sud africain Abdullah Ibrahim, alias Dollar Brand, que notre pianiste a découvert dans sa Suisse natale dans sa jeunesse. Ibrahim est demeuré pour lui une grande inspiration. Et on ne va pas s’en plaindre.
En bref, le public, qui aurait pu être plus considérable -et moi-même sommes ressortis rassasiés. De notes et d’émotions.
Beau coup d’envoi pour Jazz@Vue qui se poursuit tout le week-end, jusqu’à dimanche soir.
Photo tirée du compte Instagram de Jef Neve























